UNE CONSPIRATION SOUS LOUIS XVIII

Les gens du monde se font l'idée la plus fausse qu'on puisse imaginer

des artistes en général, et surtout de ceux de théâtre, avec lesquels

ils se trouvent le moins en rapport. A les entendre, c'est une vie de

paresse, d'insouciance et de plaisir que celle du comédien. Ils ne se

réunissent entre eux que pour des orgies ou des parties fines; toujours

gais, toujours contents, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune;

ce sont les gens les plus heureux du monde; quel mal ont-ils donc en

effet à se donner? la peine de venir le soir s'affubler d'un costume

analogue au rôle qu'ils vont réciter devant un public qui les paie

amplement en applaudissements de la légère fatigue qu'ils éprouvent;

sans compter les énormes appointements que le directeur est obligé de

leur payer à la fin du mois. Cette opinion est loin d'être partagée par

les personnes qui fréquentent l'intérieur des théâtres. Quelle vie plus

remplie, plus laborieuse que celle du véritable artiste! Que de

privations il doit s'imposer, que d'études il doit faire, s'il veut

atteindre un rang élevé dans son art, ou le conserver, s'il y est

parvenu! Quand vos yeux sont charmés des grâces séduisantes de cette

ravissante bayadère qui, le sourire sur les lèvres, vous paraît exécuter

avec tant d'aisance et de facilité ces pas gracieux qui arrachent vos

applaudissements, certes, vous ne vous imaginez pas tout ce que lui a

coûté et ce que lui coûte chaque jour de travail pour arriver à ce

résultat. Et ne croyez pas que le but une fois atteint, il ne faille pas

un travail incroyable pour s'y maintenir. Chaque fois que la déesse de

la danse, que l'inimitable Taglioni doit paraître devant le public, dès

le matin elle s'exerce comme ferait une commençante; pendant des heures

entières, elle pratique ces premiers éléments de la danse, qui doivent

lui conserver sa souplesse et sa vigueur: puis, épuisée de fatigue, elle

prend un peu de repos, et après un léger repas, elle paraît devant le

public, qui se retire transporté d'admiration, lorsque l'artiste rentre

chez elle exténuée, pour recommencer le lendemain matin ce travail

qu'elle ne négligera pas un seul jour, tant qu'elle voudra conserver sa

supériorité si marquée. Quand la Malibran devait chanter, le matin, elle

restait des heures à faire des gammes dans tous les tons et tous les

exercices de voix possibles, mais sans jamais essayer de chanter le rôle

qu'elle devait dire le soir, pour conserver toute son inspiration, et

néanmoins avoir la voix assez assouplie et assez docile pour que toutes

les fantaisies artistiques qu'elle improvisait si délicieusement, lui

vinssent avec cette sûreté d'exécution qui ne lui a jamais manqué. Il y

en aurait trop à dire sur les travaux des grands artistes, des artistes

consciencieux et véritablement dignes de ce nom. C'est d'une classe

beaucoup plus modeste, des choristes d'opéra que je veux m'occuper

aujourd'hui.

Je ne prétends pas vous dire que leur art exige de grandes études, et

des travaux bien assidus. Hors les heures consacrées aux répétitions et

aux représentations, leur temps est à eux tout entier, mais leurs

appointements sont modiques, et ne peuvent suffire à leur existence;

aussi n'existe-t-il pas de plus grands cumulards que les choristes: les

uns donnent des leçons de musique à la petite propriété, ou copient de

la musique; presque tous chantent dans les églises, renouvelant la vie

de l'abbé Pellegrin, qui

... Dînait de l'autel et soupait du théâtre.

D'autres sont musiciens dans les légions de la garde nationale, ou dans

les bals qui ne commencent qu'à l'heure où finissent les spectacles. A

force de travail et de peine, il en est qui parviennent à se faire 4 ou

5 mille francs de revenu, année commune; lorsqu'ils sont jeunes,

ambitieux, et se sentent quelques dispositions, alors ils économisent de

quoi acheter une garde-robe, et se lancent en province, d'où ils nous

reviennent quelquefois avec un talent digne de nos premiers théâtres.

Tel fut un de nos meilleurs ténors dont je vous ai déjà raconté une

aventure, lorsqu'il fit ses premiers pas dans la carrière qu'il a depuis

parcourue avec tant de succès[3]. C'est encore le héros de l'historiette

que je veux vous raconter.

[3] _Un début en province_.

