quelques mois, devait être plus triste encore. Cet infortuné, doué de
brillantes qualités militaires, brave jusqu'à l'héroïsme, général de
cavalerie accompli si au talent de jeter ses escadrons sur l'ennemi
il avait su joindre celui de les conserver, bon, généreux, doué de
quelque esprit, fut atteint de la maladie de régner que Napoléon avait
communiquée à tous ses proches, même à ses lieutenants, et il en
mourut. C'est cette peste morale qui d'un coeur excellent fit un
moment un coeur infidèle, presque perfide, et un désastreux allié pour
la France, car d'après le jugement de Napoléon, Murat la perdit deux
fois, en l'abandonnant en 1814, et en lui revenant trop tôt en 1815.
La sévérité de ce jugement est exagérée sans doute, car Murat n'avait
pas assez d'importance pour perdre la France, bien qu'il en eût assez
pour la compromettre gravement. Il est certain que si en 1814 il se
fût joint au prince Eugène au lieu de se prononcer contre lui, les
Autrichiens auraient été ou retenus en assez grand nombre en Italie
pour débarrasser la France d'une partie notable de ses envahisseurs,
ou assez contenus pour que le prince Eugène pût descendre sur Lyon par
le mont Cenis, ce qui aurait probablement amené de très-heureuses
conséquences. Il est certain encore qu'en 1815, si Murat, concentrant
60 mille hommes aux environs d'Ancône, se fût tenu là dans une
immobilité imposante, tout à la fois ménageant et occupant les
Autrichiens, ceux-ci n'auraient pas eu un seul soldat à présenter ni
devant Antibes, ni devant Chambéry, et que 30 mille hommes auraient pu
être reportés des Vosges vers les Ardennes, ce qui aurait procuré à
Napoléon une tout autre proportion de forces sur le champ de bataille
de Waterloo. Il est donc vrai que si Murat ne perdit pas la France
deux fois, comme Napoléon l'en a accusé[14], il la compromit deux fois
par ce triste besoin de régner, qui d'un soldat héroïque et généreux
fit un roi médiocre, un mauvais parent, et un mauvais Français[15].
[Note 14: Volume IX des Mémoires de Napoléon, page 15.]
[Note 15: Napoléon a adressé un autre reproche à Murat, c'est d'avoir
presque décidé les Autrichiens à lui fermer l'oreille en 1815, parce
qu'ils attribuèrent aux incitations de Paris le mouvement offensif de
l'armée napolitaine. C'est une erreur de fait que Napoléon dut
commettre à Sainte-Hélène, n'ayant pas sous les yeux les documents du
congrès de Vienne. Déjà bien avant le débarquement de Napoléon au
golfe Juan les Autrichiens étaient éclairés sur les dispositions de
Murat par la note qu'il adressa au congrès relativement aux Bourbons,
et ils s'attendaient tellement à une agression de sa part, qu'ils
avaient ordonné, comme nous l'avons dit tome XVIII, une concentration
de 150 mille hommes en Italie. De plus le parti pris le 13 mars contre
Napoléon l'était bien avant la marche des Napolitains sur Césène, et
indépendamment de la conduite de Murat en Italie. Ce prince infortuné
n'eut donc aucune influence sur les résolutions politiques de la cour
de Vienne à l'égard de la France, et les conséquences de ses fautes,
déjà bien assez graves sans qu'on les exagère, furent de s'engager
trop tôt avec les Autrichiens, ce qui permit à ceux-ci, la question
d'Italie résolue, de reporter à temps cinquante ou soixante mille
hommes vers les Alpes, et de paralyser une partie notable de nos
forces. Telle est la vérité rigoureuse dégagée de toute exagération,
comme nous avons le goût et l'habitude de la donner sur les hommes et
sur les choses.]
[En marge: Mouvement général des armées coalisées.]
[En marge: Masse énorme de forces dirigée contre la France.]
[En marge: Les peuples un peu moins irrités contre la France qu'en
1814, mais les gouvernements beaucoup plus.]
[En marge: Violence inouïe des Prussiens.]
[En marge: Langage odieux des journaux allemands.]
