L'édit de Nantes venait d'être révoqué: pendant que la désolation se
répandait dans toute la France, la cour ne s'occupait que de fêtes et de
plaisirs, persuadée que le nouvel édit ne pouvait atteindre que le
peuple; mais bientôt la persécution s'étendit jusqu'à la noblesse, et
l'alarme se répandit à Versailles. Ouvertement, c'étaient des éloges
pompeux de la grandeur du roi, qui, non content de faire le bonheur de
ses sujets, s'occupait encore si efficacement du salut de leurs âmes;
mais en secret, on se confiait ses craintes. C'en est fait, se
disait-on, le temps des plaisirs est passé, bientôt nous serons tous
encapuchonnés, et au lieu d'opéras nous aurons la messe et les vêpres
pour tout divertissement.
De pareils propos ne pouvaient parvenir aux oreilles du roi, mais Mme de
Maintenon ne les ignora pas longtemps. Elle comprit combien il était de
son intérêt de distraire tout l'entourage du roi de si sombres pensées,
et que ce n'était que par des fêtes éclatantes, des spectacles pompeux
qu'elle pourrait détourner l'attention et faire renaître l'apparence de
la confiance. Mais quel spectacle donner? Des carrousels, des loteries?
Cela coûtait si cher et durait si peu! et puis, l'argent devenait rare.
Un sonnet à la gloire du roi convertisseur, s'était payé plus cher que
ne l'aurait été autrefois une fête qui aurait occupé la cour pendant une
semaine; les abjurations avaient d'autant plus coûté que le prix en
était ordinairement fixé en pensions; c'est ainsi que Dacier et sa
femme, qui s'étaient faits catholiques, venaient de recevoir 500 écus de
pension. Depuis la mort de Molière, les comédies n'avaient que peu
d'attraits; Racine n'était pas assez gai pour la circonstance, il
fallait quelque chose qui contrastât avec la disposition générale des
esprits.
Le roi, que depuis plusieurs mois on avait obsédé pour les affaires de
la religion, n'avait pas eu le temps de s'occuper à l'avance de ses
plaisirs, et aucun divertissement n'était préparé. Elle se souvint
pourtant qu'il lui avait parlé d'un opéra commandé par lui à Lully et
Quinault, et dont il avait même fourni le sujet. Si cet ouvrage avait pu
être prêt, c'était un coup de fortune! Mais comment s'en assurer? Il
fallut bien qu'elle se résolût à le demander elle-même à l'un des
auteurs, et après s'être fait préalablement donner l'absolution, elle se
détermina à faire venir Lully auprès d'elle pour savoir où il en était
de son ouvrage.
Lully, toujours bien vu du roi, qui l'aimait beaucoup, venait rarement à
Versailles, et seulement quand son service l'y appelait; d'abord, parce
que son théâtre, à Paris, dont il était le directeur et le seul
compositeur, l'occupait beaucoup; mais ensuite, parce qu'à Paris il
avait plus de liberté pour mener la vie dissipée et fort peu régulière
qu'il affectionnait; et surtout parce qu'il savait déplaire à un grand
nombre de personnes de la cour qui ne lui épargnaient pas les railleries
quand elles le rencontraient, ce qu'il détestait singulièrement, étant
très-railleur lui-même, et ne souffrant pas facilement, suivant l'usage,
qu'on fît à son égard ce qu'il s'était si souvent permis envers les
autres. Voici à quel sujet il s'était attiré tous ces brocards:
Depuis longtemps Lully avait reçu des lettres de noblesse du roi, et se
faisait partout appeler et imprimer M. de Lully, lorsque quelqu'un vint
à lui dire qu'il était fort heureux pour lui que, contre l'usage, le roi
l'eût dispensé de se faire recevoir secrétaire d'Etat, car plusieurs
personnes de cette compagnie avaient toujours dit qu'elles
s'opposeraient à son admission. Après cette révélation, le musicien ne
dormit plus tranquille et n'eut plus de cesse qu'il ne fût reçu. Voici
le moyen qu'il employa pour obtenir l'assentiment du roi. En 1681 on dut
donner à Saint-Germain une représentation du _Bourgeois-gentilhomme_,
joué pour la première fois à Chambord, onze ans auparavant, et dont
Lully avait fait la musique. Lully était excellent bouffon, et plus
d'une fois Molière lui avait dit: Viens, Lully, viens nous faire rire.
Il résolut de profiter de cet avantage auprès du roi, qui ne lui
connaissait pas ce talent.
Son physique grotesque s'y prêtait à merveille; il était court de
taille, un peu gros, et avait un extérieur généralement négligé; de
petits yeux bordés de rouge, qu'on voyait à peine et qui avaient peine à
voir, brillaient cependant d'un feu sombre qui marquait tout ensemble
beaucoup d'esprit et de malignité. Un caractère de plaisanterie était
répandu sur son visage, et certain air d'inquiétude régnait dans toute
sa personne. Enfin sa figure entière respirait la bizarrerie, et au
premier aspect, on n'aurait pas manqué de lui rire au nez, si la finesse
de son regard n'eût montré sur-le-champ qu'il n'était pas homme à avoir
le dernier, et qu'il était bien capable de rire et de faire rire à vos
dépens.
Sans en prévenir personne, il résolut de représenter lui-même le
personnage du Muphty et d'attirer l'attention du roi par ses
bouffonneries. Malheureusement pour lui le roi était de mauvaise humeur
ce jour-là, et rien ne pouvait le dérider; aussi la représentation
était-elle d'un froid mortel, les personnages si éminemment comiques de
M. et Mme Jourdain et de leur servante Nicolle, la ravissante scène des
professeurs du Bourgeois-gentilhomme, rien n'avait pu chasser l'ennui
qui régnait dans la salle, lorsque commença la cérémonie qui termine le
quatrième acte.
