Les colléges électoraux déférant au décret qui les invitait à la

cérémonie du Champ de Mai, avaient envoyé pour les représenter à cette

grande solennité les électeurs les plus zélés, les plus riches, les

plus curieux. Ceux-ci étaient arrivés au nombre de quatre à cinq mille

à Paris, indépendamment des six cents représentants élus. Avec eux

étaient venues également les députations des régiments qui devaient

recevoir au Champ de Mai les drapeaux destinés à l'armée. Napoléon

avait ordonné aux ministres, aux grands dignitaires d'avoir leurs

maisons ouvertes, d'y attirer ces députés de toute sorte, et de leur

faire bon accueil. On les entendait tous répéter les mêmes choses,

c'est-à-dire qu'il fallait tenir tête à l'Europe, et s'efforcer de la

vaincre puisqu'on ne pouvait éviter la lutte avec elle, mais

immédiatement après conclure la paix, renoncer aux conquêtes, et

fonder la vraie monarchie constitutionnelle, pour n'être pas au dehors

à la merci de l'étranger, au dedans à la merci d'un homme. Ils

trouvaient écho chez les membres du gouvernement qui étaient eux-mêmes

de cet avis, mais les uns avec une honorable fidélité envers

l'Empereur, comme Carnot, les autres comme M. Fouché, avec un esprit

d'intrigue à peine dissimulé. Ce dernier, sans avoir besoin d'y être

invité, cultivait soigneusement les électeurs en mission à Paris,

surtout les députés, et de préférence les plus jeunes, qu'il supposait

plus maniables, affectait, comme c'était de mise alors, de se montrer

inconciliable avec les Bourbons, mais très-alarmé de la présence de

Napoléon à la tête du gouvernement, disant que si celui-ci avait le

patriotisme d'abdiquer en faveur du Roi de Rome, tout s'arrangerait à

l'instant même, qu'il en avait la certitude, qu'on le lui avait mandé

de Vienne....--Ces assertions dans la bouche du ministre de la police

exerçaient une influence dangereuse, et du reste ne faisaient pas plus

d'honneur à sa perspicacité qu'à sa fidélité, car les puissances,

invariablement attachées à la cause des Bourbons, n'auraient accueilli

aucun des arrangements qu'il rêvait, et si elles feignaient de n'en

vouloir qu'à Napoléon, c'était pour se faire livrer avec lui l'épée de

la France. Les propos du duc d'Otrante se répandaient de bouche en

bouche, causaient du ravage dans les esprits, arrivaient même

jusqu'aux oreilles impériales, bien qu'un peu atténués dans leur

forme. Napoléon en apprenait toujours assez pour voir clairement que

son ministre de la police le trahissait, mais se maîtrisant mieux

qu'autrefois, il attendait que les circonstances fussent moins graves

pour faire respecter son autorité, ce qui après tout aurait été

parfaitement légitime, car jamais dans un état régulier on n'eût

toléré cette conduite d'un ministre dénonçant comme un danger public

le monarque qu'il servait. Un bon citoyen pouvait penser ainsi,

surtout avant l'entrée de Napoléon à Paris, mais s'il le pensait il ne

devait pas accepter le poste de ministre de la police.

[En marge: Remise de la fête du Champ de Mai, au 1er juin, pour des

difficultés de forme.]

[En marge: Arrivée à Paris de l'impératrice mère, du cardinal Fesch,

du prince Jérôme.]

[En marge: Arrivée de Lucien, et sa réconciliation avec Napoléon.]

Si tous les procès-verbaux des votes relatifs à l'Acte additionnel ou

à l'élection des représentants eussent été envoyés à Paris, on aurait

procédé sans délai à leur recensement, et la cérémonie du Champ de

Mai, destinée à solenniser l'acceptation de la nouvelle Constitution,

aurait pu rester fixée au 26 mai. L'ouverture des Chambres aurait

suivi immédiatement, après quoi Napoléon serait parti pour l'armée.

