Tandis que le parti constitutionnel récompensait Napoléon de ses

sacrifices par un appui chaleureux, il se passait dans les provinces

un fait d'une assez grande importance, surtout dans l'intérêt de la

résistance à l'étranger, intérêt qui touchait Napoléon plus que tous

les autres. Bien qu'après le long silence du premier empire on fût

revenu avec ardeur à la politique et au goût de la contradiction, dans

certaines provinces menacées par l'ennemi, la présence du danger

faisait taire l'esprit de chicane et de subtilité. Par exemple, en

Champagne, en Bourgogne, en Lorraine, en Alsace, en Franche-Comté, en

Dauphiné, les populations se prêtaient avec le zèle le plus louable

aux mesures de défense. Les anciens militaires rejoignaient leurs

drapeaux, et les hommes désignés pour faire partie de la garde

nationale mobilisée, répondaient avec empressement à l'appel des

officiers chargés de leur organisation. Tandis que cet excellent

esprit se manifestait dans les provinces de l'Est, il s'en manifestait

un pareil et non moins honorable, quoique inspiré par d'autres motifs,

dans les provinces de l'Ouest. On a vu par le récit de ce qui s'était

passé à Angers, à Nantes, au Mans, à Rennes, pendant les onze mois de

la première Restauration, que la bourgeoisie des villes avait été à la

fois blessée et alarmée de l'attitude de la noblesse et du peuple des

campagnes, et de leur audace à reprendre les armes en pleine paix.

