précédentes.]
[En marge: Difficulté de se mettre d'accord.]
[En marge: On ne voudrait pas faire mention des Bourbons.]
Tandis qu'on s'efforçait en France de rendre la guerre nationale, on
craignait en Europe qu'elle ne le devînt, et on commençait à faire des
réflexions sérieuses sur la conduite à tenir. On continuait de
repousser les messagers de Napoléon, et on venait d'en arrêter encore
un expédié tout récemment de Paris. En effet, après l'arrestation à
Stuttgard de M. de Flahault, chargé d'annoncer à Vienne le
rétablissement de l'Empire, le cabinet français avait imaginé l'envoi
d'un nouveau messager, assez bien choisi pour la mission qu'on lui
destinait: c'était M. de Stassart, Belge de naissance, attaché au
service de Marie-Louise, devenu depuis le retour de cette princesse en
Autriche l'un des chambellans de l'empereur François, et actuellement
de passage à Paris, où l'avaient attiré des affaires privées. Un tel
personnage, retournant auprès de sa cour, avait des chances de
franchir la frontière que n'avait aucun autre. On l'avait chargé de
deux lettres, l'une de M. le duc de Vicence pour M. de Metternich, et
l'autre de Napoléon pour l'empereur François. Cette fois il n'était
plus question de paix ou de guerre, de politique en un mot, mais des
droits sacrés de la famille, des droits d'un époux sur son épouse,
d'un père sur son fils, et Napoléon, s'adressant directement à son
beau-père, redemandait sa femme, et sinon sa femme, au moins son fils
qu'on n'avait aucun motif légitime de lui refuser. M. le duc de
Vicence ajoutait quelques réflexions sur cette étrange interdiction de
tous rapports diplomatiques, dans laquelle on persévérait avec tant
d'obstination, et rappelait en passant l'offre si souvent réitérée de
maintenir la paix aux conditions du traité de Paris. M. de Stassart,
plus heureux que les courriers des affaires étrangères arrêtés à Kehl
et à Mayence, plus heureux que M. de Flahault arrêté à Stuttgard,
était parvenu jusqu'à Lintz vers les derniers jours d'avril, mais
retenu là sous le prétexte d'une irrégularité de passe-ports, il avait
été obligé de livrer ses dépêches, qui avaient été envoyées à Vienne
et déposées sur la table du congrès. La lecture des lettres
interceptées n'avait guère ému les membres du congrès, et ne leur
avait rien appris qu'ils ne sussent parfaitement. Néanmoins ils
n'étaient ni les uns ni les autres dans les dispositions qui les
animaient lorsqu'ils avaient signé le 13 mars la fameuse déclaration
contre Napoléon, et le jugement porté soit en France, soit en
Angleterre contre cette déclaration n'avait pas laissé de les toucher
beaucoup. Ils avaient donc songé à une seconde déclaration, non pas
plus pacifique que la première, mais moins sauvage dans la forme, et
mieux raisonnée. Ils voulaient aussi répondre à l'opposition anglaise
qui disait qu'on faisait la guerre uniquement pour les Bourbons, et en
même temps calmer les esprits en France, afin d'empêcher que la guerre
n'y devînt nationale. Ce dernier motif était de beaucoup le plus
déterminant, car bien que les gazettes anglaises et allemandes
s'appliquassent à représenter Napoléon comme appuyé sur l'armée seule,
le public européen commençait à voir que de nombreux intérêts
s'attachaient à lui, et non-seulement des intérêts, mais des
convictions sincères, celles notamment de tous les hommes qui étaient
indignés contre la prétention affichée par l'Europe de nous imposer un
gouvernement. On avait par ces motifs essayé dans le congrès de
trouver une rédaction qui satisfît aux diverses convenances de la
situation, mais on n'y avait guère réussi. On avait cherché des termes
admissibles pour dire que, sans vouloir s'ingérer dans le gouvernement
de la France, sans vouloir lui imposer ni la personne d'un monarque,
