UN DÉBUT EN PROVINCE

Les Parisiens ne comprennent pas l'importance des débuts dans les villes

de province. Peu importe à l'habitant de Paris qu'un acteur tombe ou

réussisse, qu'il soit engagé ou non: si l'acteur lui déplaît, il ira

dans un autre théâtre où les sujets seront plus de son goût, le

directeur de Paris peut engager à son gré des artistes peu aimés du

public, parce qu'à Paris le public se divise entre vingt théâtres, et la

concurrence suffit pour forcer les directeurs à une bonne composition de

troupe. Celle de l'Opéra-Comique, par exemple, est très-faible, à part

quelques sujets; établissez un second théâtre de ce genre, et les

talents ne manqueront plus. En province, au contraire, le public se

montre très-difficile pour les débuts; il faut que trois fois, et dans

des rôles différents, un acteur réussisse pour être définitivement

admis; l'on conçoit de quel intérêt il est pour les habitués du théâtre

de ne pas recevoir légèrement un acteur. Une fois les trois débuts

terminés, et l'admission prononcée, en voilà pour un an: le public n'a

plus le droit de se plaindre, l'acteur qu'il a accueilli doit forcément

lui plaire, et il lui faut l'endurer jusqu'au renouvellement de l'année

théâtrale. Aussi les débuts sont-ils un événement important, même dans

les plus grandes villes: à cette époque de l'année, on ne parle que de

cela dans les cafés, dans les réunions; la politique, les commérages,

les petites intrigues, tout est oublié; les débuts, voilà la grande

affaire, l'unique occupation des oisifs, et il n'en manque pas en

province; les partis se dessinent, l'un applaudit l'Elleviou; la

première chanteuse et la Dugazon ont aussi leurs partisans et leurs

détracteurs. Le jour de l'ouverture du théâtre, le parterre se partage

en deux camps; on n'a pas encore entendu les artistes, et déjà il y a

cabale pour ou contre eux: on ne les juge encore que sur leur physique,

parce qu'on a été les examiner au café de la Comédie: leurs mises, leurs

habitudes, leur conversation, tout a été un objet d'étude et a contribué

à prévenir le jugement des habitués.

On voit quelquefois un acteur qui n'a pas le moindre talent, et que le

parterre soutient toujours en dépit des loges et de la galerie, parce

qu'il est ce qu'on est convenu d'appeler un bon enfant.

Être un bon enfant peut se traduire ainsi pour un acteur de province:

c'est d'abord se lier facilement avec les jeunes gens de la ville,

savoir force anecdotes et calembours, ne jamais se faire prier pour les

raconter ni pour accepter un petit verre de quelque part qu'il vienne,

et le rendre à l'occasion; être fort au billard et aux dominos, et

cependant se laisser quelquefois gagner; être de toutes les parties de

garçon, si c'est dans une province éloignée, parler le patois du pays,

traiter de bégueules et de chipies les actrices qui se conduisent

convenablement, gratifier d'une épithète un peu moins sucrée, celles qui

agissent différemment; tenir ses connaissances au courant de toutes les

nouvelles, de toutes les intrigues du théâtre, et se laisser tutoyer par

le plus de monde possible: il n'est pas mauvais non plus d'être un peu

crâne et de savoir bien tirer l'épée. Avec cela, un acteur devient

quelquefois, en peu de temps, l'idole du parterre et l'effroi de son

directeur: les habitués des loges finissent par s'accoutumer à lui, et

bientôt il devient un meuble attaché au théâtre, et imposé à toutes les

directions qui se succèdent: il est toujours choyé et fêté par ses

camarades, car il ne fait pas bon l'avoir pour ennemi: c'est le joli

coeur de la troupe, l'enfant chéri du parterre, et tout lui est permis

dans les circonstances difficiles et malheureusement trop fréquentes en

province, où la direction se trouvant en contact avec le public, souvent

les régisseurs et le directeur lui-même, accueillis par des huées et des

sifflets, n'ont pu parvenir à se faire entendre: c'est alors à notre

comédien qu'on a recours: on connaît son influence, on sait combien il

est aimé, et l'on ne doute pas que sa médiation ne soit toute-puissante:

