Dans les temps modernes, le Parlement britannique a su garder une

attitude convenable pendant la guerre, soit habitude, soit sécurité

due à la protection des mers. Dans les temps anciens, le Sénat romain,

bien autrement admirable, avait vendu le champ sur lequel campait

Annibal. Mais c'était une vieille assemblée, accoutumée à gouverner

Rome dans la prospérité et les revers. Personne ne pouvait se flatter

en 1815 de réunir en France ou le Sénat romain, ou le Parlement

britannique. Or Napoléon était convaincu que dans la lutte qui allait

s'engager, on aurait des extrémités cruelles à traverser, et que si on

perdait son sang-froid, on perdrait la partie. Si au contraire on ne

se troublait pas plus qu'il ne s'était troublé après Brienne, après

Craonne et Laon, il était possible de triompher. Malheureusement il se

défiait non du courage, mais du calme d'assemblées neuves, formées de

la veille, partagées en factions de tout genre, et ne voyant souvent

dans un événement fâcheux qu'une occasion opportune de satisfaire

leurs passions. Il craignait qu'au premier revers, la terreur des uns,

la colère des autres, l'intrigue de quelques-uns, ne fissent naître un

chaos, dont l'ennemi profiterait pour arriver encore une fois au coeur

du pays. Aussi, tout en voulant faire l'épreuve de la liberté, il

redoutait cet essai fait immédiatement, sous le canon de l'Europe.

[En marge: Son désir eût été de donner la monarchie constitutionnelle

tout entière, en ajournant la réunion des Chambres jusqu'après les

premiers événements de la guerre.]

Cette appréhension lui avait inspiré la pensée de donner tout

simplement, et avec très-peu de différence, la constitution anglaise,

et d'en ajourner jusqu'après les premières hostilités la mise en

pratique. Il n'y avait dans ce projet aucune perfidie, mais un secret

pressentiment du danger de réunir une assemblée inexpérimentée, en

présence des armées étrangères marchant sur Paris. S'il eût été de

mauvaise foi, il aurait eu un moyen facile et certain de tromper les

amis de la liberté, en mettant le tort non de son côté, mais du leur,

c'était de convoquer tout de suite une assemblée constituante, et de

lui confier le soin d'élaborer une constitution en revisant les

sénatus-consultes impériaux. Dans l'état des esprits, entre les

anciens révolutionnaires restés les uns à la constitution de 1791, les

autres aux constitutions de 1793 ou de 1795, et les nouveaux libéraux

ramenés par la réflexion aux institutions britanniques, la lutte

aurait été inévitablement longue et violente, l'accord impossible, et

tandis que cette lice politique eût été ouverte, Napoléon conservant

provisoirement la plénitude du pouvoir impérial, aurait pu gagner des

batailles, terminer la guerre, se servir ensuite contre cette

assemblée de l'incohérence de ses vues, du ridicule de sa conduite, la

dissoudre, et constituer la France comme il l'aurait voulu.

[En marge: Danger d'exciter par cette conduite la défiance des

esprits.]

Ce plan était d'un succès à peu près assuré, mais il fallait commencer

par convoquer une assemblée, et Napoléon le craignait pendant les

premiers mois d'une guerre effroyable dont le théâtre serait placé

entre Lille et Paris. De plus ne sachant quelle constitution on lui

proposerait, il aimait mieux en faire une lui-même tout de suite, la

faire la meilleure possible, puis la présenter au consentement du

pays, par la voie usuelle à cette époque des votes écrits, forme

illusoire, mais de peu d'importance si le fond était bon. Telle était

sa véritable pensée; mais même en agissant de bonne foi

parviendrait-il à vaincre la profonde défiance des esprits? N'ayant

pas été cru de l'Europe lorsqu'il parlait de paix, serait-il cru de la

France lorsqu'il parlerait de liberté, et ce qui ne serait de sa part

que prudence vraie, ne serait-il pas pris pour arrière-pensée de

despote? Là était son danger: dans la voie si périlleuse où il s'était

engagé en revenant de l'île d'Elbe, il allait marcher courbé sous le

poids énorme de ses fautes passées, et il se pouvait qu'à cette

dernière partie de sa carrière, la Providence lui infligeât un

supplice souvent réservé à de glorieux coupables, celui de voir

repousser leur repentir, même le plus sincère.