Depuis le 20 mars, l'avantage de la possession du pouvoir avait

repassé du côté de cette bourgeoisie, et elle s'en était réjouie dans

un intérêt de sécurité bien plus que d'ambition. Mais les mouvements

des chefs vendéens, leurs relations presque publiques avec

l'Angleterre, l'annonce et même l'apparition sur les côtes de

bâtiments anglais chargés d'armes, enfin quelques violences exercées

dans les campagnes, avaient excité une agitation extraordinaire à

Nantes, à Vannes, à Quimper, à Rennes, au Mans, à Angers, etc. La

population de Nantes surtout, jadis si malheureuse entre les attaques

des Vendéens d'un côté, et les égorgements de Carrier de l'autre, ne

voyait pas approcher sans frémir le renouvellement de la guerre

civile. Les esprits fermentaient, et au bruit d'un assassinat commis

sur un vieillard, d'honnêtes habitants de Nantes s'émurent, et

conçurent la pensée de former avec les principales villes des cinq

départements de la Bretagne, un pacte d'alliance par lequel ils

promettaient de se porter mutuellement secours, en cas de danger

extérieur ou intérieur, et d'appeler ce pacte du nom de _Fédération

bretonne_, à l'imitation de la fédération de 1790. À peine produite

cette idée, si bien appropriée aux circonstances, envahit toutes les

têtes, et plusieurs centaines de Nantais partirent pour Rennes, où la

même idée avait germé, et où ils étaient attendus impatiemment. Ils y

furent reçus avec enthousiasme, fêtés, logés chez les principaux

habitants, et on remit à quelques personnes de sens rassis le soin de

libeller le pacte qui devait confédérer les citoyens de la Bretagne

contre l'ennemi du dedans et du dehors. Rien n'était plus pur que

l'intention des braves Bretons en cette circonstance, et plus dégagé

de tout esprit de faction. Ils ne prétendaient ni dominer le pouvoir,

ni opprimer les classes élevées de la nation, mais se défendre contre

les incendies et les assassinats de l'ancienne chouannerie, et contre

les débarquements des Anglais. Toutefois la disposition dominante dans

ces réunions était fortement libérale. On convint de rédiger un

préambule dans lequel seraient exposés les motifs de l'association, et

d'y joindre quelques articles statutaires qui préciseraient les

engagements qu'on prenait les uns envers les autres. Il fut stipulé

d'abord que les fédérés ne formeraient point un corps séparé des

autres citoyens, ayant son uniforme, ses armes, ses chefs, et agissant

pour son compte, mais qu'ils viendraient se ranger dans l'organisation

existante et légale de la garde nationale; que cette organisation

étant répandue dans tout l'Empire, ils pourraient toujours y trouver

place, de manière à être utiles partout où il y aurait des dangers à

conjurer; que leurs obligations consisteraient à se mettre à la

disposition des autorités publiques, à se rendre à leur premier appel

soit dans les bataillons mobilisés, soit dans les bataillons

sédentaires, et quand le cadre légal de la garde nationale manquerait,

à se porter individuellement là où les appelleraient les maires, les

sous-préfets, les préfets, pour leur prêter secours chaque fois qu'il

y aurait à repousser une atteinte contre l'ordre public. Enfin ils

s'obligeaient à un autre genre de service, celui-ci tout moral,

consistant à dissiper autant qu'il serait en eux les fausses notions

par lesquelles on essayait de tromper les simples habitants des

campagnes, à prêcher par leur exemple et leur parole l'accomplissement

des devoirs civiques, à se mettre en un mot à la disposition du

gouvernement impérial pour la défense intérieure et extérieure du

pays.

Malgré les inconvénients attachés à toute association politique,

celle-ci, inspirée par un vif sentiment des dangers publics, exempte

de toute vue particulière, se réduisant exclusivement au rôle

d'auxiliaire du pouvoir, donnait moins qu'aucune autre prise à la

critique, et pouvait même rendre au pays d'immenses services.

On rédigea le préambule et l'acte, et on entra en rapport avec le

préfet pour lui soumettre l'un et l'autre. Le gouvernement, comme on

le voit, n'avait pas eu la moindre part à ce mouvement tout spontané,

et provoqué uniquement par les inquiétudes de la partie la plus

indépendante et la plus honnête de la population bretonne. Bien que

Napoléon eût été longtemps populaire dans les provinces de l'Ouest

qu'il avait pacifiées, néanmoins ses dernières guerres de 1812 et de

1813 l'avaient beaucoup dépopularisé. On le considérait comme un vrai

danger, et si on avait applaudi à son retour parce qu'il venait mettre

fin à l'influence de l'émigration, c'était à la condition de lui lier

les mains par de fortes lois. Dans cette disposition, ne voulant pas

donner à la nouvelle fédération une couleur bonapartiste, les fédérés

s'étaient abstenus de parler de l'Empereur. Des gens sages leur firent

sentir qu'une telle association serait bien près de devenir un péril

si elle était formée en dehors du gouvernement, qu'elle ne rendrait

même de véritables services qu'en s'unissant étroitement à lui, que

d'ailleurs elle ne serait autorisée qu'à ce prix. Le préambule fut

alors remanié, et répondit aux intentions des bons citoyens, qui

étaient prêts à seconder Napoléon de toutes leurs forces, mais à la

condition d'une liberté sage et réelle.

[En marge: Imitation de cette fédération dans les provinces frontières

de l'Est.]

[En marge: L'idée de la fédération s'introduit à Paris.]

La plupart des villes de la Bretagne envoyèrent des députations à

Rennes, et plusieurs jours se passèrent en fêtes, en réjouissances, en

promesses de dévouement réciproque. On compta très-promptement plus de

vingt mille fédérés dans les départements de la Loire-Inférieure, du

Morbihan, du Finistère, des Côtes-du-Nord, d'Ille-et-Vilaine,

composant l'ancienne Bretagne. À peine cette conduite des Bretons

fut-elle connue, qu'elle produisit un grand retentissement dans les

départements voisins, et de proche en proche dans toute la France.