Mais il fallait quelques jours de plus pour recueillir les

procès-verbaux, et la cérémonie fut remise au 1er juin. Napoléon se

proposait d'installer les Chambres trois ou quatre jours après, et de

partir du 10 au 12 juin, afin d'être en pleine opération le 15. On

désigna dans Paris quatre-vingt-sept lieux de réunion pour les

députations des colléges électoraux, qui devaient y recenser les votes

de leurs départements et choisir une députation centrale chargée

d'opérer le recensement général sous les yeux du prince

archichancelier. Elles employèrent à ce travail de pure forme les

derniers jours de mai, temps que de son côté Napoléon consacrait à

l'achèvement de ses préparatifs militaires. À peu près à cette date

arrivèrent à Paris sa mère, son oncle le cardinal Fesch, son frère

Jérôme, qui étaient parvenus à se dérober à la marine anglaise.

Napoléon recommanda au prince Jérôme d'oublier et de faire oublier son

ancienne qualité de roi, de n'être désormais que militaire, et lui

ordonna de prendre le commandement d'une division dans le 2e corps

d'armée (général Reille), ce que ce prince fit avec empressement. À la

même époque arriva un autre membre de la famille impériale, le prince

Lucien, qui s'était longtemps obstiné à vivre à Rome loin des faveurs

et de l'autorité de son frère, et qui n'avait paru céder que depuis

les communs désastres de la famille. Il venait à Paris pour deux

motifs, également honorables, pour se rallier et pour plaider la cause

du Pape. Napoléon, dans un moment où tant de coeurs, après

l'enthousiasme passager du 20 mars, se refroidissaient autour de lui,

vit le retour de ce frère avec un extrême plaisir. Il lui donna toute

satisfaction relativement au Pape. Disposé en effet à maintenir les

traités de 1814 à l'égard de souverains qu'il n'aimait guère, et qui

se montraient ses adversaires implacables, Napoléon était bien plus

porté à les maintenir à l'égard d'un prince inoffensif, qu'il avait

aimé même en le persécutant, qui n'était pour lui ni un rival ni un

ennemi, et dont l'autorité morale, toujours d'un grand poids, était

facile à acquérir au moyen de traitements convenables. Il chargea donc

le prince Lucien de dire au Pape (ce qui n'était que la répétition de

ses premières instructions) qu'il n'entendait se mêler à l'avenir ni

des affaires spirituelles ni des affaires temporelles du Saint-Siége;

qu'il ferait de son mieux pour lui conserver tout l'ancien territoire

pontifical, les Légations comprises, et qu'en France il lui

garantissait l'exercice de l'autorité spirituelle sur la base du

Concordat. C'était tout ce qu'il fallait pour satisfaire le Pape et le

ramener à nous, si toutefois on ramenait la victoire sous nos

drapeaux.

[En marge: Désir de Napoléon de faire de Lucien le président de la

Chambre des représentants.]

Napoléon logea le prince Lucien au Palais-Royal. Il désirait le faire

élire représentant dans l'Isère, département tout à fait dévoué à la

cause impériale. Son intention secrète, si Lucien devenait membre de

la Chambre des représentants, était de le nommer président de cette

Chambre, se souvenant de quelle manière il avait présidé les

Cinq-Cents dans la mémorable journée du 18 brumaire.

[En marge: Pendant ces actes préliminaires de la réunion des Chambres,

on reçoit la nouvelle d'une insurrection dans la Vendée.]

Tandis qu'il se livrait à ces soins si voisins de son départ, Napoléon

reçut tout à coup la nouvelle fort grave d'une insurrection dans la

Vendée. On a vu que lors de l'apparition du duc de Bourbon dans cette

contrée, une tiédeur générale avait accueilli ce prince, et qu'il

avait dû, non par timidité mais par prudence, se retirer en

Angleterre. On a vu encore que récemment Louis XVIII avait expédié de

Gand pour la Vendée, en le faisant passer par Londres, le marquis

Louis de La Rochejaquelein, afin de réveiller le zèle attiédi des

vieux serviteurs de la maison de Bourbon. Voici comment la Vendée

avait répondu à ce dernier appel.

[En marge: Dispositions des Vendéens en 1815.]

[En marge: Leur hésitation à s'insurger.]

