ranger d'un côté les quarante-huit bataillons dont elle se composait,
et de l'autre les troupes belles et nombreuses qui traversaient la
capitale pour se rendre aux frontières. Napoléon s'était réservé le
commandement personnel de la milice parisienne, et n'avait délégué au
général Durosnel, son aide de camp, que le commandement en second. Il
en parcourut les rangs à cheval avec cette assurance imposante qu'il
devait à la fermeté de son caractère et à vingt ans de commandement
sur les plus grandes armées de l'univers. Les vives acclamations d'une
minorité ardente, que la masse ne désapprouvait point mais n'imitait
pas non plus, donnèrent presque à cette revue l'apparence de
l'enthousiasme. Après avoir parcouru les rangs des quarante-huit
bataillons Napoléon fit former les officiers en cercle autour de lui,
et leur adressa, d'une voix claire et vibrante, l'allocution suivante.
[En marge: Allocution de Napoléon.]
«Soldats de la garde nationale de Paris, je suis bien aise de
vous voir. Je vous ai formés il y a quinze mois pour le maintien
de la tranquillité publique dans la capitale et pour sa sûreté.
Vous avez rempli mon attente; vous avez versé votre sang pour la
défense de Paris, et si les troupes ennemies sont entrées dans
vos murs, la faute n'en est pas à vous, mais à la trahison, et
surtout à la fatalité qui s'est attachée à nos affaires dans ces
malheureuses circonstances.
»Le trône royal ne convenait pas à la France. Il ne donnait
aucune sûreté au peuple sur ses intérêts les plus précieux. Il
nous avait été imposé par l'étranger, et s'il eût existé il eût
été un monument de honte et de malheur. Je suis arrivé armé de
toute la force du peuple et de l'armée pour faire disparaître
cette tache, et rendre tout leur éclat à l'honneur et à la gloire
de la France.
»Soldats de la garde nationale, ce matin même le télégraphe de
Lyon m'a appris que le drapeau tricolore flotte à Antibes et à
Marseille. Cent coups de canon, tirés sur toutes nos frontières,
apprendront aux étrangers que nos dissensions civiles sont
terminées; _je dis les étrangers, parce que nous ne connaissons
pas encore d'ennemis_. S'ils rassemblent leurs troupes, nous
rassemblerons les nôtres. Nos armées sont toutes composées de
braves qui se sont signalés dans cent batailles, et qui
présenteront à l'étranger une barrière de fer, tandis que de
nombreux bataillons de grenadiers et de chasseurs des gardes
nationales garantiront nos frontières. Je ne me mêlerai point des
affaires des autres nations; malheur aux gouvernements qui se
mêleraient des nôtres!...
»Soldats de la garde nationale, vous avez été forcés d'arborer
des couleurs repoussées par la France, mais les couleurs
nationales étaient dans vos coeurs. Vous jurez de les prendre
toujours pour signe de ralliement, et de défendre ce trône
impérial, seule et naturelle garantie de vos droits. Vous jurez
de ne jamais souffrir que des étrangers, chez lesquels nous avons
paru plusieurs fois en maîtres, se mêlent de notre gouvernement.
Vous jurez enfin de tout sacrifier à l'honneur et à
l'indépendance de la France!...»
[En marge: Accueil fait aux paroles de Napoléon.]
Ce discours, parfaitement approprié à l'auditoire, et qui faisait
sentir la gravité de la situation, fut chaleureusement applaudi par
les officiers auxquels il s'adressait. Ils crièrent tous en agitant
leurs épées: Nous le jurons, nous le jurons!--Napoléon vit ensuite
défiler sous ses yeux vingt mille hommes de garde nationale, à peu
près autant de troupes de ligne, et il eut lieu de se féliciter de
cette journée. Il avait dit à la France ce qu'il voulait qu'elle sût,
et il avait fait sa paix avec la garde nationale parisienne,
c'est-à-dire avec cette partie sage et honnête de la population, qui a
toujours une influence décisive sur la destinée des gouvernements.
[En marge: La résidence de Napoléon transférée à l'Élysée.]
[En marge: Sa manière d'y vivre.]
