Toutefois le projet de Napoléon était d'exécution très-difficile. Les

six cents et quelques membres de la Chambre des représentants, la

plupart, avons-nous dit, anciens magistrats, militaires, acquéreurs de

biens nationaux, révolutionnaires honnêtes, étaient animés

d'intentions excellentes, et tout pleins du double désir de soutenir

Napoléon et de le soumettre au régime constitutionnel. L'Acte

additionnel leur avait déplu sans doute, non qu'ils eussent voulu y

insérer autre chose que ce qu'il contenait, mais parce qu'il

rattachait trop le second Empire au premier, et parce qu'il ne leur

laissait presque rien à faire. Cependant l'idée de leur donner à

remanier les Constitutions impériales pour les adapter à l'Acte

additionnel, de toucher au besoin à ce dernier, paraissant admise par

l'Empereur lui-même, ainsi qu'il résultait de son discours au Champ de

Mai, ils avaient obtenu satisfaction sous les rapports essentiels, et

n'avaient aucun motif sérieux d'opposition. Élus néanmoins sous

l'influence d'un sentiment général de défiance à l'égard de l'ancien

despotisme impérial, ils étaient singulièrement préoccupés du souci de

ne pas se montrer dépendants. Tous les pouvoirs, hommes ou assemblées,

ont leurs faiblesses: la Chambre des représentants en avait une,

c'était la crainte de paraître servile. On était donc toujours prêt à

prendre avec Napoléon le langage de tribun sans en avoir les

sentiments, tandis qu'il aurait fallu au contraire, en étant prêt à

lui résister s'il revenait à ses anciennes habitudes, s'unir à lui

pour sauver en commun la France et les principes de la Révolution.

Dans cet état de susceptibilité, la Chambre des représentants était

peu disposée à nommer le prince Lucien: elle se serait crue compromise

dès son début en prenant si vite les couleurs impériales. À cette

faiblesse elle joignait l'inexpérience de provinciaux récemment

arrivés, ne connaissant ni Paris, ni les hommes, ni le manége des

assemblées. Tout en repoussant Lucien parce qu'il était frère de

l'Empereur, elle ne savait qui choisir. Quelques-uns de ses membres,

enclins à une liberté approchant de la liberté républicaine, auraient

accepté volontiers M. de Lafayette, qui bien que satisfait de l'Acte

additionnel, cachait peu son éloignement pour Napoléon; mais les

révolutionnaires lui reprochaient un reste de penchant pour la maison

de Bourbon. Il était donc trop révolutionnaire pour les uns, trop peu

pour les autres, et ne semblait pas propre à réunir la majorité des

suffrages. M. Lanjuinais, signalé dans la Convention par sa résistance

à la Montagne, et sous l'Empire par sa résistance à l'Empereur,

répondait à la double pensée du jour. Ce n'était pas une objection

qu'il eût été admis à la pairie sous Louis XVIII. On voulait par là

indiquer qu'on n'était pas exclusif, et qu'on prenait les amis de la

liberté partout où on les trouvait. M. Lanjuinais avait par conséquent

de nombreuses chances d'être préféré comme président de la Chambre des

représentants.

L'inconvénient, nous l'avons déjà dit, de la liberté donnée trop tard,

c'est qu'on en fait presque toujours le difficile essai dans des

circonstances périlleuses, où le pouvoir a peur d'elle, où elle a

peur du pouvoir, et où ils se combattent au lieu de s'unir pour le

salut commun. Le gouvernement, aussi inexpérimenté que l'Assemblée, ne

discernait pas clairement les dispositions de celle-ci, et commettait

la faute de poursuivre une chose impossible en désirant la présidence

du prince Lucien, tandis que mieux servi il y aurait renoncé, et

aurait laissé se produire sans obstacle la candidature de M.

Lanjuinais, qui n'avait rien d'offensif ni même de blessant.

[En marge: Réunion de la Chambre des représentants et vérification des

pouvoirs.]

[En marge: Difficulté soulevée à l'occasion des élections de l'Isère,

qui comprennent celle de Lucien.]

La Chambre des représentants convoquée le samedi 3 afin de se

constituer, décréta un règlement provisoire, se divisa en commissions

pour opérer la vérification des pouvoirs, et déclara définitivement

admis tous ceux dont l'élection ne présenterait pas de difficulté.