ni un système particulier d'institutions, les puissances se bornaient
à donner l'exclusion à un seul homme dans l'intérêt du repos de tous,
parce qu'une expérience prolongée avait démontré que le repos de tous
était impossible avec cet homme. Bien qu'exclure un souverain, quand
il n'y en avait que deux de possibles, ce fût pour ainsi dire imposer
le choix de l'autre, les écrivains du congrès étaient parvenus
néanmoins à exprimer ces idées d'une manière assez conciliable avec le
droit des gens, et même pour donner encore moins de prise à la
principale objection du Parlement britannique, ils avaient omis de
nommer les Bourbons. Mais cette omission avait à l'instant soulevé les
réclamations des deux cours d'Espagne et de Sicile. La légation
britannique elle-même avait trouvé que ne pas nommer les Bourbons,
c'était beaucoup trop les négliger, et peut-être donner ouverture à
des prétentions dangereuses. Lord Clancarty, membre principal de cette
légation depuis le départ de lord Castlereagh et de lord Wellington,
avait appuyé les cours de Madrid et de Palerme, lesquelles demandaient
à qui les souverains alliés destinaient le trône de France s'ils en
écartaient Louis XVIII? Songeraient-ils à la régence de Marie-Louise,
à la royauté du duc d'Orléans, ou à la république? Dans
l'impossibilité de s'expliquer clairement sur ces divers sujets, les
membres du congrès s'étaient séparés sans accepter aucun texte de
déclaration, car s'ils trouvaient que le nom des Bourbons effacé de ce
texte y manquait sensiblement, ils trouvaient aussi que son insertion
provoquait des objections extrêmement embarrassantes.
[En marge: Vues particulières de la Russie et de l'Autriche.]
[En marge: La Russie toujours violemment prononcée contre Napoléon,
est froide à l'égard des Bourbons.]
[En marge: L'Autriche, quoique très-portée pour les Bourbons, ne
voudrait pas se lier envers eux, afin d'être libre de recourir à
certaines manoeuvres dans l'intérieur de la France.]
[En marge: Le but de ces manoeuvres serait de détacher de Napoléon les
libéraux et les révolutionnaires, en leur laissant le choix d'un
souverain.]
[En marge: On songe à M. Fouché pour nouer ces intrigues.]
[En marge: Envoi d'un agent à Bâle nommé Werner, avec invitation à M.
Fouché d'en envoyer un dans la même ville.]
Deux cours avaient surtout des objections à une profession de foi trop
explicite en faveur des Bourbons, c'étaient la Russie et l'Autriche,
l'une et l'autre par des motifs entièrement différents. Alexandre
était toujours aussi implacable à l'égard de Napoléon, soit parce
qu'il était piqué du ridicule que lui avait valu le traité du 11
avril, soit parce qu'il ne voulait pas voir remonter sur la scène du
monde un personnage qui ne laissait plus que des places secondaires
dès qu'il y paraissait. Mais s'il était aussi résolu que jamais contre
la personne de Napoléon, il n'était aucunement d'avis de lui donner
encore une fois Louis XVIII pour successeur. Outre que Louis XVIII
l'avait blessé de beaucoup de manières, il regardait le rétablissement
des Bourbons comme une oeuvre qui ne serait pas plus durable la
seconde fois que la première. L'Autriche, en concluant à peu près de
même, raisonnait autrement. Elle excluait non moins formellement
Napoléon, elle ne souhaitait en aucune façon la régence de
Marie-Louise, et, les Bonaparte exclus, elle préférait les Bourbons à
tous autres. Il n'y avait pas en effet en France et en Europe un plus
pur royaliste que l'empereur François. Mais le moyen de renverser les
Bonaparte était la guerre, et l'Autriche y répugnait, non par
faiblesse, ce qui n'est pas son défaut ordinaire, mais par prudence.
Elle sortait à peine d'une lutte violente, et s'en était tirée avec un
bonheur qui, depuis un siècle, n'avait plus couronné ses entreprises.