C'était dans les premières années de la Restauration. Louis XVIII

n'était pas dévot, mais il croyait de sa politique de le paraître, et

voulant donner un exemple édifiant à ses fidèles sujets et complaire à

son entourage de cour, qui lui persuadait que ce n'était que par la

religion qu'il parviendrait à abattre l'hydre révolutionnaire, il

résolut de donner un grand spectacle d'humilité chrétienne, en allant

solennellement faire ses pâques à sa paroisse, en l'église

Saint-Germain-l'Auxerrois. C'était par une belle matinée d'avril, et dès

le matin les troupes étaient sur pieds pour former la haie dans le court

espace qui sépare le palais des Tuileries de l'antique église. Une foule

immense remplissait les cours du Carrousel et la façade du Louvre où ont

reposé pendant dix ans les victimes de Juillet, en compagnie d'un

factionnaire, de deux ou trois bonnes d'enfants et de quelques caniches.

Le roi était dans une immense calèche découverte avec toute sa famille.

Sa figure narquoise contrastait avec les visages, plus conformes à la

circonstance, de son frère le comte d'Artois, et de sa nièce la duchesse

d'Angoulême, dont l'auguste époux avait, selon l'usage, l'air de ne

penser à rien, tandis que son frère le duc de Berry paraissait assez

ennuyé de cette cérémonie qui ne plaisait guère à ses habitudes, mais à

laquelle son respect pour son oncle le forçait à se prêter. Le roi

promenait sur la foule cet oeil bleu et perçant, si spirituel et si

incisif, donnait force coups de chapeaux, saluait à droite et à gauche,

quand les cris de: Vive la famille royale! vivent les Bourbons! venaient

jusqu'à lui; enfin il faisait son métier de roi en promenade, de la

manière la plus satisfaisante. De temps en temps, pourtant, sa figure

prenait une expression sombre qu'il s'efforçait de réprimer à l'instant;

c'est lorsque parmi les gardes royaux au milieu desquels passait le

cortége, il apercevait la figure basanée et les longues moustaches d'un

de ces vieux grognards qu'on avait incorporés dans la nouvelle milice

d'élite. Le bruit du canon, la foule qui se pressait autour d'eux, cet

air de fête général, rappelaient à ces vieux soldats des souvenirs qui

contrastaient péniblement pour eux avec le présent. Ils se rappelaient

leur entrée à Vienne, à Berlin, dans les principales capitales de

l'Europe, leur retour triomphant à Paris, ces acclamations qui alors

étaient pour eux, ces cris de: Vive la Grande Armée! vive Napoléon! qui

tant de fois avaient fait battre leurs coeurs, tandis que maintenant

leur règne, celui du sabre, était passé; ils se voyaient réduits à faire

escorte à un roi qui allait communier. Mais il faut le dire, la

physionomie des bourgeois placés derrière eux était tout autre: là, on

lisait le contentement. Nous avons toujours admiré Napoléon; mais à

l'époque de sa chute, on ne l'aimait pas, et l'espoir de la paix et de

la tranquillité avait fait bien des partisans à son successeur. Qui ne

se rappelle avoir vu des mères serrer avec amour leurs enfants contre

leur sein, et s'écrier: au moins maintenant nous pourrons mourir avant

eux! La conscription avait bien été rétablie, malgré les promesses

imprudentes du comte d'Artois, mais toute chance de guerre paraissait

impossible, et le service militaire ne semblait qu'une corvée assez

douce, dont on pouvait d'ailleurs s'exempter à prix d'argent, tandis que

sous l'Empire les familles après s'être ruinées pour racheter un enfant

chéri, l'espoir de leur race, se l'étaient vu enlever comme garde

d'honneur, et le voyaient tomber enfin, quoi qu'un peu plus tard, sous

le fer ennemi.

