six cents et quelques membres de la Chambre des représentants, la
plupart, avons-nous dit, anciens magistrats, militaires, acquéreurs de
biens nationaux, révolutionnaires honnêtes, étaient animés
d'intentions excellentes, et tout pleins du double désir de soutenir
Napoléon et de le soumettre au régime constitutionnel. L'Acte
additionnel leur avait déplu sans doute, non qu'ils eussent voulu y
insérer autre chose que ce qu'il contenait, mais parce qu'il
rattachait trop le second Empire au premier, et parce qu'il ne leur
laissait presque rien à faire. Cependant l'idée de leur donner à
remanier les Constitutions impériales pour les adapter à l'Acte
additionnel, de toucher au besoin à ce dernier, paraissant admise par
l'Empereur lui-même, ainsi qu'il résultait de son discours au Champ de
Mai, ils avaient obtenu satisfaction sous les rapports essentiels, et
n'avaient aucun motif sérieux d'opposition. Élus néanmoins sous
l'influence d'un sentiment général de défiance à l'égard de l'ancien
despotisme impérial, ils étaient singulièrement préoccupés du souci de
ne pas se montrer dépendants. Tous les pouvoirs, hommes ou assemblées,
ont leurs faiblesses: la Chambre des représentants en avait une,
c'était la crainte de paraître servile. On était donc toujours prêt à
prendre avec Napoléon le langage de tribun sans en avoir les
sentiments, tandis qu'il aurait fallu au contraire, en étant prêt à
lui résister s'il revenait à ses anciennes habitudes, s'unir à lui
pour sauver en commun la France et les principes de la Révolution.
Dans cet état de susceptibilité, la Chambre des représentants était
peu disposée à nommer le prince Lucien: elle se serait crue compromise
dès son début en prenant si vite les couleurs impériales. À cette
faiblesse elle joignait l'inexpérience de provinciaux récemment
arrivés, ne connaissant ni Paris, ni les hommes, ni le manége des
assemblées. Tout en repoussant Lucien parce qu'il était frère de
l'Empereur, elle ne savait qui choisir. Quelques-uns de ses membres,
enclins à une liberté approchant de la liberté républicaine, auraient
accepté volontiers M. de Lafayette, qui bien que satisfait de l'Acte
additionnel, cachait peu son éloignement pour Napoléon; mais les
révolutionnaires lui reprochaient un reste de penchant pour la maison
de Bourbon. Il était donc trop révolutionnaire pour les uns, trop peu
pour les autres, et ne semblait pas propre à réunir la majorité des
suffrages. M. Lanjuinais, signalé dans la Convention par sa résistance
à la Montagne, et sous l'Empire par sa résistance à l'Empereur,
répondait à la double pensée du jour. Ce n'était pas une objection
qu'il eût été admis à la pairie sous Louis XVIII. On voulait par là
indiquer qu'on n'était pas exclusif, et qu'on prenait les amis de la
liberté partout où on les trouvait. M. Lanjuinais avait par conséquent
de nombreuses chances d'être préféré comme président de la Chambre des
représentants.
L'inconvénient, nous l'avons déjà dit, de la liberté donnée trop tard,
c'est qu'on en fait presque toujours le difficile essai dans des
circonstances périlleuses, où le pouvoir a peur d'elle, où elle a
peur du pouvoir, et où ils se combattent au lieu de s'unir pour le
salut commun. Le gouvernement, aussi inexpérimenté que l'Assemblée, ne
discernait pas clairement les dispositions de celle-ci, et commettait
la faute de poursuivre une chose impossible en désirant la présidence
du prince Lucien, tandis que mieux servi il y aurait renoncé, et
aurait laissé se produire sans obstacle la candidature de M.
Lanjuinais, qui n'avait rien d'offensif ni même de blessant.
[En marge: Réunion de la Chambre des représentants et vérification des
pouvoirs.]
[En marge: Difficulté soulevée à l'occasion des élections de l'Isère,
qui comprennent celle de Lucien.]
La Chambre des représentants convoquée le samedi 3 afin de se
constituer, décréta un règlement provisoire, se divisa en commissions
pour opérer la vérification des pouvoirs, et déclara définitivement
admis tous ceux dont l'élection ne présenterait pas de difficulté.
