Werner exact au rendez-vous. Cette fois prenant un rôle un peu moins
passif, M. Werner, qui toujours croyait parler au représentant du duc
d'Otrante, s'expliqua plus clairement sur les intentions des
puissances réunies à Vienne. D'abord il fut comme la première fois, et
plus encore s'il est possible, affirmatif sur ce qui regardait la
personne de Napoléon, à laquelle on donnait l'exclusion absolue, comme
tout à fait incompatible avec le repos général. Puis il déclara que
Napoléon exclu, on ne demanderait pas mieux que de résoudre à
l'amiable les difficultés survenues, aucun des souverains, disait-il,
n'en voulant à la France elle-même, et n'entendant lui imposer un
gouvernement. Ce que les puissances préféraient, ce qui amènerait pour
la France les meilleurs rapports avec elles, c'était le rétablissement
des Bourbons. Si la France voulait se prêter à ce rétablissement, il
serait pris avec elle des arrangements de nature à rassurer les
opinions et les intérêts nés de la Révolution française. La Charte
subirait les modifications nécessaires; la plus grande partie des
emplois seraient réservés aux nouvelles familles; les émigrés rentrés
depuis le 1er avril 1814 seraient éloignés des affaires; il serait
formé un ministère homogène et indépendant, et constitué de telle
manière que les influences de cour en fussent écartées. M. Werner
ajouta que si les Français repoussaient la branche aînée de Bourbon,
les puissances coalisées ne repousseraient pas absolument la branche
cadette, et qu'enfin, s'il le fallait, elles consentiraient à
l'avénement du fils de Napoléon au trône impérial, sauf à choisir, à
défaut de Marie-Louise, le personnage qui pourrait être le plus
convenablement chargé de la régence. Mais la condition absolue,
irrévocable, était toujours que Napoléon cessât de régner, et qu'il se
remît entre les mains de son beau-père, qui le traiterait avec les
égards commandés par l'honneur et la parenté.
[En marge: Vains efforts de M. Fleury de Chaboulon pour persuader à
son interlocuteur qu'il faut accepter Napoléon.]
M. Fleury de Chaboulon essaya vainement de revenir sur tout ce qu'il
avait déjà dit, et notamment sur l'immensité des forces dont Napoléon
allait disposer, M. Werner l'écouta avec politesse, mais ne lui fit
jamais que cette réponse, c'est que, Napoléon exclu, on serait prêt à
transiger sur tous les points, même sur la transmission de la couronne
à son fils, en choisissant un régent qui conciliât l'intérêt de la
France avec celui de la paix. Après mille répétitions superflues, les
deux agents se quittèrent, se promettant de se revoir, si leurs
commettants le croyaient convenable et utile.
[En marge: La négociation abandonnée comme inutile.]
[En marge: M. Fouché en prend occasion de dire partout que la personne
de Napoléon est la seule cause des maux qui menacent la France.]
[En marge: Napoléon le laisse dire, et l'observe, avec la résolution
de le frapper au besoin.]
M. Fleury de Chaboulon revenu à Paris raconta tout à Napoléon et au
duc d'Otrante, et reçut ordre de ne plus continuer des communications
considérées désormais comme sans objet. Napoléon en conclut qu'on
était quelque peu ébranlé à Vienne, puisqu'on lui offrait de laisser
régner son fils; il en conçut même une certaine espérance de trouver
les volontés moins fermes, moins opiniâtres qu'il ne l'avait supposé,
et de les vaincre avec une ou deux batailles, ce qu'il n'espérait pas
d'abord. De son côté, M. Fouché en conclut que Napoléon était le seul
obstacle à la paix; que lui, duc d'Otrante, avait eu bien raison de se
prononcer pour la régence de Marie-Louise, qu'un tel arrangement
aurait fait cesser sur-le-champ les dangers dont la France et l'Europe
étaient menacées, et que si Napoléon entendait bien ses intérêts et
ceux de sa dynastie, il reviendrait à cet arrangement, et abdiquerait
en faveur de son fils, en restant à la tête de l'armée jusqu'à ce
qu'on fût d'accord avec les puissances; qu'il irait ensuite se choisir
une retraite honorée et tranquille dans quelque coin du monde, seule
fin qui lui fût permise après avoir tant tourmenté les hommes. M.