Le moment était donc venu de se fixer sur les questions

constitutionnelles, et d'arrêter enfin le mode de gouvernement à

donner à la France. La fermentation des esprits sous ce rapport était

au comble. On écrivait dans tous les sens, et habituellement dans les

plus extrêmes. De vieux républicains se réveillant d'un long sommeil,

des royalistes qui naguère trouvaient criminels les moindres voeux

pour la liberté, demandaient la république, ou à peu près. D'autres

réclamaient la royauté démantelée de 1791; d'autres, et parmi ceux-ci

les jeunes gens, dégagés des préjugés de l'ancien régime comme de ceux

du nouveau, penchaient plutôt vers la constitution britannique, sans

toutefois en connaître encore le vrai mécanisme. Pourtant avec une vue

vague de la chose, c'était le gouvernement qu'ils préféraient, et il

faut ajouter que la majorité du pays inclinait de leur côté. Elle

aurait désiré tout simplement la Charte de 1814 un peu élargie.

[En marge: Opinion des divers partis, et de leurs principaux

personnages, sur la question du gouvernement à donner à la France.]

[En marge: Sieyès.]

[En marge: Carnot.]

[En marge: Fouché.]

En général tous ceux qui n'étaient pas des révolutionnaires entêtés,

inaccessibles aux leçons de l'expérience, ou des royalistes poussant

au désordre par intérêt de parti, souhaitaient la monarchie

constitutionnelle. L'illustre Sieyès, dont le grand esprit avait

pénétré le profond mécanisme de la monarchie anglaise, ne demandait

pas autre chose pour la France, et quoique n'aimant pas Napoléon,

était d'avis qu'il fallait se rattacher à lui pour sauver avec son

secours la double cause de la Révolution et de l'indépendance

nationale. Carnot, exaspéré par une année de règne des Bourbons,

touché par les procédés de Napoléon, et par l'aveu qu'il faisait de

ses fautes, voulait qu'on essayât d'allier sous lui la monarchie avec

la liberté. Fouché, peu sensible aux théories, craignant surtout

Napoléon qu'il avait vu revenir avec regret, ne désirant pas

précisément sa chute qui aurait ramené immédiatement les Bourbons,

mais cherchant des garanties contre lui, visait à diminuer son pouvoir

au profit des oppositions quelconques qui pourraient naître dans les

Chambres futures, et qu'il se flattait de mener par l'intrigue. Comme

tout le monde, il ne voulait que la monarchie constitutionnelle, mais

en y diminuant le plus possible le pouvoir du souverain.

[En marge: Le parti constitutionnel.]

[En marge: Madame de Staël, M. de Lafayette, M. Benjamin Constant.]

[En marge: Le prince Joseph.]

Le parti constitutionnel (ainsi qu'on le nommait sous Louis XVIII)

avait été dispersé par la révolution du 20 mars, et ses principaux

membres, fort compromis, s'étaient hâtés de fuir la vengeance de

Napoléon. Ils s'étaient bientôt rassurés en voyant sa manière d'agir,

et plusieurs étaient restés à Paris, où on les laissait vivre

tranquillement. Madame de Staël n'avait pas quitté sa demeure; M. de

Lafayette était rentré à son château de Lagrange. Le plus actif et le

plus compromis de tous par ses écrits outrageants contre l'Empire, et

particulièrement par son fameux article inséré le 19 mars dans le

_Journal des Débats_, M. Benjamin Constant, s'était procuré un

passe-port du ministre d'Amérique, M. Crawfurd, et se tenait caché en

attendant qu'il lui convînt d'en faire usage. Ces divers personnages

fort détachés des Bourbons par les derniers événements, étaient

disposés, si on les rassurait, et si ce qu'on disait des intentions

libérales de Napoléon se vérifiait, à tenter avec lui l'essai de

monarchie constitutionnelle qu'ils avaient vainement commencé sous

Louis XVIII. Le prince Joseph, qui avait déploré la faculté laissée à

Napoléon de tout faire jusqu'à se perdre, partageait exactement les

sentiments du parti constitutionnel, avait cherché à nouer des

relations avec les chefs de ce parti, notamment avec M. de Lafayette

et madame de Staël, et s'efforçait de persuader à Napoléon de se

mettre en rapport avec eux, à quoi Napoléon ne montrait aucune

répugnance.