Sans aucune malveillance, la commission chargée d'examiner les
élections de l'Isère fit la remarque naturelle que le prince Lucien,
nommé représentant, serait très-probablement élevé à la pairie, et
qu'il était nécessaire de le savoir avant d'admettre ou lui ou son
suppléant M. Duchesne. L'assemblée différa cette admission, comme
toutes celles qui donnaient lieu à quelques objections, et l'ajourna
jusqu'après la publication officielle de la liste des pairs. Dans le
premier moment on n'avait mis aucune malice à soulever une pareille
difficulté. Pourtant la malice vient vite; on se dit bientôt à
l'oreille que Napoléon désirait son frère Lucien pour président, que
c'était là le vrai motif pour lequel on ajournait la publication de la
liste des nouveaux pairs, et tout de suite les observations
malveillantes s'ensuivirent. La Chambre devait, dit un membre,
procéder le lendemain à l'élection du bureau, et il était nécessaire
de connaître la liste des pairs pour que les voix ne s'égarassent pas
sur des noms appelés à la pairie. Il ne fut rien répondu du côté du
gouvernement, parce que rien n'était organisé pour la direction de
l'Assemblée, et on resta dans une indécision qui, sans provoquer
encore de l'humeur, ne devait pas tarder à en faire naître. Il fut
convenu que le lendemain 4, bien que la Chambre fût invitée à assister
à la cérémonie du Louvre, elle tiendrait séance au palais du Corps
législatif, afin d'accélérer autant que possible sa constitution.
[En marge: Renouvellement de la difficulté soulevée la veille.]
[En marge: On veut savoir avant le scrutin si Lucien sera pair ou
représentant.]
[En marge: Refus de répondre.]
[En marge: Scrutin.]
[En marge: M. Lanjuinais obtient la majorité.]
Le lendemain dimanche 4 juin, tandis que les députations qui avaient
assisté au Champ de Mai se réunissaient au Louvre, les représentants
se rendirent au palais du Corps législatif, pour y continuer leurs
travaux. Dès l'ouverture de la séance on revint à la question soulevée
la veille, et cette fois la malice commençant à s'en mêler, on demanda
de nouveau comment il fallait considérer l'élection du prince Lucien.
Un membre voulait qu'on ajournât cette élection par le motif qu'étant
pair de droit, le prince Lucien ne pouvait être représentant.
L'Assemblée portée à l'indépendance mais non à l'hostilité, parut
importunée de cette difficulté, et repoussa la manière proposée de
motiver l'ajournement. Elle en était là, lorsqu'elle reçut une lettre
du ministre de l'intérieur Carnot, adressée au président provisoire,
et déclarant que la liste des nouveaux pairs ne serait définitivement
publiée qu'après la constitution de la Chambre des représentants. Ce
n'était pas faire preuve de connaissance des assemblées, que de
traiter celle-ci avec des façons si absolues. Elle manifesta une
impression marquée de déplaisir. Un de ses membres, M. Dupin, s'écria:
Si nous déclarions à notre tour que nous ne nous constituerons
qu'après avoir connu la composition de la pairie, que pourrait-on nous
répondre?...--Des murmures interrompirent cette observation qui était
fondée, mais qui dépassait la mauvaise humeur de la Chambre, et on
procéda au scrutin pour le choix d'un président, sans se prononcer sur
les élections de l'Isère. Le nom du prince Lucien se trouvait pour
ainsi dire écarté de fait par l'ajournement de son admission. Du reste
pas un des suffrages ne se porta sur lui, et ils se répartirent tous
entre MM. Lanjuinais, de Lafayette, de Flaugergues, et quelques autres
candidats. M. Lanjuinais en réunit 189, M. de Lafayette 68, M.
Flaugergues 74, M. Merlin 41, M. Dupont de l'Eure 29. Ces nombres
révélaient bien les dispositions de l'Assemblée. Elle voulait
constater son indépendance, et inclinait visiblement vers l'homme qui
exprimait le mieux cette indépendance, car M. Lanjuinais avait été
l'un des opposants de l'ancien Sénat, sans être un ennemi déclaré de
l'Empereur. Cependant comme M. Lanjuinais, tout en ayant obtenu le
plus grand nombre de voix, n'avait pas eu la majorité absolue, on
recommença le scrutin, et cette fois il réunit 277 suffrages, M. de
Lafayette 73, M. de Flaugergues 58. M. Lanjuinais fut donc nommé
président sauf l'approbation de l'Empereur, qui d'après l'Acte
additionnel était nécessaire.
