On la réunit le dimanche 16 avril sur la place du Carrousel, et on fit

ranger d'un côté les quarante-huit bataillons dont elle se composait,

et de l'autre les troupes belles et nombreuses qui traversaient la

capitale pour se rendre aux frontières. Napoléon s'était réservé le

commandement personnel de la milice parisienne, et n'avait délégué au

général Durosnel, son aide de camp, que le commandement en second. Il

en parcourut les rangs à cheval avec cette assurance imposante qu'il

devait à la fermeté de son caractère et à vingt ans de commandement

sur les plus grandes armées de l'univers. Les vives acclamations d'une

minorité ardente, que la masse ne désapprouvait point mais n'imitait

pas non plus, donnèrent presque à cette revue l'apparence de

l'enthousiasme. Après avoir parcouru les rangs des quarante-huit

bataillons Napoléon fit former les officiers en cercle autour de lui,

et leur adressa, d'une voix claire et vibrante, l'allocution suivante.

[En marge: Allocution de Napoléon.]

«Soldats de la garde nationale de Paris, je suis bien aise de

vous voir. Je vous ai formés il y a quinze mois pour le maintien

de la tranquillité publique dans la capitale et pour sa sûreté.

Vous avez rempli mon attente; vous avez versé votre sang pour la

défense de Paris, et si les troupes ennemies sont entrées dans

vos murs, la faute n'en est pas à vous, mais à la trahison, et

surtout à la fatalité qui s'est attachée à nos affaires dans ces

malheureuses circonstances.

»Le trône royal ne convenait pas à la France. Il ne donnait

aucune sûreté au peuple sur ses intérêts les plus précieux. Il

nous avait été imposé par l'étranger, et s'il eût existé il eût

été un monument de honte et de malheur. Je suis arrivé armé de

toute la force du peuple et de l'armée pour faire disparaître

cette tache, et rendre tout leur éclat à l'honneur et à la gloire

de la France.

»Soldats de la garde nationale, ce matin même le télégraphe de

Lyon m'a appris que le drapeau tricolore flotte à Antibes et à

Marseille. Cent coups de canon, tirés sur toutes nos frontières,

apprendront aux étrangers que nos dissensions civiles sont

terminées; _je dis les étrangers, parce que nous ne connaissons

pas encore d'ennemis_. S'ils rassemblent leurs troupes, nous

rassemblerons les nôtres. Nos armées sont toutes composées de

braves qui se sont signalés dans cent batailles, et qui

présenteront à l'étranger une barrière de fer, tandis que de

nombreux bataillons de grenadiers et de chasseurs des gardes

nationales garantiront nos frontières. Je ne me mêlerai point des

affaires des autres nations; malheur aux gouvernements qui se

mêleraient des nôtres!...

»Soldats de la garde nationale, vous avez été forcés d'arborer

des couleurs repoussées par la France, mais les couleurs

nationales étaient dans vos coeurs. Vous jurez de les prendre

toujours pour signe de ralliement, et de défendre ce trône

impérial, seule et naturelle garantie de vos droits. Vous jurez

de ne jamais souffrir que des étrangers, chez lesquels nous avons

paru plusieurs fois en maîtres, se mêlent de notre gouvernement.

Vous jurez enfin de tout sacrifier à l'honneur et à

l'indépendance de la France!...»

[En marge: Accueil fait aux paroles de Napoléon.]

Ce discours, parfaitement approprié à l'auditoire, et qui faisait

sentir la gravité de la situation, fut chaleureusement applaudi par

les officiers auxquels il s'adressait. Ils crièrent tous en agitant

leurs épées: Nous le jurons, nous le jurons!--Napoléon vit ensuite

défiler sous ses yeux vingt mille hommes de garde nationale, à peu

près autant de troupes de ligne, et il eut lieu de se féliciter de

cette journée. Il avait dit à la France ce qu'il voulait qu'elle sût,

et il avait fait sa paix avec la garde nationale parisienne,

c'est-à-dire avec cette partie sage et honnête de la population, qui a

toujours une influence décisive sur la destinée des gouvernements.

[En marge: La résidence de Napoléon transférée à l'Élysée.]

[En marge: Sa manière d'y vivre.]