Fouché se mit même à répéter ces choses avec une légèreté imprudente,
et qui n'était explicable que parce qu'il sentait Napoléon affaibli.
Napoléon connaissant une partie de ces propos ajourna sa vengeance, se
disant qu'il fallait laisser M. Fouché intriguer et parler, ce qui
était un besoin de sa nature remuante, sauf à le frapper en cas de
flagrant délit; que ses intrigues et ses propos ne décideraient rien;
que la victoire seule prononcerait; que vainqueur il le soumettrait ou
le briserait, que vaincu au contraire, un ennemi de plus, fût-ce M.
Fouché, ne rendrait pas sa perte plus certaine, car elle était
inévitable en cas de défaite. Cette opinion, vraie sans doute, était
toutefois exagérée, car même après une défaite, la fidélité de ceux
que Napoléon laissait derrière lui aurait pu en diminuer les
conséquences, et donner peut-être le temps de la réparer.
[En marge: Le résultat obtenu par M. de Metternich était d'avoir mis
la désunion dans le gouvernement français.]
[En marge: On finit par se mettre d'accord à Vienne sur la nouvelle
déclaration à faire.]
[En marge: On profite de la réserve ajoutée par l'Angleterre à
l'article 8 du traité, pour lui répondre et s'expliquer sur la
question capitale.]
[En marge: On déclare que l'Europe n'entend pas imposer un
gouvernement à la France, et qu'en excluant Napoléon, elle n'est
occupée que de sa sûreté.]
M. de Metternich n'avait pas fait, comme on le voit, une tentative
complétement infructueuse, puisqu'il avait semé la désunion dans le
sein du gouvernement français, puisqu'il avait fourni à M. Fouché
l'occasion de se convaincre que Napoléon le détestait et le méprisait
toujours, que Napoléon écarté tout pouvait être arrangé, et arrangé
par les propres mains de lui, duc d'Otrante, car on était prêt à
Vienne à l'accepter pour instrument d'une révolution nouvelle. Montrer
en perspective à M. le duc d'Otrante, pour cette année 1815, le rôle
de M. de Talleyrand en 1814, c'était flatter la plus vive et la plus
dangereuse de ses passions, et lui inspirer un ardent désir de la
satisfaire. Le ministre d'Autriche était donc loin d'avoir perdu sa
peine, mais il ignorait la portée du mal qu'il avait fait à notre
cause, et du bien qu'il avait fait à la sienne. Quoi qu'il en soit,
on éprouvait toujours à Vienne le besoin d'ajouter quelques
explications à la déclaration du 13 mars, et de parler à l'Europe et à
la France au moyen d'une déclaration nouvelle. Jusque-là on n'avait
pas pu se mettre d'accord sur un projet de rédaction qui satisfît à
toutes les convenances, les uns trouvant injuste et inconvenant de
taire le nom des Bourbons, les autres jugeant imprudent d'afficher
l'intention de les imposer à la France. Dans l'embarras qu'on
éprouvait on se servit d'un moyen assez commode que les circonstances
offraient elles-mêmes. Le traité du 25 mars était revenu à Vienne
ratifié par toutes les cours. L'Angleterre seule avait ajouté à
l'article 8 une réserve dont l'objet était de dire qu'en formant des
voeux pour les Bourbons, les puissances avaient pour but essentiel, et
même unique, de sauvegarder la sûreté commune de l'Europe menacée par
la présence de Napoléon sur le trône de France. Il fallait répondre à
cette réserve, et dire dans quelle mesure on y adhérait. C'était le
cas dès lors d'une dépêche particulière de cabinet à cabinet, qui
permettait de s'expliquer avec moins de solennité que dans une
déclaration européenne, et de mieux observer les nuances, grâce à plus
d'étendue et d'abandon dans le langage. En conséquence lord Clancarty
dans une dépêche adressée à lord Castlereagh, fut chargé de déclarer
au cabinet britannique que le congrès admettait pleinement la réserve
à l'article 8, car il entendait cet article comme l'Angleterre
elle-même; que la déclaration du 13 mars, le refus de toute
communication avec la France, l'arrestation de ses courriers,
signifiaient purement et simplement qu'on regardait la présence du
chef actuel de la France à la tête de ce grand pays comme incompatible
avec la paix européenne; que de nombreuses expériences ne laissaient
aucun doute sur ce qu'il fallait attendre de lui si on lui permettait
de s'établir; qu'il profiterait de la première occasion pour reprendre
les armes, et pour essayer d'appesantir encore une fois sur l'Europe
un joug qu'elle était résolue à ne plus souffrir; qu'on était donc en
guerre avec lui et ses adhérents, non par choix mais par nécessité;
qu'au surplus les puissances ne prétendaient en aucune manière
contester le droit qu'avait la France de se choisir un gouvernement,
ni gêner l'exercice de ce droit; que malgré l'intérêt général dont le
roi Louis XVIII était l'objet de la part des souverains, ceux-ci ne
chercheraient nullement à violenter les Français en faveur d'une
dynastie quelconque; qu'ils se borneraient à exiger de la dynastie
préférée des garanties pour la tranquillité permanente de l'Europe, et
que rassurés sous ce rapport ils s'abstiendraient de toute ingérence
dans les affaires intérieures d'une nation grande et libre.
