On voit peu d'instruments qui aient autant varié de nom, de forme et de
matière que le violon. Depuis la lyre d'Apollon, que quelques peintures
antiques nous représentent comme un véritable violon, depuis le rebec du
moyen âge jusqu'aux chefs-d'oeuvre des Amati et des Stradivarius, que de
transformations! Malgré la puissance des instruments à vent de moderne
invention, le violon s'est toujours maintenu et se maintiendra
probablement toujours le roi de l'orchestre et la base de toute
combinaison symphonique. Bien des essais ont été tentés pour arrondir le
son de cet instrument, et il est peu de matières qu'on n'ait essayé
d'employer à sa confection. A la vente après décès de l'ancien et
célèbre munitionnaire Séguin, on vit avec surprise une multitude de
boîtes de violon de l'invention du défunt; il y en avait en carton, en
pâte, en pierre, en bois de toutes sortes: si l'asphalte avait été à la
mode alors, il y en aurait certainement eu en bitume. Depuis longtemps
on fait des archets en acier, et Séguin n'eût pas manqué d'en faire
confectionner en fer galvanisé. La forme de ces boîtes n'était pas moins
bizarre que leur matière: les unes étaient percées de trous comme une
chaufferette, d'autres étaient carrées comme une souricière, cela
ressemblait à tout ce qu'on voulait, rarement à un violon cependant;
mais il fallait bien leur donner ce nom-là, puisque Séguin les appelait
ainsi, quand il vous en faisait l'exhibition.
Un Anglais qui assistait avec moi à cette vente, s'extasiait à la vue de
ce musée grotesque d'un nouveau genre, et ma surprise ne fut pas petite,
quand il demanda au commissaire-priseur, si parmi tous ces violons, il
n'y en aurait pas au moins un en fer-blanc. Toutes les recherches furent
inutiles, et l'on ne put en découvrir un seul de cette matière.
--J'en suis fâché, me dit l'Anglais, cela m'aurait peut-être fait gagner
un bel instrument.
--Comment cela?
--Ah! me répondit-il, cela se rattache à l'histoire d'une autre vente; à
celle de Viotti, dont j'ai été l'un des plus grands admirateurs.
J'aurais donné tout au monde pour posséder un des instruments dont il
s'était servi, et malheureusement des affaires de famille me tenaient
éloigné de Londres où l'on vendait ses violons après sa mort; j'appris
beaucoup trop tard l'époque de cette vente; je crevai plusieurs chevaux,
et j'arrivai au moment où l'on venait d'adjuger le dernier de ses
instruments à un amateur qui l'emportait en triomphe. Je lui offris
vainement le double du prix qu'il l'avait payé, il ne voulut jamais me
le céder, et il eut même l'impolitesse de se moquer de moi. Ecoutez, me
dit-il, il y a encore un violon plus extraordinaire que tous ceux que
l'on a vendus, et qui n'a pas même été mis en vente, vous pourrez
l'avoir facilement. Et en me disant ces mots, il me montra du doigt un
objet bizarre que je n'avais pas encore remarqué: c'était un violon en
fer-blanc! Comprenez-vous cela? en fer-blanc! Je tenais à avoir un des
instruments de Viotti, et je me fis adjuger celui-là pour quelques
shellings, au rire de tous les assistants. Mon antagoniste, fier de son
beau violon, me dit alors:
--L'existence de ce bizarre instrument au milieu de cette riche
collection doit avoir une cause étrange, et je serais si curieux de la
connaître que je donnerais volontiers le violon que je viens d'acheter
pour avoir le mot de cette énigme.
--Soit, repris-je vivement, concluons un arrangement: vous me céderez
votre violon quand je vous apprendrai l'origine du mien; j'irai voyager
partout où a été Viotti, je prendrai tous les renseignements possibles,
et peut-être serai-je assez heureux pour découvrir ce mystère, et vous
gagner votre violon.
--Le marché fut conclu. Depuis ce temps je n'ai pas cessé de poursuivre
mes investigations. J'ai su qu'Armand Séguin avait été très-lié avec
Viotti, qu'il avait voulu en recevoir des leçons, et que comme le grand
artiste était très-occupé, il venait chez lui à cinq heures du matin
pour être sûr de le prendre au saut du lit, qu'il était aux petits soins
pour lui, employant tous les moyens pour capter sa bienveillance; qu'un
jour même Viotti s'étant plaint à son domestique que son café était mal
fait, Armand Séguin n'avait plus voulu qu'un mercenaire se chargeât de
cet office, et que c'était lui-même qui, chaque matin, préparait le
déjeuner du violoniste; j'ai pensé alors que le violon de fer-blanc
pouvait bien être un don d'Armand Séguin, et j'espérais en fournir la
preuve en en voyant un semblable dans cette vente; mais voilà toutes mes
espérances renversées.