[En marge: Cérémonie au Louvre, pendant qu'ont lieu les scrutins à la
Chambre des représentants.]
Pendant qu'on se livrait à ces scrutins au palais du Corps législatif,
la seconde cérémonie de la distribution des drapeaux s'accomplissait
au Louvre. L'Empereur après avoir reçu sur son trône quelques
députations qui avaient des adresses à lui remettre, s'était rendu
dans la galerie du Louvre, où sont exposés les chefs-d'oeuvre de
peinture que nos rois ont depuis plusieurs siècles amassés pour la
jouissance, l'instruction et l'honneur de la France. D'un côté se
trouvaient rangées les députations des colléges électoraux avec les
étendards destinés aux gardes nationales, et de l'autre les
députations de l'armée. Cette galerie, la plus longue de l'Europe,
toute pleine de glorieux drapeaux et contenant dix mille personnes,
présentait une perspective profonde, d'un effet aussi grand que
singulier. C'était surtout pour les membres des colléges électoraux
qu'avait lieu la nouvelle cérémonie: Napoléon, qu'ils avaient la
satisfaction de voir et d'entendre de près, leur parla à tous avec son
esprit d'à-propos, et les laissa en général très-satisfaits. Le
despote oriental avait fait place dans leur imagination au grand
homme, simple, accessible, prêt à entendre et à écouter la voix de ses
sujets. Arrivé au vaste salon carré qui termine la galerie, Napoléon
revint sur ses pas, tourna alors ses regards vers les députations de
l'armée, les électrisa de nouveau par sa présence et ses paroles, et
leur dit qu'ils allaient bientôt se revoir là où ils s'étaient tant
vus jadis, où ils avaient tant appris à s'estimer, c'est-à-dire sur
les champs de bataille où cette fois ne les appelait plus l'amour des
conquêtes, mais l'indépendance sacrée de la patrie. Cette cérémonie
commencée à midi n'était finie qu'à sept heures. Elle fut suivie d'une
fête magnifique dans le jardin des Tuileries.
[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant la nomination de M.
Lanjuinais.]
[En marge: Il veut d'abord ne pas la confirmer.]
À peine la journée terminée, Napoléon avait eu à s'occuper des
scrutins de la Chambre des représentants, et à se former un avis sur
ce sujet. Sa première impression fut celle d'un extrême
mécontentement. Une divergence d'opinion sur les questions les plus
graves l'aurait moins blessé que cet empressement à se séparer de sa
personne, en repoussant son frère pour prendre un homme respectable
assurément, mais l'un des opposants du Sénat sous le premier Empire.
En présence de l'Europe qui mettait une si grande affectation à
diriger sur lui tous ses coups, il pensait qu'il eût été plus généreux
et plus habile de s'unir à lui fortement. Mais, il faut le répéter
sans cesse dans cette histoire pour l'instruction de tous, la
conséquence des fautes est d'en subir la peine dans le moment où cette
peine est le plus poignante. Après avoir accepté, encouragé, exigé
pendant quinze ans une servilité sans bornes, Napoléon ne pouvait pas
même obtenir pour sa personne des égards qui, en cet instant, auraient
eu le double mérite du courage et d'une habile démonstration contre
l'ennemi extérieur. S'étant beaucoup fait violence depuis deux mois et
demi, il n'y tint plus cette fois, et laissa voir la plus vive
irritation.--On a voulu m'offenser, dit-il, en choisissant un ennemi.
Pour prix de toutes les concessions que j'ai faites on veut
m'insulter et m'affaiblir... Eh bien, s'il en est ainsi, je
résisterai, je dissoudrai cette Assemblée, et j'en appellerai à la
France qui ne connaît que moi, qui pour sa défense n'a confiance qu'en
moi, et qui ne tient pas le moindre compte de ces inconnus, lesquels,
à eux tous, ne peuvent rien pour elle... Ces hommes, ajoutait-il, qui
ne veulent pas des Bourbons, qui seraient désolés pour leurs places,
pour leurs biens, pour leurs opinions, de les voir revenir, ne savent
pas même s'unir à moi, qui puis seul les garantir contre tout ce
qu'ils craignent, car c'est à coups de canon maintenant qu'on peut
défendre la Révolution, et lequel d'entre eux est capable d'en tirer
un?...--
[En marge: M. Fouché profite de l'occasion pour dire aux représentants
que Napoléon songe déjà à dissoudre les Chambres.]
