[En marge: Langage du comte Pozzo di Borgo.]
Il faut reconnaître, à l'éloge de Louis XVIII, que s'il manquait de
chaleur d'âme, il était exempt aussi de ces passions déplorables,
qu'il laissait dire ces folies sans les répéter, sans les encourager,
et se bornait à souhaiter que la coalition le rétablît bientôt sur le
trône. Il admettait même la nécessité d'accorder à son frère, à ses
neveux, aux gens de la cour, moins de part au gouvernement, et
beaucoup plus à ses ministres. Malheureusement certains diplomates
étrangers, que leurs lumières auraient dû garantir des égarements du
moment, en fournissaient eux-mêmes l'exemple, et le comte Pozzo
écrivait sur ce sujet à lord Castlereagh une lettre où à beaucoup de
sens politique se joignaient les paroles furieuses qui suivent. «Nous
avons laissé Louis XVIII front à front avec tous les démons de la
révolution, et nous l'avons chargé de nos imprudences et des siennes.
Bonaparte étant survenu dans cette position, l'armée a renversé le
trône qu'elle devait soutenir, le peuple a été étonné et stupide; il
applaudira davantage à la pièce contraire, lorsque, comme je l'espère,
nous lui donnerons cette pièce. Mais il ne faudra pas nous contenter
des compliments qui nous attendent. Si nous voulons notre repos, il
faut mettre le Roi à même de disperser l'armée et d'en créer une
nouvelle, et de purger la France de cinquante grands criminels dont
l'existence est incompatible avec la paix. Les Français doivent se
charger de l'exécution, et les alliés leur donner l'occasion de
pouvoir le faire. Notre salut est dû à notre union, et notre union est
beaucoup l'effet d'une heureuse combinaison de circonstances qui ne se
renouvellera pas aisément.» Ces paroles, dans la bouche d'un homme
remarquable par la supériorité de son esprit, et qui plus tard fit
preuve de la plus haute raison, prouvent quelles passions aveugles
animaient alors l'Europe tout entière.
[En marge: Conférences entre les Anglais et les Prussiens sur le plan
de campagne.]
[En marge: Lord Wellington fait adopter ses vues, et prend un grand
ascendant sur les Prussiens.]
C'est au milieu de ces emportements que le sage duc de Wellington
était chargé d'apporter quelque calme, et, comme on le pense bien, il
y avait de la peine. Mais comme il s'agissait surtout d'opérations
militaires, et qu'en cette matière il avait une grande autorité et un
pouvoir formel, il se contentait de faire prévaloir sous ce rapport
les vues de sa prudence, et quant au reste il laissait dire. Pourtant
il déplorait le langage des journaux publiés sur les bords du Rhin, et
exprimait la crainte qu'on ne renouvelât la faute du manifeste du duc
de Brunswick. Il conseillait au maréchal Blucher de ménager les
Saxons, et de ne pas chercher encore à incorporer ceux qui
appartenaient à la Prusse. Il conseillait au roi Louis XVIII d'écarter
les influences de cour, d'adopter, à l'exemple de l'Angleterre, un
ministère sérieusement responsable, et concentrant dans sa main la
puissance avec la responsabilité. Quant à la question militaire, il
tint des conférences à Gand avec les représentants du cabinet
britannique, avec les généraux prussiens, et avec le duc de Feltre,
ministre de la guerre de Louis XVIII. Bien que dans ces conférences on
évaluât très-bas les forces de la France, le duc de Wellington trouva
dans tout ce qu'on lui dit des motifs de prudence plutôt que de
témérité. Il parvint à persuader au général Gneisenau, représentant de
Blucher, qu'il y avait peu d'avantage à se presser, qu'il fallait
d'abord se serrer aux Anglais avec le gros de l'armée prussienne, afin
de composer au Nord une masse de 250 mille hommes, et attendre ensuite
qu'une force égale s'avançât par l'Est sous le prince de
Schwarzenberg, et fût même assez rapprochée pour faire sentir vivement
son action. Différer ainsi la victoire pour la rendre plus certaine,
marcher méthodiquement en deux grosses colonnes, dont chacune serait
de beaucoup supérieure aux forces supposées de Napoléon, assurer sa
marche en prenant les places qu'on trouverait sur son chemin, puis
acculer Napoléon sur Paris, et l'étouffer sous la réunion accablante
de 4 à 500 mille combattants, en évitant de donner prise à son génie
