[En marge: Difficultés soulevées dans la Chambre des représentants, à

l'occasion du serment à prêter à l'Empereur.]

Tandis qu'il préparait le langage à tenir devant les deux Chambres,

celle des représentants ayant les défauts des assemblées nouvelles,

était impatiente de toucher aux sujets les plus délicats. Le mardi 6

juin, veille de la séance impériale, un représentant fit une motion

relative au serment qu'on devait prêter le lendemain. Il proposa de

déclarer qu'on ne pourrait exiger de serment qu'en vertu d'une loi, et

qu'en tout cas celui qu'on devait prêter le jour suivant ne

préjudicierait en rien au droit des Chambres de reviser les

constitutions impériales.

Cette proposition causa une vive émotion. Si elle avait été entendue

dans son sens le plus rigoureux, il aurait fallu en conclure que le

serment exigé était illégal, que dès lors on ne le prêterait pas, à

moins que dans la journée même il ne fût rendu une loi pour

l'autoriser. Mais en rédigeant cette loi sur l'heure, il n'était pas

probable qu'elle pût être en vingt-quatre heures adoptée par les deux

Chambres, et dès lors le serment étant impossible le lendemain, il en

serait résulté aux yeux des partis et de l'Europe, que les Chambres

avaient refusé de jurer fidélité à Napoléon. Dans un moment où cinq

cent mille soldats marchaient sur la France, l'effet aurait pu être

extrêmement fâcheux.

[En marge: Solution de la difficulté.]

L'Assemblée, qui malgré sa susceptibilité comprenait qu'après avoir

replacé Napoléon sur le trône il fallait se garder de l'affaiblir,

accueillit avec une anxiété visible la proposition qu'on venait de

faire. Divers représentants se hâtèrent de la combattre. Ils dirent

que des sénatus-consultes antérieurs avaient prescrit le serment à

l'Empereur, que dès lors il était légal, ces sénatus-consultes n'ayant

pas été abolis; qu'au surplus il était bien entendu que ce serment

n'imposait qu'un engagement de fidélité à la dynastie impériale, et

nullement l'obligation de tenir pour immuables des lois dont la

révision était chose convenue d'après le discours même de l'Empereur

au Champ de Mai. M. Roy, depuis ministre des finances de Louis XVIII

et de Charles X, pour lequel Napoléon avait été sévère, répondit que

tout étant nouveau dans le second Empire, la Chambre des pairs ne

ressemblant pas au Sénat, la Chambre des représentants au Corps

législatif, le sénatus-consulte qu'on invoquait devait être considéré

comme tombé en désuétude, et ne pouvait suffire pour rendre légal le

serment exigé des deux Chambres. L'Assemblée appréciant le danger de

cette discussion, manifesta un mécontentement visible. MM. Dumolard,

Bedoch, Sébastiani, répliquèrent vivement à M. Roy, en disant que si

les attributions de la pairie et de la Chambre des représentants

différaient de celles du Sénat et du Corps législatif, le monarque

restait, qu'on lui devait fidélité sous le régime nouveau comme sous

l'ancien; que de plus, dans les circonstances présentes, l'union des

pouvoirs étant la condition du salut commun, les convenances du moment

se joignaient aux convenances générales pour qu'on prêtât avec

empressement le serment demandé. M. Boulay de la Meurthe, ministre

d'État, alla plus loin encore, et même trop loin, en signalant un

parti qu'il qualifia parti de l'étranger, dans lequel il ne rangeait,

disait-il, ni l'auteur de la proposition, ni aucun de ceux qui

l'appuyaient, mais à la tête duquel il plaçait surtout les royalistes,

et dont le travail consistait selon lui à diviser les pouvoirs, pour

ouvrir à l'ennemi les portes de la France. Cette sortie trop vive fut

accueillie avec un silence d'embarras et même d'improbation. De toutes

parts on demanda la clôture de cette discussion. D'abord on s'était

borné à réclamer l'ordre du jour sur la proposition, bientôt on voulut

quelque chose de plus significatif, et à l'ordre du jour pur et simple

on substitua la déclaration explicite de la légalité, de la convenance

et de la nécessité du serment. Soit que les opposants fussent absents

ou convertis, l'Assemblée adopta cette déclaration à l'unanimité.

