Napoléon n'avait point oublié que si en 1814, tandis qu'il manoeuvrait

autour de Paris, cette grande ville avait pu tenir huit jours, il

aurait sauvé sa couronne et la France. Il avait considéré que Lyon à

l'est pouvait jouer le rôle de Paris au nord, et il avait prescrit

pour ces deux points tout ce que le temps permettait de faire. On a

déjà vu que n'ayant pas le loisir d'exécuter autour de Paris des

travaux de maçonnerie, il s'était contenté d'ordonner des travaux de

campagne. Le général Haxo avait couvert de redoutes les deux versants

de Belleville, de manière que de la plaine de Vincennes au sud, à la

plaine de Saint-Denis au nord, toutes les hauteurs fussent occupées,

et certes, si dans la journée du 30 mars 1814 les soldats de Marmont

avaient trouvé un semblable appui, ils n'auraient pas succombé. Le

canal Saint-Martin, qui de la Villette va joindre la Seine à

Saint-Denis, avait été garni de flèches, de manière à présenter une

ligne très-défensive. À Saint-Denis les inondations étaient préparées.

Il était peu probable que l'ennemi, perçant cette ligne, osât

s'aventurer entre les hauteurs de Montmartre et la Seine, car il se

serait exposé à être jeté dans la rivière. Mais, en tout cas,

Montmartre, Clichy, l'Étoile, avaient été pourvus de fortes redoutes,

qui en faisaient autant de réduits très-solides. Enfin des ouvrages de

campagne étaient commencés sur la rive gauche, entre Montrouge et

Vaugirard. Les fédérés et un certain nombre de gardes nationaux

s'étaient offerts pour prendre part aux travaux de terrassement.

Napoléon les avait acceptés pour le bon exemple, mais il avait deux

mille travailleurs bien payés, dont les bras plus exacts exécutaient

sans interruption les redoutes tracées par le général Haxo.

Tout ayant été dit au public sur nos relations avec l'Europe, Napoléon

qui n'avait plus rien à cacher, avait fait commencer l'armement de ces

redoutes, d'abord pour présider lui-même à cette opération, et ensuite

pour user d'avance, et avant l'apparition de l'ennemi, l'émotion

qu'elle devait causer. Il raisonnait donc cette fois autrement qu'en

1814, et au lieu de dissimuler les périls, il s'attachait à les rendre

frappants. Sur 300 pièces de gros calibre demandées dans les ports et

transportées par mer aux bouches de la Seine, 200 étaient arrivées à

Rouen et en route vers Paris. À mesure de leur arrivée on les plaçait

sur les ouvrages, quoique inachevés. Pour éviter la confusion des

calibres et les erreurs qui en résultent dans les distributions de

munitions, Napoléon avait décidé que le 12 et le 6 seraient sur la

rive droite, la plus menacée des deux, le 8 et le 4 sur la rive

gauche. Il avait fait mettre en batterie sur les points culminants de

la butte Saint-Chaumont un certain nombre de grosses pièces venues des

ports. Les écoles de Saint-Cyr et d'Alfort, l'école polytechnique, se

livraient journellement à l'exercice du canon. Un parc de 200 bouches

à feu de campagne était préparé à Vincennes, pour être amené comme

artillerie mobile sur les points où on croirait en avoir besoin. Deux

régiments de marins tirés de Brest et de Cherbourg étaient en marche

sur Paris. Napoléon avait ordonné en outre le recensement et la

complète organisation des fédérés, et les avait formés en

vingt-quatre bataillons. Sans les armer encore, il avait voulu qu'on

leur donnât cent fusils par bataillon, afin d'instruire ceux qui

n'avaient jamais servi. Son projet était de réduire successivement la

garde nationale à 8 ou 10 mille hommes sûrs, et de remettre aux

fédérés les 15 mille fusils qu'on aurait ainsi rendus disponibles. Il

n'entrait dans ce projet aucun calcul démagogique, mais une certaine

méfiance de la garde nationale, suspecte à ses yeux de royalisme, et

une grande confiance dans le dévouement et la bravoure des fédérés,

qu'il n'avait aucun scrupule à faire tuer sous les murs de Paris.

Grâce à ces soins, dans un mois et demi au plus tard, c'est-à-dire à

la fin de juin, Paris devait être à l'abri de toute attaque.

[En marge: Postes fortifiés compris dans le rayon de la défense de

Paris.]

[En marge: Le maréchal Davout destiné au commandement de Paris.]