Elle en sortait avec son ancienne part de la Pologne, avec la
frontière de l'Inn, avec l'Illyrie, avec l'Italie jusqu'au Pô et au
Tessin. Le plus grand succès imaginable dans la future guerre ne
pourrait pas lui valoir davantage, et accroîtrait, si on était
vainqueur, les prétentions des deux cours du Nord, toujours fortement
unies, la Russie et la Prusse. Il n'y avait pas dans tout cela de quoi
lui inspirer un goût bien vif pour la guerre. De plus, les nouvelles
qu'on recevait de France s'accordaient à représenter Napoléon comme
assuré de l'appui du parti révolutionnaire et libéral, et comme
pouvant disposer dès lors d'une grande portion des forces nationales.
Une seule combinaison pouvait le priver de cet appui, c'était celle
qui, en donnant satisfaction aux révolutionnaires et aux libéraux, les
détacherait de Napoléon qu'ils craignaient, et dont ils se défiaient
toujours beaucoup. Susciter à Napoléon de graves embarras intérieurs
était donc une politique que l'Autriche n'aurait pas voulu négliger,
et qui, sans exclure absolument les Bourbons, exigeait qu'on ne se
liât pas irrévocablement à eux. Dans cette vue, M. de Metternich,
très-bien informé de ce qui se passait à Paris, avait songé à M. le
duc d'Otrante, et l'avait jugé tout à fait approprié aux fins qu'il se
proposait. Flatter la vanité et l'ambition d'un tel homme lui avait
paru un moyen assuré d'introduire la confusion dans les affaires de
France, et il avait imaginé d'envoyer un agent secret, pour demander à
M. Fouché un moyen de résoudre autrement que par une guerre horrible
la question qui divisait en ce moment la France et l'Europe. M. de
Metternich avait fait choix pour ce rôle d'un personnage prudent et
digne de confiance, nommé Werner, et l'avait expédié à Bâle. Il avait
en même temps chargé un employé d'une maison de banque, allant à Paris
pour affaires de sa profession, de remettre une lettre à M. Fouché
pour l'informer de ce qu'on pensait, et l'inviter à envoyer à Bâle
quelqu'un avec qui M. Werner pût s'aboucher. Ainsi tandis qu'à Vienne
on disputait sans parvenir à s'entendre sur la nouvelle déclaration à
faire, M. Werner était parti pour Bâle, où il était arrivé le 1er mai,
et où il attendait qu'on lui dépêchât de Paris l'interlocuteur sûr
avec lequel il pourrait traiter.
[En marge: Cette ouverture, parvenue à M. Fouché, est découverte par
Napoléon.]
Le commis de banque, porteur de la lettre de M. de Metternich, ne
parvint pas sans peine à communiquer avec M. Fouché, et, dans les
efforts qu'il fit, il laissa échapper quelques signes de sa présence à
Paris et de sa singulière mission. M. de Caulaincourt en fut averti,
et avec sa fidélité accoutumée il prévint Napoléon, qui fit chercher,
saisir, interroger le commis de banque, et sut bientôt que des
communications étaient ou déjà établies, ou à la veille de s'établir,
entre M. Fouché et M. de Metternich. Bien qu'il eût juré de dépouiller
le vieil homme, et qu'il y eût jusque-là réussi, il se retrouva un
moment tout entier. Il vit avec sa bouillante imagination mille
trahisons cachées sous la trame qu'on venait de découvrir, et cédant à
son caractère aussi emporté que son esprit, il songea un moment à
faire arrêter M. Fouché, à saisir ses papiers, à dénoncer et punir sa
perfidie, ce qu'il espérait faire aux applaudissements de la France
qui estimait peu ce ministre, et qui, éclairée sur ses noirceurs,
approuverait son châtiment.
[En marge: Napoléon imagine d'expédier à Bâle M. Fleury de Chaboulon,
pour y jouer, à l'insu de M. Fouché, le rôle de son envoyé.]
Mais ce ne fut là qu'un emportement passager. Napoléon voulut
réfléchir, examiner, et se décider en complète connaissance de cause.