Lord Clancarty terminait sa dépêche en disant que pour être bien
certain de ne pas rendre inexactement la pensée des divers cabinets,
il avait communiqué sa dépêche à leurs principaux ministres, que
ceux-ci l'avaient unanimement approuvée, et qu'il avait été autorisé à
le déclarer.
Pendant qu'à Vienne on s'y prenait de la sorte pour mettre d'accord
ceux qui voulaient se prononcer formellement en faveur des Bourbons,
et ceux qui voulaient qu'on se bornât à donner l'exclusion à Napoléon,
le cabinet britannique contraint par l'opposition de s'expliquer,
avait fini par avouer la politique de la guerre, et avait réussi à y
engager le Parlement. Voici en effet ce qui venait de se passer à
Londres.
[En marge: Le traité du 25 mars, connu à Londres, y provoque une
dernière discussion, qui devient décisive.]
[En marge: On interpelle lord Castlereagh, et on lui dit qu'il a
trompé le Parlement, si à la date du 7 avril il connaissait le traité
du 25 mars.]
[En marge: Lord Castlereagh, obligé enfin de répondre, fixe au 28
avril le jour des explications.]
Vers la fin d'avril le traité du 25 mars, portant renouvellement de
l'alliance de Chaumont, avait été publié dans divers journaux, et son
texte remplissait de surprise les membres du Parlement auxquels on
avait dit qu'on armait par pure précaution, et sans aucun parti pris
de déclarer la guerre à la France. Le ministère connaissait-il, ou ne
connaissait-il pas ce traité du 25 mars, lorsqu'on avait discuté le
message royal dans la séance du 7 avril? S'il le connaissait, il avait
trompé le Parlement, et manqué à la probité politique, qui, dans un
pays libre, peut permettre de se taire, mais ne doit jamais autoriser
à mentir. M. Whitbread, l'un des chefs les plus habiles et les plus
actifs de l'opposition, interpella vivement lord Castlereagh, et lui
demanda, au milieu du Parlement silencieux et confus du rôle qu'on lui
avait fait jouer, si le traité dit du 25 mars, publié dans diverses
feuilles, était ou n'était pas authentique. Lord Castlereagh pris au
dépourvu balbutia quelques mots de réponse, et avoua le fond du
traité, sans en avouer les termes.--Quelles sont les différences,
s'écria l'opposition, entre le traité véritable, et celui qui a été
publié?--Lord Castlereagh ne pouvant les signaler, puisqu'il n'y en
avait pas, répondit que le traité n'étant pas encore universellement
ratifié, il lui était interdit d'entrer dans aucune explication. À
travers ces défaites l'opposition discerna clairement que le traité
était authentique, que le gouvernement s'était engagé avec les alliés
de l'Angleterre à recommencer immédiatement la guerre, et que le
cabinet l'avait complétement abusée en lui parlant de simples
précautions à prendre, car il était impossible d'admettre que le
traité signé le 25 mars à Vienne, ne fût pas connu le 7 avril à
Londres, c'est-à-dire treize jours après sa signature. D'ailleurs lord
Castlereagh n'osant pas pousser l'inexactitude jusqu'à une imposture
matérielle, avoua que le 7 avril il connaissait le traité.--Alors vous
nous avez indignement trompés, répliquèrent violemment tous les
membres de l'opposition, et le ministre britannique fut singulièrement
embarrassé. Il y avait de quoi, car bien que les moeurs publiques
eussent encore beaucoup de progrès à faire, jamais on n'avait trompé
le Parlement d'une manière aussi audacieuse. M. Whitbread dit alors
que puisque le moment n'était pas venu de s'expliquer, il fallait que
le Parlement suspendît ses séances jusqu'au jour où l'on serait en
mesure de lui révéler la vérité tout entière, car il ne pourrait que
se tromper, voter à contre-sens, tant qu'il ignorerait la situation
véritable. Lord Castlereagh poussé à bout, accepta le lundi 28 avril
pour communiquer le traité et en justifier le contenu.
