Ses idées étant arrêtées, son travail ne pouvait être bien long, du

moins sous le rapport de la conception, et il revint bientôt auprès de

Napoléon. Il le trouva aussi naturel, mais plus accueillant encore, le

rapprochement entre ces deux hommes devenant à chaque entrevue non pas

plus facile, mais plus séant. Cette fois l'entretien roula sur les

détails de la constitution future, et sur aucun point il ne se révéla

de désaccord entre les deux interlocuteurs. Napoléon admit sans

contestation que la presse quotidienne devait être exempte de toute

censure préalable, et relever dans ses écarts des tribunaux seuls.

C'était accorder d'un coup les points les plus contestés en cette

matière. Sur ce sujet Napoléon était, avons-nous dit, pleinement

converti par son expérience antérieure. Quant aux deux Chambres, à

l'obligation pour les ministres de s'y rendre, d'y justifier leurs

actes, M. Benjamin Constant ne rencontra pas plus de difficulté de la

part de Napoléon, ce qui était accepter le partage du gouvernement

avec elles, et plus que le partage, car si dans ce système le monarque

se réserve l'action il laisse aux Chambres la direction, et ce n'est

là du reste qu'obéir à la nécessité des choses. En effet on veut en

vain gouverner en dehors des vrais sentiments d'une nation, en dehors

de ses idées dominantes: si on l'essaye quelques jours, on est bientôt

forcé d'y renoncer. Le mieux dès lors est de subir de bonne grâce ce

qu'on ne peut empêcher, et d'accepter le moyen le plus direct

d'introduire la pensée de la nation dans le gouvernement, ce qui

revient à faire dépendre les ministres du vote des Chambres dans tous

leurs actes.

[En marge: Attributions des Chambres.]

Napoléon concéda en outre que les Chambres amenderaient les lois à

leur gré, sauf le droit pour le gouvernement de ne pas sanctionner les

lois ainsi amendées; qu'elles pourraient non pas _supplier_, comme

dans la Charte de Louis XVIII, mais _inviter_ le gouvernement à

présenter certaines lois désirées par l'opinion publique, et en

indiquer les dispositions, à condition toutefois que l'invitation ne

serait présentée à l'Empereur que lorsque les deux Chambres seraient

d'accord. La Chambre des députés dut avoir le privilége d'être saisie

la première des propositions d'impôt; la Chambre des pairs dut avoir

le privilége de la haute juridiction d'État sur les ministres, sur les

chefs militaires, sur tous les hommes revêtus d'un grand pouvoir.

C'était donc la monarchie constitutionnelle tout entière, et sans une

seule réserve. Restait la composition des Chambres.

[En marge: Leur composition.]