Les anciens chefs vendéens qui survivaient, MM. d'Autichamp, de

Suzannet, de Sapinaud, gens d'expérience, chez lesquels le zèle

royaliste était tempéré par le bon sens, trouvant leurs paysans

singulièrement modifiés depuis vingt ans, répugnaient à exposer leur

province à de nouveaux ravages, pour une vaine tentative de guerre

civile qui n'aurait pas de résultat sérieux. Ils soutenaient que la

Vendée, capable d'opérer une diversion utile lorsque Napoléon serait

aux prises avec les forces de l'Europe, était incapable de résister si

elle s'engageait contre lui avant la coalition européenne. Ils avaient

donc résolu d'attendre que le canon eût retenti sur la Sambre avant de

faire une levée de boucliers sur la Loire.

[En marge: Arrivée de M. Louis de La Rochejaquelein.]

Les esprits ardents au contraire blâmaient cette pusillanimité

apparente, et voulaient qu'on expiât par plus d'empressement la faute

d'avoir laissé partir M. le duc de Bourbon. Sensibles à ces reproches,

le coeur remué par leurs anciens souvenirs, les vieux chefs se mirent

à courir les campagnes, pour opérer le dénombrement de leurs paysans,

pour voir sur quoi ils pouvaient compter, et donner ainsi la preuve de

leur zèle royaliste. Telles étaient leurs dispositions lorsque

parurent les émissaires du marquis Louis de La Rochejaquelein. Ce

frère de l'illustre Henri de La Rochejaquelein, n'ayant pas encore

servi dans la Vendée, joignait à l'ambition de soutenir l'éclat de son

nom, une foi exaltée en sa cause, un grand courage, mais une prudence

qui n'égalait pas ses autres qualités. Il avait obtenu des Anglais

quelques fusils et quelques munitions, avec la promesse d'un convoi

considérable et prochain d'armes, de poudre, d'artillerie et d'argent.

Parti avec le premier secours qu'on lui avait remis, il s'était

embarqué sur une petite division anglaise, était venu mouiller en vue

des Sables-d'Olonne, et avait écrit à son frère Auguste de La

Rochejaquelein, pour lui faire part de sa mission, de ses projets, de

ses espérances.

[En marge: Réunion des chefs pour lire ses lettres et délibérer sur

leur contenu.]

[En marge: Résolution de donner le 15 mai le signal de

l'insurrection.]

À cette nouvelle, une réunion des chefs eut lieu le 11 mai à la

Chapelle-Basse-Mer, près de la Loire, dans le territoire de M. de

Suzannet, successeur du célèbre Charette. Les personnages présents à

cette réunion furent MM. d'Autichamp, de Suzannet et Auguste de La

Rochejaquelein, le troisième des frères de ce nom. Il n'y manquait que

M. de Sapinaud. Malgré les motifs que ces chefs avaient eus de

différer l'insurrection, ils ne résistèrent pas à la lecture des

lettres du marquis Louis de La Rochejaquelein, annonçant de grands

secours en armes, en munitions, en argent, même en hommes, et la

prochaine ouverture des hostilités européennes en Flandre. En

conséquence il fut convenu que le 15 mai on sonnerait le tocsin dans

toute la Vendée, et qu'on prendrait les armes. Chacun devait commander

dans le pays auquel sa famille et ses services antérieurs le

rattachaient, M. d'Autichamp en Anjou, M. Auguste de La Rochejaquelein

dans les environs de Bressuire, c'est-à-dire dans le Bocage, M. de

Sapinaud dans la région dite du Centre, s'étendant entre

Mortagne-les-Herbiers, Saint-Fulgent, Bourbon-Vendée, enfin M. de

Suzannet dans le Marais. On estimait que M. d'Autichamp pourrait lever

18 mille paysans, M. Auguste de La Rochejaquelein 5 mille, M. de

Sapinaud 8 mille, M. de Suzannet 25 mille, en tout 56 mille.

C'étaient là des calculs tels qu'on les fait dans la guerre civile,

c'est-à-dire sans fondement.

Du 11 au 15 mai arrivèrent des officiers détachés par M. Louis de La

Rochejaquelein, annonçant sa prochaine apparition, avec 14,000 fusils,

plusieurs millions de cartouches, et un corps de 300 artilleurs

anglais. Ce premier convoi devait être suivi d'un autre, trois ou

quatre fois plus considérable. Ces nouvelles attestées par des hommes

de confiance, confirmèrent les chefs de l'insurrection dans leurs

projets, et le jour convenu ils tinrent parole.

