dévoués, ils étaient à peu près maîtres du Bocage, c'est-à-dire de
tout le pays compris entre Chemillé, Chollet et les Herbiers d'un
côté, Bressuire et Machecoul de l'autre. Les petites garnisons
impériales s'étaient repliées les unes sur la Loire, les autres vers
les villes principales de l'intérieur, telles que Parthenay,
Fontenay, Bourbon-Vendée. Les paysans avaient montré leur ancien
courage, mais ils n'étaient plus ni aussi fanatiques, ni aussi
empressés qu'autrefois, et c'est tout au plus si on était parvenu à en
déplacer quinze mille. La presque nullité du premier secours envoyé
d'Angleterre les avait fort indisposés, et avait réveillé, comme nous
venons de le dire, toutes leurs préventions contre le gouvernement
britannique. M. Louis de La Rochejaquelein pour corriger ce fâcheux
effet leur affirmait qu'un convoi important allait arriver, et il
avait la plus grande peine à les convaincre. Les anciens chefs étaient
comme jadis fort divisés. M. d'Autichamp était peu satisfait de se
voir soumis à M. Louis de La Rochejaquelein, et celui-ci, aidé d'un
officier de l'Empire devenu tout à coup royaliste ardent, le général
Canuel, essayait d'imposer à la Vendée une organisation militaire qui
n'était pas du goût du pays, et qui pouvait bien ôter aux Vendéens
leurs qualités naturelles, sans leur donner les qualités acquises des
armées régulières. Son projet, après avoir mis un peu d'ensemble dans
les quatre armées vendéennes, était de se porter en masse sur la côte
pour y recevoir le convoi de munitions, d'armes et d'argent qu'il
attendait d'Angleterre, et qu'il ne cessait pas d'annoncer, afin de
rendre le courage à ces pauvres paysans, qui ne pouvaient se battre
sans armes ni se nourrir sans argent.
[En marge: Impression que font éprouver à Napoléon les événements de
la Vendée.]
[En marge: Mesures qu'il ordonne.]
[En marge: Malgré son désir de ne pas affaiblir la grande armée
destinée à se battre en Flandre, Napoléon est obligé de se priver de
vingt mille hommes.]
Tels étaient les événements survenus dans la Vendée pendant les
derniers jours de mai. Napoléon n'en fut ni surpris ni sérieusement
alarmé. Avec la sûreté ordinaire de son coup d'oeil il aperçut bien
vite que l'insurrection n'avait plus assez d'élan pour sortir de chez
elle, et causer un trouble sérieux dans l'intérieur de la France.
Cependant elle suffisait pour entraver ses préparatifs militaires, et
il fallait nécessairement des troupes à la frontière du pays insurgé,
si on voulait empêcher le mal de s'étendre. C'était donc le sacrifice
à faire de quelques-uns de ses régiments, sacrifice bien regrettable
dans les circonstances, mais qu'il résolut de réduire à
l'indispensable, se disant qu'une bataille gagnée au Nord ferait plus
pour la pacification de la Vendée que toutes les forces qu'il pourrait
y envoyer. Son désir eût été de laisser le général Delaborde à la tête
des troupes destinées à combattre l'insurrection, mais ce général
étant malade, il le remplaça par le général Lamarque. En attendant le
départ de ce dernier, il expédia le général Corbineau, dont
l'intelligence et l'énergie lui inspiraient la plus juste confiance.
