Le cabinet anglais sentait le changement survenu dans l'opinion

publique, et s'il eût été présent à Vienne, il ne se serait pas engagé

aussi facilement que le duc de Wellington. Lord Liverpool et M.

Vansittart, qui n'étaient certainement pas des amis de la France,

répugnaient tort à s'engager dans une nouvelle guerre, et quant à lord

Castlereagh, s'il était dominé par les liaisons qu'il avait

contractées sur le continent, il n'en était pas moins comme ses

collègues inquiet de l'état des esprits en Angleterre, et il sentait

le besoin de les ménager. L'émigration française accourue à Londres

cherchait à combattre ces dispositions chez les ministres

britanniques. Le duc de Feltre, envoyé par Louis XVIII, leur avait

communiqué non-seulement les notions qu'il devait à une longue

pratique de l'administration impériale, mais les documents les plus

nouveaux, les plus positifs, qu'il s'était procurés au moyen de ses

récentes fonctions ministérielles. Il s'était attaché à les rassurer

sur le danger de la guerre, en leur prouvant que la France, lorsqu'il

avait quitté Paris le 19 mars, n'avait pas 180 mille hommes sous les

armes, qu'elle n'aurait pas pu en réunir 50 mille sur un même point,

et que Napoléon, avec toute l'activité imaginable, ne parviendrait pas

à en amener plus de 100 mille sur un champ de bataille, les places et

l'intérieur étant pourvus. À ces raisons s'ajoutaient les promesses de

certains royalistes de l'Ouest, affirmant que moyennant quelques

ressources en matériel, débarquées sur les côtes de la Bretagne et de

la Vendée, les paysans de ces contrées se lèveraient comme autrefois,

et opéreraient une sérieuse diversion, que dès lors les forces de

Napoléon seraient divisées et beaucoup moins à craindre. De tout cela

on concluait qu'au prix d'un effort vigoureux, et surtout prompt,

Napoléon pourrait être renversé, et chaque puissance rassurée sur la

possession des avantages conquis en 1814. Les ministres anglais en

étaient à peser ces raisons pour et contre, lorsqu'ils apprirent que,

sans les consulter, lord Wellington les avait engagés de nouveau dans

la coalition, et la crainte de rompre l'union européenne, la

condescendance à l'égard du négociateur britannique, le penchant de

lord Castlereagh pour la politique continentale, enfin l'esprit

systématique des ministres torys, décidèrent la question dans le sens

de la guerre. Pourtant en présence d'une résistance visible de

l'opinion publique, il fallait recourir à la ruse, et lord Castlereagh

se prêta à des dissimulations qu'aujourd'hui, grâce au progrès des

moeurs publiques, un ministre anglais n'oserait pas se permettre[10].

On résolut donc, en apprenant tout ce qui avait été fait à Vienne,

d'user de quelques restrictions pour paraître sauvegarder les

principes de la Grande-Bretagne, et de ne publier les engagements

contractés que peu à peu, et à mesure que l'entraînement général des

choses justifierait le parti pris par le cabinet. Ainsi le traité du

25 mars qui renouvelait l'alliance de Chaumont fut ratifié, mais avec

une réserve ajoutée à l'article 8. Cet article qui admettait Louis

XVIII à adhérer au traité, devait être entendu, disait-on, comme

obligeant les souverains européens, dans l'intérêt de leur sécurité

mutuelle, à un effort commun contre la puissance de Napoléon, mais non

comme obligeant Sa Majesté Britannique à poursuivre la guerre dans la

vue d'imposer à la France un gouvernement quelconque. Le traité,

parvenu à Londres le 5 avril, fut ratifié et renvoyé le 8 avec cette

réserve, spécieuse mais mensongère, car en réalité on voulait

très-positivement renverser Napoléon, et lui substituer les Bourbons.

[Note 10: Ces dissimulations sont constatées par la correspondance de

lord Castlereagh récemment publiée, et par les documents non publiés

que nous avons eus sous les yeux, et qui sont relatifs au congrès de

Vienne.]

[En marge: Message annonçant un armement de pure précaution.]