manoeuvrier, tel était le plan du duc de Wellington, calqué sur la
campagne de 1814, dont il ne retranchait que les imprudences de
Blucher. Le général Gneisenau, qui était homme d'esprit, se rendit à
ces vues, et promit de la part de l'armée prussienne autant de
déférence aux conseils du général anglais que de dévouement à la cause
commune. Il fut convenu que la concentration des troupes destinées à
opérer vers le nord de la France s'exécuterait le plus tôt possible;
que les Anglais, les Hollando-Belges, les Hanovriens, les
Brunswickois, etc., composant l'armée propre du duc de Wellington,
s'assembleraient prochainement entre Bruxelles et Mons, et borderaient
la rive gauche de la Sambre, tandis que les Prussiens viendraient en
border la rive droite en se portant sans perte de temps de Liége sur
Charleroy; qu'ils se tiendraient en communication étroite les uns avec
les autres au moyen de ponts nombreux, prêts à se porter secours si,
pendant qu'ils attendraient le reste des coalisés, leur terrible
adversaire fondait sur eux à l'improviste. La calme et forte raison de
lord Wellington prit dès lors dans les conseils prussiens un ascendant
qui devait pour notre malheur exercer une immense influence sur la
suite des événements.
[En marge: Effet produit sur l'esprit de Napoléon par la connaissance
acquise des projets de la coalition.]
[En marge: Il est peu surpris, et il se décide à faire connaître la
vérité tout entière à la France.]
Telles avaient été les négociations et les combinaisons militaires du
côté des puissances coalisées, du 20 mars au 10 avril. Napoléon ne
s'était fait aucune illusion: pourtant, en voyant ses courriers
arrêtés à Mayence, à Kehl, à Turin, en voyant surtout M. de Flahault,
parvenu jusqu'à Stuttgard, obligé de rebrousser chemin, il comprit que
les passions étaient plus violentes encore qu'il ne l'avait imaginé.
Du reste le retour de son émissaire secret, M. de Montrond, ajouta à
la connaissance générale qu'il avait de l'état des choses, la
connaissance précise de particularités qui auraient affligé son coeur,
s'il eût été moins habitué aux coups du sort. Il sut par les diverses
communications dont M. de Montrond était chargé, que sa femme, dominée
par le goût du repos, par le vulgaire intérêt du duché de Parme,
peut-être par des sentiments moins avouables, s'était livrée et avait
livré son fils à l'autorité du congrès, et qu'elle ne viendrait point
à Paris. Il reconnut que la résolution de le combattre était poussée
jusqu'à la fureur, et qu'on voulait le frapper d'une véritable
excommunication politique, emportant interdiction des rapports les
plus simples, même de ceux que le droit public, dans l'intérêt de
l'humanité, commande d'entretenir en temps de guerre. Il n'avait au
fond jamais douté de ce qu'il venait d'apprendre, seulement il
trouvait que la réalité dépassait ses prévisions, et il n'en était ni
surpris, ni courroucé, car il sentait bien qu'il s'était attiré ce
débordement de colères. Il n'y a pas au monde de juge plus
infaillible, surtout contre lui-même, qu'un grand esprit qui a failli,
qui sent ses fautes, et qui voudrait les réparer! Napoléon était donc
résolu, malgré sa bouillante nature, à ne céder à aucun emportement, à
tout supporter, et à tout dire au public. Jusqu'alors il s'était
contenté, en passant des revues, de répéter qu'il ne se mêlerait plus
des affaires des autres nations, mais qu'il ne souffrirait pas qu'on
se mêlât de celles de la France, et il n'avait pu aller plus loin,
n'ayant reçu aucune déclaration de guerre. Si en effet il eût devancé
les manifestations des cabinets étrangers, on n'aurait pas manqué
d'imputer à son esprit querelleur cette promptitude à prêter des
intentions hostiles à l'Europe. Mais après des faits patents,
officiels, comme ceux qui venaient de se produire, il n'y avait plus à
hésiter: il fallait parler ouvertement, pour que la France sût à quel
état de dépendance on prétendait la réduire, car on ne voulait pas
même lui permettre de choisir son gouvernement, pour que les nations
de l'Europe sussent aussi qu'on allait de nouveau verser leur sang,
non en vue de leur indépendance, ou même de leur ambition, puisque
Napoléon concédait jusqu'aux arrangements de Vienne, mais afin de
