Le 21 avril au soir il y eut une dernière conférence à l'Élysée, et la

rédaction fut définitivement arrêtée. Le mandat donné aux divers

collaborateurs du nouvel acte constitutionnel fut fidèlement exécuté,

et on supplia Napoléon de combler la lacune relative à la

confiscation. On fit naturellement valoir auprès de lui l'article de

la Charte de 1814 qui abolissait cette peine barbare. Napoléon

répondit que cet article n'était de la part des Bourbons qu'une

véritable hypocrisie. Leur empressement à supprimer nominalement la

confiscation n'avait eu, disait-il, d'autre cause que l'intention de

flétrir l'origine des biens nationaux, confisqués sur les nobles et

les prêtres. Mais leur respect pour la propriété était feint, car ils

n'avaient rien négligé pour dépouiller les nouveaux acquéreurs de

leurs biens, directement ou indirectement. Il ne fallait donc pas se

laisser prendre à de faux semblants, et être dupes d'une disposition

menteuse. Quant à lui, il ne voulait en réalité prendre le bien de

personne, mais on lui ôterait en insistant le seul moyen qu'il eût

d'intimider le nouveau Coblentz.--Pourtant, comme sans nier ce qu'il

disait des Bourbons, on persistait à soutenir le principe de la

propriété, qui en lui-même était sacré, et qu'il était peu séant de

méconnaître dans un moment où l'on se piquait de proclamer les droits

des citoyens, jusque-là méconnus ou incomplétement reconnus, Napoléon

se leva les yeux enflammés, le geste menaçant, et parcourant d'un pas

rapide la pièce où l'on discutait, il dit qu'on l'entraînait dans une

voie qui n'était pas la sienne; qu'on donnait ainsi un dangereux

essor aux plus mauvaises doctrines du jour, qu'on les encourageait,

qu'on les excitait; que l'opinion se gâtait d'heure en heure, et

devenait détestable; que la France, la vraie France, cherchait _le

vieux bras de l'Empereur, et ne le trouvait plus_; qu'on allait le

livrer désarmé à toutes les factions; que le peuple et l'armée

abhorraient les émigrés, lui en voudraient de son indulgence envers

eux, et ne lui pardonneraient pas de leur laisser des richesses qui

allaient servir à solder la guerre étrangère; que si du reste le moyen

sortait un peu de la mansuétude du régime libéral, il fallait le

concéder aux circonstances; qu'on _voulait faire de lui un ange, qu'il

n'en était pas un_, et qu'il fallait le prendre tel quel, c'est-à-dire

pour un homme qui n'avait pas l'habitude de se laisser attaquer

impunément...--Après cette sortie, laquelle n'était que la répétition

de ce qu'on entendait dire tous les jours à certains hommes effrayés

du prétendu mouvement révolutionnaire, Napoléon se calma, mais sans

avoir permis d'insérer l'article relatif à l'abolition de la

confiscation, et en promettant solennellement de rétablir cet article

après la paix, comme font tous les pouvoirs qui s'engagent à renoncer

à l'arbitraire l'urgence passée, c'est-à-dire lorsque le mal est

irréparable pour leurs victimes et pour eux-mêmes.

On se rendit devant la colère de Napoléon, et M. Benjamin Constant

comme les autres, car il était impatient de voir au _Moniteur_ une

oeuvre dont il était fier, et dont il aurait pu justement

s'enorgueillir sans cette omission.

[En marge: Insertion au _Moniteur_, le 23 avril, de l'Acte

additionnel.]

[En marge: Préambule de l'Acte additionnel.]

Le dimanche 23 avril le _Moniteur_ publia la nouvelle constitution,

sous le titre d'ACTE ADDITIONNEL AUX CONSTITUTIONS DE L'EMPIRE. Le

préambule était fort adroit. Il rappelait qu'à diverses époques

l'Empereur, en profitant de l'expérience acquise, avait modifié les

constitutions précédentes, notamment en l'an VIII, en l'an X, en l'an

XII, mais toujours en renvoyant ces modifications au consentement du

peuple; que tout occupé alors d'établir un vaste système fédératif en

Europe (Napoléon appelait ainsi son projet de monarchie universelle),

il avait été obligé d'ajourner certaines dispositions nécessaires à la

liberté des citoyens; qu'amené aujourd'hui à renoncer à ce vaste

système fédératif, et à se vouer exclusivement au bonheur de la

France, il avait résolu de modifier les constitutions impériales, en

conservant du passé ce qu'il avait de bon, mais en empruntant aux

lumières du temps présent ce qui était propre à consacrer les droits

des citoyens, _en donnant au système représentatif toute son

extension, en combinant en un mot le plus haut point de liberté

politique avec la force nécessaire pour faire respecter par l'étranger

l'indépendance du peuple français et la dignité de la couronne_.