En contractant de tels engagements, il n'était pas possible, dans un

pays constitué comme l'Angleterre, de garder le silence envers le

Parlement, qui exerce la réalité d'un pouvoir dont la couronne a

surtout les honneurs. On se décida donc le 6 avril, c'est-à-dire le

lendemain du jour où le traité du 25 mars était parvenu à Londres, à

présenter un message aux deux Chambres. Ce message annonçait qu'en

présence des événements survenus en France, la couronne avait cru

devoir augmenter ses forces de terre et de mer, et entrer en

communication avec ses alliés, afin d'établir avec eux un concert qui

pût garantir la sûreté actuelle et future de l'Europe.

[En marge: Langage du ministère et de l'opposition dans les deux

Chambres.]

Le cabinet demanda la discussion immédiate du message, et l'obtint

malgré l'opposition qui aurait désiré la retarder. Cette discussion

fut vive et approfondie. Lord Liverpool représenta le cabinet, et lord

Grey l'opposition, dans la Chambre haute. Lord Castlereagh prit la

parole pour le cabinet, sir Francis Burdett et M. Whitbread la prirent

pour l'opposition dans la Chambre des communes. Sauf quelques

différences dans les termes, le fond du langage fut le même dans les

deux Chambres.

[En marge: Arguments du ministère, et manière de présenter la

question.]

[En marge: L'union avec l'Europe posée comme un principe absolu, et

comme motif suffisant d'un armement de précaution.]

Le cabinet exposa comme suit l'état des choses. En avril 1814, on

s'était conduit envers la France avec la plus extrême générosité. Au

lieu de détruire cette puissance qui depuis vingt-cinq ans n'avait

cessé de bouleverser l'Europe, au lieu de la punir de ses ravages, on

avait eu pour elle les plus grands égards. On lui avait laissé en

effet un peu plus que ses frontières de 1790, c'est-à-dire Marienbourg

au nord, Landau à l'est, Chambéry au sud, et en outre un musée produit

de la spoliation des musées européens. Quant à Napoléon, on lui avait

accordé les conditions beaucoup trop indulgentes du traité du 11

avril. Le ministère britannique n'aurait pas signé ce traité

imprudent, si lord Castlereagh en arrivant à Paris en avril 1814 ne

l'avait trouvé rédigé et fortement appuyé par l'empereur Alexandre.

D'ailleurs à cette époque Napoléon avait encore à Lille, à Paris, à

Toulouse, à Lyon, au moins 150 mille hommes, et on avait dû tenir

compte des dangers d'une lutte prolongée. Ce traité du 11 avril qui

lui conférait la souveraineté de l'île d'Elbe et un large revenu, il

l'avait violé effrontément, en quittant cette île, et en venant

séduire une armée à qui la paix était odieuse, et qui ne rêvait

qu'avancements et pillages. On alléguait, il est vrai, pour l'excuse

de Napoléon, que le traité avait été violé à son égard. Si le traité

avait été violé, comme le prétendaient ses partisans, pourquoi ne

réclamait-il pas? Or il n'avait rien dit, ni fait dire. Seulement le

cabinet britannique avait appris indirectement que Napoléon manquait

d'argent, et avait insisté auprès de la France pour que son subside

lui fût payé. Quant au reproche de ne l'avoir pas assez surveillé, on

oubliait en le proférant qu'à l'île d'Elbe Napoléon était souverain et

non prisonnier, qu'on avait été réduit à faire observer l'île au moyen

d'une croisière, et qu'une croisière pouvait toujours être évitée,

fût-elle composée de la marine la plus nombreuse; que le colonel

Campbell, séjournant tantôt à Livourne, tantôt à Porto-Ferrajo, ne

s'était malheureusement pas trouvé à Porto-Ferrajo le 26 février, mais

que lors même qu'il s'y serait trouvé, on en aurait usé avec lui comme

avec d'autres Anglais qu'on avait mis dans les mains de la

gendarmerie; qu'ainsi il n'y avait rien à reprendre dans la conduite

du cabinet britannique; que restait le fait grave et alarmant de

Napoléon replacé à la tête du gouvernement français par la trahison

d'une armée avide de guerre et de butin; que l'Europe ne pouvait

consentir à vivre dans de continuelles inquiétudes pour que les

militaires français eussent du mouvement, des grades et de l'argent;