Le lendemain 17 il quitta les Tuileries pour s'établir au palais de

l'Élysée, qu'il trouvait plus agréable à habiter au printemps, et qui

lui permettait d'interrompre son immense travail par quelques

promenades sous de beaux ombrages. D'ailleurs il avait sensiblement

changé de manière d'être. Il avait toujours été simple, naturel,

familier même, mais jamais il n'avait été aussi accessible. Il

convenait en effet à sa position présente de se laisser approcher,

afin de pouvoir persuader ceux qu'il avait besoin de ramener à sa

personne et à sa nouvelle façon de penser. À l'Élysée, où la reine

Hortense faisait les honneurs, il pouvait avec moins d'appareil qu'aux

Tuileries appeler à sa table les personnages divers qu'il désirait

entretenir, et sur lesquels il voulait exercer non-seulement

l'ascendant, mais le charme puissant de son esprit.

[En marge: Tristesse de Napoléon succédant bientôt à la joie de son

retour.]

Son frère Joseph était revenu de Suisse fort à propos, car le jour

même de son départ il allait être arrêté par ordre de la coalition.

Napoléon l'établit au Palais-Royal, avec le titre de prince français,

un traitement convenable, et la recommandation expresse de beaucoup

d'économie et de modestie. Ces précautions n'étaient pas inutiles, la

vue de ce frère ayant déjà causé certaines défiances. On craignait

tout ce qui rappelait l'ancien Empire, et surtout ce vaste système de

royautés de famille qui avait tant contribué à soulever l'Europe

contre la France. Napoléon avait envoyé une frégate chercher sa mère

qui de l'île d'Elbe s'était rendue à Naples, sa soeur qu'on détenait à

Livourne, et ceux de ses frères qui avaient pu se soustraire aux mains

de la coalition. Il lui était doux de les avoir auprès de lui, mais il

désirait que leur attitude n'offusquât en rien le nouvel esprit qui se

manifestait en France, et entendait leur imposer la simplicité qu'il

s'imposait à lui-même par goût autant que par calcul. D'heure en

heure d'ailleurs il s'attristait sans le laisser voir, et ses

partisans s'attristaient également sans se rendre compte de ce qu'ils

éprouvaient, et sans savoir le dissimuler aussi bien que lui.

[En marge: Causes de cette tristesse.]

[En marge: Profonde division des partis.]

[En marge: Haine implacable de l'Europe.]

[En marge: Secrets pressentiments de Napoléon et de ses partisans.]

[En marge: Napoléon n'espère son salut que de prodigieux efforts de

génie et d'héroïsme.]

[En marge: Ses entretiens secrets avec les hommes de son intimité.]

[En marge: Chagrin de n'être pas cru lorsqu'il parle de paix et de

liberté.]

[En marge: Nécessité pour Napoléon de donner la liberté.]