Le lendemain 17 il quitta les Tuileries pour s'établir au palais de
l'Élysée, qu'il trouvait plus agréable à habiter au printemps, et qui
lui permettait d'interrompre son immense travail par quelques
promenades sous de beaux ombrages. D'ailleurs il avait sensiblement
changé de manière d'être. Il avait toujours été simple, naturel,
familier même, mais jamais il n'avait été aussi accessible. Il
convenait en effet à sa position présente de se laisser approcher,
afin de pouvoir persuader ceux qu'il avait besoin de ramener à sa
personne et à sa nouvelle façon de penser. À l'Élysée, où la reine
Hortense faisait les honneurs, il pouvait avec moins d'appareil qu'aux
Tuileries appeler à sa table les personnages divers qu'il désirait
entretenir, et sur lesquels il voulait exercer non-seulement
l'ascendant, mais le charme puissant de son esprit.
[En marge: Tristesse de Napoléon succédant bientôt à la joie de son
retour.]
Son frère Joseph était revenu de Suisse fort à propos, car le jour
même de son départ il allait être arrêté par ordre de la coalition.
Napoléon l'établit au Palais-Royal, avec le titre de prince français,
un traitement convenable, et la recommandation expresse de beaucoup
d'économie et de modestie. Ces précautions n'étaient pas inutiles, la
vue de ce frère ayant déjà causé certaines défiances. On craignait
tout ce qui rappelait l'ancien Empire, et surtout ce vaste système de
royautés de famille qui avait tant contribué à soulever l'Europe
contre la France. Napoléon avait envoyé une frégate chercher sa mère
qui de l'île d'Elbe s'était rendue à Naples, sa soeur qu'on détenait à
Livourne, et ceux de ses frères qui avaient pu se soustraire aux mains
de la coalition. Il lui était doux de les avoir auprès de lui, mais il
désirait que leur attitude n'offusquât en rien le nouvel esprit qui se
manifestait en France, et entendait leur imposer la simplicité qu'il
s'imposait à lui-même par goût autant que par calcul. D'heure en
heure d'ailleurs il s'attristait sans le laisser voir, et ses
partisans s'attristaient également sans se rendre compte de ce qu'ils
éprouvaient, et sans savoir le dissimuler aussi bien que lui.
[En marge: Causes de cette tristesse.]
[En marge: Profonde division des partis.]
[En marge: Haine implacable de l'Europe.]
[En marge: Secrets pressentiments de Napoléon et de ses partisans.]
[En marge: Napoléon n'espère son salut que de prodigieux efforts de
génie et d'héroïsme.]
[En marge: Ses entretiens secrets avec les hommes de son intimité.]
[En marge: Chagrin de n'être pas cru lorsqu'il parle de paix et de
liberté.]
[En marge: Nécessité pour Napoléon de donner la liberté.]
Le retour triomphal de Napoléon en France avait exercé sur les
imaginations une sorte de prestige: non-seulement ses amis personnels,
mais tous ceux qui avaient trouvé dans le rétablissement de l'Empire
la satisfaction de leurs passions, de leurs intérêts, ou de leurs
préjugés, avaient éprouvé un instant d'enthousiasme dont ils n'avaient
pu se défendre. Mais cet enivrement avait été de courte durée, et
bientôt les difficultés avaient apparu, difficultés énormes au dedans
et au dehors: au dedans, division profonde des partis, diversité
complète dans leurs vues, et par exemple, les bonapartistes bornant
leurs prétentions au maintien de l'Empire, tandis que les
révolutionnaires entendaient se servir de Napoléon un moment pour s'en
débarrasser ensuite quand l'étranger serait repoussé: au dehors,
passion effrénée de détruire l'homme redoutable qui était venu
s'emparer encore une fois des forces de la France, et la France
elle-même, dont on détestait l'énergie sans cesse renaissante. Bien
qu'autrefois les partisans de Napoléon eussent une immense confiance
dans sa fortune et dans son génie, bien que les derniers événements
eussent en partie relevé cette confiance, ils étaient saisis d'une
inquiétude secrète en voyant toutes les puissances de l'Europe marcher
contre nous avec une ardeur incroyable, et ils se demandaient si la
France aurait le moyen de résister à tant d'ennemis, si en moins
d'une année elle aurait pu refaire assez complétement ses forces pour
leur tenir tête à tous, si Napoléon enfin par ses combinaisons
parviendrait à les écraser, car il ne faudrait pas moins que les
écraser pour désarmer leur haine implacable. Lui-même, quoique doué
d'une fermeté indomptable, n'avait plus cette audace sereine des temps
passés, inspirée par une suite de succès prodigieux. Il était sérieux,
même triste, cherchait à le dissimuler à tous les regards, et y
réussissait grâce à la prodigieuse animation de son esprit. Mais il
retombait sur lui-même dès qu'il se trouvait seul, ou dans son
intimité qui était réduite à cinq ou six personnes, la reine Hortense,
le prince Cambacérès, M. de Caulaincourt, M. de Bassano, M.
