pour les esprits sages et non prévenus. Les autres, et c'était le
grand nombre, inspirés par leur défiance ou par le déplaisir que leur
causaient certaines dispositions de l'Acte additionnel, avaient cru
revoir dans cet acte Napoléon tout entier avec son caractère et son
despotisme: avec son caractère, il était bien possible qu'ils eussent
raison, car quoiqu'il eût reçu de ses malheurs une forte impression,
il se pouvait qu'il ne fût pas suffisamment changé, mais avec son
despotisme ils avaient tort, car on venait d'obtenir mieux que la
constitution anglaise, et puisqu'on avait fait la faute énorme de
rappeler Napoléon, il fallait bien contre l'étranger se servir de lui,
tel quel, et tâcher de lui rendre possible et supportable le rôle de
monarque constitutionnel. M. de Lafayette, malgré les susceptibilités
de son libéralisme, était plus juste. Il avait désapprouvé la forme de
l'Acte additionnel, mais l'avait pardonnée en faveur du fond, et avait
complimenté son ami, M. Benjamin Constant.--Votre constitution, lui
avait-il écrit, vaut mieux que sa réputation, mais il faut y faire
croire, et pour qu'on y croie la mettre immédiatement en vigueur.--
M. de Lafayette venait de passer quatorze ans dans sa terre de
Lagrange, et quoiqu'il sût gré à Napoléon de l'avoir tiré autrefois
des cachots d'Olmütz, il ne lui pardonnait pas d'avoir enlevé toute
liberté à la France. Cependant, n'ayant aucun mauvais sentiment pour
un homme qui lui avait rendu un grand service, ayant même un certain
goût pour sa personne et son génie, il était à l'égard de sa prétendue
conversion d'une incrédulité invincible. Il changeait si peu lui-même,
qu'il ne comprenait guère que les autres pussent changer. Toutefois,
dans l'ardeur dont il était plein, il ne demandait pas mieux que de se
prêter à des essais de liberté, n'importe avec qui, avec Napoléon
comme avec les Bourbons, d'autant qu'avec Napoléon, s'il trouvait plus
de danger pour la liberté politique, il trouvait aussi plus de
sécurité sous le rapport des principes sociaux de 1789, et plus de
grandeur, plus d'indépendance vis-à-vis de l'étranger. Complétement
satisfait, sauf un point, du contenu de l'Acte additionnel, il tenait
essentiellement à la mise en pratique, et était prêt à déposer la plus
grande partie de ses défiances, si on convoquait les Chambres tout de
suite. Selon lui, une fois que les hommes marquants du parti libéral
seraient réunis dans une assemblée, Napoléon n'était plus à craindre.
On se servirait de son épée pour repousser l'ennemi, et puis après
s'en être servi, si on n'était pas content de lui, on le déposerait au
besoin, on le remplacerait par son fils, et on fonderait ainsi la
monarchie constitutionnelle. Cette manière de raisonner avait
l'inconvénient d'autoriser Napoléon à raisonner de même, à dire aussi
qu'une fois vainqueur il renverrait les amis de la liberté s'il
n'était pas content d'eux, et ce qu'on aurait gagné à le charger des
entraves d'une assemblée immédiatement convoquée, ce serait de lui
lier les mains envers l'ennemi extérieur, sans les lui lier bien
sûrement envers la liberté.
[En marge: Efforts qu'on fait pour conquérir M. de Lafayette.]
[En marge: Le général Matthieu Dumas, le prince Joseph, M. Benjamin
Constant s'y appliquent.]
[En marge: M. de Lafayette fait toujours dépendre son adhésion de la
convocation immédiate des Chambres.]