M. Fouché étant venu travailler avec lui, il retrouva en le voyant son
imperturbable sang-froid des champs de bataille, lui parla longuement,
confidentiellement des affaires de l'Europe, et surtout des intrigues
qui se croisaient à Vienne, de manière à provoquer les épanchements de
son interlocuteur, en s'approchant le plus près possible du fait dont
il cherchait à obtenir l'aveu. Le rusé ministre ne comprit rien à
cette tactique, quoiqu'il eût reçu la lettre de M. de Metternich, et
au lieu de désarmer son maître par un aveu sincère, il persista à se
taire. Plus d'une fois Napoléon fut près d'éclater, mais il se
contint, ne dit rien de plus, et renvoya M. Fouché trompé autant que
trompeur, et ne se doutant pas de l'espèce d'examen qu'il venait de
subir. Napoléon pensa que le moyen le plus sûr de découvrir le secret
de cette trame dont il s'exagérait la perfidie, était d'expédier
sur-le-champ à Bâle un homme de confiance, porteur des signes de
reconnaissance dont on avait obtenu la communication, et en mesure dès
lors de s'aboucher avec M. Werner, et de surprendre ainsi l'intrigue à
sa source. Il choisit pour cette mission le jeune auditeur qui était
venu le joindre à l'île d'Elbe, et dont il avait récompensé le courage
et la dextérité en l'attachant à son cabinet, M. Fleury de Chaboulon.
Il le manda, lui traça la conduite à tenir, lui donna des ordres pour
les autorités de la frontière, afin qu'on ne laissât passer que lui
seul, et que le véritable agent de M. Fouché, si M. Fouché en envoyait
un, fût arrêté et mis dans l'impossibilité de remplir sa mission.
[En marge: Rencontre à Bâle de M. Werner et de M. Fleury de
Chaboulon.]
M. Fleury de Chaboulon partit sur-le-champ. Arrivé à la frontière il
communiqua aux autorités les ordres convenus, passa seul, trouva M.
Werner à Bâle, et se mit à jouer adroitement son rôle auprès de lui.
M. Werner, complétement abusé, lui dit naïvement pourquoi il était
envoyé. M. Fleury de Chaboulon put constater d'abord que ce qu'on
appelait la trame ourdie par M. Fouché était bien récente, et qu'elle
commençait à peine; que rien par conséquent n'avait précédé la
présente communication; que, pour la première fois de sa vie, M.
Fouché en fait de sourdes menées, était non pas provocateur mais
provoqué, qu'enfin il ne s'agissait point d'assassiner Napoléon, ce
que celui-ci avait cru d'abord, mais de le détrôner, sans recourir à
la cruelle et chanceuse extrémité de la guerre. M. Werner affirma
vivement à M. Fleury qu'on n'en voulait nullement à la vie de
Napoléon, repoussa même avec indignation toute supposition de ce
genre, mais déclara qu'on en voulait à sa puissance; que jamais à
aucun prix l'Europe ne le souffrirait sur le trône de France; que lui
mis à part elle admettrait tous les gouvernements dont la nation
française pourrait s'accommoder, la république exceptée; qu'elle avait
grande confiance dans les lumières et l'influence de M. le duc
d'Otrante, qu'elle connaissait sa haine pour Napoléon, et qu'elle
était prête à s'entendre avec lui pour résoudre la difficulté, en
épargnant au monde une nouvelle et horrible effusion de sang.