il se fait d'abord un peu prier, puis enfin il consent à paraître. A son

entrée sur le théâtre il salue avec aisance au milieu d'une triple salve

d'applaudissements: il ne vient pas prendre la défense de la direction

dont il est le premier à reconnaître les torts, il proteste de son

profond respect pour le public, ce qui fait toujours le meilleur effet,

parce qu'il n'y a pas de goujat dans la salle qui ne soit très-flatté de

voir un acteur protester de son respect pour le public dont il est une

fraction: puis notre comédien ajoute qu'il ne vient que comme

conciliateur, qu'il espère que l'indulgence qu'on lui accorde

ordinairement s'étendra sur son camarade ou sur son directeur: bref, la

difficulté s'aplanit, et quand il rentre dans la coulisse, il est

embrassé, remercié, porté en triomphe, et ce jour-là le directeur est

enchanté de l'avoir pour pensionnaire: peu s'en faut qu'il ne lui offre

de l'augmentation pour l'année prochaine.

Mais nous voici bien loin des débuts, hâtons-nous d'y revenir.

C'était dans les derniers jours du mois d'avril 1823, qu'un grand jeune

homme de vingt à vingt-cinq ans faisait son entrée dans la ville du

Havre, escorté d'une jolie petite fille de cinq à six ans. On n'aurait

jamais pu croire qu'il fût le père de cette jolie enfant, si elle

n'avait eu soin d'accompagner chacune de ses questions d'un _mon papa_,

qui ne laissait aucun doute sur leur lien de parenté. Notre jeune homme

venait au Havre pour tenir l'emploi des Martin, si important dans le

répertoire d'opéra-comique. C'était la première ville de France où il

allait jouer. Récemment échappé des choeurs de l'Opéra, des Bouffes et

de Feydeau, il avait été essayer sa jolie voix à La Haye d'abord, puis

dans quelques villes de la Suisse, où il avait obtenu de grands succès;

mais ses triomphes, dans les petites localités, ne le rassuraient pas

sur le sort qui lui était réservé dans une ville plus considérable, au

Havre surtout où le public passe pour être presque aussi exigeant que

celui de Rouen, où, au dire des artistes, on trouve le parterre le moins

facile à contenter de toute la province.

Aussi n'était-ce pas sans émotion qu'il arrivait dans cette ville, où

son avenir allait se décider peut-être pour toujours; mais à vingt-trois

ans, les rêves de l'imagination sont toujours riants: pourquoi n'en

est-il plus de même dix ans plus tard? Et puis, il était artiste dans

l'âme, et la conscience de son talent le soutenait: il se rappelait

l'effet qu'il avait produit dans quelques-uns de ses rôles, le plaisir

que sa belle voix avait fait éprouver à ses auditeurs, et c'était moins

le public qu'il craignait que ses nouveaux camarades qui lui étaient

tout à fait inconnus, et dont il redoutait les cabales et les

prétentions. Son physique était fort agréable: il avait une figure

charmante, était droit, bien fait, mais d'une taille un peu trop

élancée: et comme il était fort maigre, il paraissait encore plus grand,

il n'y avait eu à l'Opéra-Comique que Féréol qui fût à peu près de la

même grandeur que lui, et il paraissait fort curieux de voir ses

nouveaux camarades, espérant en rencontrer quelqu'un d'une taille au

moins approchant de la sienne.

--Où diable! se disait-il, mon père a-t-il eu l'idée de me bâtir ainsi?

Qu'est-ce que cela lui aurait fait de me donner deux ou trois pouces de

moins? C'est que c'est fort incommode dans ces petits théâtres; on a la

tête dans les frises et on touche le ciel avec ses cheveux. Au moins,

ici, j'ai lieu d'espérer que je trouverai une salle de spectacle plus

convenable que dans ces petites villes de la Suisse où les théâtres sont

si mesquins. Allons! prenons courage, je réussirai j'en suis sûr;

n'est-ce pas, Titine, que j'aurai du succès ici? L'enfant lui répondit

par un de ces sourires d'ange qui rendent un père si heureux, et il

puisa un nouvel espoir dans le baiser qu'il donna à sa fille. Cependant,

après s'être assuré d'un logement, il se rendit au Café de la Comédie,

espérant y rencontrer quelques nouveaux arrivés comme lui, et pressé de

faire connaissance avec ceux qui allaient être ses camarades pendant une

année. Il se mit devant une table, dans un coin du café, sa fille

s'assit auprès de lui, ouvrant ses grands yeux pour examiner tous ceux

qui l'entouraient, surprise de voir tant de nouvelles figures. Pendant

qu'il lisait ou avait l'air de lire un journal, non loin d'eux,

plusieurs jeunes gens étaient attablés et jouaient aux dominos. Il prêta

l'oreille à leur causerie, désirant savoir si c'étaient des comédiens:

la conversation roulait effectivement sur le théâtre.