Lully s'était affublé la tête d'un turban qui avait près de cinq pieds
de haut, de telle sorte que sa figure avait l'air d'être au milieu de
son ventre; ses petits yeux clignotant encore plus qu'à l'ordinaire,
parce que l'éclat des bougies les fatiguaient davantage, lui faisaient
faire une si plaisante grimace, qu'à son apparition inattendue il y eut
un oh! de surprise, suivi d'une violente envie de rire générale, qui fut
aussitôt comprimée, parce qu'on vit que le roi ne riait pas encore.
Lully s'aperçut de la difficulté de sa position, et ne fit que redoubler
de plaisanteries. Au _Donnar Bastonara_ il accabla de coups le
malheureux acteur qui représentait M. Jourdain, et qui, n'étant
nullement prévenu de cette addition à son rôle, souffrit d'abord assez
patiemment les grands coups du livre représentant le Coran qu'on lui
administrait sur le dos et sur la tête; mais voyant succéder aux coups
de livre les gourmades et les coups de poing, il commença à se fâcher,
et dit tout bas au muphty:
--Finissez cette plaisanterie, ou je vous assomme.
--Tant mieux, lui répondit de même Lully, qui du coin de l'oeil avait vu
le roi commencer à sourire, c'est ce que je demande, battez-moi le plus
fort que vous pourrez.
L'acteur ne se le fit pas dire deux fois, et, profitant de sa colère, il
administra un énorme coup de poing au muphty, qui se baissa vivement et
le reçut dans son turban. Ce fut alors une course comme celle de
Pourceaugnac, à cette différence près que M. Jourdain, doublement
irrité, y mettait une ardeur inconcevable, qu'excitait encore le fou
rire de tous les spectateurs, qui ne pouvaient plus se contenir. Chaque
fois qu'il s'avançait vers le muphty, celui-ci, baissant la tête comme
un bélier, le repoussait à l'autre bout du théâtre avec son interminable
coiffure, dont il se défendait comme un taureau de ses cornes. Le pauvre
M. Jourdain crut enfin mieux prendre son temps; il se précipita tout
d'un coup vers son adversaire, croyant pouvoir l'étreindre entre ses
bras; mais celui-ci s'était si vivement jeté à terre, qu'il parvint à
mettre le pauvre Jourdain à cheval sur son monstrueux turban, et,
pendant qu'il roulait à terre embarrassé dans ce nouvel obstacle, il se
dégagea lestement, et, faisant semblant de tomber, il se précipita dans
l'orchestre et entra jusqu'à mi-corps dans le clavecin qui y était, et
fit encore mille folies en achevant de le briser comme s'il ne pouvait
parvenir à en sortir. Le roi n'avait pas attendu ce dernier lazzi pour
déposer sa mauvaise humeur: depuis cinq minutes il riait comme un roi ne
rit pas, et disait, en s'essuyant les yeux, que jamais il ne s'était
tant amusé de sa vie.
Après la représentation, Lully se mit sur son passage, et le roi lui dit
les choses les plus flatteuses, l'assurant qu'il était l'homme de France
le plus divertissant qu'il connût. Le musicien prit alors l'air le plus
affligé qu'il put:
--Voilà précisément, lui dit-il, ce qui me rend fort à plaindre; car
j'avais dessein de devenir secrétaire de Votre Majesté, et MM. les
secrétaires ne voudront plus me recevoir, à présent que je suis monté
sur un théâtre.
--Ils ne voudront pas vous recevoir, reprit le roi, ce sera bien de
l'honneur pour eux. Allez de ma part voir M. le chancelier; je vous
l'ordonne aujourd'hui, et de plus je vous fais 1,200 fr. de pension.
La belle chose qu'une monarchie absolue! 1,200 livres de pension pour
avoir sauté dans un clavecin! Si les pensions s'obtenaient au même prix
aujourd'hui, toutes les manufactures d'Erard et de Pleyel n'y
suffiraient pas.
Dès le lendemain Lully courut chez le chancelier Le Tellier, qui le
reçut fort mal. Le musicien alla porter ses plaintes à M. de Louvois,
qui reprocha à Lully sa témérité, lui disant qu'elle ne convenait pas à
un homme comme lui, qui n'avait d'autre mérite et d'autre recommandation
que de faire rire.
--Eh! tête-bleu! vous en feriez autant si vous pouviez, repartit Lully.
Le roi, ayant appris toutes ces difficultés, exigea qu'on reçût le
Florentin, et alors tous les obstacles s'aplanirent devant lui. Le jour
de sa réception, il donna un magnifique repas aux anciens de la
compagnie, et le soir les régala de l'opéra, où l'on représentait _le
Triomphe de l'Amour_. Ils étaient là trente ou quarante qui avaient les
meilleures places, et ce n'était pas un spectacle peu curieux de voir
deux ou trois rangs d'hommes graves en manteaux noirs et en grands
chapeaux aux premiers bancs de l'amphithéâtre, et écoutant avec un
sérieux admirable les courantes et les rigaudons du nouveau secrétaire
du roi. Quelques jours après M. de Louvois rencontra Lully à
Versailles.--Bonjour, mon confrère, lui dit-il en passant. Cela s'appela
un bon mot de M. de Louvois; chacun voulut se l'approprier, et il n'y
eut pas si grand seigneur qui apercevant de loin le musicien, ne
l'apostrophât d'un: Bonjour, mon confrère. Cette plaisanterie fut
tellement répétée, que depuis longtemps il n'allait à Versailles que
quand il ne pouvait faire autrement.
Il était à dîner avec quelques-uns de ses acteurs et de ses musiciens,
au cabaret du Cerceau-d'or, sur la place du Palais-Royal; le repas avait
été fort gai, et le vin n'avait pas été épargné. Il faisait à ses
camarades un de ces bons contes qu'il racontait si plaisamment et qui
l'avaient fait autrefois rechercher des plus grands seigneurs, quand on
vint l'avertir que sa femme le faisait demander au plus vite, parce
qu'un carrosse de la cour le venait chercher pour l'amener à l'instant à
Versailles. «Oh! se dit-il, cela m'a bien l'air d'être un tour de
Madeleine, qui n'aime pas que je reste trop longtemps à table quand je
dîne hors du logis. Il faut cependant y aller voir, mais si elle me fait
vous quitter pour rien, je réponds que je ne rentre pas de huit jours.»