[En marge: Tocsin sonné le 15 mai dans toute la Vendée.]

[En marge: Aveuglement des malheureux paysans vendéens.]

[En marge: Motifs qui entraînent la plupart d'entre eux.]

[En marge: Opérations de M. d'Autichamp.]

Toute la nuit du 14 au 15 mai on entendit le tocsin dans ces

malheureuses campagnes, qui vingt-cinq ans auparavant avaient tant

versé de sang, tant accumulé de ruines, pour ne point arrêter le cours

invincible de la Révolution française, et pour le rendre seulement un

peu plus sanglant. Elles n'allaient pas faire beaucoup mieux cette

fois; disons-le, elles allaient faire pis, car pour une question de

dynastie elles allaient détourner quinze ou vingt mille Français du

formidable rendez-vous de Waterloo, et contribuer ainsi au désastre le

plus tragique de notre histoire. Ces pauvres paysans, les uns dominés

par leurs souvenirs personnels, les autres par les récits de leurs

pères, se levèrent à la voix de leurs chefs, et se présentèrent dans

leurs paroisses portant des fusils, des bâtons, des perches armées de

faux. Un tiers au plus avaient des fusils en mauvais état, et très-peu

de la poudre et des balles. Les ardents entraînèrent les incertains en

y employant les encouragements, les reproches, et quelquefois les

menaces. La crainte d'être notés comme des lâches ou des _bleus_ en

décida un assez grand nombre. M. d'Autichamp, qui avait compté sur 18

mille hommes, n'en put rassembler que 4 ou 5 mille au plus, s'approcha

de Chemillé et de Chollet, où se trouvaient quatre bataillons des 15e

et 26e de ligne, et malgré le désir qu'il aurait eu d'enlever ces deux

points qui commandaient la route d'Angers à Bourbon-Vendée, s'en

abstint par prudence. Il craignait d'avoir affaire à trois mille

soldats de ligne, et ne se croyait pas en état de les battre avec

quatre à cinq mille paysans mal armés. Il laissa quelques détachements

en observation, puis se dirigea sur la Sèvre entre Clisson, Tiffauges

et Mortagne, pour communiquer avec M. de Suzannet, se joindre à lui,

et tenter quelque chose lorsqu'ils seraient réunis.

[En marge: Opérations de M. Auguste de La Rochejaquelein.]

M. Auguste de La Rochejaquelein, qui n'avait affaire dans son pays

qu'à de la gendarmerie et à des gardes nationaux, se jeta sur

Bressuire, en désarma la garde nationale, s'empara de cent cinquante

fusils, et sur la nouvelle que son frère Louis était à la côte avec un

secours en matériel, résolut de s'y porter afin de se procurer les

munitions dont il avait besoin. Mais jugeant dangereux, dans ce

mouvement, de laisser sur ses derrières les forces qui occupaient

Chollet, il prit le parti d'y marcher hardiment, dans l'espoir d'y

rallier M. d'Autichamp, et avec lui d'enlever un poste de si grande

importance.

[En marge: Combat des Échaubroignes.]

En ce moment, le général Delaborde qui avait sous son gouvernement les

13e, 12e et 22e divisions militaires, c'est-à-dire la Bretagne et la

Vendée, avait ordonné aux troupes de se concentrer, et prescrit aux

colonels des 15e et 26e de se rendre de Chollet à Bourbon-Vendée, pour

y renforcer le général Travot, commandant le département de la Vendée.

Le 26e était déjà en marche, et traversait le village des

Échaubroignes, lorsqu'il fut surpris le 17 mai par les deux mille cinq

cents paysans de M. Auguste de La Rochejaquelein qui débouchaient sur

ses derrières en se portant sur Chollet. Bien que les soldats du 26e

ne fussent pas plus d'un millier d'hommes, ils s'arrêtèrent,

défendirent les Échaubroignes, puis percèrent la masse des insurgés

pour rebrousser chemin vers Chollet, dans la crainte de ne pouvoir

arriver à Bourbon-Vendée. Ils perdirent une cinquantaine d'hommes en

morts ou blessés, et en mirent le double hors de combat du côté des

insurgés. Ceux-ci s'étaient battus à leur manière, sans ordre, mais

avec une ardeur qui était chez eux le résultat du courage naturel et

de la foi.