--Aurons-nous une troupe passable cette fois-ci? disait l'un d'eux.

--Hum! je n'en sais trop rien, reprenait l'autre, beaucoup de noms

inconnus: il faudra voir. Mais d'abord, Messieurs, pas d'indulgence dans

les débuts: il en coûte trop cher d'accueillir facilement des chanteurs

médiocres; il y a des personnes qui disent à la première fois: Oh! il ne

chante pas très-bien, parce qu'il a peur, mais la confiance viendra, et

il vaudra mieux; et puis ils applaudissent. Je ne suis pas du tout de

cet avis-là. Nous avons eu des acteurs à qui, apparemment, la confiance

n'est jamais venue, car ils chantaient aussi mal à leur clôture qu'à

leurs débuts. Tant pis pour les poltrons; d'ailleurs les acteurs sont

assez chers à présent pour que nous nous montrions un peu difficiles, et

puisqu'on les paie si bien, ils n'ont pas le droit d'avoir peur.

--C'est parfaitement juste, reprit un troisième interlocuteur, et les

nouveaux venus n'auront qu'à bien se tenir.

Ces propos ne paraissaient pas fort rassurants à notre pauvre jeune

homme; il se faisait le plus petit qu'il pouvait dans son coin, le nez

baissé sur son journal qui avait l'air d'absorber toute son attention.

--A propos, reprit un de ces voisins, qui donc aurons-nous pour Martin?

--Oh! mon cher, répondit l'autre, ce sera détestable, je le parie,

personne ne sait qui il est, ni d'où il vient. C'est quelque pauvre

diable, qui se sera donné pour un morceau de pain, et qui est peut-être

bien sûr de tomber; mais il touchera ses avances et son premier mois, et

il ira en faire autant dans quelque autre ville. Il y en a qui font ce

métier-là toute l'année. Le journal parut encore plus vivement

intéresser notre jeune homme qui commençait à trouver sa position fort

embarrassante. Cependant la petite fille s'était ennuyée de regarder

lire son père, et s'étant laissée glisser de son tabouret, elle avait

été se placer près des joueurs. Sa petite tête se trouvant à la hauteur

de leur table, elle aperçut les dominos.

--Oh! les jolis joujoux, s'écria-t-elle tout d'un coup, et étendant sa

petite main sur les objets de sa convoitise, elle brouilla toute la

partie, en jetant la moitié du jeu à terre.

L'exclamation des joueurs força le père à interrompre sa lecture

simulée, et rompant son silence obstiné:

--Titine, qu'est-ce que vous faites donc là? Pourquoi n'êtes-vous pas

restée à côté de moi?

L'enfant revint près de son père avec une petite moue toute drôle, et

l'air fort désappointé. S'adressant alors aux joueurs:

--Mille pardons pour cet enfant, Messieurs, leur dit-il, ce n'est pas sa

faute, c'est la mienne; mais la lecture de ce journal m'occupait

tellement, que je ne l'avais pas vue s'éloigner de moi.

Les joueurs acceptèrent de bonne grâce ses excuses: mais dès ce moment

il devint le point de mire de leurs regards, et probablement le sujet de

leur entretien qui se fit alors à voix basse, de sorte que notre pauvre

artiste n'en pouvait saisir un mot. Petit à petit, cependant, les voix

s'élevèrent un peu, et il put comprendre que c'était de lui qu'il

s'agissait.

--Ce doit être lui, disait l'un.

--Parfait, reprenait l'autre.

--Hein! quel physique!

--C'est un gaillard bien découplé.

--Oh! c'est charmant; pour celui-là, je suis bien sûr de son succès sans

l'avoir vu jouer.

--Nous ne pouvions rien espérer de mieux.

--Oh! il y a vingt rôles où il sera excellent; je voudrais déjà y être.