[En marge: Efforts des généraux coalisés pour obtenir des royalistes
français une diversion en Vendée.]
[En marge: Hésitation des Vendéens.]
Quoi qu'il en soit de ces divers jugements, la guerre était finie dès
le milieu de mai en Italie, et les Autrichiens étaient libres de
reporter vers la France la plus grande partie de leurs forces. Toutes
les armées de l'Europe étaient en ce moment dirigées vers nos
frontières. Indépendamment de ce que les Autrichiens pouvaient amener
sur le Var et sur le mont Cenis, 70 mille de leurs soldats, 40 mille
Bavarois, 20 mille Wurtembergeois, 10 mille Badois, 10 mille
Allemands des petits princes marchaient vers le Rhin. Ils étaient
suivis par 80 mille Russes arrivés déjà à Prague, et par 70 mille
autres occupés à traverser la Pologne. Cent vingt mille Prussiens sous
Blucher campaient entre la Sambre et la Meuse, avec d'importantes
réserves sur l'Oder. Enfin 100 mille Anglais, Hanovriens,
Hollando-Belges et Allemands du Nord se concentraient autour de
Bruxelles sous lord Wellington. Ce dernier qui s'était efforcé de
persuader à Blucher d'attendre la réunion générale des forces
européennes avant d'affronter Napoléon, en se voyant dès le milieu de
juin en mesure de réunir 250 mille combattants avec les Prussiens,
aurait été assez tenté de ne pas attendre la colonne de l'est pour
agir au nord, et de commencer au moins le siége de nos places. Mais
l'idée de ne pas s'engager les uns sans les autres ayant
universellement prévalu, lord Wellington et son voisin Blucher ne
s'occupaient que de rassembler leurs troupes, de choisir leurs
positions, d'établir entre eux de sûres communications pour le cas
d'une subite apparition des Français. Tout était donc en mouvement
vers nos frontières, et à la fin de juin 450 mille hommes sans les
réserves russes et prussiennes, sans les Autrichiens d'Italie,
allaient envahir notre territoire. Les Anglais leur destinaient, en
fait de subside, cinq millions sterling à répartir entre la Russie, la
Prusse et l'Autriche, deux millions et demi à distribuer entre les
petits princes allemands, enfin un million sterling pour la seconde
armée russe, total huit millions et demi sterling, ou 212 millions 500
mille francs. En général si les peuples étaient un peu moins animés
contre la France, les gouvernements au contraire l'étaient davantage.
Ainsi les Anglais n'auraient pas voulu que pour rétablir les Bourbons
on troublât leur commerce et on perpétuât l'_income-tax_; les
Allemands, ou déçus dans leurs espérances de liberté, ou spoliés comme
les Saxons, et tous accablés par les charges de la guerre, n'étaient
pas très-satisfaits de la voir recommencer. Les Belges regrettaient
les Français depuis qu'ils avaient chez eux les Hollandais, les
Anglais, les Prussiens. Les Autrichiens étaient très-mécontents de la
prédominance des Russes. Ces divers sentiments avaient partagé le
coeur des peuples, et fait rejaillir en partie sur les potentats
réunis à Vienne la haine violente qu'un an auparavant ils vouaient
exclusivement à Napoléon. Les souverains au contraire étaient plus
irrités que jamais, et ne pardonnaient pas à Napoléon de les avoir
détournés du festin servi à Vienne à leur ambition. Leurs armées,
quoique condamnées à se battre de nouveau, étaient en communauté de
sentiments avec eux. L'armée prussienne, comme nous l'avons déjà dit,
dépassait en exagération toutes les autres. Les officiers prussiens à
Liége, froissés par les dispositions qu'on leur montrait, commettaient
souvent des violences sur les Belges réputés nos amis, et annonçaient
que cette fois ils ne laisseraient pas pierre sur pierre dans les
provinces françaises. Ils menaçaient même d'égorger les femmes et les
vieillards, mais heureusement n'étaient pas capables de tenir ces
féroces promesses. Leurs collisions avec les Saxons étaient