Napoléon avait rattaché à la défense de la capitale la défense des

villes de Nogent-sur-Marne, de Meaux, de Château-Thierry, de Melun, de

Montereau, de Nogent-sur-Seine, d'Arcis-sur-Aube, d'Auxerre, et placé

tout cet ensemble sous les ordres du maréchal Davout, qu'il se

proposait de nommer gouverneur de Paris, avec des pouvoirs

extraordinaires. Le défenseur de Hambourg, proscrit par les Bourbons,

lui avait semblé réunir au plus haut degré les conditions militaires

et politiques pour un tel rôle. Il comptait bien, avec ce qu'il

conserverait de la garde nationale, avec les fédérés, les marins, les

dépôts, lui laisser de 70 à 80 mille combattants. Avec une telle

force, de tels ouvrages et un tel chef, la capitale lui paraissait

invincible.

[En marge: Détail de la défense de Lyon.]

[En marge: Le maréchal Suchet chargé de la guerre sur toute la

frontière de l'Est.]

[En marge: Formation du 9e corps sous le maréchal Brune pour la

défense des Alpes maritimes.]

[En marge: Défense du Jura par Lecourbe.]

[En marge: Prescriptions diverses pour le cas d'invasion.]

[En marge: Emploi des militaires pensionnés.]

Napoléon s'était occupé en même temps de la défense de Lyon, et avait

prescrit les divers travaux à exécuter. Appliquant à cette seconde

capitale les mêmes principes qu'à la première, il avait fait venir de

Toulon par le Rhône 150 bouches à feu de gros calibre, et avait

ordonné de les placer dans les ouvrages. Un régiment de marine était

en route pour s'y rendre. L'école vétérinaire de Lyon était, comme les

écoles de Paris, destinée à servir une partie des batteries. Confiant

dans l'esprit des Lyonnais, Napoléon avait fixé à 10 mille le nombre

des gardes nationaux qui contribueraient à la défense de leur ville.

Il leur avait envoyé 10 mille fusils non réparés, et qui devaient être

remis en état dans les ateliers extraordinaires créés sur les lieux.

Les pays environnants, tels que la Bourgogne, la Franche-Comté, le

Dauphiné, l'Auvergne, ayant suivi l'exemple de la Bretagne, il

comptait en tirer 10 mille fédérés, lesquels, avec les dépôts,

devaient compléter la garnison de Lyon. Le maréchal Suchet était

chargé de veiller à ces détails. L'ayant rappelé de l'Alsace, Napoléon

lui avait donné le commandement de cette frontière en lui disant:

Quand vous êtes quelque part, je suis tranquille pour l'endroit où

vous êtes; partez donc, et gardez-moi l'Est, pendant que je vais

défendre le Nord contre l'Europe entière.--Le maréchal Suchet, avec le

7e corps, devait avoir environ 20 mille hommes de bonnes troupes, plus

12 mille provenant de deux divisions de gardes nationales d'élite, et

il pouvait ainsi occuper la Savoie avec 32,000 combattants. Appuyé sur

Lyon, bien fortifié, il avait grande chance de tenir tête aux

Autrichiens. Sur le bas Rhône, vers Avignon, se trouvaient en réserve

quatre des six régiments tirés du 8e corps. Le maréchal Brune, avec

les deux restant, et trois autres tirés de Corse, devait former le 9e

corps, chargé d'observer le Var, Toulon et Marseille. Cette dernière

ville surtout était l'objet d'une surveillance spéciale. Napoléon

avait ordonné de désarmer la garde nationale marseillaise, de la

réduire à 1500 hommes sûrs, d'armer les forts Saint-Jean et Nicolas,

et d'en enlever les munitions qui n'étaient pas indispensables pour

les renfermer dans l'arsenal de Toulon. Il avait fait retrancher le

Pont-Saint-Esprit sur le Rhône, et prescrit la mise en état de la

petite place de Sisteron, pour arrêter l'ennemi, si après avoir envahi

la Provence il essayait de pénétrer dans le Dauphiné et le Lyonnais.