Le retour triomphal de Napoléon en France avait exercé sur les

imaginations une sorte de prestige: non-seulement ses amis personnels,

mais tous ceux qui avaient trouvé dans le rétablissement de l'Empire

la satisfaction de leurs passions, de leurs intérêts, ou de leurs

préjugés, avaient éprouvé un instant d'enthousiasme dont ils n'avaient

pu se défendre. Mais cet enivrement avait été de courte durée, et

bientôt les difficultés avaient apparu, difficultés énormes au dedans

et au dehors: au dedans, division profonde des partis, diversité

complète dans leurs vues, et par exemple, les bonapartistes bornant

leurs prétentions au maintien de l'Empire, tandis que les

révolutionnaires entendaient se servir de Napoléon un moment pour s'en

débarrasser ensuite quand l'étranger serait repoussé: au dehors,

passion effrénée de détruire l'homme redoutable qui était venu

s'emparer encore une fois des forces de la France, et la France

elle-même, dont on détestait l'énergie sans cesse renaissante. Bien

qu'autrefois les partisans de Napoléon eussent une immense confiance

dans sa fortune et dans son génie, bien que les derniers événements

eussent en partie relevé cette confiance, ils étaient saisis d'une

inquiétude secrète en voyant toutes les puissances de l'Europe marcher

contre nous avec une ardeur incroyable, et ils se demandaient si la

France aurait le moyen de résister à tant d'ennemis, si en moins

d'une année elle aurait pu refaire assez complétement ses forces pour

leur tenir tête à tous, si Napoléon enfin par ses combinaisons

parviendrait à les écraser, car il ne faudrait pas moins que les

écraser pour désarmer leur haine implacable. Lui-même, quoique doué

d'une fermeté indomptable, n'avait plus cette audace sereine des temps

passés, inspirée par une suite de succès prodigieux. Il était sérieux,

même triste, cherchait à le dissimuler à tous les regards, et y

réussissait grâce à la prodigieuse animation de son esprit. Mais il

retombait sur lui-même dès qu'il se trouvait seul, ou dans son

intimité qui était réduite à cinq ou six personnes, la reine Hortense,

le prince Cambacérès, M. de Caulaincourt, M. de Bassano, M.

Lavallette, et Carnot enfin qui en l'approchant de plus près s'était

attaché à lui cordialement. Au milieu de ces personnages, qui avaient

quelquefois le conseil jamais le reproche à la bouche, Napoléon

parlait de toutes choses avec une sincérité parfaite, et vraiment

noble lorsqu'il s'agissait de ses fautes. Il disait que les

négociations tentées au dehors n'étaient pas même des négociations,

qu'on aurait dans deux mois l'Europe entière sur les bras, et que pour

lui résister on aurait des forces un peu refaites sans doute par une

année de repos, mais tellement inférieures en nombre qu'il faudrait

des prodiges pour triompher. Il avait le sentiment que les souverains,

élevés par sa ruine à un rang qu'ils n'avaient jamais occupé en

Europe, ne consentiraient pas facilement à en descendre, que vaincus

dans une campagne ils en recommenceraient une seconde, qu'il faudrait

par conséquent se résigner à une lutte à mort, lutte que l'armée, que

certaines provinces frontières soutiendraient avec vigueur et

persévérance, mais que la nation, toujours prévenue contre les guerres

du premier Empire, soutiendrait à contre-coeur, parce qu'elle se

croirait comme jadis sacrifiée à un seul homme. Napoléon ne se

flattait donc pas beaucoup, et n'avait pas pris les acclamations des

soldats ravis de revoir leur ancien général, des acquéreurs de

biens nationaux charmés de recouvrer la sécurité perdue, des

révolutionnaires débarrassés des outrages de l'émigration, pour

l'assentiment sérieux et unanime de la nation. Il ne croyait de sa

part ni à l'effort enthousiaste de 1793, ni à l'effort honnête et

généreux de 1813; il ne comptait que sur ses soldats et sur lui-même,

et s'il conservait quelques espérances c'était en songeant aux chances

imprévues que la guerre fait naître, et dont un homme de génie comme

lui pouvait profiter jusqu'à changer en un jour la face des choses. Ce

qu'il sentait le plus et avec le plus d'amertume, sans oser dire qu'il

y eût injustice, c'était l'incrédulité qu'il rencontrait partout en

parlant de paix et de liberté.--Oui, disait-il, j'ai eu de vastes

desseins, mais puis-je les avoir encore? Quelqu'un peut-il supposer

que je pense aujourd'hui à la Vistule, à l'Elbe, même au Rhin? Ah!