journalières. Les journaux des bords du Rhin continuaient de tenir le
langage le plus extravagant. Les Bourbons, disaient-ils, n'avaient pas
su gouverner; mais Napoléon gouvernait trop bien, car il avait plus
tiré de la France en deux mois que les Bourbons en une année. Il ne
fallait donc ni des uns ni de l'autre. Il fallait (comme ils l'avaient
déjà dit) donner à la France une douzaine de rois, et réserver pour
l'Allemagne le bienfait d'un empereur unique; il fallait reprendre
l'Alsace, la Lorraine, employer les biens nationaux à doter les
soldats allemands, et payer ainsi la guerre d'extermination qu'on
allait entreprendre. On ne devait prêter l'oreille à aucune
proposition, à moins qu'en signe de soumission la France ne livrât
Lille, Metz et Strasbourg!--À Gand, l'émigration française
correspondait toujours avec les généraux Wellington et Blucher, pour
les informer de tout ce qu'on apprenait de France, et elle agitait
fort avec eux une grave question, celle d'une nouvelle insurrection
vendéenne. Le duc de Wellington, très-attentif aux préparatifs de
Napoléon, aurait voulu qu'on lui causât le gros embarras d'un
soulèvement sur les deux bords de la Loire. N'en résultât-il que le
détournement de quinze ou vingt mille hommes retenus entre Nantes et
La Rochelle tandis qu'on se battrait entre Maubeuge et Charleroy,
c'était un grand soulagement pour ceux qui auraient à essuyer le
premier choc de l'armée française. Au contraire, les chefs vendéens,
trouvant le zèle fort attiédi dans leurs campagnes, avaient montré la
résolution assez arrêtée de ne pas devancer les coalisés, et
d'attendre pour agir que ceux-ci eussent attiré à eux toutes les
forces de la France. Mais sur les instances du duc de Wellington on
avait fait partir le marquis de La Rochejaquelein pour aller donner le
signal trop différé de l'insurrection, en promettant le secours d'une
flotte anglaise chargée d'armes et de munitions.
[En marge: Tristesse que la catastrophe de Murat inspire à Napoléon.]
[En marge: Sinistre augure qu'il en tire, et que ses ennemis en tirent
avec lui.]
Tel était le sinistre tableau qui se déroulait aux yeux de Napoléon
vers la seconde quinzaine du mois de mai. Il serait difficile de
rendre à quel point il avait été affecté par la catastrophe de Murat.
Bien qu'on ne pût conclure de ce qui était arrivé à Murat et à l'armée
napolitaine, ce qui arriverait à lui et à l'armée française, il ne put
s'empêcher de voir dans les événements de Naples un sinistre présage.
Les dernières faveurs que la fortune lui avait prodiguées de
Porto-Ferrajo à Paris ne lui avaient pas fait longtemps illusion:
bientôt aux difficultés qui étaient venues l'assaillir, aux rigueurs
croissantes de l'Europe, il avait senti que l'implacable fortune
n'était point apaisée, et il avait considéré les quelques jours
écoulés du 26 février au 20 mars comme les dernières lueurs d'un astre
à son déclin. En voyant tomber Murat à côté de lui, Murat dont la
légèreté lui avait toujours été antipathique, mais qui avait si bien
dirigé sa cavalerie sur les champs de bataille de l'Europe, et qui
était l'un de ses plus anciens compagnons d'armes, il fut saisi d'une
profonde pitié et de sombres préoccupations qu'il voulait en vain
cacher, et que ses amis découvraient malgré lui. Quoique mécontent de
son beau-frère il fit partir un homme de confiance chargé de lui
porter des consolations, de lui faire sentir, toutefois avec douceur,
combien ses fautes avaient été nombreuses et graves, et de l'engager à
rester quelque temps entre Marseille et Toulon, dans le lieu qui lui
agréerait le plus. Ce n'était pas le cas en effet de montrer aux
Parisiens le roi de Naples vaincu, et de réjouir les ennemis de
l'Empire par la vue d'une victime qui à leurs yeux en présageait une
bien plus grande et plus détestée.