Au-dessus de Lyon, et en remontant la Saône, Napoléon (nous l'avons

dit) avait placé sous le général Lecourbe un corps supplémentaire, qui

n'avait pas de rang dans les neuf corps embrassant la défense du

territoire, parce qu'il avait été formé plus tard, et qu'il ne se

composait que d'une division de ligne. Napoléon lui avait adjoint deux

belles divisions de gardes nationales d'élite, et lui avait confié la

trouée de Béfort et les passages du Jura. L'armée d'Alsace ou 5e

corps, se liant avec Lecourbe, gardait le Rhin. Ce 5e corps avait été

réuni tout entier dans les lignes de Wissembourg. Des bataillons

d'élite occupaient Strasbourg, et les places depuis Huningue jusqu'à

Landau. D'autres bataillons gardaient les passages des Vosges, tandis

que la cavalerie légère battait l'estrade le long du Rhin, aidée par

des lanciers volontaires formés dans le pays. Il était décidé qu'à la

première apparition de l'ennemi le tocsin sonnerait, que les

commandants des places s'enfermeraient dans leurs enceintes, que les

préfets et les généraux se retireraient emmenant avec eux le bétail,

les vivres, et la levée en masse, composée de tous les citoyens de

bonne volonté. Ils devaient se porter vers les passages difficiles

dont la défense avait été préparée d'avance, y tenir tant que

possible, ne se replier qu'à la dernière extrémité, et le faire sur

les corps d'armée chargés de couvrir la frontière. Des corps francs,

organisés dans les pays où il y avait beaucoup d'anciens militaires,

étaient chargés de concourir à ces mesures. Enfin, s'ingéniant à

mettre en valeur toutes les ressources du pays, Napoléon avait songé à

une dernière combinaison qui, dans certaines parties du territoire,

pouvait être d'une réelle utilité. Il avait remarqué, en compulsant

les états du ministère de la guerre, qu'il y avait 15 mille officiers

et 78 mille sous-officiers et soldats en retraite, les uns et les

autres pensionnés par l'État. Si un grand nombre étaient incapables de

supporter les bivouacs, le froid, la chaud, la faim, beaucoup étaient

en état de servir dans l'intérieur d'une ville, de tenir une épée ou

un fusil, et de s'y rendre utiles de plus d'une façon. Attachés à la

Révolution et à l'Empire, n'aimant pas les Bourbons, ils pouvaient

imposer à la malveillance, et Napoléon imagina d'en appeler vingt-cinq

ou trente mille, de les distribuer dans les villes d'un esprit

douteux, où ils seraient prêts à se réunir en armes autour des

autorités, et à leur apporter l'appui de leurs paroles dans les lieux

publics, et celui de leurs bras dans les moments de danger. Napoléon

voulait que, sans les contraindre, on fît seulement appel à leur zèle,

et qu'on leur rendît le déplacement facile en leur donnant, outre

leurs pensions, une indemnité de route et les vivres de campagne. Il

ordonna d'en envoyer à Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes, Angers,

Tours, Lille, Dunkerque, etc. De la sorte, aucune des forces du pays,

depuis les plus jeunes jusqu'aux plus vieilles, ne devait rester

oisive ou inutile.

[En marge: Mouvements ordonnés pour l'armée du Nord, qui doit agir la

première, et sous le commandement direct de Napoléon.]