Le cortége était arrivé devant l'église, presque entièrement tendue de

vieilles tapisseries des Gobelins, représentant la naissance de Vénus,

les travaux d'Hercule, ou tout autre sujet mythologique qui contrastait

grotesquement avec l'objet de la cérémonie pour laquelle elles avaient

été mises au jour. Une espèce de tente était dressée devant le porche de

l'église; la musique de la garde nationale faisait entendre les chants

de: _Vive Henri IV_, _Charmante Gabrielle_, et _Où peut-on être mieux

qu'au sein de sa famille_, qu'on était alors convenu d'appeler des airs

nationaux, comme depuis on a donné le même titre à l'air allemand, sur

lequel M. Delavigne a appliqué les vers de la _Parisienne_. Louis XVIII

descendit péniblement de sa voiture et s'apprêtait à entrer dans

l'église, lorsque le curé parut à la tête de son clergé, et commença une

fort belle harangue; cela fit faire la grimace au roi qui prévit que

grâce à la faconde du digne pasteur, il allait être forcé de se tenir

sur ses jambes, chose qu'il avait en horreur. Cependant, comme il

s'était promis de se sacrifier en tout ce jour-là, il fit d'abord

très-bonne contenance; mais l'éloquence du curé prenant une extension

démesurée, il commença à se dandiner tantôt sur une jambe, tantôt sur

l'autre. Cette habitude, cette allure bourbonnienne était si connue,

qu'on fut loin de la prendre pour une marque d'impatience, et le pauvre

roi cherchait en vain autour de lui une figure qui sympathisât avec ses

souffrances; il aperçut enfin le duc de Berry, qui ne paraissait pas

prêter grande attention au discours; il lui fit signe de s'approcher:

--Berry, c'est terriblement long.

--Oui, Sire.

--Est-ce que ce ne sera pas bientôt fini?

--Sire, je partage toute votre impatience.

--Non pas vraiment, car vous avez de bonnes jambes, et moi je ne puis

plus tenir sur les miennes, et je souffre horriblement. Est-ce qu'il n'y

aurait pas moyen de finir ce supplice.

--Si fait, Sire, rien n'est plus facile, et si vous m'y autorisez...

--Oui, Berry, allez, mais que cela n'ait pas l'air de venir de moi.

Le duc de Berry s'approchant d'un officier des gardes du corps, lui dit

quelques mots à l'oreille. Dès ce moment Louis XVIII eut l'air de prêter

une plus grande attention au discours; le curé enchanté arrondissait ses

périodes et donnait cours à sa verbeuse éloquence, quand tout d'un coup

sa voix est couverte par les boum boum de la grosse caisse, et les

mugissements des ophicléides et des trombones. La musique venait

d'entonner l'air de _Vive le roi, vive la France_; les acclamations

s'élèvent de toutes parts, le bruit des cloches sonnées à grande volée

vient s'y mêler. C'est un brouhaha universel, ceux qui entourent le roi

se regardent d'un air ébahi; le curé reste la bouche béante, confondu de

cette interruption inattendue. Louis XVIII paraît impassible, mais un

sourire imperceptible remercie le duc de Berry du service qu'il vient de

lui rendre. Il fait un pas en avant, le clergé le précède, toute la cour

le suit, et bientôt il se trouve commodément assis dans un des fauteuils

dorés disposés à l'entrée du choeur pour la famille royale. Le peuple

n'est admis que dans les bas-côtés, tandis que la nef est remplie de la

suite du Roi, entouré lui-même de ses plus fidèles serviteurs, qui par

derrière semblent lui faire un rempart de leurs corps, mais personne

n'est placé devant lui.

Cependant l'office commence: il peut durer autant que l'on voudra. Louis

XVIII est comme cloué dans son fauteuil, plusieurs coussins sont

disposés devant lui de manière à ce que les génuflexions obligées lui

soient aussi douces que possible. Les chantres psalmodient les heures

qui précèdent la grand'messe, les prêtres sont dans leurs stalles, le

choeur est presque entièrement vide, lorsqu'un personnage sort par la

porte d'une sacristie. C'est un grand jeune homme maigre, revêtu d'une

soutane et d'un surplis, il traverse rapidement le choeur pour aller se

mettre dans une des stalles, mais il s'aperçoit qu'il a oublié de

s'incliner devant le tabernacle: il revient vers l'autel et fléchit le

genou sur une des marches. Un bruit singulier se fait entendre, c'est

celui d'une épée qui s'échappant de sa soutane, glisse sur les dalles.

Le jeune homme se hâte de cacher l'arme meurtrière recouverte par les

habits pacifiques du lévite, et regagne sa place où il entonne

tranquillement le verset du psaume que l'on chante. Cette tranquillité

est loin d'être partagée par ceux qui entourent le roi. Les visages

pâlissent, on chuchote, on donne des ordres, les crosses des fusils

retentissent sur le marbre sonore du temple; on va, on vient, le mot est

donné en un instant; on commence à faire évacuer les bas-côtés, qui se

garnissent de troupes: le roi demande la cause de ce tumulte; un de ses

aides de camp lui parle à voix basse et bientôt ce mot circule dans

toutes les bouches: un prêtre armé qui en veut aux jours du roi!

