Bientôt à ces lettres s'en joignirent d'autres, dont on s'était promis

à Paris l'effet le plus heureux, et qui causèrent un effet tout

contraire à Vienne. Le courrier expédié au prince Eugène par son

intendant, et qui était chargé de lettres de la reine Hortense pour

son frère, pour Marie-Louise, et pour divers grands personnages, avait

été arrêté; les dépêches dont il était porteur avaient été déposées

également sur la table du congrès. La lecture de ces lettres produisit

sur l'empereur de Russie en particulier une sensation des plus

défavorables. Alexandre, qui ne faisait rien avec mesure, n'avait pas

quitté à Paris la maison de la reine Hortense, et à Vienne le bras du

prince Eugène, dans la compagnie duquel il se promenait tous les

jours. Il avait procuré à la reine Hortense le duché de Saint-Leu, et

il avait voulu, sans y réussir, ménager une petite souveraineté au

prince Eugène. Dans l'état d'émotion où venait de le jeter le retour

de Napoléon, il se persuada que le frère et la soeur avaient été dans

le secret de l'expédition de l'île d'Elbe, qu'il avait donc été trompé

par eux, et il s'abandonna à une colère à la fois sincère et affectée,

car il était plus commode pour son amour-propre de paraître trahi que

dupe. En conséquence il ne parla de rien moins que de faire arrêter le

prince Eugène, et de le constituer prisonnier. Après un peu de

réflexion, et aussi après quelques explications du prince lui-même, il

se contenta de sa promesse de ne pas quitter Vienne, et à cette

condition il lui laissa sa liberté.

Toutes ces lettres prouvaient, ce qu'il était facile de prévoir, que

Napoléon n'avait été ni tué ni arrêté en route, qu'il n'avait pas en

représailles essayé de tuer les Bourbons, mais qu'il les avait

expulsés de France, et qu'il était remonté sur le trône en promettant

la paix et le respect des traités. Mais peu importait aux princes

réunis à Vienne que Napoléon se montrât cruel ou généreux, qu'il

arrivât corrigé ou non corrigé par les événements, pacifique ou

belliqueux, libre ou lié par de nouvelles institutions: les moins

prévenus étaient convaincus qu'une fois rétabli sur le trône, les

forces de la France refaites, celles de la coalition dispersées, il

essayerait de reprendre au moins les frontières de la France, et il

faudrait alors que les uns rendissent la moitié du royaume des

Pays-Bas, les autres une moitié de la Pologne, de la Saxe, de

l'Italie. Il n'y avait donc pas à hésiter, et l'orgueil parlant comme

la prévoyance, il fallait profiter de ce que les forces de la France

n'étaient pas refaites, de ce que celles de l'Europe n'étaient pas

dispersées, pour détruire tout de suite l'homme formidable qui était

venu mettre en question la domination qu'on exerçait sur l'Europe, et

le partage léonin qu'on en avait fait à Vienne.

[En marge: Les souverains informés de l'entrée de Napoléon à Paris,

renouvellent l'alliance de Chaumont par le traité du 25 mars.]

Aussi dès qu'on fut un peu plus renseigné, on passa de la première et

violente déclaration du 13 mars à des actes plus pratiques et plus

redoutables, quoique moins sauvages dans la forme. On résolut la

guerre immédiate par un traité qui renouvelait purement et simplement

l'alliance de Chaumont. Cette alliance stipulait, comme on s'en

souvient, que chacune des quatre puissances coalisées tiendrait 150

mille hommes sur pied, jusqu'à ce que le but de l'alliance eût été

pleinement atteint. Ce contingent était loin d'indiquer tous les

efforts qu'on voulait faire pour détruire Napoléon, car il était bien

entendu que chacune des puissances, formellement obligée à fournir au

moins le nombre d'hommes stipulé, emploierait en outre toutes ses

ressources au triomphe de la cause commune. Il était convenu qu'on

s'entendrait comme par le passé sur la direction des armées coalisées,

qu'on ne ferait rien les uns sans les autres, et surtout qu'on

n'écouterait aucune parole de l'ennemi sans la renvoyer à la

coalition, autorisée seule à négocier et à répondre. Il résultait

encore de ce traité que l'Angleterre recommencerait à fournir les 6

millions sterling de subsides qu'elle avait promis pendant la durée de

la guerre, et de plus un dédommagement en argent pour tout ce qui

manquerait aux 150 mille hommes formant son contingent.