[En marge: Dispositions principales.]

D'après le dispositif l'Empereur était chargé du pouvoir exécutif, et

exerçait le pouvoir législatif en concurrence avec deux Chambres. De

ces deux Chambres l'une, celle des pairs, était héréditaire, et à la

nomination de l'Empereur, sans limite quant au nombre de ses membres;

l'autre, celle des représentants, était élective, renouvelable en

entier tous les cinq ans, et formée de 629 membres, élus directement

par les deux séries de colléges de département et d'arrondissement.

Toutefois, le commerce devait avoir 23 représentants spéciaux choisis

d'après un mode particulier. La Chambre des représentants nommait son

président, sauf l'approbation de l'Empereur. La Chambre des pairs

avait le privilége de la haute juridiction d'État sur les ministres,

les chefs militaires, etc.; la Chambre des représentants avait

l'initiative, la priorité des résolutions en matière de finances et de

levées d'hommes. Le budget devait être voté tous les ans. Les Chambres

pouvaient amender les lois, elles pouvaient même en proposer en vertu

de leur propre initiative, et celles-ci étaient envoyées à l'Empereur

si elles avaient réuni le vote favorable des deux branches de la

législature. Les ministres pouvaient être membres de l'une ou de

l'autre Chambre, avaient la faculté de s'y présenter s'ils ne

l'étaient pas, et étaient tenus de s'y rendre pour fournir sur leurs

actes toutes les explications qu'elles demanderaient. Ils étaient

responsables, et, en cas de mise en accusation, ils étaient accusés

par la Chambre des représentants, et jugés par la Chambre des pairs.

L'Empereur avait le droit de dissoudre la Chambre des représentants, à

la condition d'en réunir une nouvelle dans six mois au plus tard. La

magistrature était inamovible; les tribunaux militaires n'avaient de

juridiction que sur les délits militaires; les Français étaient libres

de leur personne, ne devaient être ni détenus ni exilés

arbitrairement, et ne relevaient que de leurs juges naturels. L'état

de siége ne pouvait être établi qu'en cas d'invasion de l'ennemi, ou

de troubles civils. Dans ce dernier cas il ne pouvait être établi que

par une loi, ou en l'absence des Chambres par un décret, qui devait

être converti en loi le plus tôt possible. Tout Français avait le

droit d'imprimer son opinion sans aucune censure préalable, à charge

d'en répondre devant la justice, comprenant toujours le jury pour les

délits de la presse. Le droit de pétition individuelle était garanti.

Les cultes étaient déclarés égaux et libres. Enfin la dynastie, les

biens nationaux, l'abrogation de la dîme et des anciens priviléges,

étaient, comme on l'a vu, placés sous une garantie spéciale, puisqu'il

était défendu aux membres des deux Chambres de faire aucune

proposition qui fût de nature à y porter atteinte.

[En marge: Forme de l'acceptation.]

Les dispositions des sénatus-consultes antérieurs, contraires au

nouvel acte, étaient annulées. Les autres étaient maintenues. Le

présent Acte additionnel devait être envoyé à l'acceptation du peuple

français qui serait admis au chef-lieu des mairies, chez les juges de

paix, notaires, etc., à voter par _oui_ ou _non_ sur des registres

ouverts à cet effet. Le recensement des votes devait être fait dans

l'assemblée du Champ de Mai, composée de tous les membres des colléges

électoraux qui voudraient se rendre à Paris.

[En marge: L'Acte additionnel contenait la plus grande somme de

liberté qui ait jamais été donnée à la France.]