Lavallette, et Carnot enfin qui en l'approchant de plus près s'était
attaché à lui cordialement. Au milieu de ces personnages, qui avaient
quelquefois le conseil jamais le reproche à la bouche, Napoléon
parlait de toutes choses avec une sincérité parfaite, et vraiment
noble lorsqu'il s'agissait de ses fautes. Il disait que les
négociations tentées au dehors n'étaient pas même des négociations,
qu'on aurait dans deux mois l'Europe entière sur les bras, et que pour
lui résister on aurait des forces un peu refaites sans doute par une
année de repos, mais tellement inférieures en nombre qu'il faudrait
des prodiges pour triompher. Il avait le sentiment que les souverains,
élevés par sa ruine à un rang qu'ils n'avaient jamais occupé en
Europe, ne consentiraient pas facilement à en descendre, que vaincus
dans une campagne ils en recommenceraient une seconde, qu'il faudrait
par conséquent se résigner à une lutte à mort, lutte que l'armée, que
certaines provinces frontières soutiendraient avec vigueur et
persévérance, mais que la nation, toujours prévenue contre les guerres
du premier Empire, soutiendrait à contre-coeur, parce qu'elle se
croirait comme jadis sacrifiée à un seul homme. Napoléon ne se
flattait donc pas beaucoup, et n'avait pas pris les acclamations des
soldats ravis de revoir leur ancien général, des acquéreurs de
biens nationaux charmés de recouvrer la sécurité perdue, des
révolutionnaires débarrassés des outrages de l'émigration, pour
l'assentiment sérieux et unanime de la nation. Il ne croyait de sa
part ni à l'effort enthousiaste de 1793, ni à l'effort honnête et
généreux de 1813; il ne comptait que sur ses soldats et sur lui-même,
et s'il conservait quelques espérances c'était en songeant aux chances
imprévues que la guerre fait naître, et dont un homme de génie comme
lui pouvait profiter jusqu'à changer en un jour la face des choses. Ce
qu'il sentait le plus et avec le plus d'amertume, sans oser dire qu'il
y eût injustice, c'était l'incrédulité qu'il rencontrait partout en
parlant de paix et de liberté.--Oui, disait-il, j'ai eu de vastes
desseins, mais puis-je les avoir encore? Quelqu'un peut-il supposer
que je pense aujourd'hui à la Vistule, à l'Elbe, même au Rhin? Ah!
certes, c'est une bien grande douleur que de renoncer à ces frontières
géographiques, noble conquête de la Révolution, et s'il ne fallait y
sacrifier que la vie de mes soldats et la mienne, le sacrifice serait
bientôt fait! Mais il ne s'agit pas même de cette ambition
patriotique, puisque j'accepte le traité de Paris; il s'agit de
sauver notre indépendance, de ne pas recevoir la contre-révolution des
mains de l'étranger. Ah! je ne demande au sort qu'une ou deux
victoires, pour rétablir le prestige de nos armes, pour reconquérir le
droit d'être maîtres chez nous, et notre gloire relevée, notre
indépendance reconquise, je suis prêt à conclure la paix la plus
modeste. Mais, hélas! l'Europe ne veut pas croire à cette disposition,
et la France pas davantage!--Napoléon, bien entendu, ne s'exprimait
ainsi que dans ses entretiens les plus intimes, et ces entretiens
portaient encore sur un autre sujet non moins grave, non moins urgent,
c'est-à-dire sur la nouvelle constitution à donner à la France. Il
avait promis à Grenoble, à Lyon, et partout où il avait passé, de
modifier profondément les institutions impériales. La France l'avait
pris au mot, et il n'y avait pas moyen de manquer de parole. Ce qu'on
appelait dès cette époque la monarchie constitutionnelle, c'est-à-dire
un monarque représenté par des ministres responsables, devant des
Chambres qui accordent ou refusent leur confiance à ces ministres, et
les obligent à gouverner au grand jour d'une publicité quotidienne,
était alors le voeu presque unanime de la nation, qui ne voulait plus
qu'un seul homme pût mener à Moscou la fortune de la France. Qu'il
eût, ou qu'il n'eût pas le goût de cette monarchie constitutionnelle,
Napoléon, dont l'esprit ferme ne savait pas marchander avec la
nécessité, était résolu à en faire l'essai.