[En marge: Lord Wellington, présent à Vienne, signe le traité sans y

être autorisé par son gouvernement.]

Pour elle donc l'engagement était sinon plus grave au moins plus

onéreux: mais on servait tellement ses haines et ses intérêts dans une

guerre de cette nature, que les puissances alliées ne se regardaient

pas comme ses obligées en acceptant son argent. Seule elle n'était

représentée à Vienne ni par un souverain ni par un premier ministre,

car lord Castlereagh lui-même était reparti pour Londres. Mais celui

qui remplaçait lord Castlereagh, lord Wellington, s'appuyant sur ses

grands services et sur sa popularité en Angleterre, ne redoutait pas

la responsabilité. Bien qu'il n'eût reçu aucune instruction (le temps

écoulé ne l'avait pas permis), il n'hésita pas à prendre son parti. Il

jugea qu'il valait la peine de recommencer la guerre pour maintenir

l'état de choses que l'Angleterre venait de faire établir en Europe;

il espérait confusément accroître sa gloire dans cette nouvelle

guerre, et il ne craignit pas d'engager son gouvernement, certain que

personne n'oserait le désavouer en Angleterre, quoi qu'on pût penser

de sa conduite. Il signa donc sans la moindre objection, et fut même

provocateur plutôt qu'entraîné dans la conclusion des nouveaux

arrangements.

[En marge: Le protocole du 25 mars laissé ouvert pour toutes les

puissances qui voudront y adhérer.]

Le représentant de la France aurait désiré figurer comme partie à ce

traité, pour mieux assurer la situation des Bourbons, car il s'était

aperçu qu'on leur en voulait beaucoup de leur inhabileté, et que si on

était tout à fait d'accord sur la nécessité de renverser Napoléon, on

l'était un peu moins sur la manière de le remplacer. Très-animé pour

la cause des Bourbons, perdant même en cette occasion le sens juste

des convenances dont il était doué à un si haut degré, M. de

Talleyrand ne s'aperçut pas de ce qu'aurait de révoltant la signature

du plénipotentiaire français au bas d'un traité dont l'objet était une

guerre à outrance à la France. Il demandait donc à signer, mais ses

coopérateurs lui épargnèrent cette inadvertance, par un motif à eux

personnel. Les souverains alliés ne voulaient pas aux yeux de leurs

peuples, surtout aux yeux du peuple anglais, paraître recommencer la

guerre pour le rétablissement des Bourbons, et tenaient à se montrer

uniquement occupés de l'intérêt européen. En conséquence ils

décidèrent qu'ils seraient seuls contractants principaux, en accordant

toutefois que les autres puissances seraient admises à adhérer. Le

traité dont il s'agit, portant renouvellement de l'alliance de

Chaumont, fut daté du 25 mars, et expédié immédiatement à Londres pour

y recevoir l'adhésion britannique. Jusque-là il demeura secret, non

pas précisément dans son contenu, mais au moins dans ses termes.

[En marge: Conférences chez le prince de Schwarzenberg pour arrêter le

plan de campagne.]

[En marge: Division de la coalition en trois masses, dont une doit

agir en Italie, et deux en France.]

Le but et les moyens étant bien déterminés, on s'occupa de l'emploi à

faire de ces moyens. Il y eut des conférences militaires chez le

prince de Schwarzenberg, auxquelles l'empereur Alexandre voulut

absolument assister. Le prince de Schwarzenberg pour l'Autriche,

l'empereur Alexandre et le prince Wolkonsky pour la Russie, M. de

Knesebeck pour la Prusse, le duc de Wellington pour l'Angleterre,

discutèrent le plan de campagne. On aurait bien désiré commencer les

hostilités tout de suite, et le plus animé de ce désir était le duc de

Wellington, qui affichait déjà la prétention de jouer le rôle le plus

important dans cette campagne. Mais afin d'agir à coup sûr on décida

qu'il ne serait rien entrepris avant l'entrée en ligne de forces

considérables, de manière que chacune des armées coalisées pût se

soutenir par elle-même devant l'ennemi commun. On partagea les forces

de la coalition en trois colonnes principales. La première était

destinée à opérer en Italie, où les Autrichiens supposaient que Murat

agissait d'accord avec Napoléon. Dans leur zèle pour tout ce qui

regardait cette contrée, les Autrichiens se proposaient d'y consacrer

150 mille hommes. Cette portion des forces coalisées avait ordre,

Murat repoussé, de se porter par le mont Cenis en Savoie.