[En marge: Napoléon se calme, et consent à recevoir M. Lanjuinais.]
Cette première explosion n'aurait pas eu de grands inconvénients, elle
aurait eu même l'avantage de calmer Napoléon en donnant un libre cours
aux sentiments dont son coeur était plein, si elle n'avait dû être
divulguée, exagérée par la perfidie du duc d'Otrante, lequel alla dire
partout que Napoléon était incorrigible, qu'il voulait dissoudre les
Chambres dès le lendemain de leur réunion. Toutefois, après ce
mouvement d'humeur, Napoléon s'apaisa. Carnot, le prince
archichancelier, M. Lavallette, M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély,
s'efforcèrent de lui faire entendre raison, et n'y eurent pas beaucoup
de peine, son grand esprit lui disant, une fois la colère passée, tout
ce que pouvaient lui dire les hommes les plus sages. Il sentit que
rompre en ce moment serait une folie, qu'il fallait accorder quelque
chose à la faiblesse de cette assemblée, qui avait la prétention de
paraître indocile tout en étant profondément dévouée. D'ailleurs M.
Lanjuinais était un honnête homme, ami de la Révolution autant
qu'ennemi de ses excès, voulant le triomphe de la cause commune, et
facile en outre à adoucir avec de bons procédés. L'homme qui parla le
plus vivement et le plus utilement dans ce sens fut M. Regnaud de
Saint-Jean d'Angély. Ce personnage était, par ses antécédents, sa
brillante facilité de parole, destiné plus que jamais à devenir
l'organe du gouvernement auprès des Chambres. Il tenait par ce motif à
se rendre agréable à leurs yeux, en appuyant leurs désirs auprès de
l'Empereur. De plus, quoique sincèrement dévoué à Napoléon, il était
tombé sous l'influence de M. Fouché, qui, le voyant appelé à jouer un
rôle considérable devant les Chambres et très-flatté de ce rôle,
l'avait encouragé à le prendre, lui en facilitait le moyen de toutes
les manières, et cherchait à lui persuader que résister à Napoléon
c'était le sauver: vérité, hélas! trop réelle quelques années
auparavant, et qui, sentie et pratiquée à temps, aurait sauvé Napoléon
et la France, mais qui était tardive en 1815, et pouvait même en
présence de l'Europe armée devenir funeste! Au surplus, en conseillant
d'accepter M. Lanjuinais comme président, M. Regnaud de Saint-Jean
d'Angély donnait à Napoléon un conseil fort sage, car tout autre choix
eût été dans les circonstances inconvenant et impossible.
[En marge: Entrevue de M. Lanjuinais avec Napoléon.]
[En marge: L'élection de M. Lanjuinais confirmée.]
Tandis qu'on s'efforçait de persuader Napoléon, on alla chercher M.
Lanjuinais; on lui dit, ce qui était vrai, qu'il devait à l'Empereur
de le voir, de s'expliquer avec lui après une si longue opposition
dans le Sénat, et de le rassurer sur l'usage qu'il pourrait faire du
pouvoir immense de la présidence. M. Lanjuinais se rendit le soir même
à l'Élysée, et fut reçu immédiatement. Napoléon l'accueillit arec une
grâce infinie, mais avec une extrême franchise.--Le passé n'est rien,
lui dit-il, je n'ai pas la faiblesse d'y penser; je ne tiens compte
que du caractère des hommes et de leurs dispositions présentes.
Êtes-vous mon ami ou mon ennemi?--M. Lanjuinais, touché de la
franchise avec laquelle Napoléon le questionnait, lui répondit qu'il
n'était point son ennemi, qu'il voyait en lui la cause de la
Révolution, et qu'aux conditions de la monarchie constitutionnelle
sincèrement maintenues, il le soutiendrait franchement.--Nous
sommes d'accord, répondit Napoléon, et je ne vous demande pas
davantage.--L'entrevue s'étant terminée de la manière la plus amicale,
Napoléon se décida à confirmer le choix de la Chambre.