M. Auguste de La Rochejaquelein fut obligé de s'arrêter, car ces

pauvres gens ne pouvaient jamais s'absenter plus de quelques jours, et

se croyaient quittes pour un temps envers leur cause, dès qu'ils

avaient fait une course ou livré un combat. Néanmoins il retint les

quatre ou cinq cents hommes les plus résolus et les mieux armés, pour

aller joindre son frère vers la côte.

[En marge: Mouvement de M. de Suzannet dans le Marais, et de M. de

Sapinaud dans la région du centre.]

[En marge: Ces chefs se portent à la côte de Saint-Gilles pour

recevoir les secours de l'Angleterre.]

Dans ces entrefaites M. de Suzannet, parti de Maisdon, avait réuni son

monde entre Machecoul, Clisson, Montaigu, Bourbon-Vendée, s'était

porté sur Saint-Léger pour donner la main à M. de Sapinaud, qui, de

son côté, rassemblait l'armée du centre. Arrivé à Saint-Léger le 16,

il fut informé de la présence de M. Louis de La Rochejaquelein sur la

côte de Saint-Gilles avec une petite division anglaise, et il s'y

dirigea sans perdre de temps. Il y trouva M. Louis de La

Rochejaquelein descendu à terre avec l'aide des gens du Marais,

lesquels avaient assailli les douaniers et les vétérans gardiens de la

côte, et favorisé le débarquement à la Croix-de-Vic. Mais la déception

de M. de Suzannet fut grande, lorsqu'il sut à quoi se réduisaient les

secours si vantés de l'Angleterre. Point d'artilleurs, point d'argent,

et 2 mille fusils au lieu de 14 mille, tel était le secours apporté

par la division anglaise. C'était une vieille réputation que

l'Angleterre s'était acquise parmi ces pauvres paysans, de promettre

toujours et de ne jamais tenir ses promesses, réputation que

partageaient avec elle les émissaires qui se présentaient en son nom,

quelque titrés qu'ils fussent. Les fusils, la poudre et surtout

l'argent étaient indispensables aux insurgés vendéens, non que

l'avidité eût quelque part à leur conduite, mais ne portant avec eux

que leurs fusils rouillés ou leurs bâtons, ils avaient besoin d'armes

pour se battre, et d'argent pour se nourrir. Avec de l'argent

comptant, quelques paysans expédiés en avant leur faisaient cuire du

pain, abattre de la viande, et ils vivaient ainsi sans pâtir, et sans

ruiner les campagnes qu'ils traversaient.

[En marge: Leur déception en voyant le convoi qu'on avait débarqué.]

Les soldats de M. de Suzannet furent cruellement déçus, s'écrièrent

qu'on les trompait comme jadis, et que l'Angleterre ne voulait comme

autrefois qu'éterniser la guerre pour ruiner la France. M. Louis de

La Rochejaquelein protesta du contraire, répondit de l'arrivée d'un

prochain convoi très-considérable, et finit par obtenir quelque

créance. M. de Sapinaud survint avec environ deux mille des siens,

aussi déçus, aussi mécontents que les paysans de M. de Suzannet, et

les uns et les autres rentrèrent dans le Bocage, pour ne pas rester

exposés aux coups des _bleus_, qui allaient inévitablement sortir en

force de Nantes et des Sables.

[En marge: Efforts de M. Louis de La Rochejaquelein pour calmer le

mécontentement des insurgés.]

[En marge: Il se fait décerner le commandement général.]