Il lui donna pour première instruction de concentrer les troupes, et
de résister aux instances des villes où s'étaient réfugiés les
acquéreurs de biens nationaux, et qui demandaient toutes des
garnisons. Il leur fit dire que c'était à elles à pourvoir à leur
sûreté en organisant les gardes nationales. Les points de
concentration furent Angers et Nantes sur la Loire, et dans
l'intérieur Bourbon-Vendée et Niort. Depuis l'évacuation de nos vastes
conquêtes, la gendarmerie était très-nombreuse en France, et il y en
avait un dépôt considérable à Versailles. Napoléon la forma en cinq
bataillons à pied et trois escadrons à cheval, puis la dirigea sans
perte de temps vers les bords de la Loire. Ces bataillons et ces
escadrons, composés de soldats éprouvés, devaient servir de points de
ralliement aux fédérés et aux gardes nationaux. Il fallait préparer
ensuite des colonnes de troupes actives qui pussent pénétrer dans
l'intérieur du pays insurgé, et y étouffer l'insurrection. Les 26e et
15e de ligne s'étaient repliés sur Angers. Napoléon les y laissa pour
qu'ils eussent le temps de rassembler leur effectif, et leur adjoignit
le 27e. À Rochefort se trouvait le 43e, à Nantes le 65e. Napoléon
donna des ordres pour les renforcer d'un ou deux régiments tirés du
corps du général Clausel, et fit former immédiatement les 3e et 4e
bataillons de ces divers régiments. Cette formation terminée, les
colonnes placées à la circonférence de l'insurrection devaient y
pénétrer concentriquement, et écraser les rebelles partout où ils se
montreraient. Napoléon recommanda de ne pas les ménager. Il fit suivre
les colonnes par des commissions militaires, avec ordre de juger et
d'exécuter sur-le-champ les principaux rebelles pris les armes à la
main. Il prescrivit de raser les châteaux de tous les chefs de
l'insurrection. Il voulait qu'un châtiment rapide et terrible
décourageât ces malheureux paysans qui n'avaient plus, il faut le
reconnaître, les prétextes légitimes de 1793 pour se soulever, car on
respectait leur culte, leur vie, leurs biens, on leur épargnait même
les rigueurs de la conscription, en pratiquant chez eux les levées
avec des ménagements qui les réduisaient presque à rien.--Quand la
Vendée verra, dit Napoléon, à quoi elle s'expose, elle réfléchira et
se calmera.--Afin d'être plus sûr d'un prompt résultat, il fit partir
le 47e en poste pour Laval, où les chouans commençaient à remuer, et
en outre une division de jeune garde qui devait être tenue en réserve
à Angers sous le général Brayer. Ainsi, malgré sa résolution de
détourner le moins possible des forces destinées à la grande armée,
cette insurrection déplorable devait le priver de quatre ou cinq
régiments, de plusieurs troisièmes bataillons, et d'une division de
jeune garde, c'est-à-dire de 20 mille hommes au moins, qui allaient
lui manquer sur un champ de bataille où ils auraient pu décider la
victoire. C'était un immense malheur, sans autre profit pour les
royalistes que de servir un peu leur cause, et de ruiner celle de la
France à Waterloo!
[En marge: Mesures politiques contre les insurgés et les royalistes.]
Au mouvement que se donnaient les royalistes, Napoléon avait bien
entrevu qu'on lui préparait des soulèvements intérieurs, destinés à
seconder les attaques de l'extérieur, et il voulait qu'on ne laissât
pas le champ libre aux ennemis de tout genre qui, pour le perdre,
s'exposaient à perdre la France. Il désirait donc des mesures contre
ceux qui fomentaient ostensiblement la guerre civile. Mais il trouva
de l'opposition chez certains de ses ministres, qui refusaient, avec
raison, de rentrer dans la voie de l'arbitraire, et notamment chez M.
Fouché, qui ne songeait, quant à lui, qu'à se préparer des titres
auprès de tous les partis, en les ménageant quoi qu'ils fissent. La
question était grave, car on était placé entre l'inconvénient de tout
permettre à des adversaires fort disposés à se servir des facilités
qu'on leur laisserait, et l'inconvénient de recourir aux lois
barbares de la Convention et du Directoire. Napoléon exigea la
préparation d'une loi modérée et ferme, qui définît avec précision les
divers genres de délit tendant à provoquer la guerre civile, ou à
conniver avec la guerre étrangère, et la destina à former avec les
lois financières la première proposition qu'on présenterait aux
Chambres. En attendant, il voulut que le Conseil d'État recherchât
dans les lois antérieures les dispositions qui n'étaient ni exagérées,
ni cruelles, afin d'en prescrire l'application. Il ordonna d'éloigner
du pays insurgé les hommes qui n'y avaient pas leur domicile habituel,
de dresser la liste de ceux qui avaient quitté leur résidence
ordinaire, soit pour se mettre à la tête des rassemblements, soit pour
se rendre à la cour de Gand, et leur fit adresser la sommation de
rentrer à cette résidence sous peine de séquestration de leurs biens.