Jamais la liberté, toute celle qui est raisonnablement désirable,

n'avait été plus complétement accordée à la France, sauf l'article

relatif à la confiscation, lequel était ajourné. Napoléon l'avait

accordée aussi entière, non par ruse, mais parce qu'avec son grand

esprit il avait compris qu'obligé de la donner, il la fallait donner

avec ses conditions nécessaires; parce qu'il était alors exclusivement

occupé d'une seule idée, celle de vaincre l'Europe conjurée contre

lui, et que ce résultat obtenu, le plus ou le moins de pouvoir dont il

jouirait était à ses yeux un objet secondaire; parce qu'il se figurait

que dans la pratique de la Constitution on lui concéderait à lui plus

qu'à un autre, grâce à sa gloire, à son génie, à l'énergie de sa

volonté; parce qu'enfin songeant à son fils plus qu'à lui-même, il ne

désirait pas pour ce fils au delà des pouvoirs d'un roi d'Angleterre.

Il nous reste à voir comment fut reçue cette liberté si complétement

donnée, et on trouvera dans le récit qui va suivre une nouvelle preuve

qu'en politique, comme en toutes choses, il ne suffit pas que les

remèdes soient bons, il faut qu'ils soient appliqués à temps.

FIN DU LIVRE CINQUANTE-HUITIÈME.

LIVRE CINQUANTE-NEUVIÈME.

LE CHAMP DE MAI.

Publication de l'Acte additionnel. -- Effet qu'il produit. --

Quoiqu'il contienne la plus libérale, la mieux rédigée de toutes

les constitutions que la France ait jamais obtenues, il est

très-mal accueilli. -- Motifs de ce mauvais accueil. -- La France

ne croit pas plus à Napoléon quand il parle de liberté, que

l'Europe lorsqu'il parle de paix. -- Déchaînement des royalistes

et froideur des révolutionnaires. -- Le parti constitutionnel est

le seul qui accueille favorablement l'Acte additionnel, et

néanmoins il reste défiant. -- Importance du rôle de M. de

Lafayette en cette circonstance. -- Le parti constitutionnel met

des conditions à son adhésion, et exige la convocation immédiate

des Chambres. -- Napoléon voudrait différer, pour n'avoir pas des

Chambres assemblées pendant les premières opérations de la

campagne. -- On lui force la main, et avant même l'acceptation

définitive de l'Acte additionnel, il se décide à le mettre à

exécution, en convoquant immédiatement les Chambres. -- Il

appelle en même temps le corps électoral au _Champ de Mai_. --

Ces mesures produisent un certain apaisement dans les esprits. --

Suite des événements à Vienne et à Londres. -- Quoique

très-animées, les puissances cependant ne laissent pas de

considérer comme fort grave la lutte qui se prépare. --

L'Autriche voudrait essayer de se débarrasser de Napoléon en lui

suscitant des embarras intérieurs. -- Tentative d'une négociation

occulte avec M. Fouché. -- Envoi à Bâle d'un agent secret. --

Napoléon découvre cette sourde menée, et, pour la déjouer,

dépêche M. Fleury de Chaboulon à Bâle. -- Explication violente

avec M. Fouché, surpris en trahison flagrante. -- Pour le moment

cette menée n'a pas de suite. -- La coalition persiste, et le

ministère britannique, poussé à bout, finit par avouer au

Parlement le projet de recommencer immédiatement la guerre. --

L'opposition se dit trompée, le Parlement le croit, et vote

néanmoins la guerre à une grande majorité. -- Marche des armées

ennemies vers la France. -- Aventures de Murat en Italie. -- Sa

folle entreprise et sa triste fin. -- Il s'enfuit en Provence. --

Sinistre augure que tout le monde en tire pour Napoléon, et que

ce dernier en tire lui-même. -- Progrès des préparatifs

militaires. -- Formation spontanée des fédérés. -- Services que

Napoléon espère en obtenir pour la défense de Lyon et de Paris.