[En marge: Napoléon, à cause de la situation extérieure, est vivement

affecté par les manifestations contre sa personne.]

Dans un pays habitué de longue main à la liberté, et où l'on a pris

l'habitude de n'attacher de l'importance qu'aux actes de la majorité,

et non aux actes des individus qu'il faut laisser libres parce qu'ils

perdent ainsi toute portée fâcheuse, on n'aurait pas été fort ému de

cette séance. Mais les partis s'en servirent pour prétendre que

Napoléon n'avait pas la nation avec lui, puisque ses représentants

nommés de la veille répugnaient au serment de fidélité. Napoléon en

fut affecté. Voyant l'obstination des puissances coalisées à diriger

leurs coups contre sa personne seule, il aurait voulu que les Chambres

répondissent à cette tactique en s'unissant étroitement à lui. Devenu

triste depuis quelque temps, depuis surtout qu'il avait vu la fatalité

se prononcer, et commencer par emporter Murat, il le devint davantage

en voyant l'isolement remplacer autour de sa personne la forte et

cordiale union dont il aurait eu besoin. Il sentit plus que jamais que

c'était à la fortune des armes à prononcer, et à lui ramener les

coeurs, qui (la chose est triste à dire) ont besoin de succès pour

s'attacher.

[En marge: Séance impériale le 7 juin.]

[En marge: Accueil favorable fait à Napoléon.]

Le 7, il se rendit au palais du Corps législatif, dans un appareil

plus simple que celui qu'il avait déployé au Champ de Mai, et fut

chaudement applaudi par la Chambre des représentants, dont les

intentions étaient excellentes si son expérience était médiocre, et

chose singulière, mieux accueilli par elle que par la Chambre des

pairs. En présence des dispositions extrêmement libérales du public,

la Chambre des pairs nommée par le pouvoir, et sinon confuse au moins

un peu embarrassée de son origine, croyait plus digne d'applaudir avec

réserve celui à qui elle devait l'existence, en laissant le soin de

l'applaudir avec vivacité à la Chambre élective qui tirait son origine

du pays.

L'Empereur étant assis sur son trône, et ayant ses frères à sa droite

et à sa gauche, le prince archichancelier lut la formule du serment,

qui était celle-ci: _Je jure obéissance aux Constitutions de l'Empire

et fidélité à l'Empereur_. L'archichancelier fit ensuite l'appel des

pairs et des représentants, qui prêtèrent serment avec un accent

chaleureux. Cela fait, Napoléon prononça d'un ton grave le discours

suivant, modèle de simplicité, de concision et de grandeur.

[En marge: Discours qu'il prononce.]

«Messieurs de la Chambre des pairs, et Messieurs de la Chambre

des représentants,

»Depuis trois mois les circonstances et la confiance du peuple

m'ont revêtu d'un pouvoir illimité. Aujourd'hui s'accomplit le

désir le plus pressant de mon coeur: je viens commencer la

monarchie constitutionnelle.

»Les hommes sont impuissants pour assurer l'avenir; les

institutions seules fixent les destinées des nations. La

monarchie est nécessaire en France pour garantir la liberté,

l'indépendance et les droits du peuple.

»Nos constitutions sont éparses: une de nos plus importantes

occupations sera de les réunir dans un seul cadre, et de les

coordonner dans une seule pensée. Ce travail recommandera

l'époque actuelle aux générations futures.

»J'ambitionne de voir la France jouir de toute la liberté

possible; je dis possible, parce que l'anarchie ramène toujours

au gouvernement absolu.

»Une coalition formidable de rois en veut à notre indépendance;

ses armées arrivent sur nos frontières.

»La frégate _la Melpomène_ a été attaquée et prise dans la

Méditerranée, après un combat sanglant contre un vaisseau anglais

de 74. Le sang a coulé en pleine paix.