Quoi qu'il en soit, M. de Lafayette était prêt, nous le répétons, à se
tenir pour satisfait si on ne lui faisait pas attendre la convocation
des Chambres. Or il était l'homme qu'on mettait le plus de prix à
contenter, car il était avec Carnot l'homme le plus respecté de la
Révolution parmi ceux qui avaient survécu. S'il n'avait pas eu comme
Carnot l'honneur d'organiser la victoire, il avait eu celui de ne
voter ni la mort de Louis XVI, ni la mort d'aucun citoyen. Le
rattacher à l'Empire, c'eût été ménager à Napoléon le garant le plus
accrédité sous le rapport des intentions libérales. Aussi faisait-on
de grands efforts pour le conquérir. Plusieurs personnes s'y
appliquaient, le général Matthieu Dumas, le prince Joseph, M. Benjamin
Constant. Le général Matthieu Dumas, tout occupé d'organiser les
gardes nationales dans l'intérêt de la défense du pays, tenant à la
liberté sans doute, mais plus encore au triomphe de nos armes,
profitait de ses anciennes relations avec M. de Lafayette pour le
rapprocher de Joseph. Joseph de son côté avait eu quelques relations
avec M. de Lafayette, mais interrompues par ses deux royautés de
Naples et d'Espagne, et il avait essayé de le revoir dans les
circonstances actuelles, guidé par la double et honnête intention de
préparer à Napoléon un appui et un lien. Il se montrait à l'illustre
patriote de 1789 franchement libéral, et effectivement il l'était
devenu sous le joug de son frère, si lourd à porter; mais il croyait
l'être encore plus qu'il ne l'était, ce qui du reste lui rendait son
rôle plus facile. M. de Lafayette, avec une politesse assez hautaine,
écoutait ses discours, et lui répondait qu'il croirait tout ce qu'on
voudrait, si on convoquait les Chambres; à quoi Joseph ne dissimulait
pas que Napoléon opposerait une vive résistance, craignant beaucoup de
laisser à Paris une assemblée qui divaguerait pendant qu'il se
battrait.
[En marge: Difficulté légale qui n'arrête pas M. de Lafayette.]
M. Benjamin Constant s'était fait aussi le courtisan de M. de
Lafayette.--_Vous êtes_, lui disait-il, _ma conscience_, ce qui
signifiait qu'il le regardait dans les circonstances présentes comme
son excuse. En effet, M. Benjamin Constant ne pouvait se dissimuler
que sa conduite, même au milieu des changements effrontés du temps,
avait été remarquée, et jugée assez peu favorablement, car devenir le
conseiller d'État d'un prince sur la tête duquel il appelait naguère
l'exécration publique, n'était pas facilement explicable. Mais avoir
M. de Lafayette pour ami, pour approbateur, c'était avoir réponse à
tous les reproches. M. Benjamin Constant cherchait donc à persuader M.
de Lafayette, qui à lui comme à Joseph répondait imperturbablement
qu'il croirait tout ce qu'on dirait, et approuverait tout ce qu'on
ferait, si on convoquait les Chambres. Il y avait à cette convocation
précipitée une objection de légalité fort grave, c'était de mettre en
pratique la Constitution avant qu'elle eût été acceptée. Quelque grave
qu'elle fût cette objection n'arrêtait ni M. de Lafayette, ni les
partisans de la convocation immédiate. Bien qu'ils blâmassent un mode
d'acceptation dans lequel la volonté populaire était traitée fort
légèrement, ils ne craignaient pas de traiter cette volonté plus
légèrement encore, en la supposant connue d'avance, et en n'attendant
pas même qu'elle se fût prononcée. Suivant eux, il importait peu de
manquer à toutes les formes envers le peuple, pourvu qu'on satisfît à
ses désirs. Pourtant il s'agissait de faire agréer une proposition de
ce genre à celui qui pouvait seul prononcer, et ce n'était pas chose
facile.
[En marge: Raisons de Napoléon pour résister à la convocation
immédiate.]
Napoléon en effet, tout en étant complétement décidé à mettre en
pratique la nouvelle Constitution, tout en désirant même que l'essai
qu'on allait faire réussît, parce que le succès du parti libéral était
le sien, tandis que son insuccès était le triomphe des Bourbons,
redoutait la convocation des Chambres, et craignait qu'au premier
bruit du canon elles ne manquassent, non pas de courage (la Convention
avait montré le contraire), mais de sang-froid. Il s'attendait à
traverser de cruelles vicissitudes, à se trouver peut-être sous les
murs de Paris combattant pour en disputer l'entrée à l'Europe, et ne
désespérait pas de triompher, si on ne se troublait pas, si on savait
considérer avec calme toutes les horreurs d'une guerre à outrance. Or,
avec le coup d'oeil pénétrant dont il était doué, il entrevoyait
qu'une Chambre des représentants formée dans les circonstances
actuelles serait un résumé de tous les partis, qu'une journée
malheureuse, vraisemblable même dans l'hypothèse du succès définitif,
au lieu d'être une raison de s'unir et de persévérer, deviendrait
peut-être une occasion de se diviser, peut-être même de lui arracher
l'épée avec laquelle il défendrait la France, et il est impossible de
dire que cette opinion fût dénuée de sincérité et de fondement, car
les assemblées à la fois neuves et désunies sont assurément de mauvais
instruments de guerre. Aussi aurait-il voulu profiter de tous les
délais résultant régulièrement de l'Acte additionnel, pour différer la
réunion des Chambres, pour se ménager ainsi deux mois pendant lesquels
il aurait eu le temps de frapper les premiers coups sur l'ennemi, et,
à la manière dont il dirigeait les opérations militaires, il était
possible qu'il eût enfanté des événements tels que la campagne, sinon
la guerre, fût décidée dans ces deux mois. Alors son ascendant et les
courages étant raffermis par le succès, la réunion des Chambres
pourrait être essayée sans danger.