Indépendamment du mérite de l'institution en elle-même, il avait pour
agir ainsi une raison de position tout à fait décisive. Pour
s'excuser en effet d'avoir expulsé les Bourbons et d'avoir exposé la
France à une guerre effroyable, il fallait qu'il fût autre chose
qu'eux. Par exemple sa nature et son origine le garantissaient de
paraître un complaisant de l'étranger, ou un complice du clergé et de
la noblesse, car il était à la fois la gloire et l'égalité civile
personnifiées. Mais il y avait une chose qu'il n'était pas, que les
Bourbons étaient plus que lui, c'était la liberté: et il est vrai
qu'on l'aurait plutôt cru pacifique que libéral. Il était donc obligé
en venant remplacer les Bourbons, au prix de si grands dangers pour la
France, de donner cette liberté, et de la donner, non pas en hésitant
comme Louis XVIII, et en cherchant à en reprendre la moitié après
l'avoir donnée, mais franchement et complétement. Or, nous le
répétons, son parti à cet égard était pris, sinon par goût, au moins
par clairvoyance.
[En marge: Sa conviction qu'il la fallait accorder franchement.]
Quant au mérite de l'institution en elle-même, sans l'aimer, car une
volonté comme la sienne ne pouvait guère aimer les entraves, il
paraissait sous certains rapports entièrement converti, et
particulièrement sous le plus important de tous, celui de la libre
discussion des actes du pouvoir par la presse quotidienne.
[En marge: Sa nouvelle manière de penser relativement à la liberté de
la presse.]
Sans doute s'il y a quelque chose qui au premier aspect révolte les
âmes honnêtes, c'est d'entendre quotidiennement le vrai et le faux, et
le faux bien plus souvent que le vrai, d'entendre l'ignorance ou
l'improbité prétendre redresser les hommes les plus savants, les plus
probes, et tout défigurer cyniquement, impudemment, sans mesure. Mais
il y a dans l'état contraire, c'est-à-dire dans le silence forcé
d'une nation éclairée, de quoi surpasser les inconvénients de la
liberté la plus excessive. En effet un pouvoir couvert par le silence
peut tout, et qui peut tout est tenté de tout faire, de sorte qu'en y
regardant bien on se trouve placé dans cette alternative: ou laisser
dire, ou laisser commettre des indignités. Or le choix ne saurait être
douteux, et à la pratique on reconnaît bientôt qu'il vaut mieux
laisser dire des indignités, pour que ceux qui gouvernent soient
empêchés d'en commettre. De plus, le défaut de contradiction engendre
peu à peu une telle défiance, qu'un gouvernement peut moins se
défendre contre les faux bruits, contre la calomnie échangée de bouche
en bouche, qu'il ne le peut contre une presse l'attaquant à la face du
ciel. À la vérité cette sourde défiance du public, qui dans le régime
du silence accueille si volontiers la calomnie, et devient ainsi la
punition du pouvoir absolu, opère moins vite que la calomnie
audacieuse de la presse libre, mais ce mal lent et sourd qui mine, est
au moins aussi funeste quand il a gagné les masses, que le mal patent
de la licence. On peut atteindre ce dernier par la réponse
contradictoire: impossible d'atteindre l'autre dans l'ombre où il se
cache. Sans compter qu'il arrive un jour, jour bien mal choisi, car
c'est celui du malheur, où toutes les barrières venant à tomber à la
fois, la passion longtemps contenue éclate, verse sur vous l'énorme
arriéré de vingt ans d'injures, et vous accable quand il n'y a plus
une voix pour vous défendre, plus une oreille pour vous écouter!