Les royalistes semblant deviner, avec l'ordinaire malice des partis,
tout ce que Napoléon avait dans l'âme, éprouvaient une joie
singulière. Pour eux la fin de Murat était l'image anticipée de la
chute de Napoléon. Ils ne tenaient pas compte de la différence, et
faisaient remarquer non sans fondement, que si Napoléon et l'armée
française étaient bien supérieurs à Murat, le duc de Wellington, le
maréchal Blucher, le prince de Schwarzenberg et les cinq cent mille
hommes qu'ils commandaient, n'étaient pas moins supérieurs au général
Bianchi et à l'armée autrichienne de Tolentino. Usant de la liberté
qui leur était laissée, ils disaient tout haut ce que présageait la
chute de Murat, l'écrivaient clairement dans certaines feuilles,
allaient, venaient, s'agitaient, notamment dans le Midi, à Marseille,
à Toulouse, à Bordeaux, et ils commençaient dans la Vendée à former
des rassemblements qui pouvaient faire craindre une prise d'armes
prochaine.
[En marge: Napoléon ne songe plus qu'à la guerre, bien qu'il permette
à M. Fouché d'envoyer un nouvel émissaire à Vienne, M. de Saint-Léon.]
[En marge: Quoique fort attristé, Napoléon a confiance dans ses
combinaisons militaires.]
[En marge: Prodigieuse activité de ses préparatifs.]
[En marge: Succès de la levée des gardes nationaux mobiles.]
[En marge: Déficit dans le rappel des anciens militaires.]
[En marge: Recours à la conscription de 1815.]
Rien de tout cela n'échappait à Napoléon, et il ne voyait plus de
remède à cette situation que dans la guerre entreprise promptement, et
conduite avec vigueur et bonheur. M. Fouché, par goût pour l'intrigue
au dehors aussi bien qu'au dedans, avait voulu faire une nouvelle
tentative auprès des puissances, et il avait envoyé à Vienne M. de
Saint-Léon, homme d'esprit, vivant dans l'intimité de M. de
Talleyrand, d'opinion fort libérale, et très-capable de faire valoir
les dangers d'une lutte obstinée pour les Bourbons. M. Fouché avait
donné à M. de Saint-Léon une lettre pour M. de Metternich, lettre
sensée, presque éloquente, dans laquelle il plaidait chaudement la
cause de Napoléon, avec l'espérance que s'il ne gagnait pas la cause
de Napoléon, ce qui lui était assez indifférent, il gagnerait
peut-être celle de la régence de Marie-Louise, peut-être même celle du
duc d'Orléans, et s'épargnerait ainsi le retour des Bourbons. Napoléon
ne se faisait guère illusion ni sur les motifs de M. Fouché, ni sur
ses chances de succès; néanmoins il le laissait faire, une tentative
de ce genre ne pouvant pas nuire, et n'empêchant d'ailleurs aucun de
ses préparatifs. Mais la ressource véritable, la ressource unique, il
la voyait dans un grand coup prochainement frappé sur la portion des
coalisés qui était à sa portée, et il songeait à profiter de ce que
l'une des deux colonnes ennemies, celle du prince de Schwarzenberg,
était en arrière de l'autre, pour fondre à l'improviste sur Blucher et
Wellington cantonnés le long de notre frontière du Nord. Déjà il
méditait, comme nous l'avons dit, l'un des plans les plus profonds
qu'il ait conçus de sa vie, et s'il retrouvait l'espérance, c'était en
descendant en lui-même, et en apercevant combien la courte vue de ses
ennemis laissait de chances à sa suprême clairvoyance militaire. Avec
une victoire comme il en avait tant gagné, et comme il était capable
d'en gagner encore, les royalistes se calmeraient, l'Europe sourde
aujourd'hui à ses ouvertures prêterait l'oreille, et les difficultés
que son gouvernement rencontrait s'aplaniraient. Aussi travaillait-il
jour et nuit à préparer entre Paris et Maubeuge une armée de cent
cinquante mille hommes, pour la jeter comme une massue sur la tête des
Anglais et des Prussiens, les plus voisins de lui. Par ce motif il lui
tardait de partir, et les votes sur la Constitution proclamés en
assemblée du Champ de Mai, les élections terminées, les deux Chambres
réunies, il comptait quitter Paris pour aller en Flandre décider de
son destin et de celui du monde en deux ou trois journées. Jamais il
n'avait travaillé ni plus activement ni plus fructueusement. Les
bataillons de gardes nationaux d'élite se formaient avec une extrême
facilité, surtout dans les provinces frontières, et il était certain
que ces provinces seules donneraient au moins 150 mille hommes.