satisfaire les passions de leurs maîtres, pour que la nation anglaise
enfin sût à quel point on la trompait. Il était urgent en outre de
promulguer les décrets relatifs aux anciens militaires, aux gardes
nationaux mobilisés, et aux diverses mesures d'armement, car si le
travail préliminaire avait pu jusqu'ici se faire dans les bureaux, la
publicité officielle du _Moniteur_ était désormais nécessaire pour
obtenir l'obéissance de ceux qu'on allait appeler à la défense du
pays. L'orgueil seul de Napoléon aurait pu souffrir de ce qu'il allait
publier, mais sa gloire passée lui rendait toutes les humiliations
bien supportables, et d'ailleurs cet orgueil qui avait tant failli, ne
pouvait plus intéresser le monde qu'en s'humiliant pour un grand but,
celui d'éclairer l'Europe sur la justice de sa cause.
[En marge: Publication de la déclaration du 13 mars, et commentaire de
cette déclaration par le Conseil d'État.]
Il commença par faire publier comme officielle la déclaration du 13
mars, dont il n'avait été parlé que d'une manière vague, et comme
d'une pièce douteuse. Il la fit suivre d'une consultation du Conseil
d'État, qui était en ce moment l'autorité morale la plus haute, les
Chambres étant dissoutes. Ce corps, après avoir constaté
l'authenticité de la déclaration du 13 mars, soutenait que cette
pièce, émanée réellement des souverains réunis en congrès, outrageait
à la fois le droit, la vérité des faits, le bon sens, et n'était
qu'une provocation pure et simple à l'assassinat. Il soutenait que
Napoléon à l'île d'Elbe était, d'après le traité du 11 avril, un
souverain véritable, que l'étendue du territoire n'était d'aucune
considération, que les droits attachés à la souveraineté lui avaient
été assurés, que dès lors en débarquant au golfe Juan, et en
commettant ainsi un acte d'agression contre un monarque imposé à la
France, il n'avait encouru que les conséquences attachées à l'exercice
du droit de la guerre, c'est-à-dire la diminution ou la privation de
ses États, même la captivité de sa personne, s'il avait été vaincu,
mais nullement la mort, qui n'était permise que sur le champ de
bataille contre des combattants refusant de se rendre; qu'en le
mettant hors la loi, et en provoquant chacun à lui courir sus,
l'ordonnance du Roi du 6 mars et la déclaration du congrès de Vienne
du 13 avaient pris le caractère d'une provocation à l'assassinat,
interdite entre nations civilisées; que d'ailleurs dans l'acte du 13
mars la vérité des faits était aussi outragée que le droit; que le
traité du 11 avril avait été violé de toutes les manières, qu'on avait
pris ou séquestré les propriétés privées de la famille Bonaparte,
refusé d'acquitter soit à Napoléon lui-même, soit à ses proches le
subside stipulé, refusé également à certaines catégories de militaires
la somme de deux millions que Napoléon avait été autorisé à leur
distribuer; que le duché de Parme promis à Marie-Louise avait été mis
en question, et retiré à son fils auquel il était dû; que la dotation
promise au prince Eugène avait été déniée; qu'enfin Marie-Louise et
son fils avaient été empêchés (ce qui était vrai pour une certaine
époque) de se rendre à l'île d'Elbe auprès de leur époux et père;
qu'ainsi la violation du traité du 11 avril était le fait du
gouvernement royal, non du monarque sorti de l'île d'Elbe, que dès
lors celui-ci n'avait point été l'agresseur; que sous un autre
rapport, celui des voeux de la France, il avait été plus fondé encore
à se conduire comme il l'avait fait, car il avait su que la nation
française humiliée dans sa gloire, menacée dans ses droits, exposée à
un bouleversement prochain par les attaques incessantes aux acquéreurs
de biens nationaux, désirait qu'on l'affranchît des périls sans nombre
suspendus sur sa tête; qu'ainsi Napoléon autorisé par la violation du
traité du 11 avril à ne plus en observer les conditions, avait reçu
l'approbation la plus éclatante de sa conduite par l'accueil que la
France lui avait fait; qu'il n'avait donc point de torts, tandis qu'on
les avait eus tous envers lui, surtout en se rendant coupable d'une
provocation à l'assassinat, à laquelle il avait répondu en remettant
le duc d'Angoulême en liberté, et en laissant en France les duchesses
d'Orléans et de Bourbon.