-- Tandis que les révolutionnaires se décident à appuyer

Napoléon, les loyalistes lèvent le masque, et commencent la

guerre civile en Vendée. -- Premiers mouvements insurrectionnels

dans les quatre subdivisions de l'ancienne Vendée, et combat

d'Aizenay. -- Promptes mesures de Napoléon. -- Il se prive de

vingt mille hommes qui lui eussent été bien utiles contre

l'ennemi extérieur, et les dirige sur la Vendée. -- En même temps

il charge M. Fouché de négocier un armistice avec les chefs

vendéens. -- Résultat et esprit des élections. -- Réunion de la

Chambre des pairs et de celle des représentants. -- Dispositions

de celle-ci. -- Tout en voulant sincèrement soutenir Napoléon

contre l'étranger, elle est préoccupée de la crainte de paraître

servile. -- Ses premiers actes marqués au coin d'une extrême

susceptibilité. -- Napoléon en est vivement affecté. -- Champ de

Mai. -- Grandeur et tristesse de cette cérémonie. -- Adresses des

deux Chambres. -- Conseils dignes et sévères de Napoléon. -- Ses

profondes remarques sur ce qui manque à son gouvernement pour

subsister devant des Chambres. -- Sinistres présages. -- Il

quitte Paris le 12 juin pour se mettre à la tête de l'armée. --

Adieux à ses ministres et à sa famille. -- Dernières

considérations sur cette tentative de rétablissement de l'Empire.

[Date en marge: Avril 1815.]

[En marge: Malgré sa valeur réelle, l'Acte additionnel est très-mal

accueilli.]

[En marge: La forme et le titre sont la première cause de ce mauvais

accueil.]

Jamais la liberté n'avait été plus complétement donnée à la France que

dans l'Acte additionnel, et cependant jamais elle ne fut plus mal

reçue. Les hommes, vieux ou jeunes, qui après un long sommeil de

l'esprit public étaient revenus à l'amour de la liberté, avaient tous

une manière différente de l'entendre, l'expérience ne les ayant pas

encore amenés à un système commun. Ils s'étaient généralement imaginé

que quelques centaines de constituants seraient appelés à discuter les

diverses formes de gouvernement, et que de cette discussion sortirait

la forme que chacun d'eux préférait. La plupart s'étaient flattés

d'être du nombre de ces constituants, et le Conseil d'État lui-même

avait espéré qu'au lieu de lui communiquer simplement la constitution

nouvelle, on la lui donnerait à rédiger. L'esprit de système et les

prétentions personnelles étaient donc frustrés à la fois par le mode

adopté. De plus on détestait les anciennes constitutions impériales,

qu'on rendait responsables avec quelque raison des malheurs du premier

Empire, et on avait nourri l'espoir d'un changement radical, qui

trancherait profondément avec le passé pour le fond et pour la forme.

Au lieu de cela, trouver un matin au _Moniteur_, tout fait, et sans

possibilité d'y rien changer, un simple acte, dit _additionnel_ aux

constitutions impériales, lequel ne paraissait être qu'une légère

modification, tandis qu'on aurait voulu un changement complet, lequel

encore n'avait d'autre garantie de solidité que l'acceptation muette

dans les mairies, les justices de paix, etc., fut une déception

universelle et cruelle. On s'était promis un ordre de choses

absolument nouveau, qui serait l'ouvrage de tout le monde et recevrait

une sanction solennelle, et l'on avait, ou l'on croyait avoir une

insignifiante modification, mesurée par le pouvoir lui-même, et

sanctionnée par un mode banal, qui ne procurait aucune sécurité, car

avec ce mode rien ne garantissait que les actes additionnels

ne se succéderaient pas les uns aux autres, comme jadis les

sénatus-consultes. Obtenir peu, et ce peu n'y pouvoir pas compter, fut

naturellement pour tous les esprits un motif de se dire et de se

croire indignement trompés.

[En marge: L'hérédité de la pairie est la seconde.]

[En marge: Partout se répand l'idée que Napoléon, en se disant changé,

est au fond toujours le même.]

[En marge: Déclamations des royalistes écoutées par les patriotes.]