Cependant le malencontreux auteur de tout ce remue-ménage, dont il ne se

doute guère être la cause, continue à psalmodier d'une voix ferme et

vibrante, lorsque deux grands officiers s'approchent de lui. L'un d'eux

lui adresse la parole.

--Monsieur, suivez-nous à l'instant.

--Pardon, Monsieur, je ne puis pas. Je suis nécessaire ici, quand la

cérémonie sera terminée, je suis tout à votre service; et il se remet à

chanter de plus belle.

--Monsieur, il faut nous suivre à l'instant! je vous le répète, mais

tâchons d'éviter le bruit et de ne pas faire de scandale, venez à la

sacristie, toute résistance serait inutile; ne nous contraignez pas à

employer la force.

--Puisque je ne puis pas faire autrement, je vous suivrai, mais je vous

prie de faire attention que c'est vous qui me forcez à quitter mon

poste, je vous suis.

La sacristie est pleine de soldats, notre jeune homme se voit en entrant

placé entre deux fusiliers qui ne lui laissent pas faire un geste.

--Ah çà! m'expliquera-t-on ce que cela veut dire? s'écrie-t-il.

--Contentez-vous de répondre à Monsieur, lui dit-on, en lui montrant une

homme revêtu d'une écharpe blanche, placé près d'une table à laquelle

est assis un autre individu muni de tout ce qu'il faut pour écrire.

L'interrogatoire commence:

--Vous avez des armes sur vous?

--Des armes! non, j'ai une épée, voilà tout.

--Mettez qu'il avoue être armé.

--Pourquoi avez-vous caché si soigneusement cette épée sous votre

soutane?

--Parce que l'usage n'est pas de la porter par-dessus.

--Monsieur, pas de plaisanteries, songez qu'une accusation grave pèse

contre vous, qu'il y va de votre tête.

--De ma tête! ah çà! est-ce que c'est une mystification? commençons donc

à nous entendre.

--Votre profession?

--Musicien.

--Et pourquoi un musicien se déguise-t-il en prêtre? et cache-t-il des

armes sous ces habits d'emprunt?

--Ces habits sont les miens et cette épée aussi. Je suis trombone de la

garde nationale et chantre de cette église: j'attendais la fin du

discours de monsieur le curé pour venir après la fanfare me déshabiller

ici, et chanter mon office; mais on ne l'a pas laissé finir, ce brave

homme, on nous a dit de jouer au milieu de son sermon, et quand je suis

accouru ici, je n'ai eu que le temps de passer ma soutane par-dessus mon

uniforme; et maintenant, avec votre permission, je vais l'ôter tout à

fait, car l'office est presque fini, et ma légion me réclame.

Ici la scène change, les juges se mettent à rire; le procès-verbal

commencé est déchiré, et l'accusé partage bientôt l'hilarité de ses

juges, en apprenant que lui, pauvre diable, a été pris pour un

conspirateur et a failli mettre tout le gouvernement en émoi. Le calme

et la tranquillité se rétablissent dans l'église, les bas-côtés sont de

nouveau livrés à l'empressement du peuple qui ne peut rien voir; et le

roi en apprenant la cause futile de tout ce tumulte, a grand'peine à

tenir son sérieux. En sortant de l'église, il cherche à reconnaître

parmi le groupe de musiciens celui qui a causé tant d'inquiétude, et

l'aperçoit les joues gonflées comme un borée de dessus de porte,

soufflant avec ardeur dans son trombone. Le roi sourit de nouveau et lui

fait en partant un petit signe de tête, comme pour le remettre de

l'émotion qu'a dû lui causer sa courte arrestation. Je crois que le

tromboniste fut si ravi de cette marque de royale faveur, qu'il resta

court de quelques mesures, ce qui ne lui arrivait jamais, mais je ne

suis pas bien sûr de cette circonstance; si vous voulez en être certain,

pour la plus grande fidélité de l'histoire, demandez-le au _postillon de

Longjumeau_ ou plutôt à celui qui le représente et le chante d'une

manière si originale, car le conspirateur n'était autre que _Chollet_

qui depuis a si bien fait son chemin, mais qui aime à se rappeler et à

raconter à ses amis les commencements pénibles de sa vie d'artiste.

Voilà comment je suis devenu son historien. Dieu veuille que quelque

théâtre, quelque paroisse ou quelque musique de légion, nourrisse encore

dans son sein un acteur digne de succéder au chanteur favori du public

de l'Opéra-Comique.

Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même · 第 25 / 34 题