qu'il ne s'agissait ni d'entreprendre immédiatement la guerre, ni

d'imposer tel ou tel souverain à la France, mais de se tenir

invariablement unis aux puissances du continent, car cette union avait

sauvé l'Europe, et pouvait seule encore la sauver d'un joug

insupportable; que l'Angleterre ne désirait point la guerre, qu'elle

préférait de beaucoup la paix, mais qu'il était impossible de

l'espérer d'un homme sans foi, la promettant aujourd'hui pour la

rompre demain; qu'au surplus il fallait laisser la décision de cette

question aux puissances du continent, plus directement menacées que

l'Angleterre, et qu'il n'y avait pour celle-ci qu'un principe de

conduite, c'était l'union indestructible avec ces puissances. Le

message n'avait donc qu'un but, se maintenir en alliance étroite avec

les puissances du continent, et se mettre en mesure de répondre à leur

appel, si par hasard elles avaient besoin des forces de terre et de

mer de la Grande-Bretagne.

On ne pouvait plus adroitement dissimuler sous des vérités générales

la vérité matérielle de la guerre résolue et promise à Vienne. Mais

l'opposition ne se laissa point prendre au piége de ces raisonnements,

et repoussa victorieusement tous les arguments des lords Liverpool et

Castlereagh.

D'abord elle demanda si, en fait, et au moment même où l'on parlait,

le gouvernement n'avait pas signé à Vienne l'engagement positif

d'entreprendre la guerre contre la France, pour renverser Napoléon et

rétablir les Bourbons. Soupçonnant la chose sans la savoir exactement,

l'opposition avait posé la question en des termes dont lord

Castlereagh abusa, avec un défaut de franchise qu'un ministre ne

devrait jamais se permettre dans un État libre. Comme en effet on ne

s'était pas exprimé de la sorte, comme on n'avait pas dit formellement

dans le traité qu'on allait faire la guerre à la France pour

substituer les Bourbons aux Bonaparte, bien que ce fût au fond le but

qu'on poursuivait, lord Castlereagh, qui depuis deux jours cependant

avait dans les mains le texte du traité du 25 mars, répondit, avec une

fausseté mal déguisée, que l'Angleterre n'avait rien signé de pareil,

et tâcha de faire entendre qu'elle n'avait pris que des engagements

éventuels, et de pure précaution, conformes en un mot au message

lui-même sur lequel la discussion était ouverte.

[En marge: Réponse au ministère.]

[En marge: L'opposition s'attache à démontrer qu'on fait la guerre

pour le rétablissement des Bourbons, et que ce but ne vaut pas les

difficultés et les dangers d'une nouvelle lutte.]