Napoléon dirigeait ces bataillons vers les places fortes, avec une
simple blouse à collet de couleur, et avec de vieux fusils qui
devaient être réparés dans le loisir des garnisons. Malheureusement le
recrutement de l'armée active ne s'opérait pas aussi bien. Le rappel
des anciens soldats ne donnait pas ce qu'on s'en était promis.
Beaucoup d'entre eux avaient préféré servir dans les gardes nationales
mobilisées, parce que c'était un service limité sous le rapport de la
durée et du déplacement, et avaient singulièrement contribué à la
rapide formation de ces bataillons. D'autres s'étaient mariés,
d'autres appartenant aux classes de 1813 et de 1814 n'avaient aucun
goût pour la guerre, dont ils n'avaient connu que les désastres. Par
toutes ces causes, au lieu de 90 mille anciens soldats qu'on avait
espéré recouvrer sur 150 mille qui avaient déserté en 1814, on ne
pouvait compter que sur 70 mille, dont 58 mille rendus, et 12 mille en
marche pour rejoindre. En les ajoutant aux 180 mille hommes de
l'effectif existant au 1er mars, aux 50 mille hommes en congé de
semestre qui avaient tous obéi, on pouvait se flatter d'avoir environ
300 mille hommes d'armée active, dont 200 à 210 mille présents dans
les bataillons de guerre, les autres laissés aux dépôts ou à
l'intérieur. Ce n'était certes pas assez pour la grandeur des périls
qui menaçaient la France. Napoléon était décidé à rappeler la
conscription de 1815, que le Conseil d'État avait déclaré appartenir
au gouvernement, pour la partie au moins qui en 1814 avait été
incorporée. Quant au surplus, il fallait une loi qu'on était occupé à
rédiger afin de la soumettre aux Chambres. Les diverses pertes de la
conscription de 1815 déduites, on comptait sur 112 mille hommes, dont
45 mille immédiatement appelables. L'armée active devait donc monter à
412 mille hommes, compris les non-valeurs. On espérait porter à 200
mille hommes les gardes nationaux mobilisés, et en y ajoutant 25 mille
marins qui allaient se rendre soit à Paris, soit à Lyon, en y ajoutant
20 mille fédérés à Paris, 10 mille à Lyon, la France devait avoir
assez de bras pour la défendre. Restait enfin la ressource à laquelle
Napoléon songeait déjà, celle de demander aux Chambres assemblées une
levée extraordinaire de 150 mille hommes à prendre sur toutes les
classes antérieures. Il aurait ainsi environ 800 mille soldats, et
avec de l'union dans les pouvoirs, de la persévérance dans les
efforts, il n'y avait pas à désespérer du salut de la France.
[En marge: Force réelle sur laquelle on peut compter dans le moment.]
Pour le moment il n'y avait de réellement disponibles que les 300
mille hommes d'armée active, qui devaient en donner, comme nous venons
de le dire, 200 et quelques mille au feu, plus 200 mille gardes
nationaux bien choisis, occupant les places fortes et les défilés de
nos frontières. Napoléon avait prescrit de requérir sur-le-champ les
45 mille conscrits de 1815, actuellement appelables, ce qui devait
mettre immédiatement à sa disposition 250 mille combattants, force qui
dans sa main pouvait servir à frapper un premier coup terrible. Mais,
telle quelle, cette force ne devait pas être prête avant la mi-juin.
[En marge: Départ des troisièmes bataillons.]
[En marge: Soins donnés à la cavalerie.]
[En marge: Quantité d'hommes levés en deux mois.]