[En marge: Rapport de M. de Caulaincourt exposant l'arrestation de
tous les courriers français.]
Cette déclaration, quelque bien motivée qu'elle fût, n'avait que
l'importance banale d'une récrimination: mais Napoléon la fit suivre
d'une pièce plus grave, c'était un rapport de M. de Caulaincourt sur
les tentatives infructueuses qu'il avait faites pour établir des
relations diplomatiques avec les puissances européennes. Dans ce
rapport inséré le 13 avril au _Moniteur_, on ne parlait pas, bien
entendu, de la mission secrète confiée à M. de Montrond, mais des
courriers envoyés pour annoncer les intentions pacifiques de
l'Empereur, courriers arrêtés à Turin, à Kehl, à Mayence; on y
racontait l'arrestation de M. de Flahault à Stuttgard, le refus de
recevoir à Douvres le message au prince régent, et le renvoi de ce
message au congrès de Vienne. Ces faits étaient exposés avec une
parfaite modération de langage, mais aussi avec une fermeté qui ne
laissait percer aucune crainte. Les pièces refusées étaient insérées
textuellement dans le _Moniteur_, pour rendre la France et l'Europe
juges de la conduite des deux parties, celle qui voulait parler, celle
qui ne voulait pas entendre. La conclusion tirée de ces communications
était qu'il ne fallait ni se faire illusion, ni s'alarmer, mais voir
les choses telles qu'elles étaient, et se préparer à repousser des
hostilités qui, sans être absolument certaines, devenaient infiniment
probables.
[En marge: Insertion au _Moniteur_ des discussions du Parlement
d'Angleterre, et des articles des journaux allemands les plus
violents.]
Napoléon fit en outre publier les discussions du parlement
d'Angleterre, les extraits les plus significatifs des journaux
étrangers, et notamment les articles du _Mercure du Rhin_. Par là le
public se trouvait averti, et ne pouvait plus douter des intentions
des puissances. Rien ne s'opposait dès lors à la promulgation des
décrets relatifs à l'armement de la France, et c'était à l'armée qui
avait voulu le rétablissement de l'Empire, c'était aux habitants des
campagnes qui avaient voulu garantir l'inviolabilité des acquisitions
nationales, c'était à tous les hommes enfin qui avaient désiré venger
la Révolution des entreprises de l'émigration, à s'unir pour soutenir
le chef qu'ils avaient rétabli sur le trône. On pouvait au surplus
compter sur un zèle véritable de leur part, et sur des efforts qui,
bien dirigés, avaient quelque chance de réussir, si toutefois la
fortune n'était pas trop contraire.
[En marge: Ayant fait connaître la vérité tout entière, Napoléon
publie les décrets relatifs à l'armement de la France.]