[En marge: La réunion des Chambres n'en était pas moins le seul moyen
de vaincre l'incrédulité générale.]
Quand on songe aux événements postérieurs, lesquels amenèrent ce qui
est bien pis que la défaite d'une dynastie, la défaite du pays, on ne
peut s'empêcher de considérer comme très-sage l'opinion de Napoléon en
ce moment. Mais la défiance qu'il inspirait à l'Europe sous le rapport
des intentions pacifiques, il l'inspirait à la France sous le rapport
des intentions libérales. Outre l'éloignement peu réfléchi qu'on avait
pour certaines dispositions de l'Acte additionnel, on éprouvait
partout le sentiment que c'était une promesse trompeuse, sur laquelle
Napoléon reviendrait à la première victoire, et si quelque chose
pouvait vaincre l'incrédulité universelle, c'était le spectacle d'une
assemblée placée à côté du gouvernement, discutant contradictoirement
avec lui les affaires publiques, le surveillant attentivement, et
toujours prête à déconcerter ses entreprises inconstitutionnelles.
Ainsi telle était, grâce à ses fautes passées, l'affreuse position de
Napoléon, que la convocation immédiate des Chambres l'exposait à avoir
l'anarchie derrière lui, tandis qu'il aurait l'ennemi en face, et
qu'au contraire la non-convocation lui ôtait la confiance publique,
qui seule pouvait lui procurer des soldats!
[En marge: Efforts du prince Joseph et de M. Benjamin Constant pour
triompher de la résistance de Napoléon.]
Joseph, par zèle sincère, par désir aussi de se donner de
l'importance, tâchait d'obtenir de son frère des concessions qui le
missent en crédit auprès des constitutionnels, et avait par ce motif
fort insisté pour qu'on réunît tout de suite les Chambres. M. Benjamin
Constant, pour complaire à ses amis, pour se ménager surtout la faveur
de M. de Lafayette, qui se servait avec infiniment de finesse du désir
qu'on avait de son approbation, avait fortement appuyé les conclusions
de Joseph. L'un et l'autre disaient que l'Acte additionnel n'avait pas
réussi; que personne ne le prenait au sérieux; qu'il fallait quelque
chose qui parlât aux yeux, et que la présence de six cents
représentants et de deux cents pairs autour du trône pourrait seule
faire croire à la réalité des promesses impériales. Napoléon se
défendait vivement, en disant qu'il savait bien que l'Acte additionnel
n'avait pas réussi, que le titre qui était sa faute, et la pairie
héréditaire qui était celle de M. Constant, l'avaient ruiné dans
l'opinion publique; que la disposition des esprits était aux chimères,
et non à ce qui était positif et sain; que cette fâcheuse tendance
s'aggravait tous les jours; qu'avec des sacrifices, n'importe
lesquels, on ne la guérirait pas; que pour opposer un remède à un mal
qui n'avait de remède que le temps, il n'irait pas se mettre sur les
bras une assemblée constituante, lorsque sur ses bras déjà si chargés
allaient se trouver toutes les armées de l'Europe.--Il résista donc
plusieurs jours aux instances dont il était assailli, et qui
provenaient du parti constitutionnel, jaloux tout à la fois de créer
de nouvelles excuses à son adhésion, et de s'entourer d'une nombreuse
assemblée où il espérait siéger en maître.
[En marge: Efforts unanimes de la presse dans le même sens.]
[En marge: Raisons qui ébranlent la résolution de Napoléon, sans du
reste changer sa conviction.]