Il s'achemina en chancelant vers sa demeure, et vit qu'effectivement sa
femme ne l'avait pas trompé. Il se hâta de monter en voiture, s'endormit
dans la route, et ne s'éveilla qu'au moment d'arrêt du carrosse. Un abbé
se présenta alors à la portière et lui dit, les yeux baissés: «M. de
Lully, je suis chargé de vous conduire auprès d'une dame qui désire vous
entretenir en particulier.» Notre musicien se crut alors en bonne
fortune; il jeta un coup d'oeil de dépit sur sa toilette plus que
négligée, son rabat chiffonné et ses vêtements en désordre, puis il
tâcha de découvrir à quel hasard il pouvait devoir un semblable bonheur.
Après bien des détours dans une partie du palais qui lui était tout à
fait inconnue, il fat enfin introduit dans une pièce meublée avec
simplicité, mais d'une manière sévère; partout, des tableaux de saints
garnissaient la tapisserie. Il se perdait en conjectures, quand une
porte s'ouvrit; une dame, d'un extérieur imposant, s'avança vers le
musicien, qui, grâce à sa mauvaise vue, ne la reconnut nullement et alla
tout aussitôt se jeter à ses pieds. Mme de Maintenon fut un peu surprise
d'abord de cette manière de se présenter, mais elle pensa qu'un aussi
grand pécheur, qu'un homme qui passait sa vie avec des excommuniés,
devait cet hommage à une vertu comme la sienne.
Aussi ne laissa-t-elle pas échapper cette occasion de faire un sermon:
--M. de Lully, lui dit-elle, on prétend que vous menez une mauvaise
conduite.
A cette voix, Lully releva la tête; il reconnut alors à qui il avait
affaire, et il vit bien qu'il avait fait une sottise, mais il repartit
promptement:
--Moi, du tout, Madame, je mène le théâtre de l'Opéra et voilà tout.
--Je sais, dit Mme de Maintenon, que votre position vous met en rapport
avec nombre de personnes d'une condition peu sortable, mais le roi n'en
est pas moins fort mécontent de vous, et vous aurez beaucoup à faire
pour rentrer dans ses bonnes grâces.
Le musicien était anéanti; il cherchait par quel méfait il avait pu
s'attirer ce malheur; d'un mot, le roi qui lui avait tout donné pouvait
tout lui retirer, et ce coup imprévu parut l'accabler. Mme de Maintenon
l'ayant amené au point où elle voulait:
--Maintenant, continua-t-elle, je puis vous donner un moyen de rentrer
en faveur. Dans huit jours il faut ici qu'on ait un opéra nouveau,
donnez-nous celui dont le roi vous a chargé, et je ne doute pas qu'à
cette occasion vous ne trouviez le moyen de rentrer en grâce.
--Dans huit jours, mon _Armide_! s'écria le musicien, oh! Madame, c'est
impossible, il me reste tout un acte à faire, et Quinault n'en finit pas
pour les changements que je lui demande.
--Vous le ferez plus vite que les autres et tout peut être prêt: ou bien
donnez-nous seulement ce qu'il y a de fait, reprit Mme de Maintenon
impatientée.
--Moi, mutiler un chef-d'oeuvre, le donner pièce à pièce! s'écria le
musicien désolé. Oh! non, Madame, Sa Majesté se fâchera tant qu'elle
voudra, mais avant un mois, je ne puis espérer de donner mon _Armide_...
C'est que vous ne savez pas, Madame, que je n'ai jamais rien fait de
plus beau, qu'il y aura là dedans...
--Eh! bien donc, Monsieur, n'en parlons plus: aussi bien je sais que
Lalande s'occupe d'une pièce en musique, et le petit Marais me fait
tourmenter depuis longtemps pour faire entendre de sa musique au roi:
l'un des deux saura bien être prêt.
--Qu'est-ce à dire, Madame? on exécuterait devant Sa Majesté d'autres
opéras que les miens? Non, non, il n'en sera pas ainsi; vous aurez un
opéra dans huit jours; ce ne sera pas _Armide_, par exemple...
--Eh! peu m'importe, _Armide_ ou un autre, cela m'est indifférent.
--En bien! donc, dans huit jours, vous aurez un nouvel opéra-ballet,
musique de Lully, paroles de Quinault. Voudriez-vous m'en fournir le
sujet?
--Monsieur, reprit Mme de Maintenon avec hauteur, vous devriez savoir
que je ne me mêle point de ces sortes de choses.
--Pardon, Madame, répondit le musicien en câlinant, c'est le roi qui a
fourni le sujet d'_Armide_, vous auriez pu proposer celui-ci. Armide
sera l'opéra du roi, celui-ci serait l'opéra de la...
Il s'arrêta craignant d'en avoir trop dit, mais la marquise n'avait pas
l'air fâché; elle lui dit, au contraire avec bonté:
--J'y consens. Votre ouvrage sera votre réconciliation: nommez-le le
_Temple de la Paix_.
--Madame, dans huit jours la première représentation.
Il se retira en saluant profondément, et se fit tout de suite conduire à
Paris chez Quinault.
--Mon cher ami, lui dit-il en entrant, je viens vous prévenir que c'est
d'aujourd'hui en huit la première représentation de notre opéra du
_Temple de la Paix_, et qu'il faut nous mettre en mesure.
--Qu'est-ce à dire, dit Quinault, quelle est cette nouvelle folie? Vous
savez que j'ai à travailler; voilà la quatrième fois que vous me faites
refaire le cinquième acte d'_Armide_, et je n'en peux venir à bout;
laissez-moi donc en repos, au lieu de me venir casser la tête avec vos
sornettes.