Les Angevins menacés des mêmes dangers que les Bretons, s'assemblèrent

pour suivre leur exemple. La Bourgogne animée d'une autre haine que

celle des chouans, de la haine des Russes, des Autrichiens, des

Prussiens, envoya des députés à Dijon pour signer un acte de

fédération, et elle adopta purement et simplement le texte de la

fédération bretonne. La Lorraine, la Franche-Comté, le Lyonnais, le

Dauphiné, se montrèrent prêts à en faire autant. Au milieu de ce

mouvement des esprits, particulier aux provinces menacées par la

guerre civile ou par la guerre étrangère, il n'était pas possible que

la grande ville de Paris restât indifférente et inactive. Mais dans

Paris il y a plusieurs Paris, et tandis que les classes nobles

regrettaient les Bourbons, que les classes moyennes regrettaient la

paix, le peuple des faubourgs animé d'une haine brutale pour ce qu'on

appelait les nobles et les prêtres, et d'une haine patriotique pour ce

qu'on appelait l'étranger, avait toujours regretté de n'avoir pas eu

des fusils en 1814 pour défendre les murs de la capitale. Là se

trouvaient avec des hommes compromis dans les désordres de 1793, des

jeunes gens sincèrement patriotes, de braves militaires retirés du

service, et les uns comme les autres excitèrent le peuple des

faubourgs à imiter les Bretons et les Bourguignons. Le mouvement

commencé dans les faubourgs Saint-Marceau et Saint-Antoine, se

propagea bientôt dans les autres. On adopta l'acte des Bretons, mais

les Parisiens voulurent avoir leur préambule particulier, ainsi qu'on

l'avait fait ailleurs, car tout en adoptant exactement le dispositif

imaginé en Bretagne, chacun entendait le motiver à sa manière et

suivant le sentiment de sa province. Les fédérés de Paris

s'adressèrent à Napoléon lui-même, demandèrent à être reçus par lui,

passés en revue, et autorisés à lui lire une adresse.

[En marge: Opinion du gouvernement à l'égard des fédérations.]

[En marge: Napoléon, sans les avoir provoquées, les voit avec plaisir,

surtout pour la défense de la capitale.]

Ces diverses fédérations avaient pris naissance dans les derniers

jours d'avril et les premiers jours de mai. L'Acte additionnel publié

dans l'intervalle avait bien causé quelque mécontentement, mais son

effet, corrigé par le décret de convocation des Chambres, n'avait

point arrêté l'élan qui animait les provinces menacées de la guerre

civile ou de la guerre étrangère, et elles avaient continué à se

fédérer. Le gouvernement n'avait eu aucune part, nous le répétons, ni

à la conception, ni à la propagation de ces fédérations provinciales.

Les hommes qui le composaient avaient sur ce sujet des sentiments

très-divers. Ceux qui voulaient se sauver à tout prix de l'étranger et

de la contre-révolution opérée par l'étranger, devaient accueillir

avec empressement le concours spontané de la partie vive des

populations. Ceux au contraire qui déploraient les sacrifices faits

par Napoléon aux tendances libérales, voyaient ou affectaient de voir

partout le parti révolutionnaire prêt à dévorer le pouvoir, et

manifestaient pour les fédérations une sorte d'horreur. Ils

considéraient ce mouvement, surtout à Paris où il était plus près

d'eux, comme une abomination et un grave péril. Si Napoléon semblait

l'encourager, ou seulement le souffrir, ils étaient décidés à ne plus

reconnaître en lui qu'un instrument malheureux et déshonoré des

jacobins. Quant à lui il souriait de ces craintes, laissait dire ce

qu'on voulait sur ce sujet, et était satisfait du mouvement qui venait

de se produire. Aimant l'ordre par goût, par raison, par intérêt, il

n'avait aucun penchant pour ce qu'on appelait les jacobins; mais il

les jugeait, et n'en avait pas la peur que certaines gens en

éprouvaient, et dans le moment il se réjouissait de voir se lever pour

la défense du pays des bras vigoureux, qui en Bretagne contiendraient

les chouans, et à Paris disputeraient l'entrée de la capitale aux

Anglais, aux Prussiens, aux Russes. Dussent-ils à la paix lui créer

des embarras, il ne s'inquiétait guère de ce qui arriverait lorsque

l'ennemi serait expulsé du territoire, et il était certain d'avoir

alors contre des désordres populaires, outre l'armée, les Chambres

elles-mêmes, qui pouvaient bien être plus libérales que lui, mais qui

ne le seraient jamais jusqu'à favoriser les entreprises de la

démagogie.

[En marge: Manière dont il entend employer les fédérés à Paris.]

[En marge: Comment il entend les organiser.]