certes, c'est une bien grande douleur que de renoncer à ces frontières

géographiques, noble conquête de la Révolution, et s'il ne fallait y

sacrifier que la vie de mes soldats et la mienne, le sacrifice serait

bientôt fait! Mais il ne s'agit pas même de cette ambition

patriotique, puisque j'accepte le traité de Paris; il s'agit de

sauver notre indépendance, de ne pas recevoir la contre-révolution des

mains de l'étranger. Ah! je ne demande au sort qu'une ou deux

victoires, pour rétablir le prestige de nos armes, pour reconquérir le

droit d'être maîtres chez nous, et notre gloire relevée, notre

indépendance reconquise, je suis prêt à conclure la paix la plus

modeste. Mais, hélas! l'Europe ne veut pas croire à cette disposition,

et la France pas davantage!--Napoléon, bien entendu, ne s'exprimait

ainsi que dans ses entretiens les plus intimes, et ces entretiens

portaient encore sur un autre sujet non moins grave, non moins urgent,

c'est-à-dire sur la nouvelle constitution à donner à la France. Il

avait promis à Grenoble, à Lyon, et partout où il avait passé, de

modifier profondément les institutions impériales. La France l'avait

pris au mot, et il n'y avait pas moyen de manquer de parole. Ce qu'on

appelait dès cette époque la monarchie constitutionnelle, c'est-à-dire

un monarque représenté par des ministres responsables, devant des

Chambres qui accordent ou refusent leur confiance à ces ministres, et

les obligent à gouverner au grand jour d'une publicité quotidienne,

était alors le voeu presque unanime de la nation, qui ne voulait plus

qu'un seul homme pût mener à Moscou la fortune de la France. Qu'il

eût, ou qu'il n'eût pas le goût de cette monarchie constitutionnelle,

Napoléon, dont l'esprit ferme ne savait pas marchander avec la

nécessité, était résolu à en faire l'essai.

Indépendamment du mérite de l'institution en elle-même, il avait pour

agir ainsi une raison de position tout à fait décisive. Pour

s'excuser en effet d'avoir expulsé les Bourbons et d'avoir exposé la

France à une guerre effroyable, il fallait qu'il fût autre chose

qu'eux. Par exemple sa nature et son origine le garantissaient de

paraître un complaisant de l'étranger, ou un complice du clergé et de

la noblesse, car il était à la fois la gloire et l'égalité civile

personnifiées. Mais il y avait une chose qu'il n'était pas, que les

Bourbons étaient plus que lui, c'était la liberté: et il est vrai

qu'on l'aurait plutôt cru pacifique que libéral. Il était donc obligé

en venant remplacer les Bourbons, au prix de si grands dangers pour la

France, de donner cette liberté, et de la donner, non pas en hésitant

comme Louis XVIII, et en cherchant à en reprendre la moitié après

l'avoir donnée, mais franchement et complétement. Or, nous le

répétons, son parti à cet égard était pris, sinon par goût, au moins

par clairvoyance.

[En marge: Sa conviction qu'il la fallait accorder franchement.]

Quant au mérite de l'institution en elle-même, sans l'aimer, car une

volonté comme la sienne ne pouvait guère aimer les entraves, il

paraissait sous certains rapports entièrement converti, et

particulièrement sous le plus important de tous, celui de la libre

discussion des actes du pouvoir par la presse quotidienne.

[En marge: Sa nouvelle manière de penser relativement à la liberté de

la presse.]

Sans doute s'il y a quelque chose qui au premier aspect révolte les

âmes honnêtes, c'est d'entendre quotidiennement le vrai et le faux, et

le faux bien plus souvent que le vrai, d'entendre l'ignorance ou

l'improbité prétendre redresser les hommes les plus savants, les plus

probes, et tout défigurer cyniquement, impudemment, sans mesure. Mais

il y a dans l'état contraire, c'est-à-dire dans le silence forcé

d'une nation éclairée, de quoi surpasser les inconvénients de la

liberté la plus excessive. En effet un pouvoir couvert par le silence

peut tout, et qui peut tout est tenté de tout faire, de sorte qu'en y

regardant bien on se trouve placé dans cette alternative: ou laisser

dire, ou laisser commettre des indignités. Or le choix ne saurait être

douteux, et à la pratique on reconnaît bientôt qu'il vaut mieux

laisser dire des indignités, pour que ceux qui gouvernent soient

empêchés d'en commettre. De plus, le défaut de contradiction engendre

peu à peu une telle défiance, qu'un gouvernement peut moins se

défendre contre les faux bruits, contre la calomnie échangée de bouche

en bouche, qu'il ne le peut contre une presse l'attaquant à la face du

ciel. À la vérité cette sourde défiance du public, qui dans le régime

du silence accueille si volontiers la calomnie, et devient ainsi la

punition du pouvoir absolu, opère moins vite que la calomnie

audacieuse de la presse libre, mais ce mal lent et sourd qui mine, est

au moins aussi funeste quand il a gagné les masses, que le mal patent

de la licence. On peut atteindre ce dernier par la réponse

contradictoire: impossible d'atteindre l'autre dans l'ombre où il se

cache. Sans compter qu'il arrive un jour, jour bien mal choisi, car

c'est celui du malheur, où toutes les barrières venant à tomber à la

fois, la passion longtemps contenue éclate, verse sur vous l'énorme

arriéré de vingt ans d'injures, et vous accable quand il n'y a plus

une voix pour vous défendre, plus une oreille pour vous écouter!