--Oh! oh! mon confrère en Apollon, nous sommes de mauvaise humeur; tant
pis, morbleu, tant pis! car il ne s'agit plus d'_Armide_ pour le moment,
mais bien du _Temple de la Paix_.
--Cesserez-vous bientôt de me parler par énigmes?
--Eh bien donc! sachez que, sous peine de déplaire mortellement à notre
illustre maître et à sa très-peu illustre maîtresse, la veuve Scarron,
je viens de promettre de donner dans huit jours, à Versailles, un
opéra-ballet, fait, composé, appris et monté.
--Eh bien! est-ce que cela me regarde? dit tranquillement Quinault.
--Oh! il n'y a pas de doute que cela vous regarde fort peu, car c'est
tout simplement vous, M. Philippe Quinault, auditeur des comptes, membre
de l'Académie française et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, qui en
devez composer les paroles.
--Et pourquoi cela?
--Eh parbleu! parce que je l'ai promis. D'ailleurs, vous savez bien
notre marché: je vous donne 4,000 livres pour vos grandes tragédies, et
2,000 livres pour vos opéras-ballets; voyez si vous voulez gagner 2,000
livres d'ici à huit jours?
--Mais, mon Dieu, s'écrie Quinault, qui s'était singulièrement radouci,
comment voulez-vous être prêt dans un si court espace de temps? En
supposant que je le fusse, le serez-vous, vos acteurs sauront-ils leurs
rôles? Mais à quel propos cet opéra, pourquoi ce titre niais et banal?
--Ce titre niais et banal, c'est la veuve Scarron qui me l'a fourni:
ainsi, il y aurait probablement peu de prudence à lui donner ces
épithètes hors d'ici. Le motif qui me fait entreprendre cet ouvrage est
la colère où le roi est contre moi, je ne sais pas trop pourquoi, par
exemple, et le désir de rentrer dans ses bonnes grâces.
--Comment! quelle colère du roi? que voulez-vous dire? J'allai hier à
Versailles lui présenter mes quatre premiers actes d'_Armide_, que
suivant son usage, il veut examiner avant que je les envoie à la petite
Académie, et il m'a encore parlé de vous avec une bonté infinie.
--Ouais, dit Lully, la veuve Scarron se serait-elle jouée de moi! c'est
que je pourrais bien la laisser là avec son opéra... Ah! oui; mais
Lalande et le petit Marais, qui ne demandent pas mieux que de se
produire... Non... non! il faut absolument faire cet ouvrage, mon cher
ami, tout cela importe peu: ma parole est donnée, je suis engagé
d'honneur; ainsi, je compte tout à fait sur vous.
--Mais, mon bon Lully, c'est impossible... huit jours! et puis le
_Temple de la Paix_; que diable voulez-vous que je fasse là-dessus?
--Oh! mon Dieu! il n'y a rien de si facile... le _Temple de la Paix_?...
Voyons... D'abord la scène représente le théâtre de la guerre. La
première entrée, ce sont des guerriers qui frappent sur leurs boucliers,
cela fera un très-bon effet, et puis Mars viendra chanter un air où il
dira:
Je suis le plus cruel des dieux,
Je porte la mort en tous lieux.
Deuxième entrée, des guerriers avec des javelines. Choeurs de bergers
éplorés, de bergères désolées, d'amours échevelés et de grâces
désespérées. Le fond du théâtre s'ouvre, la paix descend du ciel, dit
qu'elle vient rendre le bonheur à la terre; un ou deux changements à
vue, une chaconne, trois menuets, une gigue, une courante, deux
rigaudons, une passe-caille, et puis le choeur final:
Dansons, chantons tous à la fois,
Louis est le plus grand des rois.
Cela sera magnifique, et nous aurons le plus grand succès.
--Allons, fou que vous êtes, croyez-vous avancer la besogne avec toutes
ces balivernes? Parlons un peu raison, si vous en êtes capable un
instant.
--Voilà ce qu'il convient de faire, dit sérieusement Lully. Nous avons
composé ensemble plusieurs entrées de ballets, dansés à la cour devant
le roi, cousez-moi tout cela ensemble tant bien que mal avec quelques
récitatifs, et je me charge de tout faire aller pour le mieux. Si cela
n'est pas trop mauvais, nous le ferons jouer à Paris en attendant
_Armide_, que cela va un peu retarder.
--Revenez donc demain matin, lui dit Quinault, et je serai bien avancé.
Voyez d'avance vos acteurs et vos danseurs.
--Oh! pour mes danseurs, cela ne m'inquiète guère; je les prendrai tous
à la cour, de cette façon on les trouvera tous bons.
Le lendemain, Quinault avait broché une espèce d'amphigouri, auquel à la
rigueur on pouvait donner le titre du _Temple de la Paix_, quoique au
fait on eût pu tout aussi bien lui appliquer celui du _Temple de la
Gloire_, du _Temple de l'Hymen_ et de tous les temples imaginables.
Trois jours après, on répétait à Versailles le nouvel ouvrage de Lully.
M. de Conti devait danser un pas avec la duchesse de Bourbon,
mademoiselle de Blois avec le danseur Pecourt, et le danseur Fabvier
avec la marquise de Mouy. Le chant n'était que fort accessoire dans cet
ouvrage, mais on avait encore trouvé moyen d'y intercaler quelques
morceaux à effet pour les demoiselles Aubry et Verdier, et les sieurs
Beaumavielle et Reignier, fameux chanteurs du temps.