Aussi ne mit-il aucune hésitation à permettre, et même à seconder les

fédérations. Ainsi que nous venons de le dire, il les trouvait utiles

pour soutenir l'esprit public contre les royalistes à Lyon, à

Marseille, à Bordeaux, à Nantes, à Rennes, etc., et très-utiles à

Paris pour concourir à la défense de la capitale. Ce dernier point

était à ses yeux le plus important. Son projet, comme on l'a vu déjà,

était de couvrir Paris de solides ouvrages en terre, n'ayant pas le

loisir d'en construire en maçonnerie, d'y amener deux cents bouches à

feu de la marine servies par des marins, d'y placer encore deux cents

bouches à feu de campagne servies par les jeunes gens des écoles, et

il pensait que si à quinze ou dix-huit mille hommes des dépôts il

pouvait joindre vingt-cinq mille hommes des faubourgs, gens robustes

et anciens soldats pour la plupart, Paris défendu par quarante mille

hommes d'infanterie et dix mille canonniers, serait imprenable, et

qu'alors manoeuvrant librement au dehors avec l'armée active, il

viendrait à bout de toutes les coalitions. La garde nationale

n'entrait point dans ce calcul, non parce qu'il doutait de son

courage, mais parce qu'il suspectait toujours ses dispositions, et

voyait avec sa finesse ordinaire, que quoique ralliée à lui par

nécessité, elle regrettait au fond du coeur la paix et la liberté sous

les Bourbons. Il n'était pas même décidé à lui laisser des armes, et

se réservait à cet égard de prendre un parti au dernier instant. Quant

aux fédérés, il était décidé à les constituer régulièrement, à mettre

à leur tête des officiers sûrs, à les incorporer même dans la garde

nationale sous un titre quelconque, ce qui permettrait à l'heure du

péril de se servir d'eux, et au besoin de leur transmettre les fusils

de cette garde. Pour le moment il résolut de ne pas les armer encore,

d'abord pour prendre le temps de les connaître et de les organiser, et

ensuite parce qu'il n'était pas assez riche en matériel pour prodiguer

les fusils[12].

[Note 12: Il est peu de sujets sur lesquels on ait plus divagué que

sur la formation des fédérés de 1815, et sur les dispositions de

Napoléon à leur égard. Les uns imputent à Napoléon de les avoir

excités pour s'en servir contre les royalistes, les autres prétendent

qu'il en eut peur, et que par ce motif il ne voulut jamais les armer,

et se priva ainsi du secours puissant des patriotes. Ces deux

assertions sont également fausses. Napoléon fut étranger à la

formation des fédérés, laquelle n'eut d'autre cause que les

inquiétudes de ce qu'on appelait dans l'Ouest les _bleus_. Une fois

créés sans lui, Napoléon ne fut pas fâché de cette création, bien

qu'il ne se dissimulât point le parti qu'en pourraient tirer plus tard

contre lui les libéraux exagérés. Mais dans le moment il s'inquiétait

peu de la vivacité d'opinion de ceux qui l'appuyaient contre

l'étranger, et c'était surtout des bras qu'il voulait avoir. Vaincre

encore une fois l'Europe était sa passion dominante, et je dirai même

unique. Le reste n'était d'aucun poids à ses yeux. Acquérir vingt-cinq

mille bons soldats pour la garde de Paris, était ce qu'il appréciait

le plus dans l'institution des fédérés. Le manque de fusils l'empêcha

seul d'armer immédiatement les fédérés de Paris, et il craignait si

peu de leur mettre des armes dans les mains, que son projet

très-arrêté, et constaté par sa correspondance, était, si Paris se

trouvait en péril, de faire passer les fusils de la garde nationale

sédentaire à la garde nationale active, chargée de la défense

extérieure de la ville. C'était un prétexte tout trouvé d'avance pour

faire arriver les armes des mains des uns à celles des autres, sans

offenser personne.]