»Nos ennemis comptent sur nos divisions intestines. Ils excitent

et fomentent la guerre civile. Des rassemblements ont lieu; on

communique avec Gand, comme en 1792 avec Coblentz. Des mesures

législatives sont indispensables: c'est à votre patriotisme, à

vos lumières et à votre attachement à ma personne que je me

confie sans réserve.

»La liberté de la presse est inhérente à la constitution

actuelle, on n'y peut rien changer sans altérer tout notre

système politique; mais il faut des lois répressives, surtout

dans l'état actuel de la nation. Je recommande à vos méditations

cet objet important.

»Mes ministres vous feront connaître la situation de nos

affaires.

»Les finances seraient dans un état satisfaisant sans le surcroît

de dépenses que les circonstances actuelles ont exigé.

»Cependant on pourrait faire face à tout si les recettes

comprises dans le budget étaient toutes réalisables dans l'année,

et c'est sur les moyens d'arriver à ce résultat que mon ministre

des finances fixera votre attention.

»Il est possible que le premier devoir du prince m'appelle

bientôt à la tête des enfants de la nation afin de combattre pour

la patrie. L'armée et moi nous ferons notre devoir.

»Vous, pairs et représentants, donnez à la nation l'exemple de la

confiance, de l'énergie et du patriotisme; et, comme le sénat du

grand peuple de l'antiquité, soyez décidés à mourir plutôt que de

survivre au déshonneur et à la dégradation de la France. La cause

sainte de la patrie triomphera!»

[En marge: Effet de ce discours.]

Ce discours, qui touchait à tous les sujets avec un tact supérieur,

une dignité parfaite, fut couvert d'applaudissements, et il le

méritait. On ne pouvait désirer un aveu plus complet de la monarchie

constitutionnelle, et une profession plus explicite de ses principes.

À l'entrée d'une carrière où les Anglais nous avaient précédés de deux

siècles, il était naturel d'imiter leurs usages. En conséquence

chacune des Chambres résolut de présenter une adresse en réponse au

discours de la couronne, et elles chargèrent de la rédiger leur bureau

accru de quelques membres, de manière à pouvoir la présenter dans la

semaine, le départ de Napoléon étant annoncé pour le dimanche ou le

lundi suivant.

[En marge: Impatience qu'éprouve Napoléon de partir pour l'armée.]

[En marge: Ses derniers préparatifs.]

[En marge: Tristesse de Napoléon dans les derniers moments de son

séjour à Paris.]

