[En marge: Sages conseils que Napoléon avait fait donner à Murat en

s'embarquant pour la France.]

[En marge: Murat ne suit aucun des conseils donnés par son beau-frère,

et entre tout à coup en action.]

[En marge: Il envahit les Marches, pour être en possession du royaume

d'Italie, aussitôt que Napoléon le sera de l'Empire de France.]

[En marge: Forces réelles de Murat.]

Dès ce moment la guerre nous était déclarée à Londres pour le compte

de l'Europe entière, et malheureusement, tandis qu'elle était résolue

en principe à Londres, elle était commencée de fait en Italie. On a vu

que l'infortuné Murat avait été mis en rapport avec l'île d'Elbe par

la princesse Pauline qui s'était alternativement transportée de

Porto-Ferrajo à Naples, et de Naples à Porto-Ferrajo. Elle avait par

son zèle, et avec le secours de la reine de Naples, opéré une secrète

réconciliation de famille entre Napoléon et Murat, et préparé leur

action commune pour le cas d'événements nouveaux, faciles à prévoir

bien que difficiles à préciser d'avance. Napoléon, en quittant

Porto-Ferrajo, avait expédié un message à Murat pour le prévenir de

son départ de l'île d'Elbe, pour le charger d'écrire à Vienne et d'y

annoncer sa résolution de s'en tenir au traité de Paris, pour lui

conseiller de ne pas prendre l'initiative des hostilités, d'attendre

que la France, replacée sous le sceptre des Bonaparte, pût lui tendre

une main secourable, de se replier s'il était attaqué, afin de mettre

de son côté l'avantage des distances et de la concentration des

forces, et de livrer bataille sur le Garigliano plutôt que sur le Pô.