À ces mesures d'une prévoyance universelle et infatigable, Napoléon

ajouta toutes celles qu'exigeait particulièrement l'organisation de

l'armée avec laquelle il allait combattre. On a vu qu'elle comprenait

cinq corps, le 1er réuni autour de Lille sous le comte d'Erlon, le 2e

autour de Valenciennes sous le général Reille, le 3e autour de

Mézières sous le général Vandamme, le 4e autour de Metz sous le

général Gérard, le 6e enfin, formé entre Paris et Laon, sous le comte

de Lobau. Napoléon rabattant de gauche à droite sur Maubeuge les corps

des généraux d'Erlon et Reille, de droite à gauche sur ce même point

de Maubeuge ceux des généraux Vandamme et Gérard, puis les appuyant

avec la garde et le 6e corps parti de Paris, se proposait de percer la

frontière avec 150 mille hommes. Le moment n'est pas venu d'exposer

par quelle combinaison il se flattait de surprendre ainsi la portion

la plus rapprochée et la plus considérable de ses ennemis. Mais ayant

résolu d'être en opération le 15 juin, au plus tard, et touchant déjà

aux derniers jours de mai, il avait tracé dès cette époque la marche

du général Gérard, qui ayant plus de soixante lieues à parcourir pour

se rendre au point de concentration, devait être en mouvement avant

tous les autres. Napoléon lui avait en très-grand secret fixé le jour

où il faudrait qu'il s'ébranlât, et les précautions qu'il aurait à

prendre pour donner à son départ toute autre signification que la

véritable. Le comte de Lobau, à mesure que ses régiments étaient

prêts, avait ordre de les acheminer sur Soissons et Laon, où se

réunissait le 6e corps. Napoléon s'occupait activement de la garde,

qu'il espérait porter à 20 ou 25 mille hommes, et dont il avait confié

l'organisation au général Drouot. La grande réserve d'artillerie était

comme d'usage l'objet de tous ses soins, et il poussait la vigilance

jusqu'à inspecter lui-même les batteries prêtes à partir, et à

signaler un harnais qui manquait[16]. N'ayant pas encore assez de

chevaux de trait, même avec les 6 mille retirés de chez les paysans,

il venait d'en faire lever 8 à 10 mille, en les payant comptant, dans

les provinces voisines des corps d'armée.

[Note 16: Je donne ces détails en ayant sous les yeux les lettres

innombrables où les moindres remarques sont consignées sur toutes les

parties du matériel.]

[En marge: Froissement résultant de cet immense mouvement de choses.]

Tant de choses ne s'accomplissaient pas sans froissement. Le maréchal

Davout habitué pendant quinze ans à agir au loin, et dans une sorte

d'indépendance, placé maintenant sous une surveillance qui ne lui

laissait ni liberté ni repos, éprouvait quelquefois des mouvements

d'humeur assez vifs. Il était soumis sans doute, mais point à la

manière du duc de Feltre, c'est-à-dire en perdant tout caractère. Il y

avait un genre de contrôle qui l'incommodait plus particulièrement,

c'était celui qui s'exerçait sur le choix des officiers, et auquel

Napoléon tenait expressément depuis qu'il fallait s'assurer

non-seulement de la valeur, mais de la fidélité des militaires

employés. Il avait été établi que les choix seraient vérifiés par

trois personnages de confiance, les comtes de Lobau, de La Bédoyère et

de Flahault. Ces deux derniers, fort au courant des dispositions de la

jeunesse militaire, critiquaient certaines présentations du ministre

de la guerre, et celui-ci accueillait très-mal leurs observations.

Napoléon eut donc à intervenir plus d'une fois, et nous ne

mentionnerions pas ces détails, si les froissements avec le ministre

de la guerre n'avaient eu plus tard des conséquences graves. Il

s'éleva notamment une contestation au sujet du général Bourmont, que

le maréchal Davout ne voulait pas admettre dans le service actif, et

dont les généraux de La Bédoyère et Gérard répondaient sur leur tête.

Napoléon ayant fini par adopter l'avis de ces derniers après bien des

hésitations, fut obligé de donner au maréchal Davout un ordre formel,

et le maréchal ne se rendit que devant une injonction absolue.

[En marge: Le maréchal Mortier chargé de commander la garde

impériale.]

Napoléon choisit le maréchal Mortier pour commander la garde

impériale. Il aurait voulu rappeler auprès de lui Berthier, son chef

d'état-major dans toutes les guerres qu'il avait faites, son

interprète exact et infatigable, son ami enfin, et le nommer major

général de l'armée. Berthier avait commis quelques faiblesses;

Napoléon lui avait fait dire de n'y pas plus penser qu'il n'y pensait

lui-même, et de venir le rejoindre. Berthier ne résistant pas à cet

appel, était en route pour revenir, mais entouré de surveillance, et

prêt à rentrer par Bâle, il avait été contraint de rebrousser chemin

et de retourner en Allemagne, où l'attendait une mort aussi déplorable

que mystérieuse.

[En marge: Le maréchal Soult nommé major général à défaut de

Berthier.]

[En marge: Restitution à tous les régiments de leurs anciens numéros.]

Ne sachant comment remplacer son major général, Napoléon eut recours

au plus laborieux de ses lieutenants, au maréchal Soult, qui s'était

un moment dévoué aux Bourbons en croyant faire une chose durable, et

qui, voyant maintenant qu'il s'était trompé, s'appliquait à effacer

les traces de cette erreur. La violente proclamation qu'il avait

publiée contre Napoléon l'embarrassait, et il avait cherché à la

racheter par une autre aussi violente contre les Bourbons, qu'il

devait adresser à l'armée en prenant la qualité de major général.

Napoléon, dans l'intérêt du maréchal, en adoucit les termes, et la fit

publier sous forme d'ordre du jour. Il connaissait trop les hommes

pour tenir compte de leurs fluctuations, surtout dans des temps aussi

difficiles que ceux qu'on traversait alors. L'essentiel n'était pas

qu'ils fussent des politiques conséquents, mais de bons militaires.