En conséquence Napoléon fit publier avec les divers actes que nous
venons de mentionner, les décrets relatifs au rappel des anciens
militaires et à l'organisation des gardes nationales mobiles. Ces
décrets, fondés sur des lois antérieures, dont ils ordonnaient et
réglaient l'exécution, avaient un caractère parfaitement légal, et
n'étaient plus un usage du pouvoir absolu que Napoléon s'était jadis
attribué. Les anciens militaires étaient appelés à venir défendre la
cause de la France, si chère à leur coeur, avec promesse d'être à la
paix immédiatement renvoyés dans leurs foyers. Ils avaient le choix ou
de se rendre aux régiments dans lesquels ils avaient servi jadis, ou
de joindre les régiments les plus voisins. Les gardes nationaux
étaient astreints au service sédentaire de 20 à 60 ans. De 20 à 40,
ils pouvaient, suivant leur âge, leur force physique, leurs goûts,
leur situation de famille, être appelés à faire partie des compagnies
d'élite, et à servir dans les places ou sur les ailes de l'armée
active. Un comité d'arrondissement composé du sous-préfet, d'un membre
du conseil d'arrondissement, d'un officier de gendarmerie, avait
mission de désigner les hommes qui, sous le titre de grenadiers ou
chasseurs, composeraient ces compagnies d'élite. Ceux qui avaient de
l'aisance étaient tenus de s'habiller à leurs frais, les autres
devaient être habillés aux frais des départements. L'État se chargeait
d'armer les uns et les autres. Les officiers, à partir du grade de
chef de bataillon, devaient être nommés par l'Empereur, et au-dessous
de ce grade par les comités de département, sur la présentation des
comités d'arrondissement. Les ministres de la police et de
l'intérieur avaient joint à ces décrets des circulaires aux préfets,
dans lesquelles ils cherchaient à exciter le zèle des citoyens, et
disaient sur l'intérêt qu'on avait à défendre la dynastie impériale
des choses qui, dans leur bouche, étaient beaucoup mieux placées que
dans la bouche de l'Empereur.
[En marge: Quoique ces décrets eussent été tardivement publiés, aucun
temps n'avait été perdu pour leur exécution.]
[En marge: Soin avec lequel Napoléon les fait exécuter.]
[En marge: Départ des troisièmes bataillons.]
[En marge: Mobilisation des gardes nationaux.]
[En marge: Mesures relatives à la cavalerie.]
[En marge: Emprunt de sept à huit mille chevaux à la gendarmerie.]
[En marge: Achats dans les campagnes.]
[En marge: Ateliers d'armes et d'habillements.]
Ce dernier du reste n'avait pas besoin que son activité fût stimulée:
il travaillait jour et nuit à diriger ou à presser le zèle de
l'administration, au moyen de cette attention universelle et
infatigable qui embrassait à la fois l'ensemble et les détails. Il
n'avait pu insérer plus tôt au _Moniteur_ les décrets relatifs aux
anciens militaires et aux gardes nationaux, car en publiant des
mesures aussi significatives avant des actes patents des cabinets
étrangers, il se serait donné les apparences de la provocation au lieu
de celles de la défense légitime. Mais il n'y avait heureusement pas
de temps perdu, car ces décrets, publiés plus tôt, n'auraient trouvé
ni à Paris, ni dans les provinces, des agents prêts à les mettre à
exécution. Pour le décret notamment qui était relatif à la garde
nationale, il avait fallu créer toute une administration nouvelle, et
quant à celui qui concernait les anciens militaires, comme il
s'adressait à des hommes dont l'éducation était faite, les quelques
jours de retard étaient peu regrettables, car à l'instant même de leur
arrivée au corps, ils étaient propres à entrer dans les bataillons de
guerre. Les hommes en congé de semestre commençant à arriver dans les
régiments, Napoléon ordonna de diriger vers les corps d'armée les
troisièmes bataillons, n'eussent-ils que 400 hommes, sauf à les
compléter plus tard. Quant aux gardes nationaux à mobiliser, il
prescrivit de procéder sur-le-champ à la formation des bataillons
d'élite, de leur donner une simple blouse avec un collet de couleur,
et des fusils non réparés, et de les diriger sur les places les plus
voisines, pour rendre immédiatement disponibles les troupes de ligne.