Le jour de la représentation, Lully qui avait surveillé tous les
détails, croyait n'avoir rien oublié, quand tout à coup au moment de
commencer, on lui fit apercevoir dans la décoration un emblème qui
pouvait sembler de mauvais augure au roi, et qu'il fallait faire
disparaître sur-le-champ. Vous comprenez que, pour un opéra improvisé en
huit jours on n'a pas le temps de faire des décors neufs; on avait donc
cherché ce qu'on avait de moins usé et de moins connu. Ainsi, pour le
temple de la paix, on avait été prendre un temple de la sagesse qui
n'avait pas servi depuis longtemps, mais sur le fronton duquel s'étalait
malheureusement l'oiseau favori de Minerve, une énorme chouette. Il
fallait au plus vite faire disparaître l'oiseau de mauvais augure, et le
remplacer par un soleil, l'emblème de Louis XIV. Mais où trouver un
peintre, quand tout était préparé, le décor mis en place, et le roi dans
sa loge, trouvant que le spectacle était bien long à commencer? Le
pauvre Lully s'arrachait les cheveux, il courait partout sur le théâtre,
demandant à grands cris un peintre, un décorateur, un badigeonneur. Rien
ne venait qu'un officier des gardes qui lui avait déjà dit deux fois:
«M. de Lully, le roi attend.» Enfin on trouva un peintre qui se mit à
l'instant en besogne: il avait à peine commencé, que l'officier revient
de nouveau à la charge:
--M. de Lully, j'ai eu l'honneur de vous dire que le roi attendait.
--Eh! ventrebleu! repartit celui-ci, que voulez-vous que j'y fasse, moi?
Le roi peut bien attendre, il est le maître ici et personne n'a le droit
de l'empêcher d'attendre tant qu'il voudra.
Chacun se mit à rire de cette repartie dont la hardiesse faisait le
principal mérite. Mais malheureusement pour Lully, son mot eut trop de
succès, on se le redit tellement qu'il vint aux oreilles mêmes du roi.
Le monarque absolu, qui avait dit un jour: «J'ai failli attendre!» ne
pouvait pas prendre en bonne part la saillie de son musicien; aussi,
malgré le succès qu'obtint la représentation, n'adressa-t-il pas un seul
mot de compliment à Lully, et le lendemain il fut décidé qu'on monterait
l'opéra de Lalande.
Le pauvre Lully retourna l'oreille basse à Paris. Depuis huit jours il
s'était donné une peine inimaginable pour regagner des bonnes grâces
qu'il n'avait pas perdues, et tous ses efforts n'avaient abouti qu'à le
mettre fort mal avec le roi, avec qui il était fort bien auparavant.
«Foin des grands seigneurs et de la cour, se dit-il, le vent change trop
souvent de direction dans ce pays-là, je ne saurais me faire à son
climat. Vivent mes bons bourgeois de Paris! C'est pour eux seuls que je
vais travailler maintenant: ils auront un chef-d'oeuvre dans mon
_Armide_, et ils n'en applaudiront pas moins ma musique parce qu'un
entr'acte aura été un peu long.»
Il se remit dès le lendemain au travail, et jamais peut-être il ne fut
mieux inspiré. Le fameux monologue: _Enfin il est en ma puissance!_ qui
pendant près d'un siècle, passa pour le chef-d'oeuvre de la déclamation
musicale, le duo _Aimons-nous_, le fameux duo de _la Haine_, que Gluck
lui-même apprécia tellement qu'il ne fit, pour ainsi dire, qu'en
rajeunir les formes, lorsque, quatre-vingt-dix ans plus tard, il refit
la musique d'_Armide_; le _Sommeil de Renaud_, et plusieurs autres
morceaux que je pourrais citer, devaient assurer au nouvel opéra un
succès plus grand encore que celui de toutes les productions précédentes
des mêmes auteurs. Quinault, de son côté, n'avait peut-être jamais mieux
réussi: le spectacle que comportait la pièce était magnifique; rien
n'avait été négligé, comme costumes, décors, etc. Tout faisait donc
espérer à Lully que les applaudissements de la ville le dédommageraient
de ses infortunes à la cour. Le jour de la répétition générale, bien
avant l'heure fixée, Lully était à son théâtre, surveillant, inspectant
tout; car il ne s'agissait pas que de la musique; directeur et
propriétaire de l'Opéra, il ne s'en rapportait qu'à lui pour les
moindres détails. Quinault, qui recevait une somme fixe pour ses
ouvrages, s'inquiétait fort peu de leur sort à venir, et ne venait que
rarement aux répétitions; mais Lully était toujours là. Ce théâtre, il
l'avait pour ainsi dire créé; tous les acteurs étaient ses élèves, lui
seul les avait formés, non-seulement dans l'art du chant, mais il leur
avait appris à marcher, à gesticuler; les danseurs même avaient souvent
reçu de lui d'excellents conseils, et plus d'un pas avait été réglé par
l'auteur de la musique sur laquelle il devait être dansé; tous les
musiciens de l'orchestre avaient reçu de ses leçons, car, avant lui, il
n'y avait pas un seul instrumentiste passable en France et pas un seul
orchestre n'y existait; le premier, il y avait introduit et marié aux
violons, les flûtes, les hautbois, les bassons, et même jusqu'aux
tambours et aux trompettes: grâce à lui, les violonistes français
étaient devenus les premiers de l'Europe, et il suffisait de nommer
L'Alouette, Golasse, Verdier, Baptiste, le père, Joubert, Marchand,
Rebel, Lalande, etc., comme ses élèves, pour prouver que Lully était
aussi habile professeur que savant compositeur.
Aussi pas un musicien de l'orchestre n'osait murmurer devant lui,
quelque dure et brutale que fût sa manière d'être à son égard. On savait
d'ailleurs que ses colères ne duraient pas longtemps. Il avait l'oreille
si fine, que d'un bout du théâtre à l'autre, il distinguait de quel côté
de l'orchestre était partie une fausse note: il entrait alors dans une
fureur terrible; il s'élançait sur le malheureux musicien à qui il
arrachait son violon, et plus d'une fois il le lui brisa sur la tête;
mais après la répétition, il se repentait de sa vivacité, sa colère
était oubliée ainsi que la faute qui l'avait fait naître; il allait
demander pardon à son pensionnaire, lui payait son instrument et
l'emmenait dîner avec lui. Aussi, il était adoré de ses musiciens, qui
aimaient autant sa personne qu'ils admiraient son talent.