Sans aucune malveillance, la commission chargée d'examiner les

élections de l'Isère fit la remarque naturelle que le prince Lucien,

nommé représentant, serait très-probablement élevé à la pairie, et

qu'il était nécessaire de le savoir avant d'admettre ou lui ou son

suppléant M. Duchesne. L'assemblée différa cette admission, comme

toutes celles qui donnaient lieu à quelques objections, et l'ajourna

jusqu'après la publication officielle de la liste des pairs. Dans le

premier moment on n'avait mis aucune malice à soulever une pareille

difficulté. Pourtant la malice vient vite; on se dit bientôt à

l'oreille que Napoléon désirait son frère Lucien pour président, que

c'était là le vrai motif pour lequel on ajournait la publication de la

liste des nouveaux pairs, et tout de suite les observations

malveillantes s'ensuivirent. La Chambre devait, dit un membre,

procéder le lendemain à l'élection du bureau, et il était nécessaire

de connaître la liste des pairs pour que les voix ne s'égarassent pas

sur des noms appelés à la pairie. Il ne fut rien répondu du côté du

gouvernement, parce que rien n'était organisé pour la direction de

l'Assemblée, et on resta dans une indécision qui, sans provoquer

encore de l'humeur, ne devait pas tarder à en faire naître. Il fut

convenu que le lendemain 4, bien que la Chambre fût invitée à assister

à la cérémonie du Louvre, elle tiendrait séance au palais du Corps

législatif, afin d'accélérer autant que possible sa constitution.

[En marge: Renouvellement de la difficulté soulevée la veille.]

[En marge: On veut savoir avant le scrutin si Lucien sera pair ou

représentant.]

[En marge: Refus de répondre.]

[En marge: Scrutin.]

[En marge: M. Lanjuinais obtient la majorité.]

Le lendemain dimanche 4 juin, tandis que les députations qui avaient

assisté au Champ de Mai se réunissaient au Louvre, les représentants

se rendirent au palais du Corps législatif, pour y continuer leurs

travaux. Dès l'ouverture de la séance on revint à la question soulevée

la veille, et cette fois la malice commençant à s'en mêler, on demanda

de nouveau comment il fallait considérer l'élection du prince Lucien.

Un membre voulait qu'on ajournât cette élection par le motif qu'étant

pair de droit, le prince Lucien ne pouvait être représentant.

L'Assemblée portée à l'indépendance mais non à l'hostilité, parut

importunée de cette difficulté, et repoussa la manière proposée de

motiver l'ajournement. Elle en était là, lorsqu'elle reçut une lettre

du ministre de l'intérieur Carnot, adressée au président provisoire,

et déclarant que la liste des nouveaux pairs ne serait définitivement

publiée qu'après la constitution de la Chambre des représentants. Ce

n'était pas faire preuve de connaissance des assemblées, que de

traiter celle-ci avec des façons si absolues. Elle manifesta une

impression marquée de déplaisir. Un de ses membres, M. Dupin, s'écria:

Si nous déclarions à notre tour que nous ne nous constituerons

qu'après avoir connu la composition de la pairie, que pourrait-on nous

répondre?...--Des murmures interrompirent cette observation qui était

fondée, mais qui dépassait la mauvaise humeur de la Chambre, et on

procéda au scrutin pour le choix d'un président, sans se prononcer sur

les élections de l'Isère. Le nom du prince Lucien se trouvait pour

ainsi dire écarté de fait par l'ajournement de son admission. Du reste

pas un des suffrages ne se porta sur lui, et ils se répartirent tous

entre MM. Lanjuinais, de Lafayette, de Flaugergues, et quelques autres

candidats. M. Lanjuinais en réunit 189, M. de Lafayette 68, M.

Flaugergues 74, M. Merlin 41, M. Dupont de l'Eure 29. Ces nombres

révélaient bien les dispositions de l'Assemblée. Elle voulait

constater son indépendance, et inclinait visiblement vers l'homme qui

exprimait le mieux cette indépendance, car M. Lanjuinais avait été

l'un des opposants de l'ancien Sénat, sans être un ennemi déclaré de

l'Empereur. Cependant comme M. Lanjuinais, tout en ayant obtenu le

plus grand nombre de voix, n'avait pas eu la majorité absolue, on

recommença le scrutin, et cette fois il réunit 277 suffrages, M. de

Lafayette 73, M. de Flaugergues 58. M. Lanjuinais fut donc nommé

président sauf l'approbation de l'Empereur, qui d'après l'Acte

additionnel était nécessaire.