On était donc prévenu par le titre de l'oeuvre, même avant de l'avoir

lue. En la lisant, il aurait fallu des lumières qu'on n'avait pas

alors pour reconnaître qu'elle contenait la véritable monarchie

constitutionnelle, telle du moins que le législateur peut l'écrire, la

pratique elle-même n'étant jamais que l'ouvrage du temps. Mais à

cette époque les amis de la liberté, s'ils ne manquaient pas

d'instruction, manquaient tout à fait d'expérience. Les uns en ne

trouvant pas dans l'Acte additionnel la république ou à peu près, les

autres en y trouvant deux Chambres, furent exaspérés; tous furent

révoltés en y trouvant une Chambre héréditaire, et cette disposition,

comme l'avait prévu Napoléon, devint une cause de réprobation

générale. Ainsi, au mécontentement du titre qui n'indiquait qu'une

modification au lieu d'un changement radical, au mécontentement de la

forme qui rappelait la Charte octroyée de Louis XVIII, s'ajouta le

mécontentement naissant du fond lui-même. Pour les anciens

républicains, c'était la monarchie; pour les monarchistes de 1791,

c'était la monarchie avec deux Chambres, la _monarchie Mounier_ en un

mot; pour les jeunes libéraux enfin, un peu plus avancés que les deux

classes précédentes, c'était la monarchie aristocratique, parce que la

pairie était héréditaire. Les journaux retentirent unanimement des

mêmes diatribes, et les royalistes rassurés par les ménagements de la

police impériale, se joignirent aux républicains, ennemis de la

monarchie, aux monarchistes, ennemis des deux Chambres, aux jeunes

libéraux, ennemis de l'hérédité, pour répéter ces reproches fort

singulièrement placés dans leur bouche, que l'Acte additionnel était

une charte octroyée comme celle de Louis XVIII, consacrant la

monarchie féodale des deux Chambres, dont une héréditaire. Ils

contribuèrent ainsi à propager l'idée, déjà fort répandue, que

Napoléon n'était point changé, qu'après avoir beaucoup promis en

arrivant il ne tenait rien maintenant qu'il se croyait établi, que

revenu à ses anciennes pratiques il tirait de son despotisme personnel

un simulacre de constitution, le remplissait des mêmes choses que les

Bourbons, le donnait dans la même forme, l'_octroyait_ en un mot par

un mode d'octroi à lui, celui des registres ouverts chez les officiers

publics, manière de procéder aussi insolente, aussi illusoire que

celle qu'avait employée Louis XVIII. Cette idée pénétra rapidement

dans des esprits ouverts à la défiance, et y causa le mal le plus à

redouter dans le moment, en refroidissant le zèle des amis de la

Révolution et de la liberté, les seuls disposés à courir à la

frontière. Tout homme qu'on dégoûtait ou décourageait parmi eux, était

non pas seulement un partisan ôté à Napoléon, mais un soldat enlevé à

la défense du pays. Tandis que les patriotes de toute nuance, excités

par les royalistes, déclaraient l'Acte additionnel une oeuvre

ténébreuse du despotisme, les hommes au contraire qui reprochaient au

gouvernement de se livrer au parti révolutionnaire, et qui se

faisaient même de leurs craintes affectées un prétexte pour se tenir à

l'écart en attendant que la victoire eût prononcé, ces hommes allaient

disant partout qu'on ne reconnaissait plus Napoléon, qu'il n'avait

plus aucune volonté, aucune énergie, qu'il se laissait mener par des

fous, qu'il avait donné une constitution anarchique, et qu'après avoir

consenti à devenir l'instrument des jacobins et des régicides, il

serait bientôt leur dupe et leur victime.

[En marge: Défaut général de sang-froid, tenant à la gravité de la

situation.]

Au fond chacun était intérieurement agité par le sentiment de la

grande crise qui se préparait, et qu'on voyait approcher à pas de

géant avec les armées européennes. Les partis sentaient tous leur sort

attaché au résultat de cette crise, et le défaut de sang-froid se

joignant à l'erreur de leurs jugements, ils en étaient plus

impressionnables, et dès lors plus déraisonnables encore que de

coutume.

[En marge: Chagrin de Napoléon, et efforts qu'il fait pour garder tout

son calme.]

[En marge: Son ancien despotisme cause essentielle de l'incrédulité

qu'il rencontre.]

Napoléon discernait cette disposition des esprits, et il était

vivement affecté des défiances qu'il inspirait. Il avait bien prévu

que la pairie héréditaire ne réussirait pas, mais il ne se serait

jamais douté qu'on abusât aussi gravement du titre donné au nouvel

acte. Pourtant il s'efforçait de conserver quelque calme au milieu du

trouble général.--Vous le voyez, dit-il à M. Lavallette qu'il mandait

sans cesse auprès de lui, pour épancher en sûreté les sentiments dont

son coeur était plein, vous le voyez, toutes les têtes sont atteintes

de vertige. Moi seul, dans ce vaste empire, j'ai conservé mon

sang-froid, et si je le perdais, je ne sais ce que nous

deviendrions!--En effet, il faisait un continuel effort sur lui-même

pour contenir sa bouillante nature, s'interdisait la moindre vivacité,

écoutait les plus ridicules objections avec un calme, une douceur,

qu'il ne montrait ordinairement que dans les grands périls, se gardait

d'ajouter au feu de toutes les passions le feu des siennes, et expiait

ainsi, dans des souffrances qui n'avaient pour témoins que Dieu et

quelques amis, les fautes de son long despotisme! Mais, hélas! si les

fautes sont expiables devant Dieu, elles sont irréparables devant les

hommes. Dieu voit le repentir, et il s'en contente! Les hommes n'ont

ni sa vue ni sa clémence: ils n'aperçoivent que les fautes, et à leur

rude justice il faut le châtiment matériel, complet, éclatant!