L'essentiel n'était pas que le maréchal Soult eût servi un seul

maître, mais qu'il eût comme major général la clarté, la netteté,

l'exactitude de Berthier. Les événements allaient bientôt montrer à

quel point Napoléon avait réussi dans son choix. Il prit enfin une

dernière mesure, c'était de restituer à tous les régiments leurs

anciens numéros qu'on leur avait ôtés et qu'ils regrettaient beaucoup.

Leur rendre ces numéros c'était les satisfaire, et les obliger d'être

dignes de leur passé.

[En marge: Ordre à tous les généraux d'aller se mettre à la tête de

leurs troupes.]

[En marge: Napoléon n'attend pour partir que la célébration de la fête

du Champ de Mai.]

[En marge: Opérations électorales.]

[En marge: Liberté qui leur est laissée.]

[En marge: La France y prend peu de part.]

Napoléon enjoignit à tous les généraux d'aller se mettre à la tête de

leurs troupes, retint seulement auprès de lui le maréchal Soult, afin

de l'initier à ses nouvelles fonctions, et n'attendit pour partir que

l'assemblée du Champ de Mai et la réunion des Chambres. Ce moment

approchait, car les votes sur l'Acte additionnel étaient émis, les

élections étaient achevées, et les nouveaux élus presque tous rendus à

Paris. Le grand déchaînement des journaux, des écrivains de brochures,

des discoureurs de lieux publics contre l'Acte additionnel, s'était

apaisé en présence des opérations électorales, qui avaient été une

diversion pour l'ardeur des esprits, et une preuve qu'on ne voulait

pas éluder les promesses de la Constitution, puisque les Chambres

étaient convoquées avant l'époque où elles auraient dû l'être. La

liberté avait été complète, tant pour les élections que pour le vote

de l'Acte additionnel. On avait laissé tout dire, tout imprimer, on

avait même admis des votes motivés de la façon la plus blessante. M.

de Lafayette à Meaux avait accepté l'Acte additionnel en réservant la

souveraineté du peuple, atteinte selon lui par quelques unes des

dispositions de cet acte. M. de Kergorlay avait voté contre en

protestant pour la souveraineté des Bourbons. Le gouvernement seul ne

s'était pas défendu, rien n'étant encore organisé pour la défense du

pouvoir dans un État libre. Excepté la suspension momentanée du

sixième volume du Censeur, suspension levée, comme on l'a vu, par

ordre de Napoléon, aucune rigueur d'aucun genre n'avait porté atteinte

à l'action des individus, et on avait eu cette liberté confuse,

violente, à mille couleurs, des jours de révolution. Chacun avait

proposé sa chimère, et l'avait proposée à sa manière; mais il manquait

quelque chose à cet état de révolution, c'était la passion, non pas

chez les partis (ils en avaient eu rarement davantage), mais chez la

nation elle-même. La nation avait été absente dans les municipalités,

dans les justices de paix, dans les notariats, où l'on allait voter

pour ou contre l'Acte additionnel, aussi bien que dans les colléges où

l'on allait voter pour le choix des représentants. Dégoûtée de

révolutions et de contre-révolutions, elle ne savait à qui, à quoi

s'attacher, et dans son malaise elle restait cachée dans ses demeures.

Nous parlons ici de la masse intermédiaire, sage, discrète,

désintéressée de la nation. Les Bourbons qu'elle n'avait pas désirés,

mais qu'après réflexion elle avait jugés les plus aptes à lui procurer

un gouvernement pacifique et libéral, l'avaient froissée par un règne

de onze mois; Napoléon qui plaisait à son orgueil, et répondait à

plusieurs de ses instincts, l'effrayait, et sans chercher s'il était

véritablement changé, s'il était converti à la paix et à la liberté,

elle apercevait clairement en lui sa destinée fatale, c'est-à-dire la

guerre, la guerre acharnée jusqu'à une défaite mortelle de la France

ou de l'Europe. Ainsi froissée par les uns, effrayée par l'autre, elle

restait, nous le répétons, chez elle, c'est-à-dire au foyer des

millions de familles dont elle se compose, et n'allait contribuer par

son vote ni à l'adoption de l'Acte additionnel ni à l'élection de ses

représentants.