Mais l'obsession ne fut pas moindre que la résistance, et elle était
appuyée par un déchaînement inouï de la presse périodique,
particulièrement de la presse royaliste, qui reprochait à l'Acte
additionnel de ne pas reconnaître assez explicitement la souveraineté
nationale. Malheureusement les hommes qui s'intitulaient patriotes se
laissaient prendre au piége de ces déclamations. Napoléon n'en était
pas dupe, mais il avait besoin du parti révolutionnaire et libéral
pour tenir tête à l'intérieur au parti royaliste, à l'extérieur aux
armées coalisées, et il lui importait au plus haut point de ne pas
laisser refroidir le zèle qui poussait aux frontières les anciens
soldats, surtout les gardes nationaux mobilisés. Ce qui disposait ces
braves gens, les uns à remplir les vides de nos régiments, les autres
à se jeter dans les places, c'était le bruit qu'on faisait à leurs
oreilles en répétant qu'il fallait courir aux frontières pour
écarter l'étranger, les Bourbons, les nobles, les prêtres, la
contre-révolution, en un mot. Or si le parti révolutionnaire et
libéral qui disait ces choses, venait par mécontentement à se taire,
il pouvait en résulter une tiédeur funeste qui priverait l'armée de
soutien, et l'exposerait à se trouver seule aux prises avec l'ennemi;
or cette armée était héroïque sans doute, mais numériquement
insuffisante pour résister à l'Europe conjurée. Cette raison exerçait
une influence considérable et tous les jours plus grande sur l'esprit
de Napoléon, qui voyait une funeste impopularité succéder peu à peu à
l'enthousiasme avec lequel les amis de la Révolution l'avaient
accueilli à son débarquement. Pourtant cette raison n'aurait
probablement pas suffi, si une autre, qui vint s'ajouter à la
première, n'avait entraîné sa détermination.
[En marge: Dernière considération qui le décide.]
[En marge: Il prend le parti de convoquer les Chambres immédiatement.]
[En marge: Décret qui ordonne les élections et convoque les Chambres
pour la fin de mai.]
Tandis qu'au dedans, à l'aide des défiances qu'il inspirait, on
cherchait à le peindre comme un despote incorrigible, usant
aujourd'hui de finesse, mais toujours prêt à revenir à ses penchants
invétérés, au dehors on le représentait comme un tyran farouche,
entouré de soldats aussi farouches que lui, n'osant pas faire un pas
hors des rangs de ses légions, inspirant la terreur et l'éprouvant,
odieux en un mot à la nation française, sur laquelle il était venu de
nouveau appesantir son joug de fer. Vainement se montrait-il sur la
place du Carrousel, dans des revues presque quotidiennes, et où tout
le monde pouvait l'approcher; on répondait aux récits fort exacts du
_Moniteur_ que s'il se présentait quelque part c'était toujours
entouré de soldats. Cette persistance dans un pareil mensonge
finissait par agir sur l'opinion de l'Europe, et par persuader à
celle-ci qu'il suffirait de battre cent ou deux cent mille mameluks
pour venir à bout du tyran, et qu'on trouverait ensuite la France
pressée de se débarrasser de sa tyrannie. Il importait autant de
répondre à cette seconde fausseté qu'à la première. La convocation
immédiate des Chambres, quels que fussent ses inconvénients, avait le
double avantage de faire tomber les mauvais bruits du dedans et du
dehors, de prouver d'un côté que Napoléon avait donné sérieusement
l'Acte additionnel, puisque sans attendre les délais légaux il mettait
la nation en jouissance effective de ses droits, et de l'autre qu'il
ne craignait pas le contact avec elle, puisqu'il s'entourait de ses
représentants.--Eh bien, dit-il à Joseph et à M. Benjamin Constant,
qui persistaient à demander l'exécution anticipée de l'Acte
additionnel, j'en ai pris mon parti, je convoquerai les Chambres, et
je ferai cesser ainsi tous les doutes sur mes intentions; je prouverai
ma confiance dans cette nation qu'on dit que je crains, en appelant
ses élus autour de moi.--Il ne restait qu'une difficulté, c'était de
devancer le voeu populaire, en se dispensant d'attendre l'acceptation
de la Constitution pour la mettre en vigueur. On rédigea un décret, et
on le fit précéder d'un préambule qui expliquait cette manière d'agir
par l'impatience que Napoléon éprouvait de s'entourer des
représentants de la nation, et de les avoir quelques jours auprès de
sa personne avant de partir pour l'armée. Au préambule adroitement
écrit succédait le décret qui convoquait immédiatement les colléges
électoraux afin d'élire six cent vingt-neuf représentants. Ce même
décret portait en outre que les colléges qui avaient autrefois des
présidents à vie nommés par l'Empereur, les choisiraient eux-mêmes
lors de la prochaine élection. Le décret fut rendu le 30 avril, et on
espérait qu'un mois suffisant pour les opérations électorales, les
représentants pourraient se joindre aux électeurs dans la grande
assemblée du Champ de Mai, fixée au 26. On ne s'en tint pas à cette
grave concession. Afin de prouver par un acte de plus qu'on voulait
mettre la nation en possession de tous ses droits, un nouveau décret
accorda aux communes la nomination par la voie élective des maires et
officiers municipaux. Cette mesure était exclusivement applicable aux
communes dans lesquelles les maires étaient à la nomination des
préfets, et elle était motivée sur l'ignorance où les nouveaux préfets
devaient être du mérite de leurs administrés. Mais comme cette
catégorie comprenait la plus grande quantité des communes, et
notamment les plus petites, elle livrait dans les campagnes la
composition des autorités municipales au parti patriote. Les
acquéreurs de biens nationaux devaient y figurer en grand nombre; et,
comme calcul de parti, la mesure était certainement bien conçue.