L'organisation, l'équipement, l'armement de ces bataillons devaient
s'achever dans les places. Quant à la cavalerie, Napoléon s'étant
aperçu que les achats de chevaux s'exécutaient lentement, que le
licenciement de la maison du Roi n'avait procuré que 300 chevaux au
lieu de 3 mille qu'il avait espérés, résolut d'en prendre tout de
suite 7 à 8 mille à la gendarmerie, en les lui payant immédiatement,
afin qu'elle pût les remplacer sans retard. C'étaient des chevaux bien
dressés, bien nourris, auxquels il ne manquait qu'un peu d'habitude de
la fatigue. Il renouvela l'ordre de faire partir des officiers de
remonte pour courir la France l'argent à la main, et y acheter des
chevaux. Il répétait que de Cannes à Grenoble il avait trouvé en à
acheter tant qu'il avait voulu, qu'en se transportant chez les
agriculteurs, on en recueillerait un grand nombre, que c'était
d'ailleurs par l'ensemble et la variété des moyens qu'on arrivait en
toutes choses à se procurer les quantités nécessaires. En attendant il
ne négligeait pas le dépôt de Versailles, et n'en remettait le soin
qu'à lui-même. Les ateliers d'armes et d'habillements avaient été
développés de manière à obtenir par jour mille fusils neufs, deux
mille réparés, et mille habillements complets. C'est avec une
surveillance continue et l'argent comptant qu'il s'assurait ces
résultats.
[En marge: Napoléon, non content des déclarations de son cabinet, veut
faire une manifestation personnelle en passant en revue la garde
nationale de Paris.]
[En marge: Dispositions de la bourgeoisie de Paris.]
Non content de la publicité donnée aux actes des puissances envers la
France, il voulut faire une manifestation personnelle, et la faire
devant la garde nationale de Paris, qu'on lui avait rendue suspecte au
moment de son arrivée. Cette garde se composait du haut et moyen
commerce de la capitale, de cette bonne bourgeoisie en un mot, qui
aurait mieux aimé corriger les Bourbons en leur résistant légalement,
que les renverser pour les remplacer par Napoléon, de qui elle
attendait la guerre et peu de liberté. Toutefois si Napoléon était
revenu sans elle, et presque malgré elle, il était revenu par une
sorte de prodige, et sans verser une goutte de sang; il se présentait
comme amendé sous les rapports les plus essentiels; il éloignait
l'émigration, relevait les principes de 1789, faisait reluire la
gloire de la France si chère au peuple de la capitale, et enfin il
était menacé par l'Europe qui voulait le détruire par des moyens
révoltants et attentatoires à l'indépendance nationale! C'étaient là
bien des motifs pour lui ramener la bourgeoisie parisienne, et,
disons-le, tous les bons citoyens dont elle était remplie.
Certainement il aurait fallu ne pas le laisser revenir, l'en empêcher
même à tout prix, si on l'avait pu; mais une fois remis en possession
du pouvoir, donnant des signes frappants de retour à une politique
saine au dedans comme au dehors, proscrit par l'Europe d'une manière
qui impliquait la négation de tous nos droits, le soutenir était à la
fois un acte de bon sens et de vrai patriotisme.
Du reste, dans un corps nombreux il y a toujours de toutes les
opinions, en quantité plus ou moins grande selon l'esprit qui y règne,
et il suffit d'ôter la parole aux uns, de la donner aux autres, pour
en modifier les sentiments apparents, et quelquefois même les
sentiments réels. Outre que par le fait seul du rétablissement
paisible de Napoléon et par ses professions de foi, la garde nationale
était fort apaisée, on avait changé beaucoup de ses officiers, et
ranimé le zèle des hommes qui détestaient l'émigration et l'étranger.
Elle était donc disposée à faire à l'Empereur un accueil infiniment
plus favorable que dans les premiers jours.
[En marge: Revue de la garde nationale parisienne le 16 avril.]