Il confia au brave général Darricau la mission de les organiser sous

le titre de _tirailleurs_ attachés à la garde nationale de Paris, et

chargés en cette qualité de la défense extérieure de la capitale. Il

consentit même à les passer en revue un dimanche, et à écouter

l'adresse qu'ils désiraient lui présenter. Il choisit ce même jour

pour passer également en revue le 10e de ligne, ce fameux régiment qui

seul de toute l'armée avait combattu pour les Bourbons. Ce régiment

n'était ni autrement fait ni autrement inspiré que les 7e, 58e, 83e

d'infanterie, qui, en Dauphiné, s'étaient donnés à Napoléon avec tant

d'empressement. Mais les circonstances particulières dans lesquelles

le 10e s'était trouvé, l'avaient retenu quelques jours de plus au

service des Bourbons. Il était dans l'armée signalé comme

très-mauvais, et on lui imputait même au pont de la Drôme une trahison

dont il était fort innocent, et que nous avons essayé, dans notre

récit, de représenter sous ses couleurs véritables. Napoléon l'avait

fait venir à Paris pour le voir et lui adresser des paroles qui

retentissent dans tous les coeurs.

[En marge: Le dimanche 14 mai Napoléon passe en revue les fédérés et

10e de ligne.]

Le dimanche 14 mai ayant été choisi pour la revue des fédérés et du

10e, ce fut une grande rumeur dans toute la cour contre cette double

témérité. Ceux qui déploraient les complaisances de Napoléon pour le

parti révolutionnaire étaient scandalisés, et disaient derrière lui

qu'il se livrait _à la canaille_, et qu'on ne pourrait bientôt plus

demeurer à ses côtés. Ceux au contraire qui dévoués entièrement à

Napoléon, ne cherchaient aucun faux prétexte pour s'éloigner, étaient

sérieusement effrayés de le voir en présence du 10e, dans les rangs

duquel avait été préparé, disait-on, un projet d'assassinat. Ces

derniers, pleins d'alarmes sincères pour Napoléon, entouraient sa

personne ce jour-là jusqu'à se rendre importuns.

[En marge: Allocution des fédérés.]

Napoléon, sans s'inquiéter des fausses lamentations des uns, des

craintes exagérées des autres, descendit du palais dans la cour des

Tuileries, et commença par passer en revue les fédérés. Ils étaient

plusieurs milliers, sans uniforme, quelques-uns assez mal vêtus, mais

pour la plupart vieux soldats, et portant sur leurs visages hâlés

l'énergique expression de leurs sentiments. Plusieurs fois il se

retourna vers son entourage, et se moquant des scrupules de certaines

gens, il dit en souriant: Voilà des hommes comme il me les faut pour

se faire tuer sous les murs de Paris.--Puis il entendit patiemment le

discours que l'orateur des fédérés était chargé de lui adresser, et

que cet orateur lut de son mieux. «Sire, dit-il, nous avons reçu les

Bourbons avec froideur, parce qu'ils étaient devenus étrangers à la

France, et que nous n'aimons pas les rois imposés par l'ennemi. Nous

vous avons accueilli avec enthousiasme, parce que vous êtes l'homme de

la nation, le défenseur de la patrie, et que nous attendons de vous

une glorieuse indépendance et une sage liberté. Vous nous assurerez

ces deux biens précieux; vous consacrerez à jamais les droits du

peuple; vous régnerez par la Constitution et les lois. Nous venons

vous offrir nos bras, notre courage et notre sang pour la défense de

la capitale.....

»La plupart d'entre nous ont fait sous vos ordres les guerres de la

liberté et celles de la gloire; nous sommes presque tous d'anciens

défenseurs de la patrie; la patrie doit remettre avec confiance des

armes à ceux qui ont versé leur sang pour elle. Donnez-nous, Sire, des

fusils; nous jurons entre vos mains de ne combattre que pour sa cause

et la vôtre. Nous ne sommes les instruments d'aucun parti, les agents

d'aucune faction. Nous avons entendu l'appel de la patrie, nous

accourons à la voix de notre souverain; c'est dire assez ce que la

nation doit attendre de nous. Citoyens, nous obéissons à nos

magistrats et aux lois; soldats, nous obéirons à nos chefs. Nous ne

voulons que conserver l'honneur national, et rendre impossible

l'entrée de l'ennemi dans cette capitale, si elle pouvait être menacée

d'un nouvel affront, etc....»