Napoléon effectivement était décidé à frapper le coup que depuis son

retour à Paris il préparait contre la portion de la coalition placée à

sa portée. Ce n'est pas encore le moment de faire connaître ses

combinaisons; il suffira de dire qu'au milieu des occupations de tout

genre que lui valaient l'insurrection de la Vendée, la réunion des

Chambres et la présence à Paris des électeurs venus au Champ de Mai,

il n'avait cessé, en travaillant jour et nuit, de tout disposer pour

son entrée en action le 15 juin. Le lendemain de la cérémonie du Champ

de Mai, il avait eu soin de faire partir la garde et le 6e corps pour

Laon; il avait ordonné aux généraux d'Erlon et Reille d'entreprendre à

leur tour le mouvement que le général Gérard avait commencé depuis

plusieurs jours, et qui devait opérer la concentration générale de

l'armée derrière Maubeuge. Il leur avait indiqué à tous avec un soin

minutieux les précautions qui étaient les plus propres à tromper

l'ennemi, et qui, en effet, le trompèrent complétement, comme on le

verra bientôt. Napoléon comptait que la garde et le 6e corps ayant

atteint Maubeuge le 14 juin, il pourrait paraître le 15 au matin sous

les murs de Charleroy à la tête de 130 mille hommes. Il en aurait eu

150 sans l'insurrection de la Vendée, mais avec cette force, telle

quelle, il espérait sinon terminer la guerre d'un coup, du moins lui

imprimer dès le début un caractère qui en Europe ferait réfléchir les

puissances, et en France rendrait l'accord aux esprits décousus et

ébranlés. Si ses préoccupations n'empêchaient pas son travail, son

travail n'empêchait pas non plus ses préoccupations. Tout en affectant

la gaieté dans les nombreuses réceptions de l'Élysée où il donnait

chaque jour à dîner, il retombait tristement sur lui-même dès qu'il se

retrouvait dans son intimité, c'est-à-dire avec la reine Hortense et

M. Lavallette. Cet empressement des Chambres à écarter toute apparence

de servilité, qui les portait à s'isoler de lui, lorsqu'il aurait

fallu au contraire se serrer autour de sa personne, l'affectait plus

qu'il ne voulait en convenir. Il s'affligeait de voir l'union des

pouvoirs se dissoudre, la confusion s'introduire dans les esprits,

chacun se précipiter avec impatience dans l'arène des discussions

théoriques qu'il avait voulu fermer en donnant l'Acte additionnel,

chacun caresser sa chimère et se presser de la produire, toutes choses

désolantes mais que rendaient inévitables la convocation des Chambres

dans un moment pareil, et un premier essai de liberté fait sous le

canon de l'ennemi. Au milieu de ce déchaînement de l'esprit de

contradiction, il sentait l'admiration superstitieuse dont il avait

été l'objet pendant quinze années, et que le prodigieux retour de

l'île d'Elbe avait fait renaître un instant, s'évanouir d'heure en

heure; il se voyait entouré de doutes, de critiques de toute espèce

dirigées contre ses moindres actes. Ses amis les plus sincères qui

n'auraient jamais osé autrefois lui répéter ce qu'on disait de lui,

s'empressaient au contraire, les uns par affection, les autres par

diminution de respect, de lui rapporter les discours les plus

inconvenants tenus sur son compte. Il pouvait savoir par ce moyen que

M. Fouché continuait de se permettre les propos les plus fâcheux,

qu'il n'exécutait pas ses ordres, notamment à l'égard des royalistes

en correspondance avec Gand et la Vendée, qu'il était pour eux plein

de ménagements, et que de temps en temps il les mandait à son

ministère pour se faire un mérite auprès d'eux de sa désobéissance aux

ordres impériaux. Napoléon, en apprenant ces actes d'infidélité,

s'emportait, voulait les réprimer, puis s'arrêtait, craignant qu'on

ne dît que le despote avait reparu, et ainsi ses anciennes rigueurs

contre des êtres souvent inoffensifs, tels que les colporteurs de la

Bulle par exemple, le privaient aujourd'hui du moyen de contenir de

redoutables ennemis pris en flagrant délit. Toutefois il se relevait

en songeant à la guerre, en songeant aux chances qu'elle offre à

l'homme de génie, en songeant aux triomphes qu'il avait remportés en

1814, et qui l'auraient sauvé si en dehors de Paris il avait eu

quelques redoutes, et au dedans un frère digne de lui. Mais cette

confiance à peine ranimée, il la sentait presque aussitôt défaillir en

pensant à la masse d'ennemis qui marchaient sur la France, à la masse

d'ennemis de tout genre qui s'agitaient dans l'intérieur, et il se

demandait si dans son gouvernement les choses étaient disposées pour

supporter un revers, revers toujours possible même dans une guerre

destinée à finir heureusement, et avec cette sagacité supérieure dont

il était doué, il croyait voir dans l'ensemble de la situation les

signes d'une adversité persistante, qui sans ébranler son énergique

coeur, attristaient profondément son esprit. Il se plaisait à en

disserter sans fin avec ses intimes, et quelquefois, bien qu'accablé

de travail, il passait une partie des nuits à s'entretenir du profond

changement des choses autour de lui, de la singulière destinée des

grands hommes, et en particulier de la sienne, qui avait bien toutes

les apparences d'un astre à son déclin.

[En marge: Visite à la Malmaison, et souvenir donné à l'impératrice

Joséphine.]