[En marge: Opinion des anciens hommes d'État de l'Empire, Cambacérès,

de Bassano, Molé, etc.]

[En marge: Brochures, journaux, plans de tout genre adressés à

Napoléon.]

Quant aux hommes d'État de l'Empire, pour la plupart anciens

révolutionnaires dégoûtés de la liberté, ou anciens royalistes

rattachés à Napoléon par le prestige de la force et de la gloire,

ayant contracté sous lui la douce habitude de l'autorité non

contestée, ils se sentaient peu de goût et peu de confiance pour les

essais de liberté qu'on allait tenter. L'archichancelier Cambacérès,

avec son sens pratique, reconnaissait néanmoins qu'on ne pouvait pas

faire autrement; mais servant par pure obéissance depuis le 20 mars,

il bornait sa coopération à l'administration de la justice. MM.

Mollien, de Gaëte, Decrès, avaient repris avec leurs fonctions l'usage

de laisser Napoléon résoudre lui seul les grandes difficultés. M. de

Bassano approuvait Napoléon selon sa coutume, mais sans avoir dans le

résultat sa confiance accoutumée. M. Molé répugnait à la fois aux

hommes et aux choses du jour, et affichait des doutes qui lui

permettaient de se tenir dans une demi-retraite, dans une

demi-adhésion. Il n'avait en effet accepté que l'administration peu

compromettante des ponts et chaussées. Mais en somme les plus vives

impulsions poussaient vers une monarchie constitutionnelle

très-libérale. On écrivait dans ce sens force brochures, force

articles de journaux, et on adressait même à Napoléon de nombreux

mémoires sur la future constitution, mémoires la plupart du temps

très-étranges, car en général les gens qui adressent à un prince des

plans qu'on ne leur demande pas, sont ou des intrigants cherchant à

produire leur personne, ou des extravagants cherchant à produire leurs

rêves. Napoléon parcourait ces _factums_, tantôt s'irritait, tantôt

riait de leur contenu, mais le plus souvent s'attristait d'un pareil

état des esprits à la veille d'une lutte sanglante contre l'Europe.

Son confident actuel était M. Lavallette. Il considérait tout autant

le vieux Cambacérès, aimait tout autant M. de Bassano, mais sa vive

pensée qui avait besoin de se répandre ne trouvait dans le premier

qu'un écho éteint, et dans le second qu'un écho monotone. Il

s'épanchait donc plus volontiers avec M. Lavallette, esprit fin, sûr,

indépendant, conseillant sans jamais prendre les airs de la sagesse

méconnue lorsque ses conseils étaient repoussés. Napoléon

s'entretenait quelquefois avec lui une partie de la nuit, même après

avoir travaillé toute la journée.

[En marge: Sentiments que lui inspire cet état des esprits.]