Pourtant le bruit de sa première résistance s'était répandu. M. Fouché
ne l'avait laissé ignorer à personne, et il avait déjà répété partout
que Napoléon était toujours le même, qu'il ne pouvait souffrir aucune
indépendance, et que ce serait un grand miracle si la Chambre n'était
pas dissoute dans quelques jours. Le lendemain, lundi 5, les
représentants étant assemblés pour achever l'oeuvre de leur
constitution, on murmurait de banc en banc ce qui s'était passé, et
ignorant le résultat de l'entrevue de Napoléon avec M. Lanjuinais, on
était fort enclin au mécontentement. Le président d'âge fit connaître
qu'il avait la veille communiqué à l'Empereur le vote de la Chambre,
que l'Empereur s'était borné à répondre qu'il aviserait, et ferait
connaître sa résolution par le chambellan de service. À ce dernier
détail on murmura fortement. Un membre fit remarquer avec raison, que
ce n'était pas par l'entremise d'un chambellan que devaient s'établir
les rapports des Chambres avec le monarque. M. Dumolard, et après lui
M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, cherchèrent à expliquer la réponse
de l'Empereur, en disant que ses paroles avaient été mal saisies par
le président d'âge, explication à laquelle celui-ci se prêta
volontiers pour réparer la maladresse qu'il avait commise en
rapportant un détail qu'il eût mieux valu taire. Pendant qu'on
raisonnait sur ce sujet, et que pour couper court à la difficulté on
suspendait la séance, M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély se rendit à
l'Élysée, en rapporta lui-même le décret qui nommait M. Lanjuinais
président, et le présenta en sa qualité de ministre d'État, ce qui
faisait disparaître toute susceptibilité. L'approbation donnée au
choix de M. Lanjuinais calma le mécontentement de la Chambre. Elle
désigna ensuite pour vice-présidents, M. de Flaugergues (élu par 403
voix), M. Dupont de l'Eure (par 279 voix), M. de Lafayette (par 257).
Le quatrième vice-président restait à nommer. Le lendemain le général
Grenier fut élu.
[En marge: Constitution de la Chambre des pairs.]
[En marge: Composition de la liste des nouveaux pairs.]
En même temps qu'on portait à la Chambre des représentants la
nomination définitive de son président, on portait à celle des pairs
la liste des membres appelés à la composer. Napoléon avait demandé à
ses frères, à ses principaux ministres, une liste de pairs dressée
suivant les vues de chacun d'eux. De ces listes comparées il avait
composé une liste de 130 pairs, qui pouvait et devait être complétée
plus tard, à mesure que le succès amènerait de nouvelles adhésions,
particulièrement dans l'ancienne noblesse. M. de Lafayette vivement
pressé par Joseph d'accepter la pairie, avait préféré siéger dans la
Chambre des représentants, où il devait trouver plus de conformité
d'opinion et une influence plus directe sur les événements. Napoléon
avait d'abord choisi ses frères Joseph, Lucien, Louis, Jérôme
(lesquels, du reste, étaient pairs de droit), son oncle le cardinal
Fesch, son fils adoptif le prince Eugène (retenu à Vienne par la
coalition), les maréchaux Davout, Suchet, Ney, Brune, Moncey, Soult,
Lefebvre, Grouchy, Jourdan, Mortier; les ministres Carnot, Decrès, de
Bassano, Caulaincourt, Mollien, Fouché; le cardinal Cambacérès, les
archevêques de Tours (de Barral), de Bourges (de Beaumont), de
Toulouse (Primat); les généraux Bertrand, Drouot, Belliard, Clausel,
Savary, Duhesme, d'Erlon, Exelmans, Friant, Flahault, Gérard, Lobau,
La Bédoyère, Delaborde, Lecourbe, Lallemand, Lefebvre-Desnoëttes,
Molitor, Pajol, Rampon, Reille, Travot, Vandamme, etc. Il avait choisi
plusieurs régicides, Sieyès, Cambacérès, Carnot, Fouché, Thibaudeau,
non comme régicides, mais comme personnages éminents, que leur qualité
de régicides ne devait pas exclure des hautes fonctions publiques. Il
avait pris dans l'ancienne noblesse quelques noms, MM. de Beauvau, de
Beaufremont, de Boissy, de Forbin, de La Rochefoucauld, de Nicolaï,
de Praslin, de Ségur, etc. S'il n'en avait pas pris davantage, c'était
faute d'en avoir un plus grand nombre dont il pût disposer. Il
comptait sur ses prochaines victoires pour en conquérir d'autres. Ce
n'était pas le goût qu'on lui attribuait pour les anciens noms qui le
dirigeait, mais l'utilité bien sentie de les placer dans la Chambre
haute, appelée à être à la fois conservatrice et indépendante.