Ces paroles encourageantes avaient tout à fait dissipé les alarmes du

jeune homme.

--Diantre! se disait-il, il paraît que je fais de l'effet ici: eh! bien,

ce n'est pas trop mal commencer. Et sa figure, de sombre qu'elle était

auparavant, était devenue riante et tranquille. Il s'était fait donner

un jeu de dominos, et bâtissait des maisons et des pyramides à sa petite

fille qui riait aux éclats, quand elle renversait les édifices que son

père élevait devant elle.

Cependant d'autres jeunes gens étaient entrés dans le café, et s'étaient

approchés du groupe des joueurs.

--Venez donc, disaient ceux-ci aux nouveaux venus, en voilà déjà un

d'arrivé: et pour celui-là, je crois que nous en serons enchantés.

--Où donc est-il?

--Là, dans le coin avec cette petite fille.

--Eh! bien, qui est-ce?

--Parbleu! ne le devinez-vous pas? qui voulez-vous que ce soit, si ce

n'est le trial?

A ce mot, notre jeune homme fit un bond sur sa banquette et devint rouge

comme une cerise, puis tout d'un coup pâle comme un linceul.

--J'espère qu'il a le physique de l'emploi, celui-là. Oh! comme nous

allons rire! sera-t-il drôle dans _Zozo_, de _la maison isolée_! et dans

_Aly_, de _Zémire et Azor_!

--Et dans le niais, de _Camille_?

--Et dans le château de _Montenero_ donc! dans _Longino_! Oh! Longino!

parfait! mais ce rôle-là a l'air d'avoir été fait pour lui. Longino! oh!

c'est bien cela, il faudra qu'il débute par là! ce nom lui convient

parfaitement. Il sera admirable dans Longino!

Et les éclats de rire se succédaient, provoqués par l'espérance de le

voir briller dans Longino.

--Allons-nous-en, Titine, je ne me sens pas bien, dit l'artiste en se

levant, et il regagna tristement sa demeure assailli par les plus

sombres pensées. Il avait la fièvre, sa tête était brûlante et il se

coucha; mais il ne put fermer l'oeil.

--Ce sera donc ici comme à Paris, se disait-il. A l'Opéra, ils m'ont

trouvé trop maigre, les héros grecs n'étaient pas si minces que moi, à

ce qu'ils prétendaient. A Feydeau, ils m'ont trouvé trop grand, et

cependant la première fois qu'ils m'ont entendu, quel accueil ne

m'ont-ils pas fait!

--Bravo! s'écriaient-ils, voilà une voix ravissante, vous êtes notre

homme, il faut rester avec nous; surtout, n'allez pas vous gâter en

province, il faut seulement prendre l'habitude du théâtre. Pour

commencer, vous entrerez dans les choeurs, puis nous vous ferons jouer

de petits rôles qui vous amèneront à en jouer de plus grands; et pour me

donner l'habitude du théâtre, ils m'ont fait chanter 18 mois dans les

choeurs, sans seulement me faire porter une lettre. Ils attendaient

probablement que je prisse du ventre pour me faire débuter. Ils auraient

attendu trop longtemps, et je suis parti. Partout où j'ai été, j'ai

cependant eu du succès: ce ne sera donc que dans mon pays, qu'en France,

qu'on ne voudra pas de moi. Ma foi tant pis pour eux, il faudra bien

qu'ils m'écoutent, et s'ils me sifflent, ils auront tort, ils en

trouveront un moins grand, mais qui n'aura peut-être pas ma voix.

Son amour-propre d'artiste l'avait emporté pour un moment sur le chagrin

que lui causait sa déconvenue du matin; mais il retombait de temps en

temps dans ses premières appréhensions, et le découragement succédait à

ses rêves d'ambition.

Cependant la troupe était à peu près réunie: on faisait les premières

répétitions, et la vue du théâtre, où il était appelé à exercer ses

talents ne l'avait guère rassuré. Cette salle était provisoire et

établie dans une espèce de grange, où l'on avait tant bien que mal

arrangé un théâtre avec quelques rangs de loges et de galeries.

Cependant l'architecture extérieure était restée la même, malgré les

modifications faites à l'intérieur du bâtiment, et de nombreuses

fenêtres donnant sur la rue éclairaient le théâtre pendant la journée.