[En marge: Les deux masses dirigées contre la France doivent opérer

l'une par l'Est, l'autre par le Nord.]

Les deux autres colonnes devaient avoir la France pour théâtre

d'opération, et Paris pour but. L'une se présentant par l'Est, de Bâle

à Mayence, devait se composer d'Autrichiens, de Bavarois, de Badois,

de Wurtembergeois, de Hessois, de Russes, et s'élever à 200 mille

hommes. Cette colonne de l'Est ne pouvait agir offensivement que

lorsque le contingent russe de 80 mille hommes, obligé de traverser la

Gallicie, la Bohême, la Franconie, serait arrivé sur le Rhin, ce qui

était impossible avant le milieu ou la fin de juin.

[En marge: On évalue à 800 mille combattants les forces dirigées

contre la France.]

[En marge: Lord Wellington chargé de diriger la masse qui doit opérer

par le Nord.]

[En marge: Moyens employés pour amener l'amour-propre de Blucher à

supporter la direction de lord Wellington.]

La dernière colonne enfin, et la première en importance, devait agir

par le Nord. On aurait voulu la composer des Anglais, des Belges, des

Hanovriens, des Allemands du Nord, surtout des Prussiens, et la placer

sous les ordres du duc de Wellington, dans la prudence duquel on avait

une entière confiance. En ce cas la colonne du Nord aurait pu monter à

250 mille combattants, ce qui eût complété les 600 mille hommes de

troupes actives qu'on se flattait de réunir, sans compter les réserves

russes, autrichiennes, allemandes, qui porteraient la masse totale des

coalisés à 750 ou 800 mille hommes. Les Prussiens, chez qui la haine

faisait taire l'orgueil, auraient accepté volontiers le commandement

du duc de Wellington, mais l'amour-propre de Blucher faisait obstacle

à cette disposition. On s'y prit donc avec adresse pour vaincre cette

difficulté. Il fut décidé que les Hollando-Belges devant fournir au

moins 40 mille hommes, et ayant à cette guerre un intérêt hors ligne,

seraient placés sous les ordres du duc de Wellington, malgré le mérite

et le juste amour-propre du brillant prince d'Orange, fils du nouveau

roi des Pays-Bas. Les Hanovriens, les Brunswickois, ne pouvaient avoir

aucune répugnance à servir sous le généralissime britannique. Lord

Wellington aurait ainsi 40 mille Hollando-Belges, environ 20 mille

Allemands du Nord, et s'il y ajoutait 60 mille Anglais, il devait

réunir sous sa main une masse de 120 mille soldats, sans compter 12 ou

15,000 Portugais qu'il espérait obtenir de la cour de Lisbonne. Il

n'attendait rien de l'Espagne. Toutefois il n'était pas sage de se

présenter devant Napoléon avec 120 mille combattants; mais on pensait

que Blucher, dans son ardeur, ne voudrait pas laisser à lord

Wellington la gloire d'être le premier en ligne, qu'il se porterait en

avant avec 100 ou 120 mille Prussiens, que sa passion de combattre le

rendrait docile, qu'il se placerait alors, sans en convenir

expressément, non pas sous les ordres mais sous la direction du

général anglais, que lord Wellington aurait ainsi 240 mille hommes à

sa disposition, que cette masse partant du Nord, tandis que celle du

prince de Schwarzenberg partirait de l'Est, on ferait comme on avait

fait en 1814, et que se poussant les uns les autres sur Paris, on

finirait encore une fois par y étouffer Napoléon dans les cent bras de

la coalition. Une seconde armée russe suivant la première sous Barclay

de Tolly, les réserves prussiennes devant bientôt rejoindre Blucher,

on avait encore 150 mille hommes à porter en ligne, et on ne doutait

pas avec 600 mille combattants d'accabler Napoléon, à qui on n'en

supposait pas plus de 200 mille dans l'état d'épuisement où était la

France.

Ces calculs un peu exagérés, mais fort rapprochés de la vérité, furent

adoptés comme tout à fait exacts, et le plan dont il s'agit fut

immédiatement adopté.

[En marge: Départ de lord Wellington pour Bruxelles, afin de préparer

l'armée du Nord, et d'exercer toute son influence sur le gouvernement

britannique.]