Ces expériences Napoléon venait de les faire, et suivant sa destinée

toujours extrême, il les avait faites complètes et terribles.

Disposant pendant son premier règne de tous les organes de l'opinion,

il avait vu naître dans le public une telle incrédulité, qu'il ne lui

était plus permis de démentir un fait faux, ni d'attester un fait

vrai, à ce point que le pouvoir était pour ainsi dire sans voix, et

que l'on ajoutait plus de foi aux bulletins de l'ennemi qui mentaient,

qu'à ceux du gouvernement qui disaient vrai. Aussi, comme nous l'avons

déjà rapporté, Napoléon avait-il renoncé en 1813 et 1814 à publier des

bulletins, et se contentait-il d'insérer au _Moniteur_ des lettres

qu'on donnait comme écrites par des officiers de l'armée à divers

personnages de l'État. Enfin était venu le jour du malheur, et resté

seul ou presque seul à Fontainebleau, Napoléon avait entendu s'élever

un cri de malédiction qui l'avait accompagné à l'île d'Elbe, et qui ne

l'y avait pas laissé reposer un instant, lui apportant avec de justes

reproches, d'odieuses et révoltantes calomnies, non-seulement sur ses

grands actes publics, mais sur sa vie intime et privée. Son orgueil,

haut comme son génie, avait surnagé pour ainsi dire sur cette mer

d'infamies, et après tant d'horreurs il avait vu, ses fautes restant

évidentes, sa gloire survivre, et amener encore à ses pieds l'armée et

les masses populaires!

Échappé à cet orage, il était revenu complétement éclairé, et

déclarait tout haut que c'était une fausse prudence que de vouloir

enchaîner la presse; et effectivement, le 25 mars, il avait, comme on

l'a vu, aboli la censure.

[En marge: La liberté de la presse conduisait forcément à toutes les

autres libertés.]

Mais lorsqu'on laisse tout écrire sur les affaires publiques, il n'y a

plus qu'un pas à faire pour laisser tout dire devant une assemblée, et

Napoléon n'était pas éloigné de croire qu'on pouvait gouverner avec

des Chambres attaquant, tourmentant, renvoyant les ministres.

L'expérience apprend en effet que si la liberté de la presse est

souvent la calomnie sans réponse, la liberté de la tribune au

contraire, est la calomnie avec la réponse instantanée devant les

mêmes auditeurs qui ont entendu l'accusation, et avec la solennelle

réparation du vote immédiat. Or il n'y a pas un homme ferme et droit

qui ne préfère la discussion de ses actes devant une assemblée,

obligée d'écouter la défense comme l'attaque, et de prononcer

sur-le-champ, à la défense par écrit devant des lecteurs qui ont

accueilli l'accusation par malice, qui se dispensent de lire la

réfutation par légèreté, et ne se donnent guère la peine d'être

justes, parce qu'ils n'ont pas mission expresse de l'être.

[En marge: Napoléon résigné à rencontrer des obstacles à ses volontés,

et occupé uniquement du désir de vaincre l'Europe encore une fois.]

