eut recours à une dernière démarche plus éclatante que toutes les
autres, et dont il voulait que l'insuccès fût plus éclatant aussi.
L'occasion s'offrait très-naturellement. En remontant sur le trône de
France, il était convenable qu'il écrivît aux divers souverains pour
leur faire part de son nouvel avénement. Il avait assez souvent
correspondu avec eux, comme leur allié ou leur maître, pour qu'il ne
pût pas être accusé d'une présomption de parvenu en agissant de la
sorte. Il jeta donc lui-même sur le papier quelques lignes, pleines de
modération et de dignité, dans lesquelles il déclarait qu'il acceptait
les traités existants, et que si ses sentiments étaient partagés par
les autres monarques, _la justice assise aux confins des États
suffirait désormais pour les garder_. La plupart des souverains se
trouvant à Vienne, c'était vers cette capitale qu'il fallait diriger
son envoyé, et les convenances exigeaient que pour cette mission il
choisît un de ses aides de camp, car les lettres de souverains n'ont
pas ordinairement d'autres messagers pour les porter. Il choisit l'un
des plus distingués, des mieux venus, des plus souvent envoyés dans
les cours étrangères, le comte de Flahault, et lui confia en outre une
lettre particulière pour son beau-père. Si un simple courrier avait
été arrêté, il était possible qu'un lieutenant général obtînt plus
d'égards.
[En marge: Arrestation de M. de Flahault à Stuttgard.]
Le comte de Flahault partit en effet le 4 avril, franchit le pont de
Kehl, ce que n'avaient pu faire les courriers du cabinet, pénétra en
Allemagne, et se flattait d'avoir surmonté tous les obstacles,
lorsqu'il fut soudainement arrêté à Stuttgard par ordre de la cour de
Wurtemberg. On prit ses dépêches, en promettant de les transmettre à
Vienne. Un commandant de bâtiment de la marine impériale ne fut guère
plus heureux en essayant de franchir le Pas-de-Calais. Expédié en
parlementaire à la côte d'Angleterre, il ne fut pas traité en ennemi,
mais arrêté dans sa marche. On s'empara de ses dépêches qui furent
envoyées à Londres, puis on l'informa qu'elles seraient ouvertes à
Vienne, d'où l'on répondrait s'il y avait lieu.
[En marge: Exaspération des esprits en Europe contre Napoléon.]
[En marge: Effet produit à Vienne par la nouvelle de son
débarquement.]
[En marge: On reproche à l'empereur Alexandre d'avoir placé Napoléon à
l'île d'Elbe, et aux Bourbons d'avoir rendu son retour possible.]
Pour faire comprendre cette singulière interdiction de tous rapports,
il faut maintenant exposer ce qui s'était passé à Vienne à la nouvelle
du débarquement de Napoléon sur les côtes de France. En quittant l'île
d'Elbe, il avait cru trouver le congrès de Vienne dissous, ou du moins
les souverains partis, et leurs ministres demeurés seuls pour terminer
de pures questions de rédaction. Ces renseignements étaient exacts
lorsqu'ils lui avaient été transmis, mais la tardive arrivée du roi de
Saxe à Presbourg, la résistance que ce prince avait opposée aux
décisions du congrès, les démonstrations militaires de Murat, avaient
retenu l'empereur Alexandre et le roi de Prusse, qui n'avaient pas
voulu s'éloigner tant qu'il restait une difficulté à résoudre. Aussi
quand la nouvelle du débarquement au golfe Juan était parvenue à
Vienne, par des avis partis de Gênes, elle avait trouvé les souverains
et leurs ministres encore présents, excepté lord Castlereagh remplacé
auprès du congrès par le duc de Wellington. Ils étaient tous réunis
dans une fête lorsque cette nouvelle se répandit. Elle y produisit la
sensation d'un coup de foudre. Qu'on se figure en effet ces potentats,
qui après avoir été les uns privés de leurs États par Napoléon, les
autres toujours menacés du même sort, étaient tout à coup devenus de
vaincus vainqueurs, d'esclaves maîtres, et avaient non-seulement
recouvré ce qu'ils avaient perdu, mais accru leurs domaines, ceux-ci
de moitié, ceux-là du quart ou du cinquième, qu'on se les figure
frappés d'une vision subite, et pouvant se croire reportés à ces
terribles années 1809, 1810, 1811, où ils étaient dépouillés, soumis,
tremblants, et on comprendra ce qu'ils durent éprouver! Leur premier
sentiment fut celui de la terreur, et dans cette terreur ils nous
flattèrent, hélas! car ils crurent que onze mois avaient suffi pour
refaire les forces épuisées de la France. Ce sentiment fut même assez
frappant pour exciter la malice des diplomates anglais qui n'ayant,
grâce à l'Océan, presque rien à craindre pour leur patrie, se
moquaient de l'épouvante d'autrui. À cette consternation succéda une
violente colère contre les auteurs vrais ou supposés des malheurs
qu'on entrevoyait. Tous les esprits, toutes les langues s'en prirent
d'abord à l'empereur Alexandre, qui par le traité du 11 avril avait eu
l'imprudence d'accorder l'île d'Elbe à Napoléon, et après lui aux
Bourbons qui lui avaient rouvert le chemin de la France par leur
manière de gouverner. Ce ne fut qu'un cri contre la légèreté
d'Alexandre, et contre l'inhabileté des Bourbons. On ajoutait qu'on
avait été soi-même bien inhabile de confier à de telles mains le
gouvernement de la France.