Les troupes autrichiennes destinées à l'Italie étaient déjà en marche,

car il n'y avait pas besoin d'exciter à cet égard le zèle du cabinet

de Vienne. Il fut convenu que la seconde armée autrichienne serait

aussi promptement que possible dirigée sur Bâle, que les Bavarois qui

avaient déjà près de 30 mille hommes, se hâteraient d'en réunir 50

mille; que les Wurtembergeois, les Badois, les Hessois, seraient

également stimulés, que l'Angleterre serait priée, en sus de ses

largesses financières envers les grandes puissances, d'accorder

quelque secours aux coalisés du second ordre, et que l'Angleterre, les

Pays-Bas ne perdraient pas un jour pour rassembler une première masse

de forces capable de tenir tête à Napoléon, s'il devançait l'époque

présumée des hostilités, c'est-à-dire le milieu de juin. Le duc de

Wellington voulut même partir sur-le-champ pour donner quelque

consistance aux troupes belges, hollandaises, hanovriennes,

allemandes, concentrées dans les Pays-Bas. Il voulait aussi, en se

transportant plus près de Londres, soutenir le courage de son

gouvernement, et faire ratifier les engagements qu'il avait pris sans

y être autorisé. On le chargea en même temps de donner quelques

conseils aux Bourbons, retirés en Belgique, et on lui souhaita bonne

chance dans la nouvelle lutte qui allait commencer. Les souverains se

décidèrent à rester à Vienne jusqu'à l'arrivée de leurs troupes qu'ils

pressaient de toutes les manières, résolus dès qu'elles seraient en

ligne de suivre le quartier général du prince de Schwarzenberg, ainsi

qu'ils avaient fait pendant la campagne de 1814.

[En marge: Sur ces entrefaites, M. de Montrond arrive à Vienne pour y

remplir la mission secrète dont il est chargé.]

[En marge: Il trouve les résolutions unanimes contre Napoléon, mais

moins unanimes pour les Bourbons.]

Sur ces entrefaites, M. de Montrond, chargé d'une mission secrète,

était heureusement parvenu à Vienne, grâce à son adresse, à son audace

et à des déguisements de toute sorte. Sa première visite fut pour M.

de Talleyrand, avec qui le liait la plus ancienne familiarité. Il

avait trop de sagacité pour ne pas découvrir tout de suite combien ce

grand personnage était engagé dans la cause des Bourbons, et il était

aussi trop avisé pour tenter des efforts inutiles. Il s'arrêta donc

dès qu'il vit à quel point M. de Talleyrand avait pris son parti, mais

il voulait savoir si les autres légations, moins intéressées que celle

de France dans la question de dynastie, seraient aussi absolues que M.

de Talleyrand. Il aborda M. de Nesselrode, essaya de lui montrer à lui

comme aux autres, que la révolution du 20 mars répondait à des

passions très-vives en France, non-seulement dans l'armée, mais dans

le peuple des villes et des campagnes, que Napoléon trouverait

beaucoup de bras à son service, et que la lutte avec lui serait fort

redoutable; qu'il fallait donc en apprécier la difficulté avant de la

braver, et que si les Bourbons étaient le véritable but de cette

lutte, ce but ne valait peut-être pas les efforts qu'on tenterait pour

l'atteindre. M. de Montrond avait assez d'esprit, et était assez connu

des diplomates auxquels il s'adressait, pour qu'ils fussent en quelque

sorte obligés d'entrer en explication avec lui. Tout en tenant compte

de ses renseignements, ils ne parurent ni surpris ni découragés. Ils

lui dirent qu'à Vienne on ne se faisait pas illusion sur la gravité de

cette lutte, mais qu'on était résolu à la poursuivre jusqu'à son

dernier terme, c'est-à-dire jusqu'à la chute de Napoléon; que pour ce

qui le concernait il y avait un parti pris irrévocable, mais que

relativement à ses successeurs, tout en préférant les Bourbons, les

alliés étaient prêts à faire ce qui serait jugé le plus convenable.

[En marge: M. de Montrond, après avoir reconnu l'impossibilité d'agir

pour Napoléon, fait une tentative en faveur de Marie-Louise.]

[En marge: Il est repoussé par tout le monde, même par cette

princesse.]

[En marge: Coup de sonde pour savoir si le duc d'Orléans aurait

quelques chances.]

[En marge: M. de Montrond repart pour Paris.]

Cet envoyé singulier de Napoléon, devenu subsidiairement envoyé de M.