En lisant certains avis donnés avec le ton de l'exigence et

quelquefois même de la menace, il s'emportait, parcourait d'un pas

rapide les salons de l'Élysée, et s'écriait qu'après tout la France ne

connaissait aucun de ces tribuns, qu'elle ne connaissait que lui,

n'avait confiance qu'en lui, et que s'il laissait faire, l'armée et

le peuple auraient bientôt écrasé les royalistes et fermé la bouche

aux chicaneurs. Puis avant que M. Lavallette lui eût montré

l'indignité d'un tel rôle, il revenait, se bornait à sourire des

extravagances étalées sur sa table, et comparant la France de 1800 qui

le suppliait de la débarrasser des _bavards_, avec la France de 1815

qui réclamait une liberté sans limites, il demandait si tout cela

était bien sérieux, et si des voeux si changeants attestaient un

besoin réel et une conviction profonde. À cela, M. Lavallette

répliquait avec raison qu'il ne fallait tenir compte ni des esprits,

ni des temps extrêmes, mais qu'en prenant la France dans sa

disposition la plus habituelle on la trouverait voulant avec

persévérance une liberté tempérée, qui la garantît à la fois des

égarements d'un homme et des désordres de la multitude; que la

question pour elle avait toujours consisté dans la mesure, non dans le

fond des choses, et que si on y regardait bien on reconnaîtrait que

depuis 1789 elle avait exactement voulu ce qu'elle voulait

aujourd'hui. Napoléon se rendait à ces sages observations, mais alors

il s'affligeait de la diversité, de la confusion des idées du temps

présent, et s'en affligeait à cause de la crise militaire qu'on allait

traverser, se demandant si avec la maladresse, hélas! trop visible,

des amis de la liberté on pourrait faire face à la lutte effroyable

qu'on aurait bientôt à soutenir.--Faire, disait-il, un premier essai

de liberté au bruit du canon! et quel bruit! jamais on n'en aura

entendu un pareil!...--Quoi qu'il en soit il ne songeait pas le moins

du monde à résister aux amis de la liberté, car pour lui il n'y avait

pas de milieu, il fallait qu'il fût avec eux ou avec les royalistes:

or comme il ne pouvait s'appuyer sur les derniers, il fallait bien

qu'il s'appuyât sur les premiers. Du reste, de même qu'à la guerre il

devenait doux, calme, en présence du danger, il montrait dans cette

nouvelle situation une douceur singulière, ne manifestait aucune

impatience, s'efforçait de ramener à la raison ceux qui s'en

écartaient, et au fond était beaucoup moins soucieux de la part de

pouvoir qu'on lui laisserait, que des moyens qu'on lui accorderait

pour combattre et vaincre l'ennemi extérieur.

[En marge: Hasard qui met M. Benjamin Constant à la disposition de

Napoléon.]

[En marge: Napoléon, au lieu de faire arrêter M. Benjamin Constant,

lui adresse l'invitation de se rendre auprès de lui.]

Nous avons dit sa secrète pensée: c'était de ne pas se mettre sur les

bras une assemblée constituante, bien que ce fût un moyen assuré de

tuer la liberté par le ridicule qui résulterait de la confusion des

idées, mais de s'entourer de quelques hommes capables, de rédiger avec

eux une constitution qui ne laissât rien à désirer aux vrais libéraux,

de la promulguer solennellement, puis de courir à l'ennemi, et de ne

convoquer les nouvelles Chambres qu'après avoir mis les armées

coalisées à une suffisante distance de la capitale. En fait d'hommes

capables de rédiger une constitution, le hasard en plaça un sous sa

main qui était le mieux choisi quoique le moins prévu dans la

circonstance. L'écrivain fougueux qui le 19 mars avait dénoncé

Napoléon à la France comme une calamité, et avait pris au nom des amis

de la liberté l'engagement de ne jamais se rattacher à lui, M.