Notre artiste ne se rendait qu'en tremblant à ces répétitions; car

plusieurs fois il avait rencontré dans son chemin quelques-uns des

jeunes gens qu'il avait déjà vus au café, et jamais ceux-ci ne

manquaient de rire du plus loin qu'ils l'apercevaient, et le nom

terrible de Longino venait résonner à ses oreilles: c'était comme un

cauchemar qui le poursuivait tout éveillé, et lui ôtait tous ses moyens.

Quand il arrivait au théâtre après de telles rencontres, il était tout

démoralisé; c'est à peine s'il pouvait chanter: il avait perdu son

aplomb; ses nouveaux camarades l'intimidaient. Sont-ils heureux,

pensait-il, de ne pas être grands comme moi! j'aimerais mieux être un

nain, je mettrais des talons, et je porterais une coiffure d'un pied de

haut, mais le moyen de se rapetisser!!!

Les répétitions allaient toujours leur train, mais le directeur ne

paraissait pas enchanté de ses nouvelles acquisitions: il craignait que

les débuts ne fussent pas heureux, et pour que le public ne prît pas de

préventions défavorables, il décida que personne, amateur ou abonné, ne

serait admis aux répétitions. Le grand jour, celui de l'ouverture, fut

enfin fixé. La grande répétition, celle avec l'orchestre, devait avoir

lieu la veille.

La nuit précédente, notre jeune artiste eut un sommeil fort agité. Les

songes les plus bizarres le tourmentèrent une partie de la nuit, il

rêvait qu'il débutait, mais ce n'était plus dans son emploi de Martin,

c'était dans celui des trials, où, à son entrée, sa longue taille

excitait des rires unanimes; puis, quand il voulait parler, il ne

pouvait dire un mot de son rôle; il se tournait vers le souffleur, et il

apercevait dans le trou une horrible tête de Gorgone, qui lui lançait de

toutes ses forces le mot Longino. Ce mot magique, il le répétait

involontairement, et soudain tout le public répétait en choeur:

--Bravo, Longino! bravo, Longino!

Il essayait en vain d'articuler d'autres paroles, ce mot seul pouvait

sortir de sa poitrine: et chaque fois qu'il le prononçait, c'était avec

une nouvelle énergie, et le public reprenait avec rage:

--Bravo, Longino! bravo, Longino!

Puis il apercevait des êtres fantastiques voltigeant autour de lui, sur

le théâtre et dans la salle, affectant les formes les plus grotesques et

les plus incohérentes; il croyait parfois reconnaître quelqu'un de sa

connaissance parmi les fantômes; il s'approchait, et voyait alors

distinctement quelque figure de sociétaire de Feydeau, qui lui disait:

Il faut prendre l'habitude du théâtre, et chanter dans les choeurs

pendant 35 ans, après quoi on vous confiera de petits rôles, et le

choeur infernal reprenait d'une voix formidable:

--Bravo, Longino!

Il voulait se sauver du théâtre; les mêmes cris le poursuivaient; il

allait sur le port, il voyait un bâtiment près de mettre à la voile, il

s'y embarquait et y trouvait pour passagers tous ses anciens camarades

des choeurs de l'Opéra qui l'accueillaient avec de grandes

démonstrations de joie en fêtant son retour parmi eux, et pour mieux

célébrer sa bienvenue, ils lui proposaient de lui chanter un nouveau

morceau composé en son honneur; alors ils entonnaient tous ensemble une

mélodie satanique dont les paroles étaient: Bravo, Longino! A ce dernier

trait, sa tête se perdait, et il se précipitait dans la mer, dont il

atteignait bientôt le fond. Le choc fut rude, car il se réveilla en

sursaut couché par terre entre son lit et celui de la petite Titine qui

reposait paisiblement pour lui; il était couvert d'une sueur glacée, et

il fut quelque temps avant de reprendre ses esprits.