Ordinairement, personne n'était admis à la répétition générale, sauf
toutefois quelques gens de la cour, à qui on ne pouvait refuser cette
faveur: cette fois pas un ne se présenta; le maître souverain avait fait
mauvaise mine au musicien, personne de la cour ne se serait avisé
d'aller écouter sa musique.
--Tant mieux, dit Lully, me voilà débarrassé de tous ces beaux donneurs
de conseils, et mon affaire n'en ira que mieux.
Cependant, au milieu de la répétition on vint l'avertir que quelqu'un
qui refusait de dire son nom demandait à lui parler.
--Je n'ai pas le temps, dit le musicien; qu'il m'envoie dire qui il est
pourtant, et nous verrons alors.
Un instant après on lui apporta un petit morceau de papier bien gras et
bien sale, où étaient écrits ces trois mots: Un ancien ami.
--Eh bien! dit Lully, répondez que je n'ai pas d'amis les jours de
répétition générale, un autre jour...
Puis, il oublia tout à fait cet incident. Le lendemain, jour de la
première représentation, comme il montait au théâtre, on lui remit
encore un billet d'une tournure à peu près aussi élégante que celui de
la veille et ainsi conçu: «Tu n'as pas voulu me voir hier, je
t'attendrai ce soir à la fin de ton opéra;» pas de signature et fort peu
d'orthographe. A ce dernier signe, Lully crut un instant que ces mots
lui étaient adressés par quelque grand seigneur, mais le papier
chiffonné et mal plié où ils étaient tracés lui fit abandonner cette
idée; il roula la missive entre ses doigts, la jeta à terre et n'y pensa
plus.
La salle commençait à se garnir, mais bien des vides s'y faisaient
pourtant remarquer. Les places occupées ordinairement par les personnes
de la cour restaient toutes vides. Les bons bourgeois venaient en foule,
toutes les places inférieures et supérieures étaient envahies; mais les
derniers venus remportaient leur argent, quand on leur disait à la porte
qu'il ne restait plus de place qu'aux bancs du théâtre et aux premières
loges; pas un n'aurait eu l'audace de se montrer à ces places
qu'occupaient ordinairement les personnes titrées, et l'on aimait mieux
s'en retourner chez soi. Le public parut d'abord surpris de cette
solitude inaccoutumée. Lully avait beaucoup de talent, par conséquent il
ne manquait pas d'ennemis; on répandit bientôt le bruit qu'il était tout
à fait disgracié, que le roi l'avait chassé de sa présence, et avait
défendu à toute la cour de mettre les pieds à son théâtre. Peu s'en
fallut que ceux qui assistaient à l'opéra ne se crussent compromis par
leur seule présence; quelques bourgeois timorés essayèrent même de
sortir; mais comme on refusa de leur rendre leur argent, ils aimèrent
encore mieux risquer leur sûreté personnelle que de perdre leurs 40
sous. C'est en présence d'un public ainsi disposé que la superbe
_Armide_ allait se représenter.
Le prologue, tout à la louange de Louis XIV, comme de raison, fut, on ne
peut pas mieux reçu. Le choeur si gracieux,
Dès qu'on le voit paraître.
De quel coeur n'est-il pas le maître?
fut accueilli par des applaudissements unanimes; là, on pouvait
approuver sans se compromettre, et le sens des paroles servait de
prétexte pour rendre justice au charme de la musique. Mais, passé le
prologue, les marques de satisfaction devinrent plus rares. La fameuse
le Rochois, qui remplissait le rôle d'_Armide_, était petite de taille,
avait la peau noire et la figure assez commune. Elle paraissait dans le
premier acte entre les deux plus belles actrices, et de la plus riche
taille qu'on eût encore vues sur le théâtre, les demoiselles Moreau et
Desmâtins, qui lui servaient de confidentes. Mais dès le moment où la
demoiselle le Rochois ouvrit les bras et leva la tête d'un air
majestueux en chantant:
Je ne triomphe pas du plus vaillant de tous,
L'indomptable Renaud échappe à mon courroux;
ses deux confidentes furent éclipsées; on ne vit plus qu'elle sur le
théâtre qu'elle paraissait remplir; elle fut sublime dans tout son rôle.
Au moment où elle s'anime pour poignarder Renaud, on vit tout le monde
saisi de frayeur, demeurer immobile, l'âme tout entière dans les
oreilles et dans les yeux, jusqu'à ce que l'air de violon, qui finit la
scène, donnât permission de respirer. Alors les spectateurs, reprenant
haleine avec un bourdonnement de joie et d'admiration, se sentirent
transportés unanimement, mais pas un applaudissement ne se fit entendre,
personne n'osa donner le signal, et l'opéra finit de la manière la plus
froide en apparence qu'on puisse imaginer.
Lully était désolé. «Me serais-je trompé? pensait-il. Mon génie
serait-il éteint? Ne saurais-je plus communiquer mes sensations au
public par le secours de ma musique? Non, cependant: je sens quelque
chose en moi qui me dit que j'ai fait aussi bien, mieux peut-être qu'à
l'ordinaire.» Il descendait lentement l'escalier du théâtre, lorsqu'il
se sentit tiré par la manche. Il prit d'abord pour un pauvre l'homme
assez mal vêtu qui cherchait à attirer son attention.
--Laissez-moi, lui dit-il avec humeur, je ne puis rien faire pour vous.
--Baptiste, lui dit cet homme, je t'ai écrit que je viendrais te voir
après ton opéra. Arrête-toi un instant au moins, ne me reconnais-tu pas?
Lully chercha en vain à rappeler ses souvenirs.
--C'est juste, continua l'inconnu, il y a bien près de quarante ans, et
toi-même, si je ne l'avais entendu nommer, je ne t'aurais jamais
reconnu; nous nous aimions bien autrefois, cependant; te souviens-tu de
Petit-Pierre?