[En marge: Langage de lord Castlereagh.]
[En marge: L'Angleterre a dû armer par précaution, et laisser aux
puissances du continent le soin de décider la paix ou la guerre.]
[En marge: Les puissances ayant opté pour la guerre, l'Angleterre n'a
pu se séparer d'elles.]
[En marge: L'intérêt du monde entier est de se débarrasser d'un homme
qui menace le repos universel.]
Le 28 avril la communication eut lieu, et il s'éleva une discussion
des plus véhémentes au sein du Parlement britannique. M. Whitbread
après avoir répété qu'on avait abusé le Parlement, car on avait parlé
de simples précautions tandis qu'il s'agissait de la guerre, que cette
guerre était dangereuse et nullement nécessaire aux intérêts de la
Grande-Bretagne, demanda qu'il fût présenté une adresse respectueuse à
la Couronne pour la supplier d'aviser aux moyens de maintenir la paix.
Lord Castlereagh prit ensuite la parole, et débuta par quelques
personnalités, en disant que si antérieurement on avait écouté M.
Whitbread et ses amis, on aurait abandonné la lutte contre Napoléon la
veille même du triomphe, et que l'Angleterre serait bien loin de se
trouver dans la magnifique position qu'elle avait conquise pour avoir
suivi des conseils contraires à ceux de ces messieurs. Puis il chercha
par des subtilités et des demi-mensonges à répondre au reproche de
duplicité envers le Parlement.--Qu'avait-on annoncé le 7 avril? Qu'on
allait se mettre en mesure de faire face aux événements, c'est-à-dire
entreprendre des préparatifs; mais on n'avait pris aucun engagement
précis dans le sens de la paix ou de la guerre. On n'avait pris que
celui de sauvegarder le mieux possible les intérêts britanniques, et
ces intérêts consistaient essentiellement dans une étroite union avec
les puissances continentales. Or, ces puissances étant par leur
situation géographique plus menacées que l'Angleterre, on avait dû
leur laisser le soin de décider la question. Loin de les pousser à la
guerre, on leur en avait au contraire montré le péril; mais pensant
unanimement qu'elles ne pouvaient ni désarmer avec sécurité devant un
homme tel que Napoléon, ni rester éternellement armées sans s'exposer
à des charges écrasantes, elles avaient décidément adopté le parti de
l'action immédiate. Dès lors, l'Angleterre avait-elle pu se séparer
d'elles, et rompre un accord auquel on avait dû la délivrance de
l'Europe, et auquel on devait encore sa sûreté? Personne n'oserait le
soutenir. Personne non plus n'oserait avancer que ces puissances
eussent tort. Était-il possible en effet qu'elles vécussent dans un
état d'inquiétude perpétuelle, et que par suite de cette inquiétude
elles restassent éternellement en armes? N'était-il pas évident, par
exemple, que Napoléon, dès qu'on l'aurait laissé s'établir, dès qu'on
lui aurait permis de réunir trois à quatre cent mille hommes,
saisirait la première occasion d'accabler encore ses voisins? À la
vérité on le disait changé, et revenu à des idées pacifiques: changé,
oui, mais en paroles, et pour endormir la vigilance des puissances;
mais bien fous seraient ceux qui croiraient à un tel changement! Au
premier instant favorable, dès qu'il apercevrait un affaiblissement de
forces chez les puissances, ou un commencement de désunion entre
elles, il se jetterait sur l'Europe, et la mettrait de nouveau à la
chaîne. C'était une vérité dont ne pouvait douter aucun esprit sensé.