Pour la Chambre des députés, la moindre en dignité, la plus forte en

influence, Napoléon admit sans contestation l'élection directe. Si on

avait eu le temps, on aurait pu rédiger une loi électorale, qui eût

indiqué tout de suite la catégorie de citoyens investie du droit de

nommer les députés. La matière était nouvelle et grave, et il était

difficile, dans l'état des connaissances acquises, de se fixer sur les

questions qu'elle soulèverait. On imagina de se servir du système

existant en y apportant quelques modifications. C'était le système de

Sieyès, lequel consistait à faire désigner par l'universalité des

citoyens environ cent mille électeurs à vie, répartis en deux classes

de colléges, colléges d'arrondissement, colléges de département. Il

avait l'avantage apparent d'associer tous les citoyens à l'élection,

mais le vice profond, inhérent au suffrage universel, d'être

illusoire, car ce qu'il y a de sérieux dans l'intervention du pays,

est d'appeler à voter non pas la totalité des citoyens, mais la

portion réellement éclairée et capable d'avoir un avis. Cependant les

cent mille électeurs alors inscrits sur les listes offraient un

échantillon de la nation suffisant pour avoir sa vraie pensée. On

renonça à la combinaison subtile de faire présenter des candidats par

les colléges d'arrondissement aux colléges de département, et par les

colléges de département au Sénat, ce qui n'était qu'une manière de

faire expirer la véritable opinion du pays, non pas précisément entre

deux guichets, mais entre deux scrutins. Napoléon concéda que les

colléges d'arrondissement nommeraient directement 300 députés, et les

colléges de département à peu près autant, et toujours directement, ce

qui devait procurer une assemblée presque égale en nombre à la Chambre

des communes d'Angleterre. M. Benjamin Constant accepta ces bases,

lesquelles constituaient une immense amélioration, car même sous la

Charte de 1814 on n'avait eu que l'ancien Corps législatif, qui était

nommé par le Sénat sur des listes de candidats dressées par les

colléges électoraux. Napoléon admit ce que l'expérience a consacré

depuis comme seule combinaison raisonnable, le renouvellement intégral

de la seconde Chambre tous les cinq ans.

[En marge: Constitution de la Chambre haute.]

Quant à la composition de la première Chambre, il y eut plus de

difficulté entre Napoléon et M. Benjamin Constant, non que l'un voulût

concéder moins, et l'autre obtenir plus, mais parce que le sujet

lui-même soulevait les doutes les plus graves.

[En marge: M. Benjamin Constant incline vers l'hérédité; Napoléon en

est d'avis, mais craint l'effet qu'elle produira sur les esprits.]

M. Benjamin Constant, sans être absolument fixé, inclinait vers une

pairie héréditaire. Il regardait cette institution comme celle qui,

dans la composition d'une Chambre haute, offrait le plus heureux

mélange de gravité et d'indépendance d'esprit. Napoléon, en étant de

cet avis plus que M. Benjamin Constant lui-même, répugnait cependant à

introduire l'hérédité dans la nouvelle constitution. Avec son langage

si net et si heureusement figuré, Il faut, disait-il, une

aristocratie, et il la faut surtout dans un État libre, où la

démocratie a toujours une influence prépondérante. Un gouvernement qui

essaye de se mouvoir dans un seul élément, est comme un ballon dans

les airs, inévitablement emporté dans la direction où soufflent les

vents. Au contraire, celui qui est placé entre deux éléments, et peut

se servir de l'un ou de l'autre à son gré, n'est point asservi. Il est

comme un vaisseau qui est porté sur les flots, et qui n'use des vents

que pour marcher. Le vent le pousse, mais ne le domine pas.--On ne

pouvait rendre sous une forme plus ingénieuse une pensée plus

profonde. Mais tout en pensant de la sorte, Napoléon craignait, dans

l'état des choses, de ne pouvoir se servir utilement de ce qu'il y

avait d'aristocratie en France.--L'ancienne noblesse est contre moi,

disait-il, et la nouvelle est bien nouvelle. Tout cela ne ressemble

pas à l'aristocratie anglaise, née avec la constitution anglaise,

ayant contribué à la donner au pays, et n'ayant pas cessé de la

pratiquer... D'ailleurs, ajoutait-il, nous avons un peuple plein de

préventions contre la noblesse héréditaire. Ce qui l'anime le plus en

ce moment, ce qui le fait courir au-devant de moi, c'est la haine des

nobles et des prêtres, et si vous lui présentez la pairie héréditaire

vous lui ferez jeter les hauts cris, sans être bien assuré d'avoir

créé une véritable aristocratie avec une Chambre des pairs qui pour

assez longtemps sera composée de chambellans et de généraux...--

[En marge: Ajournement de la question.]

En présence de ces motifs divers Napoléon était profondément perplexe,

car si l'hérédité de la pairie était conforme à ses convictions, il en

craignait l'effet sur l'esprit ombrageux des libéraux français.

[En marge: Difficulté relative à l'abolition de la confiscation.]

[En marge: Motifs de Napoléon pour vouloir qu'on ne mentionne pas

l'abolition de la confiscation.]