[En marge: Cérémonie au Louvre, pendant qu'ont lieu les scrutins à la

Chambre des représentants.]

Pendant qu'on se livrait à ces scrutins au palais du Corps législatif,

la seconde cérémonie de la distribution des drapeaux s'accomplissait

au Louvre. L'Empereur après avoir reçu sur son trône quelques

députations qui avaient des adresses à lui remettre, s'était rendu

dans la galerie du Louvre, où sont exposés les chefs-d'oeuvre de

peinture que nos rois ont depuis plusieurs siècles amassés pour la

jouissance, l'instruction et l'honneur de la France. D'un côté se

trouvaient rangées les députations des colléges électoraux avec les

étendards destinés aux gardes nationales, et de l'autre les

députations de l'armée. Cette galerie, la plus longue de l'Europe,

toute pleine de glorieux drapeaux et contenant dix mille personnes,

présentait une perspective profonde, d'un effet aussi grand que

singulier. C'était surtout pour les membres des colléges électoraux

qu'avait lieu la nouvelle cérémonie: Napoléon, qu'ils avaient la

satisfaction de voir et d'entendre de près, leur parla à tous avec son

esprit d'à-propos, et les laissa en général très-satisfaits. Le

despote oriental avait fait place dans leur imagination au grand

homme, simple, accessible, prêt à entendre et à écouter la voix de ses

sujets. Arrivé au vaste salon carré qui termine la galerie, Napoléon

revint sur ses pas, tourna alors ses regards vers les députations de

l'armée, les électrisa de nouveau par sa présence et ses paroles, et

leur dit qu'ils allaient bientôt se revoir là où ils s'étaient tant

vus jadis, où ils avaient tant appris à s'estimer, c'est-à-dire sur

les champs de bataille où cette fois ne les appelait plus l'amour des

conquêtes, mais l'indépendance sacrée de la patrie. Cette cérémonie

commencée à midi n'était finie qu'à sept heures. Elle fut suivie d'une

fête magnifique dans le jardin des Tuileries.

[En marge: Irritation de Napoléon en apprenant la nomination de M.

Lanjuinais.]

[En marge: Il veut d'abord ne pas la confirmer.]

À peine la journée terminée, Napoléon avait eu à s'occuper des

scrutins de la Chambre des représentants, et à se former un avis sur

ce sujet. Sa première impression fut celle d'un extrême

mécontentement. Une divergence d'opinion sur les questions les plus

graves l'aurait moins blessé que cet empressement à se séparer de sa

personne, en repoussant son frère pour prendre un homme respectable

assurément, mais l'un des opposants du Sénat sous le premier Empire.

En présence de l'Europe qui mettait une si grande affectation à

diriger sur lui tous ses coups, il pensait qu'il eût été plus généreux

et plus habile de s'unir à lui fortement. Mais, il faut le répéter

sans cesse dans cette histoire pour l'instruction de tous, la

conséquence des fautes est d'en subir la peine dans le moment où cette

peine est le plus poignante. Après avoir accepté, encouragé, exigé

pendant quinze ans une servilité sans bornes, Napoléon ne pouvait pas

même obtenir pour sa personne des égards qui, en cet instant, auraient

eu le double mérite du courage et d'une habile démonstration contre

l'ennemi extérieur. S'étant beaucoup fait violence depuis deux mois et

demi, il n'y tint plus cette fois, et laissa voir la plus vive

irritation.--On a voulu m'offenser, dit-il, en choisissant un ennemi.

Pour prix de toutes les concessions que j'ai faites on veut

m'insulter et m'affaiblir... Eh bien, s'il en est ainsi, je

résisterai, je dissoudrai cette Assemblée, et j'en appellerai à la

France qui ne connaît que moi, qui pour sa défense n'a confiance qu'en

moi, et qui ne tient pas le moindre compte de ces inconnus, lesquels,

à eux tous, ne peuvent rien pour elle... Ces hommes, ajoutait-il, qui

ne veulent pas des Bourbons, qui seraient désolés pour leurs places,

pour leurs biens, pour leurs opinions, de les voir revenir, ne savent

pas même s'unir à moi, qui puis seul les garantir contre tout ce

qu'ils craignent, car c'est à coups de canon maintenant qu'on peut

défendre la Révolution, et lequel d'entre eux est capable d'en tirer

un?...--

[En marge: M. Fouché profite de l'occasion pour dire aux représentants

que Napoléon songe déjà à dissoudre les Chambres.]