Tandis qu'on avait vu jadis, lorsque la France voulait se donner un

sauveur dans la personne du général Bonaparte, trois à quatre millions

de citoyens venir déposer leur vote avec empressement, douze ou treize

cent mille seulement avaient exprimé un avis sur l'Acte additionnel,

et il n'avait paru que cent mille électeurs environ dans les colléges

électoraux.

[En marge: Petit nombre des royalistes participant aux scrutins.]

[En marge: Nombre des votes donnés à l'Acte additionnel.]

[En marge: Le parti révolutionnaire et militaire paraît seul aux

élections.]

[En marge: Qualité des représentants élus.]

[En marge: La plupart dévoués à Napoléon, mais non au despotisme.]

[En marge: Leur susceptibilité sous le rapport des intérêts de la

liberté.]

Ces nombres restreints indiquaient bien qui était venu dans les

mairies, les notariats, les colléges: c'étaient les partis, les partis

seuls, chez lesquels la passion ne se refroidit jamais. Quand nous

disons les partis, nous disons trop peut-être, car les partisans des

Bourbons n'avaient osé paraître ni dans l'un, ni dans l'autre de ces

scrutins. Ce n'était pas, certes, que leur liberté eût été gênée, il

s'en fallait! Leurs adversaires se piquant de modération de principes,

se seraient bien gardés d'atteindre ou même de menacer leur sécurité.

Mais les royalistes répugnant à tout ce qui était la pratique des

institutions libres, se faisant en outre de leurs adversaires des

idées fausses, se les dépeignant comme des terroristes dangereux,

manquaient à la fois d'habitude et de courage pour exercer leurs

droits. Les plus audacieux seulement avaient osé apporter leur vote,

moins par goût pour l'exercice de leurs droits que par bravade. Aussi

trois ou quatre mille votants tout au plus, sur treize cent mille,

étaient-ils allés déposer leur _non_ contre l'Acte additionnel, et un

nombre encore moindre avait-il paru dans les colléges électoraux pour

combattre le candidat patriote, bien que tout se fût passé d'ailleurs

avec un ordre parfait et un calme des plus rassurants. Ceux au

contraire qui s'étaient montrés en grand nombre dans le scrutin

étaient d'anciens révolutionnaires, des acquéreurs de biens nationaux,

des amis ardents de la liberté, des amis passionnés de la gloire

nationale qu'ils s'obstinaient à personnifier dans Napoléon, des

fonctionnaires publics presque tous originaires de 1789, et enfin

beaucoup d'hommes éclairés qui se disaient qu'après avoir commis la

faute de laisser revenir Napoléon, il fallait défendre dans sa

personne l'indépendance de la France, et faire de bonne foi l'essai de

monarchie constitutionnelle qu'il proposait d'une manière si

spécieuse, la liberté devant être acceptée de toute main, quand on

n'est l'esclave ni des préjugés ni des partis. Les choix faits par ces

diverses classes d'électeurs étaient généralement bons et d'un

caractère modéré. En l'absence des opposants ils avaient élu presque

partout des fonctionnaires civils ou militaires faisant des voeux pour

la consolidation du nouvel Empire, des acquéreurs de biens nationaux

aspirant à recouvrer leur sécurité, des révolutionnaires repentants de

leurs excès, tels que Barère par exemple, ou de jeunes libéraux

irréprochables, ayant de saines opinions mais peu d'expérience, comme

M. Duchêne de Grenoble. Les uns et les autres avaient adopté

sincèrement les deux idées dominantes, maintenir Napoléon contre

l'Europe, et lui résister s'il revenait à ses penchants despotiques.

Toutefois ces nouveaux, élus, tenant à Napoléon qui était leur

intérêt, plus qu'à la liberté qui était leur opinion, avaient

tellement entendu dire qu'en acceptant Napoléon, sa gloire, ses

principes sociaux, il ne fallait pas accepter son despotisme, qu'ils

allaient se montrer singulièrement susceptibles vis-à-vis du pouvoir

impérial, se comporter en libéraux plus qu'en bonapartistes, et cela

jusqu'à compromettre la cause de Napoléon pour celle de la liberté,

bien que telle ne fût pas leur préférence. Aussi aurait-il fallu pour

se bien conduire à leur égard un tact, une patience, une dextérité,

qui étaient difficiles à trouver chez des ministres paraissant pour la

première fois devant des assemblées libres.

[En marge: Ordre à tous les hauts fonctionnaires d'ouvrir leurs

maisons aux représentants et aux électeurs.]

[En marge: Intrigues du duc d'Otrante auprès des nouveaux députés.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 39 / 46 段