[En marge: M. Fleury de Chaboulon tient le langage qu'aurait dû tenir
M. Fouché s'il avait été fidèle.]
M. Fleury de Chaboulon jouant très-bien le rôle d'agent de M. Fouché,
répondit que ce ministre avait eu effectivement à se plaindre de
Napoléon, et avait pu en concevoir quelque ressentiment, mais qu'il
avait immolé toute rancune à l'intérêt du pays; que sans doute il
aurait voulu en 1814 d'autres arrangements que ceux qui avaient
prévalu, que depuis il n'aurait peut-être pas souhaité le retour de
Napoléon, mais qu'actuellement il était convaincu que Napoléon était
nécessaire, que lui seul pouvait rasseoir la France sur ses bases,
rapprocher les partis, et constituer un gouvernement durable; que
Napoléon était revenu avec des idées saines sur toutes choses, qu'il
était décidé à maintenir la paix et à donner à la France des
institutions sagement libérales; que d'ailleurs on voudrait en vain le
renverser, que l'armée, les hommes engagés dans la Révolution, les
acquéreurs de biens nationaux, la jeunesse imbue d'idées nouvelles,
presque toutes les classes de la nation enfin, l'émigration exceptée,
voyaient en lui le représentant de leurs opinions ou de leurs
intérêts, et surtout le représentant de l'indépendance nationale; que
des milliers de volontaires se levaient chaque jour pour seconder
l'armée; qu'à quatre cent mille soldats de ligne Napoléon allait
joindre quatre cent mille gardes nationaux d'élite, et que la lutte
avec lui serait terrible; que la campagne de 1814, où, grâce à son
génie la coalition avait couru tant de dangers, n'était rien à côté de
ce qu'on rencontrerait en 1815, parce qu'au lieu de forces détruites
ou dispersées de Dantzig à Valence, on aurait affaire en Champagne à
toutes les forces réunies de la France; qu'il valait donc mieux
s'entendre que de s'égorger pour la famille des Bourbons, dont la
France ne pouvait plus vouloir dès qu'on cherchait à la lui imposer
par la force; que le duc d'Otrante serait heureux d'être
l'intermédiaire d'un semblable rapprochement, et qu'il demandait que
M. de Metternich lui fît connaître ses idées sur un pareil sujet, pour
tâcher d'y adapter les siennes, si, comme il n'en doutait pas, elles
étaient conformes à la grande sagesse de cet homme d'État éminent.
[En marge: Étonnement de M. Werner.]
[En marge: Les deux interlocuteurs conviennent de retourner auprès de
leurs commettants, pour avoir des instructions nouvelles.]
L'envoyé de M. de Metternich, qui de très-bonne foi se croyait en
présence du mandataire du duc d'Otrante, était confondu de surprise
en entendant un langage si peu conforme à celui qu'il avait attendu,
répétait avec une naïve obstination qu'il était bien étonné d'un tel
discours, que M. le duc d'Otrante passait pour ne point aimer
Napoléon, pour n'avoir jamais eu aucune illusion à son sujet, pour
être un homme sage prêt à entrer dans tous les arrangements
raisonnables; que du reste en présence de dispositions si peu prévues
de sa part, lui M. Werner ne pouvait rien dire, car il était bien
plutôt venu pour écouter des propositions que pour en faire. Les deux
interlocuteurs, après s'être expliqués davantage, convinrent de
retourner auprès de leurs commettants pour leur communiquer ce qu'ils
avaient appris, et pour revenir bientôt munis d'instructions mieux
adaptées au véritable état des choses. M. Fleury de Chaboulon, à qui
Napoléon avait fait sa leçon, insista pour que M. Werner revînt mieux
renseigné sur les dispositions des puissances à l'égard de divers
sujets fort importants, tels que la transmission de la couronne au roi
de Rome dans le cas où Napoléon abdiquerait, et le choix du prince
Eugène comme régent, si Marie-Louise ne voulait pas retourner en
France pour défendre les droits de son fils. Après ces explications,
les deux envoyés se séparèrent avec promesse de se revoir à Bâle sous
peu de jours.
[En marge: Pendant ce temps, Napoléon a une violente explication avec
M. Fouché.]
Pendant ce temps Napoléon avait eu un nouvel entretien des plus graves
avec M. Fouché. Soit qu'en voyant le silence obstiné du ministre de la
police il éprouvât une irritation intérieure qui commençait à percer,
soit qu'un avis émané, dit-on, de M. Réal, eût averti M. Fouché, ce
dernier, avec une indifférence affectée, avoua à Napoléon qu'il avait
reçu une lettre de M. de Metternich apportée par un individu obscur et
sans caractère, à laquelle il n'avait attaché aucune importance, et
dont par ce motif il n'avait pas cru devoir parler. Napoléon, pour
recevoir M. Fouché, avait quitté M. Lavallette qui était resté dans
une pièce voisine d'où on pouvait tout entendre. Il ne put se contenir
devant la duplicité du ministre de la police; il lui déclara qu'il
savait tout, qu'une pareille communication émanant du principal
personnage de la coalition, contenant l'offre de l'envoi d'un agent à
Bâle, était la plus importante qu'on pût imaginer dans les
circonstances actuelles, et qu'il était impossible qu'elle fût l'objet
d'une distraction. Puis d'un ton amer et accablant: Vous êtes un
traître, dit-il à M. Fouché de manière à être entendu de la pièce
voisine, et je pourrais vous faire expier votre trahison aux grands
applaudissements de la France.... Si mon gouvernement ne vous convient
point, pourquoi ne pas le déclarer, pourquoi vous obstiner à rester
mon ministre?....--M. Fouché, comme un serviteur très-habitué aux
emportements de son maître, et ayant renoncé depuis longtemps à se
faire respecter, balbutia quelques explications embarrassées, puis se
retira, rencontra sur son chemin M. Lavallette, et le sourire de
l'indifférence au visage, se contenta de lui dire: L'Empereur est
toujours le même, toujours plein de défiance, voyant des trahisons
partout, et s'en prenant à tout le monde de ce que l'Europe ne veut
pas de lui.--M. Fouché n'en dit pas davantage, comme si à de tels
outrages, mérités ou immérités, il était permis de n'opposer que
l'indifférence!