Quand il se remit dans son lit, son parti était pris. Je ne débuterai

pas, se dit-il; dès demain je pars; je retourne à Paris: on me rendra

certainement ma place à l'Opéra et aux Bouffes, c'est toujours du pain

d'assuré, et puis j'ai encore d'autres ressources: le dimanche je

jouerai du serpent à Saint-Eustache, et les jours de revue, du trombone

dans la garde nationale: on ne regarde pas à la taille, là, et ils

seront bien heureux de me retrouver, car je n'ai certainement pas été

remplacé, et je ne le serai de longtemps pour ces instruments-là. Cette

résolution lui donna du calme, il ne tarda pas à se rendormir, et si de

nouveaux rêves se présentèrent à son imagination, ils étaient d'une tout

autre nature. Il se voyait à Paris premier sujet d'un grand théâtre, il

ne se reconnaissait pas, il avait pris de l'embonpoint, sa figure était

devenue plus mâle. Titine était toujours avec son père, mais ce n'était

plus une petite fille, c'était une grande et jolie demoiselle, et lui,

jeune encore, était fier d'avoir une si charmante fille. Les auteurs et

compositeurs s'empressaient autour de lui, on le suppliait d'accepter

des rôles, et lui, toujours bon garçon, ne se donnait pas d'importance,

comme font d'ordinaire les acteurs à succès; il était toujours modeste

et affable avec tout le monde, et au lieu d'avoir l'air de faire une

grâce à ceux qui lui confiaient des rôles, il remerciait les auteurs

dont il faisait réussir les ouvrages. Le public se pressait en foule au

théâtre quand il devait chanter; les applaudissements éclataient de

toutes parts; les couronnes et les bouquets pleuvaient sur sa tête; on

le redemandait après la pièce, mais sous son véritable nom, et non plus

sous cette odieuse dénomination de Longino. Ce rêve lui avait rafraîchi

le sang; quand il s'éveilla, il faisait grand jour: c'était une belle

matinée du mois de mai; le soleil dardait ses rayons à travers les

croisées, et venait frapper sur le petit lit de la jolie enfant, qui ne

tarda pas non plus à s'éveiller.

Il faut ne pas connaître un coeur d'artiste pour croire que le

découragement puisse être de longue durée chez lui: un rien peut

l'abattre, mais un rien le relève. Aussi notre jeune homme ne

songeait-il plus le moins du monde à son voyage de Paris: au contraire,

l'avenir le plus riant se présentait à lui; et c'est le coeur content,

et rempli d'espoir, qu'il se rendit au théâtre.

L'orchestre était réuni depuis longtemps et essayait eu vain depuis une

heure de mettre ensemble l'ouverture du _Chaperon_ que l'on devait jouer

le lendemain. Les instruments à vent ne pouvaient faire exactement leurs

rentrées. Le chef d'orchestre avait perdu la tête et faisait

d'infructueux efforts pour rétablir l'harmonie dans sa troupe

indisciplinée; enfin, de dépit, il pose son violon sur son pupitre,

déclarant que cette ouverture est injouable, et qu'il y faut renoncer.

Notre jeune homme examinait depuis longtemps cette scène qui était

peut-être fort comique pour les indifférents, mais pas pour le pauvre

directeur, qui ne savait plus à quel saint se vouer; il s'approche alors

de ce dernier: J'ai longtemps été à Paris, et je sais cet ouvrage par

coeur; voulez-vous me laisser faire répéter une fois l'ouverture, je

vous réponds qu'elle ira toute seule avant une demi-heure. Le

chef-d'orchestre ouvre de grands yeux.

--Eh! mon cher ami, qu'est-ce que vous entendez à cela? j'y perds mon

latin, moi.

--Il ne s'agit que d'avoir un peu de patience, reprend notre jeune

artiste, passez-moi la partition.

On recommence l'ouverture: dès les premières mesures, il s'aperçoit

qu'il y a des fautes dans les parties, des mouvements mal indiqués, de

fausses rentrées; tout est rectifié en un instant. Un cor ne peut

parvenir à attaquer une note difficile.

--Vous vous y prenez mal, lui dit notre jeune homme: serrez les lèvres

de cette façon, et le son viendra hardiment.

--Mais, Monsieur, cela n'est pas faisable, répond le corniste.

--Donnez-moi votre instrument, et soudain il lui exécute le passage avec

précision. Les musiciens commencent à reprendre de la confiance,

l'émulation s'en mêle, on fait la plus grande attention, et l'ouverture

s'achève sans encombre.

Le chef d'orchestre reprend son violon pour conduire le choeur

d'introduction, et le directeur se frotte les mains.