Quant aux garanties générales, telles que l'inamovibilité de la

magistrature, la liberté individuelle, la liberté des cultes, etc., il

les admettait sans contestation, et se bornait à demander une

rédaction claire, précise, ne prêtant point à l'équivoque. Il n'y eut

qu'une de ces garanties qu'il contesta, et même avec beaucoup de

vivacité, ce fut l'abolition de la confiscation. Il ne voulait pas,

bien entendu, stipuler le contraire; il désirait le silence.--Je ne

songe, dit-il, à prendre le bien de personne, et ne veux en rien

imiter la Convention nationale. Mais on me prépare une nouvelle

émigration. Si la guerre se prolonge vous allez avoir un soulèvement

en Vendée. Qu'elle se prolonge ou non, vous aurez des rassemblements

sur nos frontières comme ceux de Coblentz. Déjà il s'en forme un à

Gand, où figurent des hommes que j'ai comblés d'honneurs et de

richesses. Ce rassemblement grandira tous les jours, et si je n'ai pas

terminé la lutte en trois mois, il s'organisera là un gouvernement

dont les ordres seront par certaines classes de Français mieux obéis

que les miens. Ne croyez pas que je veuille faire tomber la tête ou

prendre la fortune de qui que ce soit. Mais je ne puis rester désarmé,

et si je n'ai pas dans les mains des moyens d'intimidation, je ne

saurai comment me défendre contre ce gouvernement extérieur, reconnu

et obéi au dedans. Actuellement j'ai à Besançon, j'ai à Marseille

d'anciens préfets de Louis XVIII qui donnent des ordres secrets. Je

vais les expulser, mais ils se tiendront à la frontière, et feront là

autant de mal qu'à l'intérieur même. Il faut que je puisse contenir

les ennemis résolus, et ramener les irrésolus. Soyez sûr qu'avec la

faculté de séquestrer les biens, sans les confisquer, j'agirai même

sur Talleyrand. Du reste, à la paix, je rétablirai cette garantie qui

est indispensable, je le reconnais; jusque-là je désire qu'on

s'abstienne d'en parler.--

[En marge: Prétextes que les royalistes fournissaient à Napoléon pour

soutenir son thème.]

Cette mauvaise disposition fut la seule que Napoléon laissa percer

dans le travail de la nouvelle constitution, mais il se montra

obstinément attaché à ce qu'il demandait. Il avait tort sans doute de

vouloir se réserver une portion quelconque de pouvoir arbitraire, car

quelques moyens d'intimidation de plus ou de moins ne pouvaient ni le

sauver ni le perdre, et c'était uniquement sur le champ de bataille

que son sort devait se décider. Mais il faut reconnaître, pour être

entièrement vrai, que les royalistes se conduisaient de manière à

excuser la mauvaise pensée de Napoléon. D'abord épouvantés, ils

s'étaient tenus paisibles: rassurés bientôt en voyant la liberté

laissée à tous les partis de parler, d'écrire, de se mouvoir, ils en

profitaient largement, allaient, venaient publiquement de Paris dans

la Vendée, de Paris à Gand, préparant évidemment la guerre civile en

Vendée, et des mouvements royalistes au sein de la capitale. Pour le

moment il n'y avait pas à s'en inquiéter, mais si l'ennemi arrivait

sous les murs de Paris, le danger pouvait devenir sérieux, et on

comprend, tout en désapprouvant Napoléon, qu'un homme d'action,

habitué à ne pas s'arrêter devant les obstacles, placé en outre dans

un temps bien voisin encore des doctrines révolutionnaires, demandât

des moyens d'intimidation sans même vouloir en user.

[En marge: Ajournement de cette difficulté.]

[En marge: Question grave au sujet du titre à donner à la nouvelle

Constitution.]

[En marge: Idées sur l'origine des constitutions.]

M. Benjamin Constant ajourna cette contestation, bien résolu

d'ailleurs à y revenir. Il y avait une dernière question, toute de

forme, et sur laquelle Napoléon paraissait encore plus irrévocablement

fixé, s'il était possible, c'était le titre et le mode de présentation

du nouvel acte constitutionnel. Il voulait octroyer cette nouvelle

Charte comme Louis XVIII avait octroyé la sienne, mais en sauvant les

apparences, et en cette matière les apparences sont beaucoup, car

elles emportent la reconnaissance ou la négation du droit.--J'ai

reconnu, disait-il, la souveraineté nationale, et ce n'est pas une

grande faveur que je lui ai faite, car en réalité la nation est

souveraine, et il n'y a de souverain durable que celui dont elle veut.