À Toulouse, mais surtout à Marseille, des hommes audacieux, signalés
comme ennemis implacables, prêchaient l'insurrection à une populace
incandescente. Il en fit éloigner quelques-uns, et réduisit la garde
nationale de ces villes à un petit nombre d'hommes sûrs, et dans les
mains desquels on pouvait sans danger laisser des armes.--Je ne veux
pas sévir, dit-il à ses ministres, mais je veux intimider, et si,
tandis que six cent mille hommes marchent sur la France, je souffre
les tentatives des partis intérieurs, nous aurons à Paris même des
insurrections qui tendront la main aux armées coalisées.--Ses
ministres se turent, et M. Fouché comme les autres, celui-ci toutefois
en se promettant de ne pas exécuter les ordres de son maître, non par
respect pour les principes d'une légalité rigoureuse, mais pour en
faire son profit personnel auprès des royalistes. Tristes et
déplorables temps que ceux de la guerre civile connivant avec la
guerre étrangère, temps où l'on est partagé entre la crainte de
manquer à la défense du pays, et la crainte de manquer aux principes
d'une saine liberté!
[En marge: Napoléon songe à convenir d'une trêve avec les insurgés.]
[En marge: M. Fouché chargé de négocier cette trêve.]
Cependant Napoléon pensa qu'il y avait encore autre chose à faire que
d'employer l'intimidation contre les Vendéens. Il était évident pour
lui qu'ils ne marchaient pas d'aussi grand coeur qu'autrefois, qu'il y
avait parmi eux des divergences et même de l'ébranlement, et il
imagina de recourir à la politique.--Ces malheureux Vendéens sont
fous, dit-il à ses ministres. Durant tout mon règne, je les ai laissés
tranquilles, je n'ai pas inquiété un seul de leurs chefs, pas un seul
de leurs prêtres. Bien plus, j'ai rétabli leurs villes, je leur ai
donné des routes, j'ai fait pour eux tout ce que m'a permis le temps
dont j'ai disposé, et en récompense de pareils traitements ils
viennent se jeter sur moi pendant que j'ai l'Europe sur les bras!
Malgré la répugnance que j'ai à sévir, je ne puis les laisser faire,
et je vais être obligé d'employer à leur égard le fer et le feu. À
quoi bon, cependant? Ce n'est pas eux qui décideront la question. Je
vais me battre contre leurs amis, les Anglais et les Prussiens, et
décider non-seulement du sort de deux dynasties, mais du sort de
l'Europe. Si je suis vaincu, leur cause est gagnée; si je suis
vainqueur, rien ne pourra assurer leur triomphe. J'extirperai
jusqu'aux racines de cette odieuse guerre civile, hommes et choses;
je ferai disparaître tout ce qui permet à de pauvres paysans aveuglés
d'assassiner leurs compatriotes, ou de se faire assassiner par eux
pour les plus absurdes préjugés. Ainsi leur sort ne dépendra pas
d'eux, mais de la coalition et de moi. Qu'ils se tiennent donc en
repos; qu'ils ne fassent pas ravager leurs champs, incendier leurs
chaumières, égorger leurs hommes les plus valides pour un effort
inutile. Qu'ils laissent mon armée et celle des étrangers trancher la
question dans un duel à mort! Certes il périra dans ce conflit assez
d'hommes et des meilleurs, sans qu'on oblige encore les Français à
s'égorger les uns les autres. Quelques jours de patience, et tout sera
terminé.....--Vous, duc d'Otrante, ajouta Napoléon, vous avez connu,
pratiqué dans le temps les divers chefs vendéens; il doit y en avoir à
Paris, mandez-les auprès de vous de gré ou de force, faites-leur
entendre raison, et proposez-leur une suspension d'armes, qui
épargnera à cette malheureuse France d'inutiles ravages! La trêve que
vous leur demanderez n'aura pas besoin d'être longue. Dans quatre
semaines leur cause sera gagnée ou perdue, au prix d'un autre sang que
le leur, et si elle est perdue, selon leur manière de penser, elle
sera certainement gagnée selon leurs vrais intérêts, car je leur ferai
cent fois plus de bien par mes lois et mes travaux, que ne leur en
feraient les Bourbons, auxquels ils se sacrifient inutilement depuis
vingt-cinq années!--
[En marge: Langage tenu par M. Fouché aux représentants de la Vendée.]