Fouché, voulut voir s'il y aurait chance pour la régence de

Marie-Louise. Mais il trouva l'Autriche entièrement contraire à cette

régence, les autres puissances également, et dans le désir de savoir

ce que cette princesse pensait elle-même, il chercha à pénétrer dans

les jardins de Schoenbrunn. Il s'y présenta comme amateur de fleurs,

parvint à entretenir M. Meneval sans donner d'ombrage à la police

autrichienne, lui dit que si Marie-Louise voulait mettre l'étiquette

de côté et se confier à lui, il la transporterait elle et son fils à

Strasbourg, et garantissait même le succès de cet enlèvement. M.

Meneval lui apprit alors que Marie-Louise était pour sa propre régence

aussi froide que les souverains réunis à Vienne, et n'avait de passion

que pour le nouvel avenir qu'elle s'était ménagé, et dans lequel son

fils ne jouait pas le seul rôle. M. de Montrond n'insista point, remit

fidèlement les lettres dont il était porteur, prit les réponses qu'il

était résolu à remettre tout aussi exactement, et avant de partir,

voyant que Napoléon était impossible (à moins de succès

extraordinaires), et Marie-Louise hors de la pensée de toutes les

cours, il s'efforça de savoir si un prince auquel il était

personnellement attaché, et dont il avait partagé l'exil en Sicile,

M. le duc d'Orléans, ne conviendrait pas au bon sens pratique des

coalisés. Il trouva l'Angleterre toujours très-zélée pour la personne

de Louis XVIII, l'Autriche opiniâtrement attachée au principe de la

légitimité, la Prusse indifférente à tout ce qui n'était pas la chute

de Napoléon, et la Russie seule, dans la personne de son souverain,

inclinant à un changement de dynastie en France au profit de la

branche cadette de la maison de Bourbon. Cette vérification terminée,

M. de Montrond quitta Vienne sans avoir trahi celui dont il était

l'émissaire, l'ayant peu servi parce qu'on ne pouvait rien pour lui,

ayant tenté quelque chose pour le prince qu'il chérissait, et du reste

décidé à dire à Paris l'exacte vérité, pour laquelle il avait le

penchant qu'elle inspire toujours aux esprits supérieurs. Il se

chargea d'une longue lettre de M. Meneval, dans laquelle ce fidèle

serviteur conservant le respect dont il ne s'écartait jamais, donnait

à M. de Caulaincourt sur Marie-Louise et sur la cour de Vienne des

détails qu'il importait de ne pas laisser ignorer à Napoléon. M. de

Montrond se hâta de retourner à Paris pour apporter le plus tôt

possible les renseignements qu'il avait eu l'art de se procurer.

[En marge: Nécessité de connaître ce qui se passait à Londres, pour

avoir une idée complète de l'état de l'Europe.]

[En marge: Le goût de la paix avait gagné tout le monde en

Angleterre.]

[En marge: Les Bourbons avaient perdu, et Napoléon avait gagné quelque

chose dans l'esprit des Anglais.]

Nous ne connaîtrions pas suffisamment l'état de l'Europe, si, nous

bornant à considérer ce qui se passait à Vienne, nous n'arrêtions un

moment nos regards sur ce qui se passait à Londres à cette même

époque. Bien qu'on se fût conduit à Vienne comme gens qui n'étaient

pas changés et qui portaient à Napoléon une haine implacable, en

Angleterre, sans vouloir abandonner aucun des avantages acquis, on

était cependant sensiblement modifié. Assurément l'intérêt est l'un

des mobiles de l'Angleterre, comme de toute nation, quelque éclairée

qu'elle soit; mais le sentiment du droit, la sympathie pour les

opprimés (ceux, il est vrai, qu'elle n'opprime pas elle-même),

l'imagination, l'amour du grand, jouent aussi un rôle dans ses

résolutions, et l'on méconnaîtrait l'un des traits remarquables du

caractère britannique si on ne tenait compte de ces diverses

dispositions. Il est certain que sans être devenue amie ni de Napoléon

ni de la France, la Grande-Bretagne n'éprouvait plus les passions

ardentes qui l'animaient un an auparavant. L'ivresse du triomphe

calmée, elle s'était livrée aux jouissances de la paix, et elle

repaissait son imagination de perspectives commerciales magnifiques.

Les onze ou douze mois de repos dont elle venait de jouir lui avaient

permis de répandre ses marchandises dans le monde entier, et elle

avait fort apprécié une liberté de communications si profitable à son

industrie. Les courtes réflexions qu'elle avait eu le temps de faire

lui avaient révélé aussi toute l'étendue des charges résultant de la

dernière guerre, et elle avait pu aisément se convaincre que si cette

guerre lui avait beaucoup rapporté, elle ne lui avait pas moins coûté.