[En marge: Napoléon se calme, et consent à recevoir M. Lanjuinais.]

Cette première explosion n'aurait pas eu de grands inconvénients, elle

aurait eu même l'avantage de calmer Napoléon en donnant un libre cours

aux sentiments dont son coeur était plein, si elle n'avait dû être

divulguée, exagérée par la perfidie du duc d'Otrante, lequel alla dire

partout que Napoléon était incorrigible, qu'il voulait dissoudre les

Chambres dès le lendemain de leur réunion. Toutefois, après ce

mouvement d'humeur, Napoléon s'apaisa. Carnot, le prince

archichancelier, M. Lavallette, M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély,

s'efforcèrent de lui faire entendre raison, et n'y eurent pas beaucoup

de peine, son grand esprit lui disant, une fois la colère passée, tout

ce que pouvaient lui dire les hommes les plus sages. Il sentit que

rompre en ce moment serait une folie, qu'il fallait accorder quelque

chose à la faiblesse de cette assemblée, qui avait la prétention de

paraître indocile tout en étant profondément dévouée. D'ailleurs M.

Lanjuinais était un honnête homme, ami de la Révolution autant

qu'ennemi de ses excès, voulant le triomphe de la cause commune, et

facile en outre à adoucir avec de bons procédés. L'homme qui parla le

plus vivement et le plus utilement dans ce sens fut M. Regnaud de

Saint-Jean d'Angély. Ce personnage était, par ses antécédents, sa

brillante facilité de parole, destiné plus que jamais à devenir

l'organe du gouvernement auprès des Chambres. Il tenait par ce motif à

se rendre agréable à leurs yeux, en appuyant leurs désirs auprès de

l'Empereur. De plus, quoique sincèrement dévoué à Napoléon, il était

tombé sous l'influence de M. Fouché, qui, le voyant appelé à jouer un

rôle considérable devant les Chambres et très-flatté de ce rôle,

l'avait encouragé à le prendre, lui en facilitait le moyen de toutes

les manières, et cherchait à lui persuader que résister à Napoléon

c'était le sauver: vérité, hélas! trop réelle quelques années

auparavant, et qui, sentie et pratiquée à temps, aurait sauvé Napoléon

et la France, mais qui était tardive en 1815, et pouvait même en

présence de l'Europe armée devenir funeste! Au surplus, en conseillant

d'accepter M. Lanjuinais comme président, M. Regnaud de Saint-Jean

d'Angély donnait à Napoléon un conseil fort sage, car tout autre choix

eût été dans les circonstances inconvenant et impossible.

[En marge: Entrevue de M. Lanjuinais avec Napoléon.]

[En marge: L'élection de M. Lanjuinais confirmée.]

Tandis qu'on s'efforçait de persuader Napoléon, on alla chercher M.

Lanjuinais; on lui dit, ce qui était vrai, qu'il devait à l'Empereur

de le voir, de s'expliquer avec lui après une si longue opposition

dans le Sénat, et de le rassurer sur l'usage qu'il pourrait faire du

pouvoir immense de la présidence. M. Lanjuinais se rendit le soir même

à l'Élysée, et fut reçu immédiatement. Napoléon l'accueillit arec une

grâce infinie, mais avec une extrême franchise.--Le passé n'est rien,

lui dit-il, je n'ai pas la faiblesse d'y penser; je ne tiens compte

que du caractère des hommes et de leurs dispositions présentes.

Êtes-vous mon ami ou mon ennemi?--M. Lanjuinais, touché de la

franchise avec laquelle Napoléon le questionnait, lui répondit qu'il

n'était point son ennemi, qu'il voyait en lui la cause de la

Révolution, et qu'aux conditions de la monarchie constitutionnelle

sincèrement maintenues, il le soutiendrait franchement.--Nous

sommes d'accord, répondit Napoléon, et je ne vous demande pas

davantage.--L'entrevue s'étant terminée de la manière la plus amicale,

Napoléon se décida à confirmer le choix de la Chambre.