Trompée sur les faits, l'opposition ne se laissa pas vaincre dans les

raisonnements. Son thème était que si on avait bien fait autrefois de

combattre Napoléon à outrance, on agissait imprudemment et par les

vieilles inspirations aristocratiques du parti tory, en prenant

aujourd'hui l'engagement, dissimulé mais évident, de le combattre de

nouveau; que le traité du 11 avril, conséquence naturelle de la

situation en 1814, avait été violé sans pudeur, et de toutes les

manières; que non-seulement on n'avait pas payé à Napoléon son

subside, ce qui l'avait réduit à vendre une partie des canons de l'île

d'Elbe, mais qu'on avait mis en question le duché de Parme assuré à sa

femme et à son fils, refusé d'accorder une dotation promise au prince

Eugène, et discuté presque publiquement si on ne le déporterait pas

lui-même dans une île de l'Océan; qu'on lui avait donné par conséquent

tous les droits imaginables de rompre le traité du 11 avril; que,

descendu sur le territoire français, il y avait trouvé non-seulement

l'armée, mais la nation disposée à lui ouvrir les bras; qu'avec

l'armée seule il ne serait pas arrivé en vingt jours à Paris, entouré

des acclamations du peuple des villes et des campagnes; qu'évidemment

ce n'était pas comme chef d'une troupe de bandits, ainsi qu'on voulait

bien le faire croire, qu'il était revenu sans tirer un coup de fusil,

mais comme représentant vrai de la Révolution française; que les

Bourbons au contraire n'avaient pas vu un bras se lever pour leur

défense, ce qui ne prouvait guère que la nation les préférât aux

Bonaparte; que dès lors, la guerre qu'on niait, mais qu'on était

décidé à commencer sans retard, consistait réellement à prendre parti

pour les Bourbons, qui s'étaient rendus suspects et antipathiques à la

majorité de la nation française, contre Napoléon, qui était aux yeux

des masses le représentant de leurs intérêts; que c'était là une

ingérence dans les affaires intérieures d'une nation indépendante,

tout à fait contraire aux principes de la Grande-Bretagne, ingérence

que moralement il faudrait s'interdire, fût-elle utile aux intérêts

britanniques, mais dont il fallait s'abstenir bien plus encore

lorsqu'elle pouvait devenir funeste à ces intérêts; que Napoléon ne

serait pas ce qu'il était, c'est-à-dire un homme d'un incontestable

génie, s'il ne revenait pas modifié par le malheur; qu'évidemment il

devait l'être dans une certaine mesure, puisqu'il se hâtait d'accepter

les conditions du traité de Paris, par lui obstinément repoussées en

1814; qu'à la vérité, on niait sa bonne foi, et qu'on rappelait son

ancienne et immense ambition; que ce qu'on disait de son ambition

était assurément très-fondé, mais que depuis le congrès de Vienne, il

n'était plus permis de parler de cette ambition sans parler de celles

qui avaient usurpé la Pologne, morcelé la Saxe, privé de leur

nationalité Venise et Gênes; que l'expérience avait prouvé que ces

dernières étaient aussi à craindre, et avaient besoin d'être contenues

autant au moins que celle de Napoléon; que dès lors si celui-ci,

profitant des leçons de 1813 et 1814, proposait sérieusement la paix,

c'était la peine d'y penser avant de se prononcer si brusquement pour

la guerre; qu'autant valait lui que d'autres sur le trône de France;

que recommencer la guerre, doubler encore une fois la dette anglaise,

éterniser l'_income-tax_, braver enfin les chances d'une lutte qui

pouvait devenir terrible si elle devenait nationale de la part de la

France, tout cela pour rétablir les Bourbons, était le sacrifice des

vrais intérêts de l'Angleterre aux vieux préjugés des torys, et que,

si flatteurs que fussent les compliments de Louis XVIII, ils ne

méritaient pas qu'on les payât d'un prix aussi considérable.

[En marge: Perplexité du Parlement.]

[En marge: M. Ponsonby, membre modéré des Communes, appuie le message

ministériel.]

[En marge: Raisons sur lesquelles il se fonde pour appuyer ce

message.]

Le Parlement était évidemment touché de ces raisons qui avaient frappé

tous les esprits en Angleterre. À la vérité, quelques hommes

politiques voyant qu'on avait gagné à Vienne autant que les puissances

les plus ambitieuses, et que la guerre était un moyen certain de

conserver ce qu'on avait gagné, inclinaient à la faire, mais ceux-là

mêmes ne laissaient pas d'avoir des doutes sur le résultat, et ce qui

paraissait plus sage à tous, c'était de prendre le temps de réfléchir

avant de se décider. M. Ponsonby, placé entre le ministère et

l'opposition, se fit l'organe de ce sentiment. L'opposition, en

réponse au message, avait proposé une résolution qui tendait

positivement à recommander au gouvernement la conservation de la paix.