On ne pouvait convier le duc d'Otrante à meilleure fête que de
l'engager à entamer des relations particulières avec les partis. Il
fit appeler MM. de Malartic, de Flavigny et de La Béraudière, les
chargea de se transporter en Vendée pour y propager les idées de
Napoléon, qu'il rendit exactement, mais en son langage et avec ses
sentiments à lui.--Pourquoi, leur dit-il, vous sacrifier pour ramener
les Bourbons, auxquels vous ne devez rien, et pour renverser un homme
qui vous a fait du bien, qui vous en fera encore, mais qui en tout cas
n'en a pas peut-être pour six semaines? Vous êtes dupes des préjugés
de vos prêtres et de l'ambition de vos chefs. Ils vous mènent à la
boucherie, pour eux et non pour vous, tandis que si vous avez la
sagesse de ne pas vous en mêler, vous serez débarrassés de l'Empire
avant peu, ou soumis à un joug qui en vérité ne sera guère lourd pour
vos contrées. Vous détestez Bonaparte; je ne l'aime guère davantage,
mais ni vous ni moi n'y pouvons rien. Il va comme un furieux se ruer
sur l'Europe; il y succombera vraisemblablement: eh bien, dans ce cas,
nous tâcherons de nous entendre, et comme, lui renversé, il n'y a que
les Bourbons de possibles, nous nous concerterons pour les ramener, et
les faire régner plus sagement que la première fois. Je ne vous
demande pas de déposer les armes, ni de faire acte de soumission à
l'Empire, mais de suspendre les hostilités. Je tâcherai même d'obtenir
que les troupes impériales se retirent à la lisière du pays insurgé,
et que vous restiez maîtres chez vous, mais à la condition que vous y
demeuriez tranquilles et inoffensifs.--
Ces paroles étaient de nature à faire impression sur les Vendéens,
car si on ôte à leurs derniers efforts le motif coupable, et qu'ils ne
s'avouaient point, de priver l'armée française de vingt mille soldats,
tout était absurde et extravagant dans cette tentative de guerre
civile. Touchés du langage vrai, et presque cynique, tenu par le duc
d'Otrante, les trois négociateurs partirent en toute hâte pour aller
proposer à la Vendée la suspension d'armes dont nous venons d'indiquer
les conditions. Du reste comme on l'annonçait aux Vendéens, ils
n'avaient pas beaucoup à attendre, car on était à la veille du 1er
juin, jour définitivement assigné pour la cérémonie du Champ de Mai,
et immédiatement après Napoléon devait partir pour l'armée, afin de
décider la question posée entre l'Europe et lui.
[En marge: Recensement général des votes pour l'acceptation de l'Acte
additionnel.]
[En marge: Résultat numérique des votes.]
En effet, la presque totalité des registres contenant les votes sur
l'Acte additionnel étant arrivés, on avait commencé les opérations du
recensement. Les 29 et 30 mai, les députations des colléges électoraux
s'étant assemblées dans les quatre-vingt-sept lieux de réunion qui
leur avaient été assignés, avaient entrepris la supputation des votes.
Ce travail achevé, elles avaient désigné chacune cinq membres pour
aller procéder, sous la présidence du prince archichancelier, au
recensement général des votes des départements. De plus, elles avaient
autorisé leurs délégués à rédiger une adresse à l'Empereur. Ces
délégués, formant une assemblée de quatre à cinq cents membres, se
réunirent le mercredi 31 dans le palais du Corps législatif, et
reconnurent que le nombre des votes, non compris ceux de quelques
arrondissements, encore inconnus, était de 1,304,206, sur lesquels
1,300,000 affirmatifs et 4,206 négatifs. Le nombre des votes pour
l'institution du Consulat à vie avait été de 3,577,259 et le nombre
pour l'institution de l'Empire de 3,572,329. La supériorité numérique
des votes affirmatifs sur les votes négatifs était la même, mais le
chiffre des votants différait beaucoup, car il était presque réduit
des trois quarts, ce qui prouve qu'en 1815 la France, entre la
contre-révolution représentée par les Bourbons, et la guerre
représentée par Napoléon, ne savait plus à quelles mains confier ses
destinées, et attestait sa consternation par son absence.