Dans cette disposition à la tristesse, il voulut visiter la Malmaison

où l'impératrice Joséphine était morte le printemps précédent, et où

il n'était pas allé depuis son retour de l'île d'Elbe. Il éprouvait le

besoin de revoir cette modeste demeure où il avait passé les plus

belles années de sa vie, auprès d'une épouse qui avait des défauts

assurément, mais qui était une amie véritable, une de ces amies qu'on

ne retrouve pas deux fois, et qu'on regrette toujours quand on les a

perdues. Il obligea la reine Hortense qui n'avait pas encore osé

rentrer dans ce lieu plein de si poignants souvenirs, à l'accompagner.

Malgré ses occupations accablantes il consacra plusieurs heures à

parcourir ce petit château, et ces jardins où Joséphine cultivait des

fleurs qu'elle faisait venir des quatre parties du globe. En revoyant

ces objets si chers et si attristants il tomba dans des rêveries

douloureuses! Quelle différence entre cette année 1815 et ces années

1800, 1801, 1802, où il était à la fois l'objet de l'admiration, de la

confiance, de l'amour du monde! Mais alors il ne l'avait ni fatigué,

ni asservi, ni ravagé, et au lieu d'un tyran les peuples voyaient en

lui un sauveur! En considérant ces choses, loin de se flatter, il se

rendait à lui-même la sévère justice du génie, mais il se disait que

revenu de ses fautes, le monde devrait lui rendre un peu de confiance,

et lui permettre de montrer la nouvelle sagesse rapportée de l'île

d'Elbe. Mais les hommes, hélas! ne rendent pas leur confiance quand

ils l'ont une fois retirée, et Dieu seul accueille le repentir parce

que seul il peut en juger la sincérité!

Napoléon, en se promenant dans ce lieu tout à la fois attrayant et

douloureux, dit à la reine Hortense: Pauvre Joséphine! à chaque

détour de ces allées, je crois la revoir. Sa mort, dont la nouvelle

est venue me surprendre à l'île d'Elbe, a été l'une des plus vives

douleurs de cette funeste année 1814. Elle avait des faiblesses sans

doute, mais celle-là au moins ne m'aurait jamais abandonné!...--

Au retour de la Malmaison, Napoléon voulut que la reine Hortense fît

exécuter pour lui une copie du portrait le plus ressemblant qu'on eût

conservé de Joséphine. Ne sachant où il serait dans un mois, il

désirait emporter avec lui cette espèce de talisman, à l'aide duquel

il pouvait faire reluire à ses yeux les plus heureuses années de sa

vie.

[En marge: Long et curieux entretien de Napoléon sur la difficulté de

diriger les Chambres, lorsque les moyens de les conduire ne sont pas

préparés de longue main.]