Ces conseils étaient dignes de celui qui les donnait, mais fort

au-dessus de l'intelligence de celui qui les recevait. La tête de

Murat, en apprenant l'heureux débarquement de Napoléon et son entrée à

Grenoble, avait pris feu. Il n'avait pas douté du triomphe de son

beau-frère, et dans son exaltation s'occupant à peine des Autrichiens,

il avait été surtout préoccupé du danger de voir l'Italie repasser

aussi vite que la France sous le sceptre impérial, et la couronne de

fer lui échapper de nouveau, car ce prince infortuné ne se bornait pas

à rêver la conservation du royaume de Naples, il rêvait d'en doubler

ou d'en tripler l'étendue. Il ne fit donc rien de ce qui lui était si

sagement recommandé. D'abord, à la première nouvelle du départ de

Napoléon, loin d'adresser à Vienne le message dont il était chargé, et

dont l'intention était de calmer l'Autriche à son profit autant qu'à

celui de la France, il commença par recourir à ses dissimulations

ordinaires. Il manda les ministres d'Autriche et d'Angleterre pour

leur déclarer qu'il avait absolument ignoré la tentative de son

beau-frère, ce qui était un mensonge inutile, car personne ne voulait

croire qu'il n'en fût pas instruit, et il aurait mieux valu avouer

qu'il la connaissait, pour avoir occasion d'annoncer à l'Autriche et à

l'Angleterre que leurs intérêts n'auraient pas à en souffrir. Puis,

quand le succès de Napoléon parut assuré, il songea non pas à se tenir

hors de portée des Autrichiens en restant au midi de la Péninsule,

mais à se saisir tout de suite de l'Italie entière, et à s'en

proclamer le roi avant que l'Empire fût rétabli en deçà et au delà des

Alpes. Il prit donc le parti de se mettre incontinent en marche, sous

divers prétextes qui pussent ne pas trop offusquer l'Autriche et

l'Angleterre, qu'il désirait tromper le plus longtemps possible. Il

avait précédemment occupé les Marches, en représaille de ce que le

Pape n'avait pas voulu le reconnaître, et partant de ce précédent, il

imagina de s'avancer avec des forces considérables jusqu'aux bords du

Pô, disant à l'Autriche et à l'Angleterre que dans les circonstances

présentes il croyait devoir se reporter à la ligne de l'armistice de

1814, époque où il avait été stipulé que les Autrichiens seraient à la

gauche du Pô, et les Napolitains à la droite. Une pareille proposition

n'était soutenable que si Murat reprenait entièrement la position de

1814, c'est-à-dire celle d'allié de la coalition contre la France. Il

ne dit rien qui fût contraire à cette supposition, il fit même

parvenir aux Anglais les assurances les plus tranquillisantes. Avant

de partir pour se mettre à la tête de ses troupes, il confia la

régence du royaume à sa femme, qui fit de grands efforts pour le

détourner de sa folle entreprise; mais il ne tint aucun compte de ses

conseils, lui remit les pouvoirs les plus étendus, et lui laissa 10

mille hommes de l'armée active pour garder Naples, précaution

nécessaire dans l'état des esprits, mais qui aurait dû être pour lui

une raison déterminante de ne pas se porter en avant, et de se

concentrer au contraire derrière le Garigliano. Il pouvait disposer

encore d'environ 50 mille hommes bien équipés, ayant assez bonne

apparence, mais privés de leurs officiers français, qui avaient quitté

le service napolitain, les uns par dégoût, les autres pour obéir à

l'ordonnance de rappel de Louis XVIII. Murat avait de plus 30 mille

hommes de milices, difficiles à employer hors de chez eux, et surtout

dans une guerre où les rivalités de dynasties allaient exercer une

grande influence. Il se mit donc en campagne avec 50 mille hommes, en

y comprenant ce qui était déjà dans les Marches.

[En marge: Il en laisse une partie à la reine, dirige un détachement

sur la Toscane, et s'avance avec le corps principal dans les

Légations.]

[En marge: Le Pape quitte Rome, et tous les princes italiens suivent

son exemple.]

Cette première et regrettable division des forces napolitaines ne fut

pas la seule. Murat détacha encore une colonne qui, à travers l'État

romain, devait se rendre en Toscane pour en expulser le général

autrichien Nugent. Cette colonne, forte de 7 à 8 mille Napolitains,

avait ordre de passer en vue de Rome pour se diriger par Viterbe et

Arezzo sur Florence, et rejoindre l'armée principale à Bologne.

L'apparition d'une force armée si près du Vatican n'était pas de

nature à plaire au Pape, et surtout à le rassurer sur les intentions

de la cour de Naples. Murat lui envoya le général Campana pour

protester de son dévouement au saint-siége, et le supplier de rester

à Rome, car la prétention de ce nouveau roi d'Italie était d'imiter

Napoléon en toutes choses, et en créant un royaume d'Italie, d'avoir

dans ses États, paisible, honoré, richement doté, et soi-disant

indépendant, le chef de l'Église catholique. Mais le Pape n'était pas

facile à persuader, et après avoir refusé d'être le sujet du moderne

Charlemagne, voulait encore moins être celui d'un petit prince

italien, que sa bravoure sans génie n'autorisait pas à se croire

fondateur d'empire. Insensible aux assurances de Murat, Pie VII quitta

sa capitale avec la plupart des cardinaux, et fut suivi de tout ce que

Rome contenait de plus considérable, notamment du roi d'Espagne

Charles IV, de sa femme, du prince de la Paix, de la reine d'Étrurie,

etc. Ils se retirèrent tous à Gênes. Les autres cours d'Italie

suivirent cet exemple. Le grand-duc de Toscane se rendit à Livourne,

où l'appui des Anglais lui était assuré; le roi de Sardaigne alla

joindre la cour pontificale à Gênes, où se trouvait lord Bentinck.

Les troupes napolitaines destinées à la Toscane passèrent sous les

murs de Rome sans y entrer, et prirent la route de Florence par

Arezzo. Murat avec le corps principal prit celle d'Ancône et de

Rimini.

[En marge: Murat, tout en prenant l'offensive, essaie de dissimuler

avec les Anglais et les Autrichiens.]