Ces expériences Napoléon venait de les faire, et suivant sa destinée
toujours extrême, il les avait faites complètes et terribles.
Disposant pendant son premier règne de tous les organes de l'opinion,
il avait vu naître dans le public une telle incrédulité, qu'il ne lui
était plus permis de démentir un fait faux, ni d'attester un fait
vrai, à ce point que le pouvoir était pour ainsi dire sans voix, et
que l'on ajoutait plus de foi aux bulletins de l'ennemi qui mentaient,
qu'à ceux du gouvernement qui disaient vrai. Aussi, comme nous l'avons
déjà rapporté, Napoléon avait-il renoncé en 1813 et 1814 à publier des
bulletins, et se contentait-il d'insérer au _Moniteur_ des lettres
qu'on donnait comme écrites par des officiers de l'armée à divers
personnages de l'État. Enfin était venu le jour du malheur, et resté
seul ou presque seul à Fontainebleau, Napoléon avait entendu s'élever
un cri de malédiction qui l'avait accompagné à l'île d'Elbe, et qui ne
l'y avait pas laissé reposer un instant, lui apportant avec de justes
reproches, d'odieuses et révoltantes calomnies, non-seulement sur ses
grands actes publics, mais sur sa vie intime et privée. Son orgueil,
haut comme son génie, avait surnagé pour ainsi dire sur cette mer
d'infamies, et après tant d'horreurs il avait vu, ses fautes restant
évidentes, sa gloire survivre, et amener encore à ses pieds l'armée et
les masses populaires!
Échappé à cet orage, il était revenu complétement éclairé, et
déclarait tout haut que c'était une fausse prudence que de vouloir
enchaîner la presse; et effectivement, le 25 mars, il avait, comme on
l'a vu, aboli la censure.
[En marge: La liberté de la presse conduisait forcément à toutes les
autres libertés.]
Mais lorsqu'on laisse tout écrire sur les affaires publiques, il n'y a
plus qu'un pas à faire pour laisser tout dire devant une assemblée, et
Napoléon n'était pas éloigné de croire qu'on pouvait gouverner avec
des Chambres attaquant, tourmentant, renvoyant les ministres.
L'expérience apprend en effet que si la liberté de la presse est
souvent la calomnie sans réponse, la liberté de la tribune au
contraire, est la calomnie avec la réponse instantanée devant les
mêmes auditeurs qui ont entendu l'accusation, et avec la solennelle
réparation du vote immédiat. Or il n'y a pas un homme ferme et droit
qui ne préfère la discussion de ses actes devant une assemblée,
obligée d'écouter la défense comme l'attaque, et de prononcer
sur-le-champ, à la défense par écrit devant des lecteurs qui ont
accueilli l'accusation par malice, qui se dispensent de lire la
réfutation par légèreté, et ne se donnent guère la peine d'être
justes, parce qu'ils n'ont pas mission expresse de l'être.
[En marge: Napoléon résigné à rencontrer des obstacles à ses volontés,
et occupé uniquement du désir de vaincre l'Europe encore une fois.]