--Petit-Pierre, s'écria Lully, il serait possible, vous seriez?... Tu
serais?... Oh! non, cela ne se peut pas, il doit être mort depuis si
longtemps; ne m'avoir pas donné de ses nouvelles, vous me trompez, vous
n'êtes pas Petit-Pierre.
--Vous en doutez encore? Eh bien! rappelez-vous notre dernière entrevue,
c'était en 1647; je fus cependant fouetté et chassé, qui plus est, pour
vous, vous ne pouvez pas l'avoir oublié?
--Oh! non, certes, je me le rappelle parfaitement. Oui, oui, je te
reconnais maintenant; viens, viens chez moi, nous causerons, nous nous
raconterons tout ce qui nous est arrivé, notre bon temps, celui où nous
avions quinze ans; viens, mon pauvre Pierre.
Et M. de Lully prit par-dessous le bras le pauvre homme dont le costume
ne pouvait guère faire soupçonner l'intimité qui régnait entre lui et le
célèbre musicien; il ne pensait déjà plus au peu de succès de son
ouvrage, mille souvenirs venaient l'assaillir en foule, et à peine se
fut-il enfermé avec son compagnon qu'il lui dit:
--Voyons, parlons de notre jeune temps, car j'y voudrais être encore.
--Comment toi, reprit Petit-Pierre, tu es riche, considéré, entouré de
tout ce qui peut rendre la vie agréable, et tu regrettes le temps où
nous écumions les marmites dans les cuisines de mademoiselle de
Montpensier?
--Certainement, répondit Lully, car alors j'avais quinze ans, et j'en ai
aujourd'hui cinquante-trois. Pauvre enfant, amené à dix ans de Florence
à Paris, le duc de Guise me donna comme un joujou à mademoiselle de
Montpensier; j'étais assez gentil, je savais à peine quelques mots de
français, et mon baragouin amusait singulièrement ma noble maîtresse;
mais au bout de six mois, je parlais aussi bien français que tous les
enfants de mon âge: je n'avais plus d'originalité, j'étais absolument
comme tout le monde. On se dégoûta de moi, et ne sachant que faire du
jouet qui avait passé de mode, on me relégua dans les cuisines où je te
connus. Te rappelles-tu les bons tours que nous jouions à notre chef et
même au maître d'hôtel? te souviens-tu du vin que nous allions boire en
cachette?
--Je crois bien, poursuivit Petit-Pierre; et ces six bouteilles que nous
volâmes ensemble et que j'allai vendre pour ton compte, pour t'acheter
un violon?
--Certainement, continua Lully, ce fut là la source de ma fortune. Je
m'exerçais seul sur cet instrument, dont j'avais reçu les premières
leçons dans mon pays, d'un bon cordelier, qui m'avait aussi appris à
jouer un peu de la guitare.
--Le dernier jour où nous nous vîmes, reprit Petit-Pierre, fut celui où
l'on nous avait chargés tous deux de veiller sur le rôti de la
princesse. Ennuyé de tourner la broche depuis une demi-heure, tu allas
chercher ton violon; moi j'étais en extase à t'écouter, et puis tout à
coup un grand seigneur parut derrière nous, il t'emmena, et je ne t'ai
plus revu. Mais pendant que je t'admirais de toutes mes oreilles, le
rôti avait brûlé, et quand le chef revint, j'eus le fouet et je fus
chassé à l'instant même.
--Le grand seigneur qui m'emmenait était le comte de Nogent, continua
Lully, des appartements il avait entendu mon violon, et attiré par ses
accords, il était descendu jusqu'à notre rôtisserie; il me mena à la
princesse, qui parut fort surprise de mon talent. On me donna un maître,
je devins habile en peu de temps, et je fus maître à mon tour.
J'avais à peine 19 ans, que le roi voulut m'entendre et me retint à la
cour; il créa une nouvelle bande de violons, dont on me donna
l'inspection; enfin j'eus du talent et du bonheur, et tu vois où je suis
arrivé. Mais toi, qu'es-tu devenu?
--J'entrai, répondit Petit-Pierre, au service d'un seigneur anglais qui
retournait dans son pays, je n'étais qu'un marmiton, qu'un galopin,
comme on nous appelait en France; mais en Angleterre, je passai pour un
très-bon cuisinier. Je suivis mon maître partout, même en Italie, à
Florence, où il vient de mourir, en me laissant 800 livres de pension.
J'entendais souvent parler de M. de Lully, et j'osais à peine croire que
ce fût mon pauvre Baptiste. Aussi ce n'est qu'en tremblant que je t'ai
écrit hier, et je n'ai osé signer; j'avais peur que tu ne voulusses pas
me recevoir.
--Oh! tu m'avais mal jugé, tu es et tu seras toujours mon ami. Mais j'y
pense, tu reviens d'Italie, tu dois avoir entendu de la musique dans ce
pays. Je veux te faire juge de la mienne, et tu pourras te vanter
d'avoir été traité comme jamais prince ne l'a été. Je ferai jouer mon
_Armide_ pour toi, pour toi seul; nous l'écouterons ensemble et tu me
diras ce que tu en penses. Mais à ton tour, je veux que tu me donnes un
plat de ton métier.
--Avec grand plaisir, reprit Petit-Pierre, car j'ai du talent à présent,
je suis bon cuisinier, et je possède à fond la cuisine française et
italienne.
--L'italienne aussi, s'écria Lully; ah! mon ami, viens que je
t'embrasse. Pas un de ces damnés empoisonneurs de Paris n'est en état de
faire un macaroni qui ait le sens commun.
--Sois tranquille, répondit Petit-Pierre, tu auras des macaroni, des
ravioli, de la polenta, tout ce que tu voudras.
--A demain, lui dit Lully en le reconduisant, nous dînerons ensemble au
cabaret du Cerceau-d'Or, puis nous irons voir _Armide_, et nous
reviendrons ici manger le souper que nous accommoderons ensemble.