En avançant ainsi, son langage n'avait pas cessé d'être des plus

pacifiques à l'égard des Autrichiens et des Anglais. Il ne voulait,

disait-il, en se transportant sur le Pô, que se replacer dans les

termes de l'armistice de 1814, ce qui était une insinuation d'alliance

bien plutôt qu'une menace d'hostilité. Pourtant cette espèce de

comédie ne pouvait être de longue durée, et l'infortuné Murat allait

être contraint de s'expliquer clairement, et de faire enfin briller

aux yeux des peuples d'Italie cette couronne qu'il avait l'ambition de

mettre sur sa tête. Napoléon lui avait expédié messages sur messages

pour le calmer, et venait en dernier lieu de lui dépêcher le général

Belliard, excellent conseiller en fait de politique comme en fait de

guerre. Mais ces messages n'avaient pu joindre Murat en route, et il

n'avait eu pour se guider que les rumeurs de la renommée, et quelques

lettres de Joseph, qui lui avait envoyé de Suisse des nouvelles de la

marche triomphale de Napoléon, et adressé de vives instances pour

qu'il se ralliât à la cause de la France.

[En marge: Il apprend à Ancône le succès définitif de Napoléon.]

[En marge: À cette nouvelle, il n'en est que plus pressé de se mettre

en possession du royaume d'Italie, de crainte de voir reparaître le

prince Eugène.]

[En marge: Délibération avec ses ministres.]

[En marge: Ces derniers supplient en vain Murat de différer son entrée

en action.]

[En marge: Une lettre de Joseph mal interprétée le décide, et il passe

le Rubicon.]

[En marge: Premier combat avec les Autrichiens, qui se retirent pour

se concentrer.]

Arrivé à Ancône, Murat apprit que Napoléon avait dépassé Lyon, que

l'armée française se livrait à lui partout où il paraissait, que dès

lors le succès n'était plus douteux. Ces nouvelles opérèrent sur lui

un effet magique. Il vit aussitôt Napoléon rétabli sur le trône, prêt

à étendre de nouveau la main sur l'Italie, et les Autrichiens expulsés

de cette contrée aussi vite que les Bourbons de France. Il conclut de

ces visions qu'il fallait ne pas se laisser devancer, qu'il devait au

contraire chasser lui-même les Autrichiens d'Italie, se mettre à leur

place, et s'offrir ainsi à Napoléon comme un auxiliaire disposant de

vingt millions d'Italiens, et dès lors n'étant pas facile à déposséder

au profit du prince Eugène. Ce qui augmentait sa fermentation d'esprit

c'était le voisinage des Autrichiens qui de leur côté avaient occupé

les Légations, et qu'on allait rencontrer au sortir des Marches. Il

fallait donc, ou s'arrêter à la frontière même des Marches, et y

attendre les événements, ou se prononcer immédiatement en attaquant

les Autrichiens. Une grande délibération s'établit à ce sujet entre

Murat et trois de ses ministres qui l'avaient accompagné. Tous trois

le supplièrent de gagner du temps, et de ne pas encore jeter le gant

aux puissances coalisées. Jusque-là, en effet, il n'avait rien

entrepris qui ne pût se justifier soit aux yeux de l'Autriche, soit

aux yeux de l'Angleterre. Il avait annoncé qu'il allait occuper la

ligne de l'ancien armistice, et en s'arrêtant même avant de l'avoir

atteinte, il prouvait la sincérité de ses intentions. Il pouvait ainsi

attendre en sécurité les événements de France, avec l'avantage de ne

pas se compromettre lui-même, de ne pas compromettre Napoléon, et

enfin de n'avoir pas porté trop loin de Naples le théâtre de la guerre

si on en venait aux mains. Les raisons abondaient par conséquent, et

surabondaient en faveur de l'expectative. Mais Murat regardait le

succès de Napoléon comme aussi certain en Italie qu'en France, par la

seule puissance de sa renommée. Il voyait l'Empire français à peine

rétabli à Paris, se relever immédiatement à Milan par un simple

contre-coup, et le prince Eugène de nouveau proclamé vice-roi. Ce

dernier souci le tourmentait, et il voulait en se présentant à

Napoléon avoir un double titre à ses yeux, celui d'avoir expulsé les

Autrichiens de l'Italie, et celui d'en être le possesseur de fait.