[En marge: Les électeurs présents à Paris rédigent une adresse à
l'Empereur.]
Immédiatement après ce recensement on s'était occupé de l'adresse.
Divers projets furent présentés, et l'un d'entre eux, rédigé par M.
Carion de Nisas, avec la participation du gouvernement, fut adopté. Ce
projet exprimait énergiquement les deux pensées du moment: résolution
de la France de combattre sous les ordres de Napoléon pour assurer
l'indépendance nationale, et résolution après la paix de développer
les libertés publiques suivant le système de la monarchie
constitutionnelle. Le dévouement à Napoléon était aussi complétement
exprimé qu'on pouvait le désirer. M. Dubois d'Angers, doué d'un organe
assez fort pour se faire entendre dans la plus vaste enceinte, fut
choisi pour lire cette adresse.
[En marge: Objet de la cérémonie du Champ de Mai.]
[En marge: Bruits qui circulent avant la cérémonie, et qui sont la
suite des propos du duc d'Otrante.]
[En marge: Il propose à Napoléon d'offrir éventuellement son
abdication à l'Europe.]
L'objet du Champ de Mai, qui avait singulièrement varié depuis le
programme de Lyon, car il avait dû consister d'abord dans la
présentation des nouvelles institutions aux électeurs assemblés, et
dans le couronnement du Roi de Rome en présence de sa mère, était
réduit désormais par le mode de présentation de l'Acte additionnel et
par les refus de Marie-Louise, à un simple recensement de votes. Afin
de donner à cette cérémonie une signification capable de toucher les
spectateurs et le public, Napoléon voulut y ajouter la distribution
des drapeaux aux troupes qui allaient partir pour la frontière du
Nord. Ces drapeaux, remis à des soldats qui jureraient de mourir sous
peu de jours pour les défendre, étaient plus que tout le reste propres
à émouvoir les nombreux citoyens réunis au Champ de Mars. Jusqu'à la
veille de la cérémonie on fit circuler des bruits très-contradictoires
sur ce qui s'y passerait. L'origine de ces bruits remontait au duc
d'Otrante. Cet intrigant infatigable rêvait toujours de se débarrasser
de Napoléon, non pour ramener les Bourbons qu'il n'acceptait que comme
un pis-aller, mais pour obtenir, s'il était possible, la régence de
Marie-Louise et du Roi de Rome, afin d'être le maître sous le
gouvernement d'une femme et d'un enfant. La négociation secrète
essayée auprès de lui par M. de Metternich, et traversée par l'envoi
de M. Fleury de Chaboulon à Bâle, l'avait plus que jamais rempli du
sentiment de sa propre importance, et fortifié dans l'idée d'écarter
Napoléon pour lui substituer Marie-Louise et le Roi de Rome. Il disait
donc tout haut à qui voulait l'entendre, avec une imprudence
qu'expliquait seule la situation précaire de Napoléon, que si cet
homme, comme il l'appelait, avait quelque patriotisme, il se
retirerait de la scène et abdiquerait en faveur de son fils, qu'à
cette condition il désarmerait infailliblement l'Europe, la mettrait
du moins dans son tort, et imposerait à tous les Français le devoir de
combattre à outrance. Mais il ajoutait qu'on ne serait pas même réduit
à la cruelle extrémité de combattre, que d'après toutes les
vraisemblances l'abdication de Napoléon suffirait pour arrêter les
armées européennes. Quand on demandait à M. Fouché sur quoi il se
fondait pour parler ainsi, il répondait d'un air mystérieux qu'il
avait de fortes raisons pour le faire, laissait entrevoir des
relations intimes avec les puissances étrangères, de manière à donner
autorité à ses paroles et grande valeur à sa personne. Selon lui,
c'était la cérémonie du Champ de Mai dont Napoléon devrait profiter
pour donner cet exemple de désintéressement, et tenter ce coup de
profonde politique. On devine quel chemin faisaient de tels propos,
sortant de la bouche du ministre de la police, de celui auquel on
accordait le moins de respect, et le plus d'importance. Afin de
prendre ses précautions à l'égard de Napoléon, et d'excuser des propos
dont l'écho pouvait parvenir à ses oreilles, M. Fouché essaya de lui
présenter un plan qu'il disait des plus habiles, et qui consistait à
offrir aux souverains coalisés son abdication éventuelle, à la
condition de la paix immédiate, puis s'ils rejetaient cette offre à
prendre la nation pour juge de leur mauvaise foi, et à l'appeler tout
entière aux armes. Selon le duc d'Otrante, si les souverains
acceptaient sa proposition, Napoléon aurait assuré à son fils la
couronne, à lui-même une gloire immense, et un repos entouré du
respect universel, quel que fût le lieu où il songerait à se retirer;
et si au contraire les souverains refusaient, il aurait droit de
demander à la France les derniers sacrifices.