Adopter cette résolution, c'était se prononcer contre la guerre, et la

majorité demandait avec raison qu'avant de s'arrêter à un parti

quelconque, on laissât la situation s'éclaircir. M. Ponsonby prenant

la parole, dit que si dans le message il voyait la résolution formelle

de la guerre, il ne le voterait point, car il était de ceux qui

pensaient qu'il ne fallait pas repousser péremptoirement toutes les

ouvertures de Napoléon; qu'il ne croyait pas, comme on l'avait dit,

qu'il eût été rappelé par l'armée seule, qu'évidemment une grande

partie de la nation française inclinait vers lui; qu'il fallait

prendre un tel état de choses en grande considération, bien peser les

avantages et les dangers de la guerre, préférer la paix si elle était

sûre, ne préférer la guerre que si elle était indispensable, et

offrait des chances suffisantes de succès, en un mot, examiner,

réfléchir, et par conséquent faire au message une réponse conforme à

son intention, qui était non pas de se rejeter immédiatement dans une

lutte sanglante, mais de rester unis aux puissances du continent, avec

des moyens suffisants pour les seconder dans leurs déterminations. Par

ces motifs, et par ces motifs seuls, M. Ponsonby n'adoptait pas la

proposition de l'opposition. Celle-ci alors pour éclaircir la

question, interpella le cabinet plusieurs fois, le somma de déclarer

la vérité, et d'avouer qu'en votant dans le sens du message, on votait

la guerre certaine, et même très-prochaine. Une dénégation énergique

et réitérée partit plusieurs fois des siéges occupés par les membres

du cabinet, qui ne craignirent pas ainsi d'avancer un mensonge

signalé, mensonge que les ministres britanniques, il faut le dire à

l'honneur de leurs institutions, ne se sont jamais permis depuis avec

ce degré d'audace.

La proposition de l'opposition n'obtint donc que très-peu de voix,

une quarantaine tout au plus, et le ministère se vit appuyé par plus

de deux cents.

[En marge: Adoption du message, et ratification du traité du 25 mars.]

[En marge: Envoi de deux membres du cabinet à Bruxelles pour se

concerter avec lord Wellington.]

[En marge: Vues qu'on lui expose.]

Ce vote à peine émis le gouvernement fit partir pour Vienne le traité

du 25 mars, ratifié avec la réserve illusoire dont nous avons parlé,

et il expédia deux membres du cabinet pour Bruxelles, afin de se

mettre d'accord sur tous les points avec le duc de Wellington. Ils

furent chargés de l'assurer qu'en voulait comme lui la guerre, et

qu'on la soutiendrait énergiquement; que tout ce qu'on avait dit

n'était qu'une ruse, rendue nécessaire par l'état des esprits en

Angleterre; qu'on lui laissait le soin d'expliquer à Louis XVIII le

vrai sens de la réserve ajoutée à l'article 8, laquelle était un pur

ménagement pour certains scrupules, et n'empêchait pas qu'on ne

désirât le rétablissement des Bourbons, et qu'on ne fût prêt à y

travailler avec autant d'énergie qu'auparavant. Le gouvernement fit

dire en outre à lord Wellington qu'il fournirait les 6 millions

sterling promis aux trois grandes puissances, mais qu'il lui était

impossible d'aller au delà, et que relativement aux petites puissances

allemandes il tâcherait de leur attribuer la plus forte part de la

compensation due en argent pour l'incomplet du contingent de 150 mille

hommes. Enfin il pressa vivement lord Wellington de bien faire

connaître ses plans et ceux de la coalition, pour qu'on pût y prendre

confiance et les seconder. En attendant, afin de conformer la conduite

au langage tenu dans le Parlement, l'amirauté donna à la marine

anglaise l'ordre de respecter le pavillon tricolore qu'elle n'avait

pas respecté jusqu'alors, car elle tirait sur ce pavillon en laissant

passer librement le pavillon blanc. L'amirauté permit même aux

bâtiments de commerce des deux nations de fréquenter les ports de

l'une et de l'autre. C'était une feinte de deux ou trois mois à

s'imposer jusqu'au jour des premières hostilités.

[En marge: Prudence de lord Wellington, et efforts qu'il fait pour

tempérer les Prussiens et les émigrés français.]

[En marge: Folles passions des Prussiens.]

Arrivés à Bruxelles les représentants du cabinet britannique

trouvèrent le duc de Wellington fort disposé à admettre tous les

ménagements de forme, pourvu que le fond n'en souffrît point, et dans

cette pensée, s'efforçant de contenir les Prussiens d'un côté, les

émigrés français de l'autre, pour qu'il ne fût pas commis

d'imprudence. Cette double tâche était également difficile, car chez

les uns et les autres les passions étaient singulièrement excitées.