Benjamin Constant, était demeuré caché à Paris, ainsi que nous venons

de le dire, cherchant moins à se procurer le moyen de s'évader qu'à

s'enquérir s'il y aurait sûreté à rester. On s'était adressé au

général Sébastiani, esprit indulgent comme tout esprit politique, et

avec la confiance qu'il n'y avait aucun danger à lui livrer le secret

de M. Benjamin Constant. Dès qu'il fut informé de la présence de ce

personnage à Paris, le général se rendit chez l'Empereur, et lui

annonça que M. Benjamin Constant était en France et à sa

discrétion.--Ah, vous le tenez! s'écria Napoléon, comme s'il eût été

heureux de pouvoir exercer une vengeance ardemment désirée.--Le

général surpris allait presque s'alarmer, mais Napoléon ne lui en

laissa pas le temps.--Soyez tranquille, lui dit-il, je ne veux

faire aucun mal à votre protégé; envoyez-le-moi, et il sera

content.--Napoléon avait entrevu sur-le-champ qu'il pouvait en cette

occasion donner une preuve éclatante de générosité, conquérir la

première plume de l'époque, et trouver le rédacteur le plus autorisé

de sa future constitution, en pardonnant et en élevant à un poste

considérable le plus injurieux de ses adversaires: et à peine avait-il

entrevu la chose comme possible, qu'il l'avait résolue. On se

demandera s'il n'entrait pas dans cette conduite plus de mépris des

hommes que de vraie générosité, et on appréciera mal le sentiment qui

l'animait. Ce sentiment n'était autre que la clémence tant vantée de

César, c'est-à-dire une connaissance approfondie des hommes, un

discernement très-fin du peu de solidité de leurs passions, une grande

facilité d'humeur à leur égard, et un grand art de les ramener en les

séduisant. Quoi qu'il en soit, Napoléon fit adresser à M. Benjamin

Constant par le chambellan de service, l'invitation la plus polie de

se rendre auprès de lui.

[En marge: M. Benjamin Constant répond à l'invitation qui lui est

adressée.]

Aujourd'hui que quarante années de discussion publique nous ont

enseigné la pratique (très-momentanément oubliée, je l'espère) des

institutions libres, et par suite le respect de nous-mêmes, bien peu

de personnes répondraient à une telle invitation, ou bien elles

iraient demander respectueusement au souverain la permission de

conserver leur dignité, en restant étrangères à un gouvernement

qu'elles auraient violemment combattu. M. Benjamin Constant, mécontent

des Bourbons qui avaient si mal répondu à la bonne volonté des

constitutionnels, tout plein des assurances libérales données par

Napoléon, convaincu aussi de la nécessité de se rattacher au seul

homme qui pût sauver la France de l'invasion, déféra sans hésiter à

l'invitation qu'il avait reçue.

[En marge: Attitude de Napoléon devant M. Benjamin Constant.]

Napoléon avait bien des attitudes à prendre devant cet homme de tant

d'esprit, qui à cette heure était à sa merci. Il aurait pu être ou

caressant ou dur, et dans les deux cas il eût manqué de convenance. Il

fut simple, poli et plein de franchise.

[En marge: Franchise de ses explications.]

Ne s'occupant en rien du passé, il ne parla que de l'oeuvre pour

laquelle M. Benjamin Constant était appelé. Il lui dit qu'ayant promis

à la France une constitution libérale, il la voulait donner, et la

donner telle qu'elle convenait, sans les restrictions d'un pouvoir

timide, ou les complaisances calculées d'un pouvoir astucieux,

accordant tout d'abord plus qu'il ne fallait pour avoir le droit de

tout retirer ensuite; que les esprits étaient fort animés sur ce

sujet, et naturellement peu raisonnables; qu'il n'était pas sûr que ce

fût leur dernier mot, car ils avaient bien varié depuis 1800, époque

où ils ne voulaient aucune liberté, tandis que maintenant ils les

réclamaient toutes; qu'il ne fallait pas du reste s'y tromper, que les

voeux pour une constitution libre étaient les voeux d'une minorité;

que les masses populaires ne voulaient que lui Napoléon, et lui

demandaient uniquement de les délivrer des nobles, des prêtres et de

l'étranger; mais qu'il entendait tenir grand compte des voeux des

hommes éclairés, et se montrer aussi éclairé qu'eux; qu'il avait donc

la ferme résolution d'accorder la monarchie constitutionnelle; qu'il

n'y en avait qu'une, il le savait, laquelle consistait dans des

ministres responsables, obligés de discuter au sein de Chambres les

affaires du pays, et dans une liberté complète de la presse, sans

aucune censure préalable; que sur ce dernier point notamment il était

convaincu; que vouloir enchaîner la presse était puéril; qu'il n'y

aurait par conséquent aucune difficulté de fond avec lui, et qu'il

s'agirait uniquement de trouver la forme convenable sans l'humilier;