Napoléon allait en faire bientôt une terrible et mémorable épreuve.

[En marge: Vive approbation donnée à l'Acte additionnel par le parti

constitutionnel.]

[En marge: Défense de cet acte par M. de Sismondi.]

L'Acte additionnel ne trouva de défenseurs que parmi les anciens

constitutionnels, et seulement parmi les plus sages. Le rôle brillant

de rédacteur de la nouvelle constitution déféré à M. Benjamin

Constant, les avait à la fois flattés et rassurés. En lisant l'oeuvre

elle-même, ils furent encore plus satisfaits. Madame de Staël, que son

rare esprit et sa parfaite connaissance de l'Angleterre garantissaient

des erreurs régnantes, approuva hautement l'Acte additionnel. L'école

fort éclairée des publicistes genevois, qui suivait l'impulsion de

madame de Staël et de M. Benjamin Constant, l'approuva également. Le

plus savant de ces publicistes, M. de Sismondi, en entreprit dans le

_Moniteur_ la défense en règle. Il s'attacha, dans une suite

d'articles remarquables, à démontrer que la forme adoptée ne

ressemblait en rien à l'octroi de Louis XVIII, car ce prince n'avait

admis que son propre droit, et dès lors s'était réservé la faculté de

retirer ce qu'il donnait, tandis que Napoléon avait reconnu

formellement la souveraineté nationale, lui avait déféré son ouvrage,

et si elle l'agréait, était irrévocablement engagé envers elle; que le

mode employé pour rédiger et faire accepter la nouvelle constitution,

quoique laissant beaucoup de part au pouvoir, était la seule

admissible dans les circonstances actuelles, car la réunion des

assemblées primaires pour élire une constituante, la réunion de cette

constituante, outre la difficulté de telles opérations en présence de

l'ennemi, auraient eu l'inconvénient de livrer à une dispute

interminable une oeuvre sur les bases de laquelle tous les esprits

sensés étaient d'accord; que si Napoléon n'eût pas été de bonne foi,

il aurait pu en effet recourir à ce moyen, laisser disputer sans fin

cette constituante, pendant qu'il irait combattre l'ennemi extérieur,

puis, revenu vainqueur, livrer cette assemblée au ridicule, la

dissoudre, et reprendre son ancien pouvoir tout entier; qu'au

contraire, en présentant lui-même sur-le-champ une oeuvre complète,

une oeuvre qui, sauf un point, ne laissait rien à désirer aux amis

sincères de la liberté, il prouvait la résolution sérieuse de se

dépouiller de son ancien pouvoir, et de doter le pays de la vraie

monarchie constitutionnelle; que la comparaison de la nouvelle

constitution avec celles qui l'avaient précédée démontrait que c'était

la meilleure que la France eût jamais obtenue, car à certains égards

elle était plus libérale même que celle d'Angleterre; qu'enfin le

maintien des sénatus-consultes antérieurs était la chose du monde la

plus naturelle et la plus nécessaire, car ces sénatus-consultes étant

formellement annulés dans toutes les dispositions qui étaient

contraires à l'Acte additionnel, on n'avait plus à les craindre sous

le rapport politique, et que sous les autres rapports il fallait les

laisser subsister, sous peine de voir la législation civile, la

législation administrative, c'est-à-dire l'organisation entière de

l'État crouler d'un seul coup; qu'en donnant une constitution

nouvelle, on ne pouvait avoir d'autre prétention que celle de changer

la forme politique du gouvernement, mais qu'on devait laisser au

temps seul le soin de modifier la législation civile et

administrative, en se conformant pour la manière de procéder à l'Acte

additionnel.

[En marge: Approbation de M. de Lafayette, donnée cependant à une

condition, celle de la convocation immédiate des Chambres.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 32 / 46 段