[En marge: Réponse de Napoléon.]

L'Empereur répondit en ces termes:

«Soldats fédérés, je suis revenu seul, parce que je comptais sur le

peuple des villes, sur les habitants des campagnes et les soldats de

l'armée, dont je connaissais l'attachement à l'honneur national. Vous

avez justifié ma confiance. J'accepte votre offre; je vous donnerai

des armes. Je vous donnerai pour vous guider des officiers couverts

d'honorables blessures et accoutumés à voir l'ennemi fuir devant eux.

Vos bras robustes et faits aux plus pénibles travaux sont plus propres

que tous autres au maniement des armes. Quant au courage, vous êtes

Français! Vous serez les éclaireurs de la garde nationale. Je serai

sans inquiétude pour la capitale lorsque la garde nationale et vous,

vous serez chargés de sa défense; et s'il est vrai que les étrangers

persistent dans le projet impie d'attenter à notre indépendance et à

notre honneur, je pourrai profiter de la victoire sans être arrêté par

aucune sollicitude. Soldats fédérés, je suis bien aise de vous voir.

J'ai confiance en vous. Vive la nation!»--Après cette allocution, les

fédérés défilèrent, et, si l'on juge les hommes sur l'habit, on dut

être affecté assez péniblement. On dut l'être surtout de voir cet

empereur, jadis si puissant, si orgueilleux, entouré de si belles

troupes, obligé aujourd'hui de recourir à des défenseurs sans uniforme

et sans fusils! Ces soldats certainement en valaient d'autres, et il

faisait bien de les accueillir: mais que dire de la politique qui

l'avait conduit à de telles extrémités?

Après avoir passé en revue les fédérés, Napoléon se dirigea vers le

10e de ligne, le fit former en carré, et mit pied à terre pour se

placer au centre du carré. Une troupe inquiète d'officiers se pressait

autour de lui; il les fit éloigner, ne garda que deux ou trois aides

de camp auprès de sa personne, et d'une voix vibrante adressa au

régiment du duc d'Angoulême ces énergiques paroles.

[En marge: Paroles adressées au 10e de ligne.]

«Soldats du 10e, vous êtes les seuls de toute l'armée qui ayez osé

tirer sur le drapeau tricolore, sur ce drapeau sacré de nos victoires,

que nous avons porté dans toutes les capitales. Je devrais, pour un

tel crime, rayer votre numéro des numéros de l'armée, et vous faire

sortir à jamais de ses rangs. Mais je veux croire que vos chefs vous

ont seuls entraînés, et que la faute de votre indigne conduite est à

eux et non à vous. Je changerai ces chefs, je vous en donnerai de

meilleurs, puis je vous enverrai à l'avant-garde. Il ne se tirera

nulle part un coup de fusil que vous n'y soyez, et lorsqu'à force de

dévouement et de courage vous aurez lavé votre honte dans votre sang,

je vous rendrai vos drapeaux, et j'espère que d'ici à peu de temps

vous serez redevenus dignes de les porter.»

[En marge: Repentir et soumission du 10e de ligne.]

Ces soldats, que Napoléon avait si peu flattés, poussèrent des cris

violents de _Vive l'Empereur!_ et, levant les mains vers lui, disaient

que ce n'était pas leur faute, mais celle de leurs officiers, qu'ils

les avaient suivis à contre-coeur, qu'à peine libres ils avaient fait

éclater leurs vrais sentiments, et qu'on verrait, partout où on les

placerait, qu'ils valaient les autres soldats de l'armée. Loin donc de

recevoir des coups de fusil, Napoléon n'avait recueilli que des

acclamations enthousiastes et des démonstrations de dévouement. Ce

n'est pas en effet en flattant les hommes, mais en leur parlant

énergiquement, qu'on parvient à les dominer et à les conduire à de

grands buts.