Ainsi je ne prétends pas, à l'exemple de Louis XVIII, me présenter

comme tirant de mon droit seul la constitution que je vais donner à la

France; mais si je ne prétends pas la tirer de mon droit, je veux la

tirer de mon bon sens, la faire la meilleure possible, et à cet égard

vous et moi nous valons mieux qu'une assemblée qui n'en finirait pas,

et qui bouleverserait peut-être le pays sans aboutir à aucun résultat.

L'oeuvre une fois terminée, et le mieux que nous pourrons, je

l'offrirai à l'acceptation nationale, suivant le mode adopté pour les

anciennes constitutions impériales, celui de l'inscription des votes

sur des registres ouverts dans les mairies. On dira que ce mode est

illusoire; j'en conviens. Il n'est pas plus illusoire cependant que la

convocation d'assemblées primaires, qui offrirait un mode plus

compliqué mais pas beaucoup plus sérieux. En ce genre, l'essentiel est

de faire bien, et quant à la forme, pourvu qu'elle n'emporte pas la

négation du fond, la plus simple est celle qu'il faut préférer. La

véritable acceptation du peuple c'est la durée, qui est son

assentiment éclairé, donné par lui après l'expérience faite d'une

constitution.--

[En marge: M. Benjamin Constant aurait voulu que la nouvelle

Constitution ne se rattachât point à l'ancien Empire.]

[En marge: Napoléon veut au contraire rattacher le présent au passé.]

M. Benjamin Constant n'était nullement disposé à contester ces idées,

car il était d'avis lui aussi d'éviter, soit une assemblée

constituante qui aurait travaillé une année sans rien produire, soit

des assemblées primaires qui auraient pu amener une confusion

désastreuse, et d'employer la forme d'acceptation la plus abrégée,

pourvu qu'elle emportât la reconnaissance expresse de la souveraineté

nationale. Toutefois il aurait souhaité que la nouvelle constitution

se distinguât des anciennes constitutions impériales non-seulement par

le fond (c'était accordé), mais par la forme; qu'elle s'en distinguât

surtout par le titre, afin d'inspirer confiance, et de ne pas

l'exposer à être confondue avec les anciens sénatus-consultes, qui,

une fois sortis du cerveau de Napoléon, étaient aussitôt convertis en

lois fondamentales de l'État par la servilité du Sénat. En conséquence

il disait que sans être dupe des hypocrisies de forme, il fallait, par

un moyen ou par un autre, conjurer la défiance générale, et pour cela

donner à la constitution actuelle un caractère nouveau, et qui la

distinguât tout à fait des précédentes.--Non, non, répondait Napoléon,

on veut m'ôter mon passé, faire de moi ce que je ne suis pas, un autre

homme, effacer ainsi quinze ans de règne, effacer ma gloire, effacer

celle de la France, comme si tout était mauvais dans ce premier

règne!... Je n'y consentirai pas. Je puis bien céder à l'expérience,

et surtout aux circonstances qui n'admettent plus la dictature dont

j'ai joui, mais je n'entends pas me laisser humilier. D'ailleurs,

croyez-moi, la France veut son vieil empereur, un peu changé sans

doute, mais lui et pas un autre...--

Sur ce point Napoléon se montra inébranlable, car il voyait dans une

forme absolument nouvelle une intention de l'humilier en lui imposant

le désaveu de tout son passé. Il fallut donc considérer la

constitution à laquelle on travaillait comme une simple modification

des anciennes, et nullement comme un ordre de choses entièrement

distinct du précédent. En cela Napoléon était pour ce qu'il appelait

sa gloire, aussi opiniâtre et aussi susceptible que Louis XVIII pour

ce qu'il appelait son droit. C'était une faute grave, car la

constitution de 1815 était totalement différente de celles de 1802 et

de 1804; et tandis qu'en général on veut paraître donner plus qu'on ne

donne, il s'exposait cette fois à paraître donner moins qu'il ne

donnait en réalité: calcul détestable, et triste fruit de l'orgueil!