Pourtant le bruit de sa première résistance s'était répandu. M. Fouché

ne l'avait laissé ignorer à personne, et il avait déjà répété partout

que Napoléon était toujours le même, qu'il ne pouvait souffrir aucune

indépendance, et que ce serait un grand miracle si la Chambre n'était

pas dissoute dans quelques jours. Le lendemain, lundi 5, les

représentants étant assemblés pour achever l'oeuvre de leur

constitution, on murmurait de banc en banc ce qui s'était passé, et

ignorant le résultat de l'entrevue de Napoléon avec M. Lanjuinais, on

était fort enclin au mécontentement. Le président d'âge fit connaître

qu'il avait la veille communiqué à l'Empereur le vote de la Chambre,

que l'Empereur s'était borné à répondre qu'il aviserait, et ferait

connaître sa résolution par le chambellan de service. À ce dernier

détail on murmura fortement. Un membre fit remarquer avec raison, que

ce n'était pas par l'entremise d'un chambellan que devaient s'établir

les rapports des Chambres avec le monarque. M. Dumolard, et après lui

M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, cherchèrent à expliquer la réponse

de l'Empereur, en disant que ses paroles avaient été mal saisies par

le président d'âge, explication à laquelle celui-ci se prêta

volontiers pour réparer la maladresse qu'il avait commise en

rapportant un détail qu'il eût mieux valu taire. Pendant qu'on

raisonnait sur ce sujet, et que pour couper court à la difficulté on

suspendait la séance, M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély se rendit à

l'Élysée, en rapporta lui-même le décret qui nommait M. Lanjuinais

président, et le présenta en sa qualité de ministre d'État, ce qui

faisait disparaître toute susceptibilité. L'approbation donnée au

choix de M. Lanjuinais calma le mécontentement de la Chambre. Elle

désigna ensuite pour vice-présidents, M. de Flaugergues (élu par 403

voix), M. Dupont de l'Eure (par 279 voix), M. de Lafayette (par 257).

Le quatrième vice-président restait à nommer. Le lendemain le général

Grenier fut élu.

[En marge: Constitution de la Chambre des pairs.]

[En marge: Composition de la liste des nouveaux pairs.]

En même temps qu'on portait à la Chambre des représentants la

nomination définitive de son président, on portait à celle des pairs

la liste des membres appelés à la composer. Napoléon avait demandé à

ses frères, à ses principaux ministres, une liste de pairs dressée

suivant les vues de chacun d'eux. De ces listes comparées il avait

composé une liste de 130 pairs, qui pouvait et devait être complétée

plus tard, à mesure que le succès amènerait de nouvelles adhésions,

particulièrement dans l'ancienne noblesse. M. de Lafayette vivement

pressé par Joseph d'accepter la pairie, avait préféré siéger dans la

Chambre des représentants, où il devait trouver plus de conformité

d'opinion et une influence plus directe sur les événements. Napoléon

avait d'abord choisi ses frères Joseph, Lucien, Louis, Jérôme

(lesquels, du reste, étaient pairs de droit), son oncle le cardinal

Fesch, son fils adoptif le prince Eugène (retenu à Vienne par la

coalition), les maréchaux Davout, Suchet, Ney, Brune, Moncey, Soult,

Lefebvre, Grouchy, Jourdan, Mortier; les ministres Carnot, Decrès, de

Bassano, Caulaincourt, Mollien, Fouché; le cardinal Cambacérès, les

archevêques de Tours (de Barral), de Bourges (de Beaumont), de

Toulouse (Primat); les généraux Bertrand, Drouot, Belliard, Clausel,

Savary, Duhesme, d'Erlon, Exelmans, Friant, Flahault, Gérard, Lobau,

La Bédoyère, Delaborde, Lecourbe, Lallemand, Lefebvre-Desnoëttes,

Molitor, Pajol, Rampon, Reille, Travot, Vandamme, etc. Il avait choisi

plusieurs régicides, Sieyès, Cambacérès, Carnot, Fouché, Thibaudeau,

non comme régicides, mais comme personnages éminents, que leur qualité

de régicides ne devait pas exclure des hautes fonctions publiques. Il

avait pris dans l'ancienne noblesse quelques noms, MM. de Beauvau, de

Beaufremont, de Boissy, de Forbin, de La Rochefoucauld, de Nicolaï,

de Praslin, de Ségur, etc. S'il n'en avait pas pris davantage, c'était

faute d'en avoir un plus grand nombre dont il pût disposer. Il

comptait sur ses prochaines victoires pour en conquérir d'autres. Ce

n'était pas le goût qu'on lui attribuait pour les anciens noms qui le

dirigeait, mais l'utilité bien sentie de les placer dans la Chambre

haute, appelée à être à la fois conservatrice et indépendante.