que l'on pouvait sans doute se demander s'il s'accommoderait à la

longue des entraves au-devant desquelles il allait; que la défiance à

cet égard était permise, qu'il ne s'en offensait point, mais qu'il

était très-préparé à subir les désagréments du régime constitutionnel,

et qu'en tout cas il espérait qu'on le ménagerait; qu'autrefois il

avait eu de vastes desseins, que pour de tels desseins le gouvernement

constitutionnel eût été un obstacle, mais qu'un seul intérêt le

préoccupait désormais, c'était de résister à l'ennemi extérieur; que

la lutte serait terrible, il ne fallait pas se le dissimuler; qu'il

laissait parler de négociations, mais qu'en réalité on ne négociait

pas; qu'il fallait de toute nécessité se battre à outrance, et qu'on

ne lui en refuserait certainement pas les moyens; qu'après avoir

rejeté l'ennemi hors du territoire, il se hâterait de conclure la

paix; qu'alors, lorsqu'il s'agirait simplement d'administrer le pays,

le concours éclairé de ses représentants, fussent-ils un peu

tracassiers, ne lui déplairait pas; qu'on n'avait point à quarante-six

ans le caractère qu'on avait eu à vingt-six; qu'il se sentait changé,

qu'en tout cas le gouvernement, partagé mais fortement appuyé, d'une

monarchie libérale, conviendrait beaucoup mieux à son fils; qu'il

travaillait pour ce fils bien plus que pour lui-même; que par

conséquent il ne pouvait y avoir entre lui et les amis éclairés de la

liberté aucun dissentiment sérieux; que la question consistait tout

entière dans la forme à trouver, et qu'on respecterait, il l'espérait

bien, sa dignité et sa gloire, qui étaient celles de la France.

[En marge: Napoléon livre à M. Benjamin Constant tous les plans qu'on

lui a envoyés, et le charge de rédiger une constitution.]

Ces paroles prononcées d'un ton calme, ferme, convaincu, et à l'ombre

de tant de lauriers, saisirent vivement l'imagination impressionnable

de M. Benjamin Constant, le persuadèrent complétement ou à peu près,

et il remercia le sort qui l'avait rendu prisonnier d'un tel

vainqueur. Napoléon lui livra ensuite un amas de projets de

constitution, les uns signés, les autres anonymes. Jusque-là poli mais

sérieux, il se dérida tout à coup en prenant en main certains de ces

projets, dont il énonçait le sens, puis l'auteur.--En voici un d'un

républicain, disait-il; en voici un autre d'un monarchiste à la façon

de Mounier; en voici un troisième d'un royaliste pur...--Puis exposant

le contenu, Napoléon souriait du contraste des idées avec le nom des

auteurs, car les républicains ne proposaient souvent que le

despotisme, et les royalistes l'anarchie.--Faites de tout cela ce que

vous voudrez, ajouta-t-il, arrêtez vos idées, qui sans doute le sont

déjà, trouvez une forme, et venez me revoir, nous n'aurons pas de

peine à nous mettre d'accord.--Napoléon congédia ensuite M. Benjamin

Constant, sans l'avoir ni caressé ni maltraité, mais en l'ayant dominé

par la simplicité, le charme et la fermeté de son esprit, devant

lequel toute question se présentait non pas comme à résoudre, mais

comme résolue.

[En marge: M. Benjamin Constant accepte la mission qui lui est

donnée.]

M. Benjamin Constant était l'homme du temps qui, outre son talent

d'écrire, clair, piquant, incisif, possédait le mieux la théorie de la

monarchie constitutionnelle. Il ne lui manquait que d'avoir appris par

l'expérience où résident les points essentiels de ce mécanisme, et

bien qu'il fût plus près de les connaître qu'aucun de ses

contemporains, il ne savait pas encore avec la dernière précision à

quoi il fallait tenir essentiellement, et en quoi il était permis de

se montrer facile. Mais il n'avait dans l'esprit aucune des erreurs

régnantes, et ayant été le publiciste employé par le parti libéral

contre la première Restauration, il avait un crédit, comme rédacteur

de constitution, dont nul autre en France n'aurait pu se prévaloir.

[En marge: Fréquentes entrevues avec Napoléon, et accord complet avec

lui.]

[En marge: Facilité à concéder la liberté de la presse.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 30 / 46 段