Il eût mieux valu cent fois, dans l'état des esprits, promettre plus

qu'on ne faisait, que de faire plus qu'on ne promettait.

[En marge: La nouvelle Constitution intitulée _Acte additionnel aux

constitutions de l'Empire_.]

[En marge: L'hérédité de la pairie définitivement adoptée.]

De cette contestation il résulta le nouveau titre, si malheureusement

célèbre, d'_Acte additionnel aux constitutions de l'Empire_, titre qui

devait tendre à persuader au public qu'on n'apportait qu'une

modification, tandis qu'en réalité on apportait un changement radical

à l'ancien état de choses. M. Constant enchanté d'avoir obtenu le fond

céda sur la forme, à laquelle il avait lui-même le tort, naturel à un

esprit philosophique, de ne pas attacher assez d'importance. Il prit

la plume et rédigea en termes simples, clairs, élégants, la

constitution la meilleure et la mieux écrite qui ait été accordée à la

France dans la longue série de ses révolutions. Il vit, revit

l'Empereur, et se mit d'accord avec lui sur tous les points, même sur

celui de la pairie héréditaire. Quant à ce dernier, Napoléon après

avoir résisté par les motifs que nous avons exposés, après avoir

répété qu'on courait risque de frapper la nouvelle oeuvre d'une

impopularité fâcheuse en y introduisant l'hérédité, parut se raviser

cependant à l'égard d'une raison qui l'avait fort préoccupé, c'était

la difficulté d'utiliser l'aristocratie dans l'état présent de la

France. Il dit qu'après deux ou trois batailles gagnées, s'il les

gagnait, après la paix conclue, s'il parvenait à la conclure,

l'ancienne noblesse reviendrait probablement à lui comme elle l'avait

déjà fait, et que la pairie héréditaire serait pour elle un appât

beaucoup plus puissant que le Sénat; qu'il aurait donc ainsi le moyen

de la rallier, et que les deux noblesses, ancienne et nouvelle,

fondues l'une avec l'autre, finiraient peut-être par composer un corps

aristocratique assez imposant. Il se rendit donc sur l'hérédité de la

pairie, mais persista obstinément à garder le silence sur l'article de

la confiscation.

[En marge: L'Acte additionnel envoyé au Conseil d'État, et M. Benjamin

Constant nommé membre de ce conseil pour y défendre son oeuvre.]

[En marge: Examen du nouvel acte constitutionnel par le Conseil

d'État.]

[En marge: Article général ajouté.]

La nouvelle constitution avait été assez promptement terminée, une

seule question divisant ses auteurs, et la plume du rédacteur étant

fort exercée: mais il fallait la faire sortir de ce mystère, et lui

donner l'appui d'une autorité considérable. On s'en entretenait déjà

dans le public, on parlait des conférences secrètes dont elle était

l'objet, et la jalousie n'avait pas manqué de naître, soit au sein du

Conseil d'État, soit chez certains révolutionnaires qui avaient mis la

main à nos diverses constitutions, et qui se voyaient avec peine

frustrés de toute participation à celle-ci. Il était temps de la

soumettre au Conseil d'État, et pour que M. Benjamin Constant pût

soutenir son oeuvre[11], il fallait qu'il eût droit de siéger dans ce

conseil. Il y avait là un prétexte fort naturel de le nommer

conseiller d'État, et Napoléon par une voie simple et adroitement

choisie, eut la satisfaction de conquérir son ennemi naguère le plus

violent, tandis que cet ennemi eut de son côté la satisfaction d'être

conquis d'une manière plausible et presque avouable. Aujourd'hui on

est beaucoup plus étonné qu'on ne le fut alors de ce brusque

ralliement. On avait assisté à de si étranges revirements en 1814, les

moeurs politiques étaient si peu formées, qu'on le remarqua sans en

être cependant ni très-surpris, ni très-indigné. M. Benjamin Constant

fut donc nommé conseiller d'État, afin de pouvoir travailler

officiellement à la Constitution. Quelques personnages tels que le

prince Cambacérès, MM. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Boulay de la