[En marge: Grave faute que commet Napoléon en s'emportant.]
[En marge: La fausse négociation de Bâle continuée, mais sans
résultat.]
Napoléon qui depuis deux mois avait remporté de nombreuses victoires
sur lui-même, n'avait pas été maître de lui cette fois, et avait
commis une grande faute, car on ne dit pas de telles choses, ou bien
on brise celui à qui on les a fait entendre. Quand il était au faîte
de sa grandeur il pouvait se livrer ainsi au plaisir d'exhaler son
mécontentement, et il en était quitte pour se créer un ennemi
impuissant; mais en ce moment il se préparait dans celui qu'il avait
appelé traître, un traître véritable, et des plus dangereux. Il était
d'ailleurs injuste envers M. Fouché, car bien que ce ministre se fût à
bon droit rendu suspect en cachant des ouvertures aussi sérieuses que
celles dont il s'agissait, il ressortait évidemment de ce qu'on avait
recueilli à Bâle que si des trahisons étaient à craindre, aucune
n'était accomplie encore. Il eût donc mieux valu avertir froidement le
ministre, lui faire voir qu'on était au courant, lui montrer qu'on le
surveillait, et ne pas éclater, puisque la situation très-grave,
très-délicate où on se trouvait, ne permettait pas de pousser l'éclat
jusqu'à un châtiment sévère. En effet, M. Fouché avait eu l'art de se
faire passer auprès du public pour un conseiller indépendant, capable
de donner de sages avis à son maître, et même de lui résister. En le
frappant, Napoléon aurait paru aux yeux de beaucoup de gens ne vouloir
supporter aucun conseil, et aux yeux de tous être abandonné de la
fortune, puisqu'il l'était de M. Fouché. Ne pouvant frapper, il aurait
donc mieux fait de se taire. Du reste, après cet éclat, il s'en tint
à une indulgence méprisante, qui n'était pas propre à lui ramener M.
Fouché. Voyant que rien n'était entamé encore, il résolut d'attendre
et de tenir toujours fixés sur le ministre de la police ses yeux
pénétrants. Il raconta ce qui s'était passé à M. Fleury de Chaboulon,
l'autorisa à voir M. Fouché, et à s'entendre avec lui, afin de
poursuivre cette bizarre négociation de Bâle, et de savoir ce que
dirait l'agent de M. de Metternich en réponse aux questions qu'on lui
avait posées. M. Fleury de Chaboulon se rendit chez le duc d'Otrante
qui lui parla de l'Empereur comme d'un enfant qui ne savait ni se
contenir ni se conduire, qui était encore une fois en voie de se
perdre, et qu'il fallait servir non pour lui, mais pour la cause
commune. Puis, après s'être vengé par de mauvais propos des mépris de
Napoléon, il convint avec M. de Chaboulon de la manière d'amener une
seconde entrevue, et d'en tirer les éclaircissements les plus utiles
qu'on pourrait.
[En marge: M. Werner déclare qu'on ne donne l'exclusion qu'à Napoléon,
et que lui exclu, on est prêt à admettre le gouvernement que voudra la
France.]