[Date en marge: Mai 1815.]
[En marge: Apaisement momentané du parti libéral.]
Quelle que fût la mauvaise humeur des opposants, elle devait être
apaisée ou confondue, du moins pour quelques jours, par des mesures
qui tendaient à rendre si prompte et si sérieuse l'exécution de l'Acte
additionnel. Il était difficile de dire que c'était un leurre, une
promesse vaine dont l'accomplissement remis à la paix, serait ajourné
indéfiniment. Il était également difficile en Europe de dépeindre
comme un tyran farouche, réduit à se cacher, l'homme qui allait de son
propre mouvement se placer au milieu des représentants du pays.
Napoléon prouvait ainsi tout à la fois sa sincérité et sa force
morale.
[En marge: Satisfaction de M. de Lafayette.]
[En marge: Il refuse la pairie pour se faire nommer député de la
Marne.]
[En marge: Services qu'il rend au gouvernement auprès de l'étranger.]
[En marge: Lettres écrites par madame de Staël pour disposer les
ministres anglais à la paix.]
M. de Lafayette cette fois fut pleinement satisfait, et il ne s'en
cacha point. Le prince Joseph avait été chargé de lui offrir la
pairie; il la refusa, disant qu'il ne pouvait accepter d'autre mandat
que celui du pays, et il résolut de se présenter aux électeurs du
département de la Marne. M. Benjamin Constant de son côté, lui
racontant avec joie la victoire remportée sur les répugnances de
l'Empereur, lui demanda en retour son appui auprès d'un collége
électoral quelconque, afin de devenir membre de la seconde Chambre. M.
de Lafayette consentit à tout, car il était en ce moment dans une
disposition à ne rien refuser. On lui demanda un autre service que son
patriotisme ne pouvait hésiter à rendre, et qu'il rendit avec le plus
grand empressement. M. Crawfurd, ministre des États-Unis à Paris, avec
lequel il avait des relations d'amitié, retournait en Amérique pour y
devenir ministre de la guerre. Il devait passer par l'Angleterre où il
avait des amis et du crédit. M. de Lafayette obtint qu'il se chargeât
de lettres destinées aux principaux personnages d'Angleterre et
écrites en faveur de la paix. Madame de Staël, qui grâce à sa longue
opposition à l'Empire était peu suspecte de partialité pour Napoléon,
et qui par son esprit, par sa brillante renommée pouvait exercer
quelque influence sur les ministres britanniques, leur adressa des
lettres pressantes pour leur conseiller de se retirer de la coalition.
Napoléon, suivant elle, n'était plus un despote, isolé dans la nation,
mais un monarque libéral, appuyé sur la France. Le peuple et l'armée
l'entouraient de leur dévouement; la lutte serait donc terrible, et
dans l'intérêt de l'humanité et de la liberté, il valait mieux
accepter Napoléon corrigé, lié par de fortes institutions, et
franchement converti à la paix s'il ne l'était à la liberté, que de
verser des torrents de sang pour le détrôner sans aucune certitude de
réussir. Accueilli, écouté, cru, pris au pied de la lettre, il
donnerait la paix et la liberté qu'il promettait. Repoussé, combattu,
vainqueur, il n'accepterait plus le traité de Paris, et pas davantage
peut-être les conséquences de l'Acte additionnel. Les intérêts de
l'Europe, de l'humanité, de la liberté, étaient donc d'accord, et
commandaient une politique pacifique. Les raisons données par madame
de Staël étaient, comme on le voit, aussi spécieuses que
spirituellement et patriotiquement présentées.
[En marge: Esprit qui se manifeste dans les provinces à l'approche des
dangers qui menacent la France.]
[En marge: Idée de se fédérer née spontanément chez les citoyens de la
Bretagne.]
[En marge: Intentions véritables de ces premiers fédérés.]
[En marge: Esprit et statuts de leur institution.]