Il fallait donc profiter de ce qu'on était prêt, car il y avait des
cas où attaquer n'était que se défendre. On objectait, il est vrai,
qu'on trouverait derrière l'homme dont il s'agissait, une grande
nation, la nation française. S'il en était ainsi, et si la nation
française, par faiblesse ou par ambition, soutenait cet homme, eh
bien! il fallait qu'elle en portât la peine! L'Europe ne pouvait
rester exposée à une ruine inévitable, parce qu'il plaisait à une
nation de se donner un tel chef, ou parce qu'il plaisait à une armée
corrompue, avide de richesses et d'honneurs, de placer à sa tête un
conquérant barbare qui prétendait renouveler les folles entreprises
des conquérants asiatiques! Les puissances alliées ne voulaient pas
imposer à la France un gouvernement, elles voulaient seulement la
réduire à l'impossibilité de nuire à autrui, et de mettre
éternellement en question le repos et l'existence du monde.--
[En marge: Réponse de M. Ponsonby.]
[En marge: Il s'attache à démontrer qu'on a trompé le Parlement, et
que les avantages de la guerre ne sont pas en proportion avec les
périls.]
[En marge: Il serait plus sage d'attendre, pour voir si la conduite de
Napoléon sera en rapport avec ses promesses.]
Telle avait été la substance des explications de lord Castlereagh.
Bien qu'il n'eût pas annoncé la guerre comme certaine et comme
irrévocablement arrêtée en principe, il avait cependant tellement
insisté sur les motifs de la faire, que ses paroles équivalaient à la
déclaration de guerre elle-même. Beaucoup d'orateurs répondirent à
lord Castlereagh, mais l'un d'eux mérita d'être distingué, ce fut M.
Ponsonby, membre très-modéré du Parlement, celui qui le 7 avril avait
décidé la majorité à voter dans le sens du message royal, parce que
l'Angleterre suivant lui restait libre alors d'adopter la paix ou la
guerre. M. Ponsonby pouvait donc plus qu'aucun autre se plaindre
d'avoir été trompé. Il était évident, dit-il, que le 7 avril le
cabinet avait voulu donner à croire au Parlement qu'il y avait encore
une alternative entre la paix et la guerre, tandis qu'en fait il n'en
existait plus, et que la guerre était résolue, puisqu'à cette époque
le traité du 25 mars était signé à Vienne et parvenu à Londres. (M.
Ponsonby aurait pu l'affirmer bien plus positivement s'il avait connu
les dépêches de lord Castlereagh.) Le Parlement avait donc cru ce
jour-là voter de simples précautions, tandis qu'en réalité il avait
voté la guerre. Les ministres l'avaient par conséquent trompé. Or,
disait M. Ponsonby avec une indignation fortement significative de la
part d'un esprit modéré, une telle manière d'agir ne serait pas
tolérable dans la vie privée; qu'en penser lorsqu'elle était employée
dans la vie publique, et que les intérêts auxquels on manquait étaient
ceux non pas d'un individu, mais de tout un pays? Quant aux motifs de
la guerre, M. Ponsonby les déclarait tout à fait insuffisants, surtout
en les mettant en comparaison avec la gravité de cette guerre. Sans
doute, ajoutait-il, l'Angleterre ne devait pas se séparer des
puissances continentales, mais elle avait apparemment le droit de leur
adresser des conseils, et était-il bien certain que le gouvernement
britannique leur eût montré, comme il s'en vantait, tous les dangers
de cette nouvelle lutte? Ces dangers étaient graves, car on allait
braver à la fois un grand homme et une grande nation. Cet homme, M.
Ponsonby ne l'avait jamais estimé sous le rapport des qualités
morales, mais on ne pouvait contester ni ses talents prodigieux, ni
l'énergie de la nation à la tête de laquelle il était placé. Insulter
cette nation, lui attribuer tous les vices, pour s'arroger à soi
toutes les vertus, ce n'était pas discuter sérieusement un tel sujet.
Il n'en restait pas moins vrai qu'on se trouvait en présence d'un
homme extraordinaire, auquel on donnait l'appui de la nation la plus
redoutable, en menaçant l'indépendance de cette nation de la façon la
moins dissimulée. On ne voulait pas, disait-on, lui imposer un
gouvernement, mais seulement lui en interdire un dans l'intérêt
général! Si, par exemple, ajoutait encore M. Ponsonby, indépendamment
de ce gouvernement qu'on prétendait lui interdire, il y en avait deux
ou trois autres à choisir, on pourrait comprendre que ce ne fût pas
lui en imposer un. Mais tout homme clairvoyant devait reconnaître
qu'il n'y avait pour la France de possibles que les Bonaparte ou les
Bourbons, et dès lors exclure les Bonaparte, n'était-ce pas imposer
les Bourbons? Or, on venait d'essayer ces derniers: ils avaient malgré
leurs qualités morales blessé la nation par leurs fautes, et c'était
la froisser presque tout entière que de vouloir les lui rendre.