Napoléon, en ce moment, ne se comportait pas autrement à l'égard de

l'esprit public, et pour lui donner le ressort convenable il avait

pris le parti de faire connaître la vérité tout entière. Tandis

qu'autrefois il avait tout dissimulé, aujourd'hui il ne cachait plus

rien; il laissait publier les articles des journaux étrangers où l'on

s'attaquait violemment à sa personne, où l'on montrait aussi contre la

France une haine insensée.

[En marge: Nature des sentiments qu'on éprouve en France à l'égard de

Napoléon.]

[En marge: Efforts de Napoléon pour rendre la guerre nationale.]

La France pouvait voir clairement que l'expulsion des Bourbons et le

rétablissement de Napoléon, en lui donnant quelques garanties de plus

sous le rapport des principes sociaux de 1789, mais des doutes sous le

rapport de la liberté, allaient lui coûter en outre une cruelle

effusion de sang. C'était à elle cependant à soutenir ce qu'elle avait

fait ou laissé faire, et les bons citoyens qui auraient voulu voir

Napoléon arrêté à tout prix entre Cannes et Paris, parce qu'ils

trouvaient avec les Bourbons la fondation de la liberté plus facile et

la paix certaine, aujourd'hui que Napoléon était revenu avec des

intentions évidemment plus sages, pensaient qu'il fallait lui prêter

tout l'appui possible, afin de s'épargner le danger et la honte d'une

contre-révolution opérée par les baïonnettes étrangères. Il arrivait

journellement des municipalités, des tribunaux, des colléges

électoraux, des adresses exprimant le désir de trouver sous Napoléon

la liberté au dedans et l'indépendance au dehors, ce qui entraînait

l'obligation de le contenir et de le soutenir. Ce double sentiment

était exprimé partout, en termes plus ou moins convenables, suivant

que ces adresses partaient de localités plus ou moins éclairées, mais

il était universel. Il animait les colléges électoraux, où se

préparaient au milieu du déchaînement de la presse, soit royaliste

soit révolutionnaire, des élections marquées du caractère à la fois

bonapartiste et libéral du moment. La liberté d'écrire était complète;

néanmoins, tandis qu'on laissait tout imprimer, M. Fouché avait arrêté

un numéro du _Censeur_, journal célèbre du temps, publié en volumes,

comme nous l'avons dit, pour échapper à la censure pendant la première

Restauration, et empreint du libéralisme honnête de la jeunesse.

Napoléon, averti par les réclamations que cet acte avait soulevées,

s'était hâté d'ordonner la restitution du volume, quoiqu'il fût rempli

de vives attaques contre lui. Il paraissait donc sincère dans sa

résolution de respecter la liberté d'écrire, et du reste, la tolérance

dont il faisait preuve, loin de lui nuire le servait, car plus le pays

était livré à lui-même, plus il manifestait franchement les deux

sentiments dont il était plein, désir d'obtenir une sage liberté, et

résolution de faire respecter par l'étranger l'indépendance nationale.

Pour exciter l'esprit public, on avait laissé former dans un café, dit

café Montansier, place du Palais-Royal, une sorte de club, où se

réunissaient beaucoup d'officiers et d'anciens révolutionnaires, et où

l'on entendait tour à tour des chants patriotiques et militaires, ou

des déclamations virulentes contre l'étranger, les Bourbons,

l'émigration, etc. L'animation contre tout ce qu'on appelait de ces

divers noms était grande, soit dans les faubourgs de Paris, soit dans

les provinces de l'Est et de l'Ouest, menacées les unes de la guerre

étrangère, les autres de la guerre civile, et malgré l'improbation

manifestée contre l'Acte additionnel, les soutiens semblaient ne

devoir pas manquer à Napoléon, si en défendant le sol, et en fondant

la liberté, il restait fidèle aux deux conditions de son nouveau rôle.

[En marge: Crainte des puissances qu'elle ne le devienne.]

[En marge: Persistance à arrêter les courriers de Napoléon.]

[En marge: Arrestation de M. de Stassart.]

[En marge: Ses dépêches lues en plein congrès.]

[En marge: Bien qu'elles persévèrent dans leurs sentiments, les

puissances éprouvent un certain embarras du jugement porté en Europe

sur la déclaration du 13 mars.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 34 / 46 段