[En marge: Réclamation déplacée de Joseph, qui prétend être pair de

droit.]

Le prince Joseph avait manifesté un vif déplaisir en entendant le

texte du décret qui le nommait pair, car il prétendait l'être de

droit. Malgré les efforts qu'on fit pour l'engager à se taire, il

réclama en disant que c'était sans doute par une erreur de rédaction

qu'il était mentionné sur le décret, car il devait la pairie à sa

naissance, et nullement à la nomination impériale. Au milieu des

tiraillements qui se manifestaient déjà, il y avait de la part des

frères de l'Empereur une grande imprudence à ne pas savoir se contenir

eux-mêmes. Que pourrait-on en effet, objecter à tous ceux qui étaient

si pressés de parler hors de propos, si les frères de Napoléon ne

savaient pas s'abstenir d'une réclamation aussi puérile? Ils commirent

une autre faute non moins remarquée que la précédente, en ne voulant

pas siéger avec leurs collègues, et en exigeant des siéges

particuliers à côté du président. S'étant aperçus du mauvais effet

produit par cette prétention, ils y renoncèrent. Ce fut le prince

Lucien qui le premier donna ce bon exemple, en allant se confondre

dans les rangs de ses collègues.

[En marge: Préparatifs de la séance impériale, et rédaction du

discours de la couronne.]

Ces diverses opérations avaient rempli les journées des 5 et 6 juin,

et il fallut remettre la séance impériale au mercredi 7. Cette séance

devait consister dans la lecture du discours de la couronne, et dans

la prestation du serment à l'Empereur par les pairs et les

représentants. Napoléon, suivant son usage, avait écrit lui-même le

discours qu'il devait prononcer, et l'avait rédigé de ce style net,

franc et ferme qui convenait à un esprit comme le sien, toujours

résolu en toutes choses. Il avait voulu donner la monarchie

constitutionnelle, non par goût de se lier les mains, mais par la

conviction qu'elle était nécessaire, et que ses propres fautes

d'ailleurs la rendaient indispensable. Il prit donc le parti de

s'expliquer à cet égard en termes brefs mais décisifs. Sachant de plus

que les représentants arrivaient avec le regret de trouver une

Constitution toute faite, et de n'avoir rien à faire eux-mêmes, il

consentit à leur reconnaître le droit de toucher aux matières

constitutionnelles en coordonnant les anciennes constitutions avec la

nouvelle. Il voulut ajouter à ces concessions quelques conseils,

donnés du même ton que les concessions, c'est-à-dire avec une extrême

fermeté. Après ces points principaux, il en était d'autres non moins

importants à aborder. Sans avoir aucun penchant pour la persécution,

Napoléon avait la volonté bien arrêtée de ne pas se laisser attaquer

impunément par les partis ennemis. Il aurait désiré qu'on prévînt

l'insurrection de la Vendée, et il s'était trouvé sur ce sujet en

désaccord avec ses ministres. Ces derniers, tout en jugeant

indispensable la répression de certaines menées, craignaient néanmoins

en ayant recours aux lois antérieures de fournir de nouveaux prétextes

à ceux qui leur reprochaient de laisser subsister l'ancien arsenal

des lois révolutionnaires. Il fallait résoudre la difficulté, et

présenter des mesures qui, sans retour à l'arbitraire, continssent

quelque peu l'audacieuse activité des partis. La presse avait été

délivrée de la censure, mais il n'en devenait que plus nécessaire et

plus légitime d'apporter quelques limites à ses excès par

l'intervention régulière des tribunaux. Enfin il fallait présenter le

budget.

C'étaient là de suffisantes et régulières occupations pour les

Chambres, et Napoléon s'était attaché à leur en tracer le plan dans un

discours clair et précis, qui obtint l'assentiment unanime de ses

ministres lorsqu'il leur en donna communication.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 43 / 46 段