Le lendemain tous les acteurs de l'Opéra avaient été prévenus qu'on
ferait une représentation où le public ne serait pas admis. Lully leur
présenta Petit-Pierre comme un grand seigneur italien, grand amateur de
musique, et chacun s'inclina devant le cuisinier; puis Lully et son ami
allèrent s'installer au milieu du parterre, et la pièce commença.
Petit-Pierre parut enchanté, et Lully, charmé d'être si bien apprécié
par son ancien camarade, ne put s'empêcher de s'applaudir lui-même.
«Bravo! bravo! Lully, criait-il à la fin de chaque morceau, tu n'as
jamais rien fait de si beau et tu es un grand homme!» Les acteurs
jouèrent en conscience, et le musicien leur fit de grands compliments,
auxquels ils répondirent de leur côté; ce fut un triomphe de famille, et
Lully se retira plus ravi de s'être rendu justice que si toute la cour
l'était venue applaudir.
De retour chez lui, il s'enferma dans une chambre avec Petit-Pierre qui
avait préparé tous ses ustensiles de cuisine, et le compositeur aida le
cuisinier dans toutes ses préparations culinaires; puis ils se mirent
tous deux à table, et firent tellement honneur au festin, qu'au bout
d'une heure ils étaient complétement gris. Les deux amis pleuraient de
tendresse, et s'embrassaient avec une effusion de coeur admirable; ils
se prodiguaient les louanges à l'envi.
--Ah! quelle admirable musique, s'écriait Petit-Pierre!
--Quel délicieux macaroni! répondait Lully.
--Que c'était beau! reprenait Petit-Pierre.
--Que c'était bon! continuait Lully.
--M. de Lully, vous êtes un bien grand musicien.
--M. de Petit-Pierre, vous êtes un bien habile cuisinier.
--Nous sommes deux bien grands hommes.
--Oui, certes, et bien faits pour s'apprécier mutuellement.
--Et pour boire à la santé l'un de l'autre.
Et l'on rebuvait de plus belle: cet agréable passe-temps occupait
tellement les deux amis, qu'ils n'entendaient pas que depuis cinq
minutes on heurtait violemment à la porte. Cependant Petit-Pierre crut
entendre quelque chose, et dit à Lully:
--Je crois qu'on frappe. Faut-il ouvrir?
--Qu'est-ce que ça me fait, lui répondit Lully, que que tu ouvres ou que
tu n'ouvres pas? on finira par entrer, on enfoncera la porte.
--Eh bien! n'ouvrons pas; ce n'est pas la peine de nous déranger.
Ainsi que le prévoyaient les deux ivrognes la porte ne tarda pas à céder
aux efforts de ceux qui la poussaient du dehors, et un groupe de jeunes
seigneurs se précipita dans l'appartement à travers les bouteilles, les
plats et les casseroles.
--Qu'est-ce que tout cela? dit l'un d'eux à Lully, ne peux-tu ouvrir à
ceux qui t'apportent de bonnes nouvelles?
--Je ne connais pas d'autres bonnes nouvelles, répondit le musicien, que
d'avoir retrouvé mon ami Petit-Pierre.
--Qu'est-ce que c'est que Petit-Pierre?
--C'est, continua Lully, un grand seigneur italien qui fait à merveille
le macaroni, et qui va m'enseigner la cuisine.
--A condition que tu me montreras la musique, interrompit Petit-Pierre.
--C'est juste, repartit Lully, je te ferai compositeur, et tu me rendras
cuisinier.
Les nouveaux arrivés s'aperçurent facilement de l'état d'ivresse de leur
hôte; un d'eux, pensant le dégriser, lui dit à l'oreille:
--Nous venons de la part du roi!
--Est-ce que j'en veux, du roi? reprit Lully, il ne se connaît seulement
pas en musique! ce n'est pas comme mon ami Petit-Pierre, ce n'est pas
lui qui se ferait jouer un opéra de Lalande.
--Vous vous trompez, M. de Lully, lui dit un des seigneurs, en
s'avançant, le roi se connaît parfaitement en musique; car il nous
envoie vers vous pour vous faire compliment de votre _Armide_. Il a
appris son peu de succès, mais il vient de savoir aussi que vous vous
étiez fait jouer cet ouvrage pour vous seul, et que vous l'aviez
applaudi avec transport: comme Sa Majesté pense que vous vous y
connaissez mieux que personne, elle s'en est rapportée à votre jugement,
et elle veut entendre votre _Armide_ le plus tôt possible: voilà ce
qu'elle nous a chargés de vous dire.
--Vive le roi! s'écria Lully. Ah! messeigneurs, pardonnez-moi ce que
j'ai pu dire contre un si grand maître, contre un prince si éclairé:
c'est l'état où m'a mis ce vaurien de Petit-Pierre; il faut absolument
que je m'en débarrasse: si quelqu'un de vous veut un excellent
cuisinier...
--Je le prends sur ta recommandation, s'écria l'un des courtisans, je
fais comme le roi, je m'en rapporte à ton jugement, et je sais que tu te
connais aussi bien en cuisine qu'en musique. Mais tu ne te griseras plus
avec lui?
--Oh! jamais, je vous le jure, répondit Lully.
Puis il ajouta tout bas à Petit-Pierre:
--Quand tu voudras, nous recommencerons, mais chez toi: là au moins on
ne viendra pas nous déranger.
La deuxième représentation d'_Armide_ eut un succès prodigieux; jamais
ouvrage de musique n'eut une telle durée, car il fut représenté pendant
quatre-vingts ans avec un égal succès; mais Gluck vint enfin faire une
révolution musicale, et le chef-d'oeuvre de Lully fut tout à fait
oublié. Malgré ses incontestables beautés, l'_Armide_ de Gluck ne se
joue plus beaucoup.
Durera-t-elle plus longtemps que celle de Lully? Nous le saurons dans
trente ans.