C'était poursuivre au delà de toute raison la politique de M. Pitt,
que de renouveler la guerre pour les Bourbons, lorsque après avoir été
miraculeusement replacés sur le trône ils n'avaient pas su s'y
maintenir. À raisonner de la sorte, l'auguste dynastie qui occupait
aujourd'hui le trône d'Angleterre ne régnerait pas, car l'Angleterre
aurait dû poursuivre jusqu'à extinction le rétablissement des Stuarts.
Si encore les conditions qu'on se vantait d'avoir obtenues pour la
Grande-Bretagne à la dernière paix étaient compromises, soit; mais
Bonaparte offrait la paix, l'offrait avec instance, aux conditions des
traités de Paris et de Vienne. Fallait-il donc verser encore des
torrents de sang, doubler la dette, prolonger indéfiniment
l'_income-tax_, pour des avantages qui n'étaient plus contestés? Il
était impossible, disait-on, de compter sur la parole de Napoléon:
c'était un ambitieux sans foi. Mais franchement, depuis le congrès de
Vienne, était-il permis d'élever contre quelqu'un le reproche
d'ambition? Quant au caractère manifesté antérieurement par Napoléon,
sans doute ce caractère entreprenant avait dû inspirer de fortes
inquiétudes, et il était vrai que les hommes ne changeaient guère:
mais ce qui était tout aussi vrai, c'est qu'avec l'âge leur conduite
se modifiait, et que tel qui ne pouvait souffrir le repos, finissait
par s'y faire et par l'aimer. D'ailleurs, chez un homme de génie
l'intérêt bien entendu suffisait quelquefois pour modifier la
conduite. Napoléon qui haïssait l'Angleterre, ne venait-il pas, en
abolissant la traite des noirs, de prouver le désir ardent de lui
complaire? En rendant la liberté au duc d'Angoulême, après qu'on avait
mis sa propre tête à prix, n'avait-il pas agi tout autrement qu'en
1804 à l'égard du duc d'Enghien? Cet homme entier, incorrigible,
n'était donc pas aussi immuable qu'on le disait, et si pour prévenir
un prétendu danger on allait le pousser à bout, l'obliger à combattre,
forcer la nation française à s'unir à lui, ne pouvait-il pas remporter
une ou deux victoires éclatantes, et alors que deviendraient ces
avantages de la dernière paix qu'on mettait tant d'importance à
conserver? Que deviendraient ces puissances du continent à la sécurité
desquelles on sacrifiait toute prudence et toute raison? N'aurait-on
pas fait dans ce cas le plus mauvais des calculs, et pour n'avoir pas
voulu croire à un changement sinon de caractère, du moins de conduite,
changement que l'intérêt rendait vraisemblable, n'aurait-on pas risqué
et le prix non contesté d'une longue guerre, et la sécurité des
puissances, car certes Napoléon, redevenu vainqueur, n'accorderait
plus la paix de Paris? On aurait donc, par excès de prévoyance, manqué
de prévoyance véritable, et créé le danger qu'on voulait prévenir.--
[En marge: Vote définitif.]
[En marge: La guerre adoptée par 273 voix contre 72.]
Telles étaient les raisons alléguées de part et d'autre dans le
Parlement britannique, et toutes, comme on le voit, se réduisaient à
cette raison unique: Pouvait-on croire à Napoléon, à ses assurances de
paix?--Le doute de la France était donc celui du monde, et on allait
déclarer la guerre à Napoléon non pour ce qu'il voulait en ce moment,
mais pour ce qu'il avait voulu et fait jadis. Il offrait la paix, il
la demandait par toutes les voies publiques et détournées, il la
demandait humblement, et un doute universel répondait à ses instances.
Ce doute, en effet, était la seule réponse aux excellents
raisonnements de l'opposition anglaise, et le Parlement, tout en les
appréciant, repoussa par 273 voix contre 72 l'adresse pacifique de M.
Whitbread.
[En marge: La guerre votée en Angleterre, est commencée de fait en
Italie.]