Mais il avait à peine le temps de s'attrister, et il était sans cesse

arraché à lui-même par les mille affaires qu'il devait expédier avant

son départ. La direction des Chambres était celle qui après la guerre

l'occupait le plus. Il eut sur ce sujet plusieurs entretiens, et il

s'exprima avec la plus rare sagacité, comme si, au lieu d'avoir été

toute sa vie homme de guerre, administrateur, monarque absolu, il eût

été premier ministre de Georges IV. La veille de son départ, et prêt à

monter en voiture, Je ne sais, dit-il à ses ministres, comment vous

ferez pour conduire les Chambres en mon absence. M. Fouché croit qu'en

gagnant quelques vieux corrompus, en flattant quelques jeunes

enthousiastes on domine les assemblées, mais il se trompe. C'est là de

l'intrigue, et l'intrigue ne mène pas loin. En Angleterre, sans

négliger absolument ces moyens, on en a de plus grands et de plus

sérieux. Rappelez-vous M. Pitt, et voyez aujourd'hui lord

Castlereagh! Les Chambres en Angleterre sont anciennes, et

expérimentées; elles ont fait depuis longtemps connaissance avec les

hommes destinés à devenir leurs chefs; elles ont pris de la confiance

ou du goût pour eux, soit à cause de leurs talents, soit à cause de

leur caractère; elles les ont en quelque sorte imposés au choix de la

couronne, et après les avoir faits ministres, il faudrait qu'elles

fussent bien inconséquentes, bien ennemies d'elles-mêmes et de leur

pays pour ne pas suivre leur direction. C'est ainsi qu'avec un signe

de son sourcil M. Pitt les dirigeait, et que les dirige encore

aujourd'hui lord Castlereagh. Ah, si j'avais de tels instruments, je

ne craindrais pas les Chambres. Mais ai-je rien de pareil? Voilà,

parmi ces représentants, des hommes venus de toutes les parties de la

France, avec de bonnes intentions sans doute, avec le désir que je me

tire d'affaire et que je les en tire eux-mêmes, mais n'ayant, pour la

plupart du moins, jamais vécu dans les assemblées, n'ayant jamais eu

le souci, la responsabilité des événements, inconnus de mes ministres

et n'en connaissant pas un, personnellement du moins. Qui voulez-vous

qui les dirige? Certainement je ne pouvais pas mieux choisir mes

ministres que je ne l'ai fait; je les ai pris pour ainsi dire dans la

confiance publique. Le pays me les aurait donnés lui-même au scrutin,

si je les lui avais demandés. Aurait-il pu, en effet, m'indiquer un

meilleur ministre de la justice que le sage Cambacérès, un plus

imposant ministre de la guerre que le laborieux et sévère Davout, un

plus rassurant ministre des affaires étrangères que le grave et

pacifique Caulaincourt, un ministre de l'intérieur plus capable de

rassurer et d'armer les patriotes que cet excellent Carnot? Les gens

de finance ne m'auraient-ils pas signalé eux-mêmes la probité,

l'habileté du comte Mollien? Et le public ne croit-il pas avoir l'oeil

du gouvernement toujours ouvert sur lui lorsque M. Fouché est ministre

de la police? Et pourtant, lequel de vous, messieurs, pourrait se

présenter aux deux Chambres, leur parler, s'en faire écouter, les

conduire? J'ai tâché d'y suppléer au moyen de mes ministres d'État, au

moyen de Regnaud, de Boulay de la Meurthe, de Merlin, de Defermon.

Certainement, Regnaud a du talent, mais croyez-vous que, dans un cas

grave, il pourrait dominer les orages? Non, ce n'est pas d'une

position secondaire qu'on impose aux hommes, qu'on s'en empare, et

qu'on s'en fait suivre. Hélas! ce n'est pas dans notre paisible

Conseil d'État qu'on se forme aux tempêtes des assemblées... Non, non,

ajoutait Napoléon, vous ne gouvernerez pas ces Chambres, et si bientôt

je ne gagne une bataille, elles vous dévoreront tous, quelque grands

que vous soyez! Je n'ai pas pu, vous le savez, refuser de les

convoquer, car je me suis trouvé dans un cercle vicieux. J'avais donné

moi-même l'Acte additionnel afin de prévenir les discussions

interminables et confuses d'une nouvelle Constituante, mais on n'a pas

voulu croire à l'Acte additionnel, et pour y faire croire il m'a fallu

convoquer des Chambres, qui, je le vois bien, vont se faire

constituantes. Tout cela se tenait. Actuellement il faut nous en tirer

comme nous pourrons. Les ministres à portefeuille administreront, les

ministres d'État parleront de leur mieux, et moi j'irai combattre. Si

je suis victorieux, nous obligerons tout le monde à se renfermer dans

ses attributions, et nous aurons le temps de nous habituer à ce

nouveau régime. Si je suis vaincu, Dieu sait ce qui arrivera de vous

et de moi! Tel était notre sort, que rien ne pouvait conjurer! Dans

vingt ou trente jours, tout sera décidé. Pour le présent, faisons ce

qui se peut, nous verrons ensuite! Mais que les amis de la liberté y

pensent bien, si par leur maladresse ils perdent la partie, ce n'est

pas moi qui la gagnerai, ce sont les Bourbons!--

[En marge: Décret rendu sur l'organisation du gouvernement, en

l'absence de l'Empereur.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 44 / 46 段