Tandis que ses ministres employaient les plus grands efforts pour le

décider à ne pas commencer les hostilités, et semblaient même l'avoir

ébranlé dans ses résolutions, il reçut tout à coup une nouvelle lettre

de Joseph, datée de Prangins, et dans laquelle ce prince, lui

annonçant les derniers triomphes de Napoléon, le conjurait de se

rallier à lui, de le seconder en Italie _par les armes_ et _par la

politique_, de rassurer en même temps les Autrichiens pour les

détacher de la coalition, et ajoutait ces mots malheureux: _Parlez,

agissez suivant votre coeur; marchez aux Alpes, mais ne les dépassez

pas_[13].--Cette lettre écrite dans le désordre de la joie contenait

la plus déplorable contradiction, car elle conseillait de se conduire

politiquement à l'égard des Autrichiens, et en même temps de marcher

aux Alpes. Pourtant si elle avait été lue avec un peu plus de

réflexion qu'on n'en avait mis à l'écrire, Murat y aurait vu d'abord

que Joseph n'avait aucune idée de la situation. Si Joseph en effet

avait su que les Autrichiens occupaient les deux rives du Pô, il

n'aurait pas cru possible de concilier une conduite politique à leur

égard avec une marche vers les Alpes. Évidemment il ignorait que les

Autrichiens étaient déjà sur la droite du Pô, et il les croyait comme

en 1814 confinés à la gauche de ce fleuve, ce qui aurait permis, sans

conflit avec eux, de joindre le pied des Alpes dans une partie au

moins de la chaîne. Évidemment aussi le conseil de marcher aux Alpes,

et de ne pas les dépasser, était moins une invitation d'y marcher,

qu'une recommandation de ne pas violer la frontière de France.

Malheureusement Mural ne tenant compte que du conseil de marcher aux

Alpes, voulut s'emparer immédiatement de toute l'Italie: il n'écouta

ni les conseils, ni même les supplications de ses ministres, passa la

frontière des Légations, et refoula les avant-gardes de la cavalerie

autrichienne sur Césène. Les Autrichiens qui n'étaient pas en force,

et qui ne pouvaient tenir tête à une armée de quarante et quelques

mille hommes, se replièrent en bon ordre sur la route de Bologne. Le

général Bianchi les commandait. De part et d'autre les pertes furent

insignifiantes.

[Note 13: Cette lettre, dont il a été parlé comme cause déterminante

de Murat, existe en effet aux affaires étrangères; elle est datée de

Prangins, du 16 mars, et contient textuellement les passages que nous

rapportons.]

[En marge: Murat se proclame roi d'Italie, sans parler de Napoléon ni

de la France.]

C'est le 31 mars que Murat avait jeté le masque, et de sa propre main

posé la couronne d'Italie sur sa tête. Ce même jour il publia, en la

datant de Rimini, une proclamation des plus déclamatoires, pour

appeler les Italiens à l'indépendance et leur promettre l'unité de

l'Italie. Mais dans cette proclamation il ne parlait ni de Napoléon ni

de la France, par deux motifs assez mesquins, le premier de se ménager

encore avec les Anglais, et le second de ne pas rappeler la

vice-royauté du prince Eugène. C'était fort mal calculer, car après

avoir rompu avec les Autrichiens, la prétention de temporiser avec les

Anglais était une chimère, et c'était une autre chimère que de vouloir

à cette époque créer un parti purement italien, qui ne fût ni

autrichien ni français. Alors en effet, à la suite de longues guerres

contre l'Autriche, on ne connaissait que deux manières d'être en

Italie, être partisan des Autrichiens ou partisan des Français.

D'ailleurs les Italiens, éloignés de Napoléon en 1814 par les

souffrances endurées sous son règne, lui étaient bientôt revenus: ils

ne connaissaient que lui, ne pouvaient s'enthousiasmer que pour lui,

et Murat les glaçait en taisant ce grand nom pour y substituer le

sien, faisait même quelque chose de pis en rappelant sa défection de

1814, qui avait révolté tous les ennemis de la puissance autrichienne

en Italie.

[En marge: Mauvais effet de cette proclamation.]

[En marge: Séjour à Bologne.]

Cette proclamation restée sans écho fut donc un premier et fâcheux

insuccès. Elle enflamma quelques jeunes têtes, mais laissa froide la

nation elle-même, qui n'augurait rien de bon de la conduite de Murat.