Meurthe et les présidents des diverses sections du Conseil d'État,

furent appelés à l'Élysée pour prendre part à des conférences

préalables, et il s'y éleva peu d'objections contre le nouveau

travail, qui, sauf le titre, sauf le silence gardé sur la

confiscation, ne pouvait en soulever de sérieuses. Cependant on fit

quelques remaniements de rédaction, et on inséra un article nouveau,

assez inutile, mais répondant à toutes les passions du temps. En effet

pour les bonapartistes la dynastie, pour les acquéreurs de biens

nationaux les ventes dites nationales, pour les paysans l'abolition

des dîmes et des droits féodaux, pour les révolutionnaires de diverses

nuances la condamnation irrévocable de l'ancien régime, étaient des

objets sacrés passant avant tous les autres. On inséra donc un article

final portant le numéro 67, lequel disait que le peuple français, en

déléguant ses pouvoirs aux autorités instituées par la nouvelle

constitution, ne leur conférait cependant pas le droit de proposer le

rétablissement des Bourbons (la dynastie impériale fût-elle éteinte),

le droit de rétablir l'ancienne noblesse féodale, les priviléges

seigneuriaux, les dîmes, les priviléges de culte, le droit surtout de

porter atteinte à l'irrévocabilité de la vente des biens nationaux, et

interdisait formellement à quelque individu que ce fût toute

proposition de ce genre. Cet article avait une seule valeur, c'était

de ranger les objets essentiels dans une catégorie à part, et de leur

donner une espèce de caractère sacré, tant que la Constitution, il est

vrai, resterait sacrée elle-même.

[Note 11: M. Benjamin Constant, en avouant, dans ses Lettres sur les

Cent Jours, la grande part qu'il eut à l'Acte additionnel, n'a pas

avoué qu'il en fût le rédacteur. Il est pourtant certain que l'Acte

additionnel fut entièrement rédigé de sa main, et que, sauf quelques

articles modifiés, l'ouvrage entier fut de lui. Il est d'ailleurs

facile de reconnaître à l'unité, à la précision, à la simplicité

élégante du langage, qu'il n'y eut qu'une plume, et que cette plume

était la meilleure du temps. Celle de Napoléon, qui était la plus

grande, était plus dogmatique et plus nerveuse.]

Le nouvel acte fut ensuite porté au Conseil d'État. On ne fit presque

aucune objection en séance générale; mais dans les conversations

particulières qui s'établirent, on critiqua le titre d'_Acte

additionnel aux constitutions de l'Empire_, qui le distinguait trop

peu des constitutions passées, et le laissait exposé à ces faciles

changements qui s'opéraient jadis au moyen d'un sénatus-consulte

toujours adopté par le Sénat à la presque unanimité, et toujours

sanctionné dans les mairies par quelques millions de _oui_ contre

quelques milliers de _non_. Tout le monde aussi releva le silence

gardé sur la confiscation, et en parut alarmé. La remarque fort simple

que la Charte de 1814 prononçait l'abolition de la confiscation, et

qu'on serait justement scandalisé de ne pas la retrouver dans l'Acte

additionnel, cette remarque fut faite universellement, même en séance

générale, et on pressa vivement les présidents de section, en

particulier M. Benjamin Constant, d'insister auprès de l'Empereur pour

qu'il consentît à remplir une lacune si regrettable, et destinée à

être si mal interprétée.

[En marge: Dernière conférence, où la confiscation donne lieu à une

scène fort vive.]

[En marge: Paroles de Napoléon.]

[En marge: L'abolition de la confiscation n'est pas mentionnée.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 31 / 46 段