M. Louis de La Rochejaquelein s'était présenté au nom de Louis XVIII,

et joignait à la qualité de représentant du Roi celle d'envoyé du

gouvernement britannique. Il avait un grand nom, beaucoup d'ardeur,

beaucoup de courage, et, bien qu'il fût inférieur d'âge et de grade

aux vieux chefs de la Vendée, il fut accepté pour généralissime, grâce

à la facilité d'humeur de MM. de Suzannet et de Sapinaud. Cette

mesure, adoptée pour mettre de l'ensemble dans les opérations, ne

devait pas mettre de l'union dans les coeurs, car M. d'Autichamp,

lieutenant général et renommé par ses anciens services, ne pouvait pas

se voir avec plaisir placé sous M. Louis de La Rochejaquelein, qui

était simple maréchal de camp, et n'avait aucune connaissance de la

guerre de la Vendée. Celui-ci écrivit à M. d'Autichamp, qui se soumit

comme ses autres compagnons d'armes à un supérieur qu'il croyait donné

par le Roi à la Vendée.

[En marge: Désir de faire quelque chose en attendant les nouveaux

secours de l'Angleterre.]

Il fallait décider ce qu'on ferait. Les 2 mille fusils mis à terre

avaient été pris par les gens du Marais et distribués entre eux. Il

avait été débarqué environ 800 mille cartouches, dont une partie fut

acheminée vers le corps de M. d'Autichamp, et une autre vers celui de

M. Auguste de La Rochejaquelein, sous l'escorte de quelques centaines

d'hommes. MM. de Suzannet et de Sapinaud réunis avaient 7 à 8 mille

hommes, et, avant que leurs paysans rentrassent chez eux, ils

voulaient tenter quelque chose. Le but le plus voisin et le plus utile

à atteindre eût été Bourbon-Vendée, chef-lieu du département, ou bien

les Sables, poste maritime d'un grand prix pour les débarquements

futurs. M. de Suzannet par esprit de localité aurait voulu enlever

l'île de Noirmoutiers, qui aurait mis à sa disposition un réduit vaste

et sûr au milieu du Marais. On hésitait entre ces divers projets

lorsque la nouvelle que le général Travot était sorti de

Bourbon-Vendée ramena vers ce point les chefs vendéens. Ils

imaginèrent qu'ils pourraient profiter de l'absence du général pour

s'emparer de son chef-lieu, ou bien l'assaillir lui-même en route s'il

avait peu de troupes. Ils vinrent donc coucher à Aizenay le 19 au

soir.

[En marge: Combat d'Aizenay.]

[En marge: Défaite des insurgés.]

Le général Travot avait retiré des Sables quelques détachements, et

les joignant à ceux qu'il avait sous la main, il était parti avec

douze cents hommes pour Saint-Gilles, afin d'interrompre les

débarquements qui s'opéraient dans le Marais. Il avait rencontré le

convoi destiné à M. Auguste de La Rochejaquelein, en avait pris une

partie, puis s'était reporté vers le grand rassemblement qu'on lui

signalait vers Aizenay. Ne tenant pas compte du nombre des insurgés,

et se doutant qu'ils devaient marcher peu militairement, il résolut

de les attaquer de nuit à Aizenay. En effet, il s'y porta dans la nuit

du 19 au 20, et les surprit dans un désordre extrême, les uns dormant

après une marche fatigante, les autres buvant et mangeant après de

longues privations, et aucun ne songeant à se garder. Il fondit à

l'improviste avec un millier d'hommes sur ces six ou sept mille

malheureux, les jeta dans une affreuse confusion, en tua ou blessa

trois ou quatre cents, et mit les autres en fuite. Ils se réfugièrent

d'abord dans les bois voisins d'Aizenay, et rentrèrent pour la plupart

chez eux, où ils avaient l'habitude de revenir, vaincus ou vainqueurs,

après quelques jours d'absence.

Pendant ce temps, M. d'Autichamp était resté sur la frontière de son

district. Apprenant que les 15e et 26e de ligne s'étaient repliés à la

position du Pont-Barré, dans la direction d'Angers, il s'était emparé

de Chollet, et avait ensuite permis à ses hommes, qui du reste

auraient pris la permission s'il ne la leur avait donnée, d'aller se

reposer dans leurs familles. M. Auguste de La Rochejaquelein, après

avoir recueilli les débris du convoi qui lui était destiné, avait

rejoint son frère, et était rentré dans le pays de Bressuire.

[En marge: Dans quelle situation le combat d'Aizenay laisse les

insurgés.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 40 / 46 段