Sa dette triplée et arrivée jusqu'à absorber la moitié de son revenu,

l'_income-tax_, si odieux par la forme et le fond, devenu pour ses

finances un besoin permanent, étaient des compensations assez lourdes

de ses acquisitions dans les deux hémisphères. Ce qu'on appelait le

_commissariat_ (c'est-à-dire l'administration ambulante à la suite

des armées) avait laissé en Espagne des dettes considérables, et tout

récemment en avait contracté en Amérique qu'il était urgent

d'acquitter. Dans cette situation, recommencer la guerre n'était du

goût de personne. D'ailleurs pourquoi, et pour qui la recommencer?

S'il s'agissait des avantages acquis, Napoléon annonçait la résolution

de maintenir la paix sur la base des traités de Paris et de Vienne, et

si à la vérité on pouvait douter de sa parole, on avait dans son

intérêt même une assez grande garantie de sincérité. En outre son

désir de complaire à l'Angleterre était attesté par l'empressement

qu'il avait mis à abolir la traite des noirs (Napoléon, en effet,

venait de prononcer spontanément cette abolition). Ne sachant pas

pourquoi on ferait la guerre, on en était à se demander pour qui?

Évidemment c'était pour les Bourbons, et contre Napoléon. Or les

Bourbons avaient perdu beaucoup dans l'esprit des Anglais, et Napoléon

avait gagné quelque chose.

[En marge: Causes du changement survenu dans la manière de penser des

Anglais.]

Le compliment de Louis XVIII au prince régent avait certainement

flatté l'Angleterre, mais elle avait conçu du gouvernement des

Bourbons une opinion assez sévère. Tandis qu'elle avait trouvé odieux

celui de Ferdinand VII en Espagne, elle avait jugé celui de Louis

XVIII en France maladroit, peu éclairé, et fait pour attirer à sa

famille la catastrophe qui l'avait frappée. S'armer en faveur des

Bourbons, et dans le but d'imposer à la France un gouvernement dont

l'Angleterre n'eût pas voulu pour elle-même, n'avait paru à personne

une conduite sensée. Quant à Napoléon il avait gagné tout ce

qu'avaient perdu dans l'estime générale les souverains réunis à

Vienne. Ce qu'on lui avait le plus reproché c'était son ambition

insatiable et subversive. Or les Anglais avaient vu avec une vive

improbation l'abandon de la Pologne à Alexandre, le démembrement de la

Saxe au profit de la Prusse, l'annexion de Venise à l'Autriche, de

Gênes au Piémont, et sans se demander si tous ces sacrifices n'étaient

pas la suite forcée des arrangements auxquels ils tenaient le plus,

sans se demander si ce qu'ils blâmaient tant chez les autres ils ne le

faisaient pas eux-mêmes, ils avaient dit que ce n'était pas la peine

de réprouver l'ambition de la France pour l'égaler au moins. De plus

comme les Anglais sont doués d'une forte imagination, le retour

merveilleux de l'île d'Elbe avait rendu à Napoléon tout son prestige.

Ce retour avec l'assentiment apparent de la France l'avait placé sous

la protection d'un principe qui est fondamental en Angleterre, et

qu'ils avaient soutenu depuis vingt-cinq ans contre leurs divers

ministères, celui du _gouvernement de fait_. En de telles

circonstances, recommencer une lutte acharnée, perpétuer

l'_income-tax_ dont on avait espéré s'affranchir, ajouter de nouvelles

charges à une dette déjà écrasante, se fermer les voies du commerce à

peine rouvertes, se jeter enfin dans les souffrances de la guerre

quelques mois après s'en être délivré, et tout cela pour des princes

peu capables, contre un prince trop capable sans doute, mais sans se

donner le temps de savoir s'il ne revenait pas corrigé par le malheur,

paraissait aux masses impartiales une conduite déraisonnable, inspirée

par les préjugés invétérés de l'école de M. Pitt.

[En marge: Le cabinet britannique, apercevant les changements survenus

dans l'opinion, hésite à se prononcer, quoique inclinant à la guerre.]

[En marge: Efforts de l'émigration française pour l'entraîner.]

[En marge: Le cabinet britannique se décide dans le sens de la guerre,

en usant de précautions pour ne pas heurter l'opinion publique.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 26 / 46 段