Il travaillait sans relâche à la réunir et à l'organiser, et écrivait
pour cela jusqu'à cent cinquante lettres par jour. Ici c'étaient cent
ou deux cents recrues laissées dans un dépôt, et qu'il fallait
expédier aux bataillons de guerre; là c'étaient des régiments de
cavalerie qui avaient des hommes et pas de chevaux, d'autres qui
avaient des chevaux et pas d'hommes, ou qui manquaient de
harnachement. Suivant chaque chose avec une précision de mémoire
prodigieuse, Napoléon ordonnait, après avoir ordonné veillait à
l'exécution de ses ordres au moyen d'officiers allant et venant dans
tous les sens, reçus, écoutés sur l'heure quand ils avaient à rendre
compte de ce qu'ils avaient vu, toujours réexpédiés à l'instant même,
et autant de fois qu'il le fallait pour l'entier accomplissement de
leur mission. Napoléon avait déjà fait partir les troisièmes
bataillons des places où affluaient les gardes nationaux mobiles, et
partout il avait formé le quatrième destiné à servir de dépôt. Dans
quelques régiments le cinquième bataillon avait été créé, et aussitôt
le quatrième avait rejoint les bataillons de guerre. Ce n'était
toutefois qu'une exception, et les régiments n'avaient en général que
trois bataillons de guerre, ce qui aurait suffi s'ils avaient été plus
nombreux; mais malgré tous les efforts bien peu comptaient 600 hommes
par bataillon. La cavalerie n'attirait pas moins que l'infanterie
l'attention de Napoléon. Grâce au dépôt de Versailles, aux levées de
chevaux sur la gendarmerie, et aux achats dans les provinces, on
pouvait se flatter de réunir à la mi-juin (la garde impériale
comprise) 40 mille cavaliers excellents, car tous avaient servi. Les
confections d'habillement, les réparations d'armes, étaient l'objet
des mêmes soins. Napoléon allait en personne visiter les ateliers de
tailleurs, de selliers, d'armuriers, et les animait de sa présence
vivifiante. Les officiers d'artillerie employés à la direction du
travail des armes rendaient les plus grands services. On avait de quoi
donner des fusils neufs à toute l'armée, des fusils réparés aux gardes
nationaux mobilisés, et il devait en rester 100 mille pour la
conscription de 1815. Si la guerre se prolongeait jusqu'à l'hiver,
l'été et l'automne devaient fournir de quoi satisfaire à tous les
besoins. Au prix de cette prodigieuse activité, Napoléon avait en deux
mois (de la fin de mars à la fin de mai) levé, équipé, armé environ
300 mille hommes, dont 50 mille semestriers, 70 mille anciens soldats
et 180 mille gardes nationaux d'élite, résultat prodigieux pour qui
connaît les difficultés de la haute administration, et qui du reste
eût été impossible sans l'immense personnel militaire dont la France
disposait à cette époque.
[En marge: Reploiement des dépôts en cas d'invasion subite.]
Avec sa prévoyance qui s'appliquait à tout, Napoléon avait calculé que
si l'ennemi passait la frontière, les places seraient bloquées et les
dépôts avec elles. Il avait donc ordonné le reploiement successif des
dépôts, pour la frontière du Nord sur Abbeville, Amiens,
Saint-Quentin, Châlons, Bar, Brienne, Arcis-sur-Aube, Nogent; pour la
frontière de l'Est, sur Châlon, Dijon, Autun, Troyes; pour les
frontières du Midi, sur Avignon et Nîmes. Il était ainsi assuré qu'un
brusque mouvement d'invasion, en isolant nos places, n'isolerait pas
nos régiments, et ne les priverait pas de leurs ressources en hommes
et en matériel. Une commission composée des généraux Rogniat, Dejean,
Bernard, Marescot (celui-ci tiré de la disgrâce où il était
injustement tombé à la suite de la capitulation de Baylen), s'était
occupée de la mise en état de défense de nos places, en première,
seconde et troisième ligne. Les réparations urgentes, l'armement et
l'approvisionnement étaient ordonnés et en cours d'exécution. De plus,
la commission avait signalé les passages de nos frontières où une
route coupée, un ouvrage de campagne bien placé, pouvaient donner aux
divisions de gardes nationaux mobilisés le moyen de tenir tête à
l'ennemi. Enfin, Paris et Lyon, désignés comme les deux postes
essentiels, s'étaient déjà couverts de travaux.
[En marge: Détail de la défense de Paris.]