Il s'avança jusqu'à Bologne en faisant le coup de sabre avec la

cavalerie autrichienne, y réunit quelques Italiens en petit nombre,

essaya de composer un gouvernement, et ne rencontra partout que

très-peu de concours. Pourtant, dans cette ville populeuse et éclairée

de Bologne, où fermentait le patriotisme italien, il aurait pu trouver

quelques bras prêts à le servir, bien qu'on lui sût mauvais gré

d'avoir laissé percer des vues trop personnelles; mais, avec son

imprévoyance ordinaire, il n'avait pas même songé à s'approvisionner

de fusils, et eût-il excité un véritable enthousiasme, cet

enthousiasme, faute d'armes, serait demeuré stérile.

[En marge: Marche sur Parme et Plaisance.]

[En marge: Combat sur le Panaro.]

Après avoir montré deux ou trois jours sa vaine royauté au peuple de

Bologne, il continua sa marche sur Modène et Parme, avec le projet de

franchir le Pô, et d'aller prendre à Milan la couronne de fer. C'était

suivre d'une singulière façon les conseils de Napoléon et même de

Joseph, qui avaient tant recommandé de se conduire politiquement

envers les Autrichiens. Ceux-ci en se repliant avaient commencé à se

concentrer. Ils livrèrent sur le Panaro, en avant de Modène, un combat

sanglant, et qui coûta environ 800 hommes à chacun des deux partis.

Les Napolitains, commandés par Murat, se conduisirent bien, et

entrèrent à Modène. Le général Filangieri, fort connu depuis, fut dans

cette occasion gravement blessé. Les Autrichiens n'étant pas encore en

mesure de prendre l'offensive repassèrent le Pô pour en défendre le

cours, en attendant que leurs forces fussent réunies.

[En marge: Murat songe à se porter sur le Pô supérieur, et à se jeter

brusquement sur Milan, en tournant tous les postes autrichiens.]

[En marge: Ce plan n'était pas sans chances de succès.]

[En marge: Murat y renonce par déférence pour les Anglais, qu'il

continue à ménager.]

[En marge: Il se reporte sur le Pô inférieur.]

[En marge: Vaine tentative du 8 avril pour franchir le Pô à

Occhio-Bello.]

[En marge: Murat est obligé de se replier sur les Abruzzes.]

[En marge: Murat, pour arrêter la démoralisation parmi ses troupes, se

décide à livrer bataille.]

[En marge: Malheureuse journée de Tolentino.]

[En marge: Murat, réduit à une poignée d'hommes, abandonne son armée

et se retire à Naples.]

[En marge: Il s'enfuit en Provence.]