--Je consolai du mieux que je pus mon Anglais de sa _misfortune_, et
j'appris, au bout de quelques jours, qu'il était parti pour le Piémont,
patrie de Viotti, courant toujours après les renseignements qui lui
échappaient.
Cette conversation m'était presque entièrement sortie de la tête,
lorsqu'il y a deux mois environ, je me trouvai à un dîner de la
commission dramatique, placé à côté d'un de mes collègues, Ferdinand
Langlé, mon ancien camarade de collége, et un de mes bons amis. Vous
savez tous que Ferdinand Langlé est un des plus spirituels garçons que
nous connaissions; mais si vous lui avez entendu chanter une de ses
jolies chansons de la voix la plus fausse qu'ait jamais possédée un
vaudevilliste, vous ne vous êtes guère douté qu'il est d'origine
musicienne, et que son père, Marie Langlé, italien malgré la désinence
toute française de son nom, était un des habiles contrapuntistes du
dernier siècle, qui eut l'honneur d'être le maître de Dalayrac. Je
m'adressai donc à Ferdinand Langlé pour lui demander si, dans les
papiers de son père, il n'aurait pas trouvé quelques documents sur
Dalayrac, dont il n'existe pas de biographie complète. Après avoir
répondu à ma demande, F. Langlé ajouta:
--Si tu veux, je pourrai te raconter quelques anecdotes musicales que
j'ai entendu dire à ma mère, et qui pourront t'intéresser.
Je le remerciai vivement de sa proposition, et comme on n'est jamais
plus seul qu'au milieu de vingt personnes qui parlent tout haut, je le
priai de ne pas tarder davantage à m'apprendre quelqu'une des
particularités qu'il pourrait savoir.
--Tiens, me dit-il, veux-tu que je te raconte l'histoire du violon de
fer-blanc?...
Vous jugez de l'intérêt que ce mot seul ne manqua pas d'exciter en moi.
Je me rappelai sur-le-champ la vente de Séguin, et mon camarade
l'Anglais qui courait toujours après l'histoire que j'allais sans doute
apprendre. Je fus donc tout oreilles au récit de F. Langlé que je
regrette de ne pouvoir vous rendre, comme il me l'a fait.
«Un beau soir d'été, mon père et Viotti allèrent se promener aux
Champs-Elysées, et finirent par s'asseoir sous les arbres pour respirer
l'air et la poussière de cette promenade. La nuit était venue, Viotti
qui était très-rêveur, s'était laissé aller à ces émotions intimes qui
l'isolaient complétement au milieu du cercle le plus nombreux; et mon
père qui travaillait alors à son opéra de _Corisandre_, repassait dans
sa tête quelques motifs de son ouvrage, lorsque tous deux furent assez
désagréablement distraits par un son faux et criard qui leur fit dresser
la tête et ouvrir les oreilles. Tous deux se regardèrent en ayant l'air
de se dire: Qu'est-ce que cela? ils s'étaient si bien compris sans se
parler que Viotti rompit le silence en s'écriant:
--Ce ne peut-être un violon, et cela y ressemble.
--Ni une clarinette, dit Langlé, et cependant il y a de l'analogie.
Le moyen le plus sûr de s'en assurer était d'aller vers l'endroit d'où
partaient les sons discordants qui avaient attiré leur attention. A
défaut de l'oreille, l'oeil aurait pu les guider par la lueur
tremblottante d'une maigre chandelle brûlant devant un pauvre aveugle
accroupi à une centaine de pas d'eux. Viotti y était le premier:
--C'est un violon! s'écria-t-il en revenant en riant près de Langlé,
mais devinez en quoi? en fer-blanc! Oh! cela est trop curieux, il faut
que je possède cet instrument, et vous allez demander à l'aveugle de me
le vendre.
--Bien volontiers, reprit Langlé, et s'approchant de l'aveugle: Mon ami,
lui dit-il, vendriez-vous bien votre violon?
--Pourquoi faire? il faudrait en racheter un autre, et celui-là me sert;
c'est tout ce qu'il me faut.
--Mais vous pourriez en avoir un meilleur avec le prix que nous vous en
donnerions, et avant tout pourriez-vous nous expliquer pourquoi votre
violon n'est pas comme tous les autres?