[En marge: Réclamation déplacée de Joseph, qui prétend être pair de
droit.]
Le prince Joseph avait manifesté un vif déplaisir en entendant le
texte du décret qui le nommait pair, car il prétendait l'être de
droit. Malgré les efforts qu'on fit pour l'engager à se taire, il
réclama en disant que c'était sans doute par une erreur de rédaction
qu'il était mentionné sur le décret, car il devait la pairie à sa
naissance, et nullement à la nomination impériale. Au milieu des
tiraillements qui se manifestaient déjà, il y avait de la part des
frères de l'Empereur une grande imprudence à ne pas savoir se contenir
eux-mêmes. Que pourrait-on en effet, objecter à tous ceux qui étaient
si pressés de parler hors de propos, si les frères de Napoléon ne
savaient pas s'abstenir d'une réclamation aussi puérile? Ils commirent
une autre faute non moins remarquée que la précédente, en ne voulant
pas siéger avec leurs collègues, et en exigeant des siéges
particuliers à côté du président. S'étant aperçus du mauvais effet
produit par cette prétention, ils y renoncèrent. Ce fut le prince
Lucien qui le premier donna ce bon exemple, en allant se confondre
dans les rangs de ses collègues.
[En marge: Préparatifs de la séance impériale, et rédaction du
discours de la couronne.]
Ces diverses opérations avaient rempli les journées des 5 et 6 juin,
et il fallut remettre la séance impériale au mercredi 7. Cette séance
devait consister dans la lecture du discours de la couronne, et dans
la prestation du serment à l'Empereur par les pairs et les
représentants. Napoléon, suivant son usage, avait écrit lui-même le
discours qu'il devait prononcer, et l'avait rédigé de ce style net,
franc et ferme qui convenait à un esprit comme le sien, toujours
résolu en toutes choses. Il avait voulu donner la monarchie
constitutionnelle, non par goût de se lier les mains, mais par la
conviction qu'elle était nécessaire, et que ses propres fautes
d'ailleurs la rendaient indispensable. Il prit donc le parti de
s'expliquer à cet égard en termes brefs mais décisifs. Sachant de plus
que les représentants arrivaient avec le regret de trouver une
Constitution toute faite, et de n'avoir rien à faire eux-mêmes, il
consentit à leur reconnaître le droit de toucher aux matières
constitutionnelles en coordonnant les anciennes constitutions avec la
nouvelle. Il voulut ajouter à ces concessions quelques conseils,
donnés du même ton que les concessions, c'est-à-dire avec une extrême
fermeté. Après ces points principaux, il en était d'autres non moins
importants à aborder. Sans avoir aucun penchant pour la persécution,
Napoléon avait la volonté bien arrêtée de ne pas se laisser attaquer
impunément par les partis ennemis. Il aurait désiré qu'on prévînt
l'insurrection de la Vendée, et il s'était trouvé sur ce sujet en
désaccord avec ses ministres. Ces derniers, tout en jugeant
indispensable la répression de certaines menées, craignaient néanmoins
en ayant recours aux lois antérieures de fournir de nouveaux prétextes
à ceux qui leur reprochaient de laisser subsister l'ancien arsenal
des lois révolutionnaires. Il fallait résoudre la difficulté, et
présenter des mesures qui, sans retour à l'arbitraire, continssent
quelque peu l'audacieuse activité des partis. La presse avait été
délivrée de la censure, mais il n'en devenait que plus nécessaire et
plus légitime d'apporter quelques limites à ses excès par
l'intervention régulière des tribunaux. Enfin il fallait présenter le
budget.
C'étaient là de suffisantes et régulières occupations pour les
Chambres, et Napoléon s'était attaché à leur en tracer le plan dans un
discours clair et précis, qui obtint l'assentiment unanime de ses
ministres lorsqu'il leur en donna communication.