Ainsi une fois la libre discussion des actes du pouvoir admise par

écrit, il ne pouvait plus y avoir d'objection à la permettre par la

parole, et la concession d'assemblées libres s'ensuivait. Napoléon

d'ailleurs avait fort observé l'Angleterre tout en la combattant à

outrance, parce qu'il cherchait la révélation de ses desseins dans les

discussions de son Parlement, et il était loin d'avoir de la

constitution anglaise la peur qu'éprouvent pour elle les esprits

médiocres ou timides. Il n'y pouvait voir que des obstacles à sa

volonté, et à cet égard, il était, dans le moment du moins, résigné à

en rencontrer de nombreux et de puissants; il était résigné à avoir

des ministres attaqués, des lois rejetées, des résolutions

formellement arrêtées.--Autrefois, répétait-il, de telles résistances

auraient contrarié mes projets; mais aujourd'hui en fait de projets je

n'ai plus que celui de gagner une bataille, de reconquérir notre

indépendance, de venger le malheur d'avoir vu deux cent mille

étrangers dans notre capitale, et cela fait, d'avoir la paix!... La

paix obtenue, sur la seule base de notre indépendance, quand il ne

s'agira plus que d'administrer notre bel empire de France, je ne serai

véritablement pas humilié d'entendre ses représentants m'opposer des

objections et même des refus. Après avoir dominé et vaincu le monde,

se laisser contredire n'a rien de tellement déplaisant que je ne

puisse m'y soumettre. En tout cas, mon fils s'y fera, et je tâcherai

de l'y préparer par mes leçons et mes exemples, mais qu'on me laisse

vaincre, vaincre une seule fois ces monarques jadis si humbles,

aujourd'hui si arrogants, voilà ce que je demande au Ciel et à la

nation!...--

[En marge: Napoléon craignait seulement la réunion des assemblées

pendant les premiers mois d'une guerre formidable, dont le théâtre

pouvait se trouver transporté sous les murs de Paris.]

En tenant ce langage, Napoléon était sincère, mais se connaissait-il

bien lui-même? Plus tard, lorsqu'il aurait vaincu l'Europe encore une

fois, ce qu'il demandait si instamment à Dieu et aux hommes,

saurait-il supporter la contradiction, et non pas seulement la

contradiction juste dans le fond, modérée dans la forme, mais la

contradiction absurde au fond, révoltante dans la forme, comme elle se

produit souvent dans les États libres, saurait-il, disons-nous, en

sourire, et attendre des faits seuls sa lente justification? Personne

à cet égard ne pouvait entrevoir l'avenir, et pas plus lui que les

autres; mais il se regardait comme obligé par sa situation à changer

complétement les institutions impériales, car en n'apportant pas la

paix, il fallait au moins qu'il apportât la liberté. Les hommes qui le

soutenaient, c'est-à-dire les révolutionnaires, les gens éclairés, la

jeunesse, voulaient la liberté franche et entière, et ne se seraient

nullement contentés de ce qu'on appelait les principes de

quatre-vingt-neuf, c'est-à-dire de l'égalité civile. Converti ou non

sur le mérite de la liberté, Napoléon l'était donc sur sa nécessité,

et par ce motif il était résolu à la donner. Ce qu'elle amènerait dans

l'avenir, il l'ignorait, et cherchait à peine à le pénétrer, car il

éprouvait actuellement un bien autre souci que celui de savoir s'il

serait plus ou moins gêné par les institutions nouvelles! il éprouvait

celui de savoir s'il vaincrait l'Europe, ce qui était pour lui, pour

son parti, composé de militaires, de révolutionnaires, d'acquéreurs de

biens nationaux, la question d'existence. Là était sa vraie, son

unique préoccupation, et celle-là effaçait toutes les autres. Tout ce

qu'il faudrait pour contenter les hommes qui le soutenaient, il était

prêt à le faire, parce que la mesure de ses concessions devait être

celle de leur zèle à le soutenir, et avec la netteté de vues d'un

homme supérieur, il ne discutait pas sur ce qui était nécessaire. Il

était par ces motifs fermement décidé à faire un essai complet de la

monarchie constitutionnelle, et en désirait même le succès, car

l'insuccès eût été le triomphe des Bourbons. Cependant il n'était pas

sans quelques appréhensions sur ce qui arriverait dans les premiers

jours de cet essai. En effet, si avec les années, dans un pays où

elles ont duré longtemps, les assemblées deviennent un bon instrument

de gouvernement, elles sont à leur début un instrument douteux, et

souvent dangereux. Quand l'art de les conduire est devenu un art

véritable, dans lequel excellent des chefs qui savent allier aux vues

de la politique le talent de parler aux hommes, quand surtout elles

ont existé assez longtemps pour être habituées aux événements, et

avoir habitué le pays à leurs agitations, elles ne sont point à

craindre, et elles offrent plus de ressource même dans le péril qu'un

gouvernement absolu, sans lien avec la nation. Mais quand elles

existent de la veille, quand on n'a pas d'hommes rompus au métier de

les conduire, en essayer pour la première fois au milieu d'une guerre

formidable, est une entreprise critique, que Napoléon redoutait

singulièrement.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 29 / 46 段