Ainsi une fois la libre discussion des actes du pouvoir admise par
écrit, il ne pouvait plus y avoir d'objection à la permettre par la
parole, et la concession d'assemblées libres s'ensuivait. Napoléon
d'ailleurs avait fort observé l'Angleterre tout en la combattant à
outrance, parce qu'il cherchait la révélation de ses desseins dans les
discussions de son Parlement, et il était loin d'avoir de la
constitution anglaise la peur qu'éprouvent pour elle les esprits
médiocres ou timides. Il n'y pouvait voir que des obstacles à sa
volonté, et à cet égard, il était, dans le moment du moins, résigné à
en rencontrer de nombreux et de puissants; il était résigné à avoir
des ministres attaqués, des lois rejetées, des résolutions
formellement arrêtées.--Autrefois, répétait-il, de telles résistances
auraient contrarié mes projets; mais aujourd'hui en fait de projets je
n'ai plus que celui de gagner une bataille, de reconquérir notre
indépendance, de venger le malheur d'avoir vu deux cent mille
étrangers dans notre capitale, et cela fait, d'avoir la paix!... La
paix obtenue, sur la seule base de notre indépendance, quand il ne
s'agira plus que d'administrer notre bel empire de France, je ne serai
véritablement pas humilié d'entendre ses représentants m'opposer des
objections et même des refus. Après avoir dominé et vaincu le monde,
se laisser contredire n'a rien de tellement déplaisant que je ne
puisse m'y soumettre. En tout cas, mon fils s'y fera, et je tâcherai
de l'y préparer par mes leçons et mes exemples, mais qu'on me laisse
vaincre, vaincre une seule fois ces monarques jadis si humbles,
aujourd'hui si arrogants, voilà ce que je demande au Ciel et à la
nation!...--
[En marge: Napoléon craignait seulement la réunion des assemblées
pendant les premiers mois d'une guerre formidable, dont le théâtre
pouvait se trouver transporté sous les murs de Paris.]
En tenant ce langage, Napoléon était sincère, mais se connaissait-il
bien lui-même? Plus tard, lorsqu'il aurait vaincu l'Europe encore une
fois, ce qu'il demandait si instamment à Dieu et aux hommes,
saurait-il supporter la contradiction, et non pas seulement la
contradiction juste dans le fond, modérée dans la forme, mais la
contradiction absurde au fond, révoltante dans la forme, comme elle se
produit souvent dans les États libres, saurait-il, disons-nous, en
sourire, et attendre des faits seuls sa lente justification? Personne
à cet égard ne pouvait entrevoir l'avenir, et pas plus lui que les
autres; mais il se regardait comme obligé par sa situation à changer
complétement les institutions impériales, car en n'apportant pas la
paix, il fallait au moins qu'il apportât la liberté. Les hommes qui le
soutenaient, c'est-à-dire les révolutionnaires, les gens éclairés, la
jeunesse, voulaient la liberté franche et entière, et ne se seraient
nullement contentés de ce qu'on appelait les principes de
quatre-vingt-neuf, c'est-à-dire de l'égalité civile. Converti ou non
sur le mérite de la liberté, Napoléon l'était donc sur sa nécessité,
et par ce motif il était résolu à la donner. Ce qu'elle amènerait dans
l'avenir, il l'ignorait, et cherchait à peine à le pénétrer, car il
éprouvait actuellement un bien autre souci que celui de savoir s'il
serait plus ou moins gêné par les institutions nouvelles! il éprouvait
celui de savoir s'il vaincrait l'Europe, ce qui était pour lui, pour
son parti, composé de militaires, de révolutionnaires, d'acquéreurs de
biens nationaux, la question d'existence. Là était sa vraie, son
unique préoccupation, et celle-là effaçait toutes les autres. Tout ce
qu'il faudrait pour contenter les hommes qui le soutenaient, il était
prêt à le faire, parce que la mesure de ses concessions devait être
celle de leur zèle à le soutenir, et avec la netteté de vues d'un
homme supérieur, il ne discutait pas sur ce qui était nécessaire. Il
était par ces motifs fermement décidé à faire un essai complet de la
monarchie constitutionnelle, et en désirait même le succès, car
l'insuccès eût été le triomphe des Bourbons. Cependant il n'était pas
sans quelques appréhensions sur ce qui arriverait dans les premiers
jours de cet essai. En effet, si avec les années, dans un pays où
elles ont duré longtemps, les assemblées deviennent un bon instrument
de gouvernement, elles sont à leur début un instrument douteux, et
souvent dangereux. Quand l'art de les conduire est devenu un art
véritable, dans lequel excellent des chefs qui savent allier aux vues
de la politique le talent de parler aux hommes, quand surtout elles
ont existé assez longtemps pour être habituées aux événements, et
avoir habitué le pays à leurs agitations, elles ne sont point à
craindre, et elles offrent plus de ressource même dans le péril qu'un
gouvernement absolu, sans lien avec la nation. Mais quand elles
existent de la veille, quand on n'a pas d'hommes rompus au métier de
les conduire, en essayer pour la première fois au milieu d'une guerre
formidable, est une entreprise critique, que Napoléon redoutait
singulièrement.