Après avoir commis la faute de s'attaquer aux Autrichiens, au lieu de

rester dans les Marches et de concentrer son armée en avant des

Abruzzes, ce qui laissait place à la fois à la politique et à la

guerre, Murat n'avait qu'un moyen de réparer cette faute, si toutefois

elle était réparable, c'était de rappeler à lui les troupes envoyées

en Toscane, de pousser sur Parme, Plaisance, Pavie, à la tête de

cinquante mille soldats, et là, n'ayant qu'un pas à faire pour être à

Milan, de s'y porter en traversant le Pô dans sa partie supérieure. Il

eût ainsi fait tomber tous les postes autrichiens établis sur le Pô

inférieur, et donné un fort ébranlement aux imaginations en entrant

dans la capitale de la Lombardie. Murat eut bien cette idée, surtout

pour suivre le conseil de Joseph de marcher aux Alpes; mais ne pouvant

s'empêcher de mêler toujours l'intrigue aux témérités, il s'était

appliqué à rester en rapport avec lord Bentinck, auquel il ne cessait

de répéter qu'il n'avait tiré l'épée que parce que les Autrichiens

s'étaient conduits sans loyauté à son égard, avaient machiné contre sa

couronne après la lui avoir garantie, et que si l'Angleterre voulait

au contraire être de bonne foi avec lui, il serait de bonne foi avec

elle. Lord Bentinck qui, malgré sa parfaite droiture, ne manquait pas

de finesse, lui ayant répondu que pour être cru il fallait qu'il

commençât par respecter les États du roi de Sardaigne, Murat eut la

simplicité de s'arrêter et de rebrousser chemin. Renonçant à passer le

Pô au-dessus de Plaisance, où il eût trouvé ce fleuve moins difficile

à franchir et les Autrichiens moins bien établis, il redescendit vers

Bologne, pour tenter un passage aux environs de Ferrare. Il essaya en

effet une attaque sur Occhio-Bello le 8 avril, et après avoir perdu

beaucoup de monde, il fut obligé de renoncer au passage de ce grand

fleuve. Il revint donc dans les Légations, ne sachant plus que faire,

n'osant remonter en Piémont à cause des Anglais, ne pouvant forcer un

fleuve comme le Pô défendu par les Autrichiens avec toute leur armée,

s'étant proclamé roi d'Italie sans qu'une acclamation populaire

confirmât cette investiture spontanée, n'ayant plus l'élan de

l'offensive pour s'être arrêté, ni même la force de la défensive pour

s'être porté trop en avant. Dès ce moment, il était moralement perdu,

même avant de l'être matériellement. Il songea alors, mais trop tard,

à la sagesse des avis que lui avait donnés son beau-frère, et voulut

regagner par les Marches la route des Abruzzes, afin de ne livrer que

sur le Garigliano la bataille décisive que Napoléon lui avait

conseillé d'éviter, mais en tous cas de ne l'accepter que le plus près

possible de Naples. Il se replia donc par Césène et Rimini; mais les

Autrichiens, qui avaient eu le temps de se concentrer, le suivirent

avec plus de soixante mille hommes, ayant à leur tête les généraux

Bianchi et Neiperg (ce dernier venait de quitter Marie-Louise pour

servir en Italie). Il était donc très-douteux que Murat pût regagner

Capoue et Naples sans être contraint d'en venir à une bataille.

Exécutant une retraite des plus difficiles, il livra chaque jour des

combats d'arrière-garde, dans lesquels il soutenait les soldats

napolitains par sa bravoure personnelle, mais qui finissaient toujours

par la perte du terrain disputé. Bientôt la démoralisation et la

désertion affaiblirent ses rangs d'une manière alarmante. Enfin arrivé

à Tolentino, et ayant la majeure partie de ses troupes dans la main,

il voulut décider de son sort dans une lutte désespérée. La bataille

fut longue et soutenue même avec assez de vigueur par les Napolitains,

à la tête desquels Murat se comporta en héros. Il fit de tels efforts,

se jetant de sa personne au milieu des bataillons ennemis où il

cherchait la mort à défaut de la victoire, qu'un moment il se flatta

de triompher. Malheureusement le général Neiperg étant survenu avec

des troupes fraîches, il fallut céder au nombre et à la supériorité de

l'armée autrichienne. Les Napolitains vaincus se retirèrent par la

route de Fermo et Pescara qui longe la mer. Mais un corps autrichien

ayant fait un mouvement de flanc par Salmona, Castel di Sangro et

Isernia, les força de reprendre au plus tôt la route directe de

Naples. Murat tâchait dans chaque rencontre de contenir l'ennemi, mais

après l'effort suprême fait à Tolentino, ses soldats désertaient par

milliers. Bientôt il ne lui resta pas plus de dix à douze mille

hommes, et, parvenu aux environs de Capoue, il laissa les débris de

son armée au baron de Carascosa, pour ne pas tomber au pouvoir des

Autrichiens. Rentré secrètement à Naples, et assez mal accueilli par

la reine qui avait vainement essayé d'empêcher sa folle expédition, il

lui adressa ces douloureuses paroles: Madame, ne vous étonnez pas de

me voir vivant, car j'ai fait tout ce que j'ai pu pour mourir.--Le

malheureux Murat disait vrai. Il s'était conduit en héros, mais à la

tête des États rien ne supplée à l'esprit politique. Il s'embarqua sur

un bâtiment léger pour la Provence, tandis que sa femme traitait de la

reddition de Naples avec les Anglais et les Autrichiens. L'évacuation

complète du royaume de Naples par cette branche de la famille

Bonaparte était naturellement la condition principale de la

capitulation, et la restauration très-prochaine des Bourbons en était

la conséquence inévitable. La reine n'avait demandé pour elle et ses

enfants que la liberté. Mais cette condition fût, comme tant d'autres,

violée par les alliés, et la soeur de Napoléon fut conduite à Trieste.

Le 20 mai tout était terminé à Naples.

[En marge: Fin du règne de Murat.]

[En marge: Comment il faut juger sa conduite, et le tort qu'elle fit à

la France.]

[En marge: Sévérité du jugement de Napoléon.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 37 / 46 段