--Oh! vous voulez dire pourquoi qu'il est en fer-blanc? ça ne sera pas
long. Voyez-vous mes bons messieurs, on n'a pas toujours été aveugle, et
j'étais autrefois un bon vivant qui faisais gentiment sauter les jeunes
filles à notre village; mais je suis devenu vieux, et je n'y ai plus vu
clair. Je ne sais trop comment j'aurais pu vivre sans ce bon Eustache,
le fils de feu mon frère. Ce n'est qu'un pauvre ouvrier qui gagne à
peine sa vie; eh! bien, il m'a pris avec lui et m'a nourri tant qu'il a
pu; mais à la fin, l'ouvrage a manqué: on ne faisait plus qu'une journée
de trente sous par semaine, et c'était pas assez pour deux. Mon Dieu,
que je lui dis, si j'avais tant seulement un violon; j'en savais jouer
dans mon jeune temps, et je pourrais le soir rapporter à la maison
quelques pièces de deux sous qui nous aideraient un peu. Eustache ne dit
rien, mais le lendemain je vis bien qu'il était plus triste qu'à
l'ordinaire, et la nuit, comme il croyait que je dormais, je l'entendis
murmurer: Oh! le vieux serpent, ne pas vouloir me faire crédit de six
francs; mais c'est égal, mon oncle aura son affaire, ou je ne
m'appellerai pas Eustache. Effectivement, au bout de huit jours, voilà
mon garçon qui vient en triomphe, et me dit: Tenez, v'là un violon et un
fameux; c'est moi qui l'ai fait! vous ne craindrez pas qu'il se casse en
le laissant tomber, celui-là; et il me remit le violon que vous voyez.
Eustache est ferblantier et son bourgeois lui avait donné de quoi me
faire mon instrument avec des rognures de l'atelier, et puis il avait
économisé de quoi avoir des cordes et du crin. Dam! jugez si je fus
content, ce pauvre garçon qui s'était donné tant de peine; aussi le bon
Dieu l'a récompensé: dès le matin il me mène à cette place en allant à
la journée, et puis il vient me reprendre le soir; et il y a des jours
où la recette n'est pas trop mauvaise; tellement que quelquefois il n'a
pas d'ouvrage, et c'est moi qui fais aller la maison, c'est gentil ça.
--Eh bien! dit Viotti, je vous donne vingt francs de votre violon; vous
pourrez en acheter un bien meilleur avec ce prix-là, mais laissez-moi un
peu l'essayer.
Et il prit le violon. La singularité du son l'amusa; il cherchait et
trouvait des effets nouveaux, et ne s'apercevait pas qu'un public
nombreux, attiré par ces sons étrangers, s'était amassé autour d'eux.
Une foule de gros sous, parmi lesquels se trouvaient même quelques
pièces blanches, vint tomber dans le chapeau de l'aveugle ébahi, à qui
Viotti voulut remettre ses vingt francs.
--Un instant! s'écria le vieux mendiant, tout à l'heure je voulais bien
vous le donner pour 20 francs, mais je ne le savais pas si bon; à
présent je demande le double.
Viotti n'avait peut-être jamais reçu un compliment plus flatteur, aussi
ne se fit-il pas prier pour la surenchère qu'on lui imposait. Il se
glissa au milieu de la foule avec son violon de fer-blanc sous le bras;
mais à une vingtaine de pas de là, il se sent tirer par la manche:
c'était un ouvrier qui, le bonnet à la main, lui dit, les yeux baissés:
--Monsieur, je crois qu'on vous a fait payer ce violon-là trop cher, et
si vous êtes amateur, comme c'est moi qui l'ai fait, je pourrai vous en
fournir tant que vous voudrez à six francs.
C'était Eustache qui avait vu conclure le marché, et qui ne doutant plus
de son talent pour la lutherie, voulait continuer un commerce qui
réussissait si bien. Il fut cependant obligé d'y renoncer, car Viotti se
contenta du seul exemplaire qu'il avait si bien payé.»
--Et que fit Viotti du violon de fer-blanc? demandai-je à F. Langlé.
--Il l'a toujours gardé et l'emporta avec lui quand il se retira en
Angleterre.
--Eh bien! mon cher, dis-je à Ferdinand, tu ne te doutes guère du
service que tu viens de rendre à un de mes amis; ton histoire va lui
faire gagner un violon magnifique. Et je lui dis à mon tour l'histoire
de la vente de Viotti, et d'A. Séguin.
J'ai fait depuis toutes sortes de démarches pour savoir dans quelle
partie du globe se trouve maintenant mon Anglais; mais toutes mes
recherches ont été inutiles, et comme les livres sont lus dans tous les
pays, j'ai pris le parti de consigner ces renseignements dans celui-ci,
espérant que le hasard les fera tomber sous les yeux de mon ami et lui
fournira les moyens de gagner son violon.