Les Prussiens étaient parvenus à un degré de fureur difficile à

exprimer. Ils parlaient d'entrer de nouveau en France, et cette fois

de n'y laisser debout ni un palais ni une chaumière. Leurs principaux

corps de troupes campaient aux environs de Liége, et comme cette ville

avait conservé des sentiments favorables à la France, ils y

commettaient toute sorte de violences, exerçaient contre les habitants

une police inquisitoriale, enfermaient ou exilaient ceux qui

étaient accusés de connivence avec les Français, et étendaient

particulièrement leurs rigueurs sur les troupes saxonnes, qui depuis

le morcellement de la Saxe se repentaient fort de leur conduite à

Leipzig, et ne prenaient pas la peine de le cacher. Les manifestations

de ces troupes avaient été telles qu'il avait fallu les faire passer

sur les derrières, pour les désarmer. Blucher voulait en outre trier

les soldats saxons qui étaient devenus Prussiens en vertu des derniers

arrangements de Vienne, et les incorporer dans son armée. Les Saxons

au contraire refusaient de se soumettre à cette dislocation, et

menaçaient d'une violente résistance, secondés qu'ils étaient par

toutes les sympathies des Liégeois. On avait conseillé à Blucher

d'ajourner cette mesure, mais il ne paraissait vouloir écouter aucun

conseil de modération. Un journal insensé, _le Mercure du Rhin_, était

l'interprète des passions des Prussiens. Suivant ce journal il ne

fallait pas combattre les Français comme des adversaires ordinaires,

mais les traiter _comme des chiens enragés_, dont on se débarrasse en

les assommant. Il fallait faire la guerre à Napoléon, sans doute, mais

au peuple français plus encore qu'à Napoléon, car ce peuple par son

orgueil et son ambition tourmentait l'Europe depuis vingt-cinq ans; il

fallait le briser comme corps de nation, le partager en Bourguignons,

en Champenois, en Auvergnats, en Bretons, en Aquitains, qui auraient

leurs rois particuliers, détacher les Alsaciens, les Lorrains, les

Flamands, restituer ceux-ci à l'empire germanique, et rendre à cet

empire sa force d'unité en lui donnant un empereur; il fallait par

conséquent faire en Allemagne le contraire de ce qu'on ferait en

France, puisqu'on lui ôterait ses rois pour leur substituer un

empereur, tandis qu'on ôterait à la France son empereur pour lui

imposer cinq ou six rois; il fallait prendre les biens nationaux,

fruits du pillage révolutionnaire, et en faire ou des dotations pour

les armées coalisées, ou le gage d'un papier qui servirait à solder

la nouvelle guerre de la coalition. Ces extravagances, délayées dans

des articles aussi révoltants par la forme que par le fond, étaient

reproduites chaque matin dans ce journal, et colportées sur tous les

bords du Rhin.

À ce langage les Prussiens ajoutaient des projets militaires qui

n'étaient guère plus sages. Ils auraient voulu marcher tout de suite

sur Paris, sans s'inquiéter si les autres armées de la coalition

étaient prêtes à soutenir leurs efforts. Ils avaient la prétention à

eux seuls, aidés tout au plus de quelques Anglais, Hanovriens et

Hollandais, de tout renverser sur leur passage, et de finir la guerre

d'un coup.

[En marge: Emportements des émigrés français.]

À Gand, où s'était rendu Louis XVIII, se trouvait un autre foyer de

passions non moins déraisonnables. Si quelques-uns des ministres qui

avaient suivi Louis XVIII, tels que MM. Louis et de Jaucourt,

cherchaient dans les événements une leçon, les autres n'y voyaient

qu'un motif de rigueurs trop différées. On y disait couramment que

l'armée française était un composé de brigands dont il fallait se

défaire, qu'on avait trop flatté ses chefs, qu'il fallait revenir

d'une telle politique, abattre quelques têtes parmi les généraux et

les révolutionnaires fameux, et faire ainsi succéder l'énergie à la

faiblesse. On ne voulait voir dans le retour de Napoléon que le

résultat d'une vaste conspiration, et dans la conduite de ceux qui

avaient favorisé ce retour, qu'une trahison au lieu d'un entraînement.

Il y avait une tête vouée d'avance à toutes les malédictions, et on la

désignait hautement, c'était celle de l'infortuné maréchal Ney. Ainsi,

loin de songer à se corriger, on songeait à se venger, et à se

souiller d'un sang dont on devait à jamais regretter l'effusion!

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 27 / 46 段