[En marge: Mépris avec lequel Napoléon accueille les idées du duc
d'Otrante.]
Napoléon repoussa dédaigneusement cette invention d'un cerveau
toujours en fermentation, et plus soucieux de montrer la fertilité que
la justesse de ses idées. Quand Napoléon avait la sagesse de se
contenir devant M. Fouché, il usait avec lui de façons méprisantes qui
étaient commodes, et qui le dispensaient de sévir contre des témérités
qu'il aurait été obligé autrement de prendre beaucoup trop au sérieux.
Il n'eut pas de peine à montrer soit au duc d'Otrante, soit à
d'autres, combien ces idées étaient chimériques. Ce que l'Europe
voulait en demandant qu'on lui sacrifiât Napoléon, c'était de se faire
remettre l'épée de la France, et cette épée obtenue, de nous faire
passer sous les Fourches Caudines. En effet, si l'offre d'abdication
n'avait pas été suivie de la remise immédiate de la personne de
Napoléon aux souverains, ce qui eût été pour la France une honte, pour
Napoléon un acte d'insigne duperie, l'Europe aurait regardé cette
offre comme une comédie à laquelle il fallait répondre par le mépris.
Si la remise de la personne de Napoléon s'en était suivie, on eût été
dans la position des Carthaginois à l'égard des Romains: après la
remise des vaisseaux et des armes, il aurait fallu livrer Carthage,
c'est-à-dire que l'Europe, qui ne voulait ni de Marie-Louise ni du Roi
de Rome mais des Bourbons, les aurait imposés, même sans aucune
garantie, à des gens assez simples pour s'être livrés eux-mêmes. Tout
ce qu'on aurait gagné à ces tergiversations, c'eût été de montrer de
l'incertitude et de la crainte, d'ébranler l'autorité de Napoléon dans
un moment où il importait qu'elle fût plus forte que jamais, de perdre
en démarches ridicules le temps le plus précieux pour les opérations
militaires, et surtout d'énerver le moral de l'armée, qui ne voyait
que l'Empereur, ne voulait voir que lui. Ces raisons, frappantes
d'évidence, prouvaient l'extrême légèreté de M. Fouché, et le peu de
solidité de ses combinaisons. Il n'en allait pas moins les colporter
çà et là, et elles n'en faisaient pas moins de ravage dans les
esprits, en répandant l'idée qu'un grand acte de dévouement de la part
de Napoléon aurait pu sauver la France, qui faute de cet acte restait
exposée aux plus affreux périls. Le vrai dévouement de la part de
Napoléon eût consisté à mourir à l'île d'Elbe, mais ce dévouement eût
exigé tant de vertu, qu'il n'y a pas grande justice à l'imposer à un
mortel quelconque. Dans ce cas, il n'y aurait jamais eu de prétendants
dans le monde, c'est-à-dire point d'ambition dans le coeur humain!
[Date en marge: Juin 1815.]
[En marge: Question de savoir si Napoléon se présentera au Champ de
Mai en empereur ou en général.]
[En marge: Motifs qui lui font adopter le cérémonial du sacre.]
[En marge: La fête fixée au 1er Juin.]