--Allons! se dit-il, je n'ai peut-être pas fait une si mauvaise

acquisition que je croyais. S'il tombe comme Martin, il me fera un

excellent second chef d'orchestre.

La répétition continue, mais il fait une chaleur étouffante, et l'on a

ouvert les fenêtres qui donnent sur la rue. Quelques flâneurs ont été

attirés par les sons de la musique; les curieux en amènent d'autres, et,

sans s'en douter, les acteurs ont dans la rue un nombreux auditoire.

Cependant notre jeune homme s'est enhardi par le petit succès qu'il

vient d'obtenir: son dernier rêve lui trotte dans la tête.

--Allons! dit-il, je tomberai peut-être demain, aujourd'hui je me sens

en voix, je veux chanter en conscience, comme à la représentation.

En effet, à l'entrée du comte Rodolphe, il entonne d'une voix assurée le

bel air: _Anneau charmant, si redoutable aux belles._ Sa voix large et

bien timbrée se déploie avec charme sur cette belle mélodie. Les acteurs

qui ne l'avaient jamais entendu jouir de la plénitude de ses moyens,

redescendent tous sur le bord du théâtre pour le mieux entendre; le

directeur ne sait s'il dort ou s'il est éveillé: les musiciens voyant à

qui ils ont affaire l'accompagnent avec un soin extrême. Notre jeune

homme voit l'effet qu'il produit; il se monte peu à peu, son organe

s'étend, reprend toute son énergie, ses moyens semblent s'accroître, il

se sent en verve, il met toute la chaleur dont il est susceptible dans

la péroraison de son air et quand il l'a achevé, acteurs, directeur,

musiciens, chacun le félicite, le complimente; quand tout à coup, un

tonnerre d'applaudissements éclate sans qu'on devine d'où cela peut

venir. Chacun se regarde stupéfait: on songe alors aux fenêtres

ouvertes, on s'y précipite, et l'on voit la foule réunie qui se donnait

les jouissances du spectacle gratis. Le directeur ne craint plus pour

ses débuts, il permet à quelques habitués de monter au théâtre. Ce n'est

pas sans terreur que notre jeune homme reconnaît parmi eux un de ses

joueurs de dominos qui, en entrant, demande avec empressement qui vient

de chanter ainsi. On lui montre notre pauvre artiste tout tremblant

devant celui qui s'était si bien promis d'être sévère envers les

débutants.

--Comment, s'écrie-t-il, c'est Longino!

--Allons! encore Longino, dit notre artiste désespéré; mais il se sent

entraîné vers la fenêtre par celui qu'il prend encore pour son ennemi.

--Mes amis, dit ce dernier, en le montrant à la foule réunie au-dessous

d'eux, voilà celui que vous venez d'entendre, c'est Longino, celui que

nous avons pris pour le trial.

--Bravo, Longino! s'écrient les cent voix du parterre en pleine rue.

--Mais je ne m'appelle pas Longino, je me nomme Chollet.

--Alors, bravo! Chollet! reprennent les mêmes voix, bravo, cent fois! à

demain, oh! vous aurez un fameux succès! et la répétition s'achève au

bruit des applaudissements de la foule qui grossit à chaque instant.

Chacun parle de la belle voix du Martin, il n'est question que de lui

dans le Havre. Le lendemain, la salle est comble, et à son entrée,

Chollet est reçu par une triple salve d'applaudissements, comme un

acteur en représentation. Son succès fut immense, il fut redemandé après

la pièce aux cris de: plus de débuts! plus de débuts! Le directeur

l'engagea sur-le-champ pour l'année suivante avec le double

d'appointements, et pendant deux ans, le Havre posséda le meilleur ténor

d'opéra-comique que nous ayons en France.

Ne croyez pas que j'entreprenne de vous retracer la carrière dramatique

de cet artiste qui a signalé partout son passage par les plus grands

succès. Si, parmi mes lecteurs, il se trouve quelqu'incrédule qui ne

conçoive pas l'enthousiasme des habitants du Havre, qu'il aille à

l'Opéra-Comique, un jour où l'on jouera _Zampa_, l'_Eclair_ ou _le

Postillon_, et je suis sûr qu'il sortira du spectacle en répétant:

bravo! Longino! bravissimo! Chollet!

Souvenirs d'un musicien précédés de notes biographiques écrites par lui même · 第 22 / 34 题