[En marge: Alexandre promet de réparer sa faute en sacrifiant son
dernier homme et son dernier écu.]
[En marge: On ne s'inquiète pas de savoir si Napoléon revient corrigé
par le malheur, mais on résout unanimement une guerre de destruction.]
Alexandre ne pouvait se dissimuler le déchaînement dont il était
l'objet, car parmi ceux qui criaient le plus haut se trouvaient les
Russes eux-mêmes. Il se défendait en disant que le traité du 11 avril
avait été inévitable, qu'à l'époque de sa conclusion personne n'y
avait fait d'objection sérieuse, car on voulait se débarrasser à tout
prix de Napoléon, disposant encore à Fontainebleau de 70 mille hommes,
et pouvant, s'il s'était replié sur le midi de la France, en
recueillir 100 mille autres venant des Pyrénées, de Lyon, de l'Italie;
que les Bourbons, en refusant d'exécuter le traité, en réduisant
Napoléon à l'enfreindre par la privation de son subside, en lui
ménageant les voies par leur manière de gouverner la France, étaient
les seuls coupables.--D'ailleurs, ajoutait-il, s'il était l'auteur du
mal, il en serait le réparateur, et il emploierait dans cette nouvelle
lutte son dernier soldat et son dernier écu.--Il chercha même à
couvrir sa confusion par sa colère, et à partir de ce jour il fut le
moins contenu des coalisés dans son attitude, son langage et sa
conduite.
Dans l'état d'exaltation où se trouvaient les membres du congrès, il
ne vint à l'esprit d'aucun d'eux de se demander si Napoléon ne
reviendrait pas changé, ou du moins modifié par le malheur, et si par
exemple il ne serait pas prêt à accepter, non-seulement le traité de
Paris, mais le traité de Vienne, auquel cas il n'y aurait qu'une chose
à exiger de lui, ce serait la bonne foi. Mais l'idée de Napoléon
pacifique, corrigé ou modifié, ne s'offrit à l'esprit de personne. On
n'eut devant les yeux que le redoutable capitaine qui avait fait des
armées françaises un si terrible usage, qui avait déployé en pleine
Europe une ambition follement asiatique, et sur-le-champ la résolution
de mourir tous en luttant contre lui, se trouva prise dans ces coeurs
que la terreur possédait, car il y a des moments où la peur enfante
l'héroïsme! Il n'y eut donc qu'une pensée, une seule, la guerre
universelle, sanglante, acharnée, jusqu'à la destruction des uns ou
des autres.
Cependant avant de formuler une déclaration, il fallait attendre
quelques jours, pour savoir si Napoléon avait réussi (ce dont on
doutait peu), s'il avait pris la France pour but de sa tentative (ce
dont on doutait encore moins); il fallait enfin être mieux instruit,
pour ne pas diriger ses coups dans le vide. En effet, il restait
quelque incertitude dans l'esprit de divers personnages sur les
desseins de l'évadé de l'île d'Elbe, car dans cette nouvelle tourmente
on se renvoyait les uns aux autres, non-seulement la faute de son
retour, mais aussi le danger. Ainsi M. de Talleyrand aimait à se
persuader que Napoléon avait débarqué au golfe Juan pour se porter par
Nice et Tende en Italie.--Ne songez pas à nous, lui dit assez durement
M. de Metternich, mais à vous-mêmes. Napoléon, croyez-moi, est sur la
route de Paris; probablement il est à Lyon dans le moment où nous
parlons, et il sera dans quelques jours aux Tuileries.--
[En marge: On se hâte de terminer les derniers arrangements entre les
puissances.]
[En marge: Efforts pour arracher au roi de Saxe son consentement.]
En attendant que ce doute fût éclairci, on alla au plus pressé, et le
plus pressé pour ces copartageants de l'Europe, fut de se saisir tout
de suite des pays qu'ils s'étaient adjugés, et d'en prendre même les
titres à la face de l'ancien dominateur du continent. La première
mesure pour parvenir à ce but, était d'obtenir du malheureux roi de
Saxe son consentement aux sacrifices exigés de lui. D'après les
théories de droit régnantes (théories vraies dans tous les temps, mais
alors professées avec affectation) il n'y avait de bien cédé que ce
que le cédant _abandonnait lui-même, de sa libre et pleine volonté_.
Il fallait dès lors que le roi de Saxe consentît à l'abandon des
provinces convoitées par la Prusse, après quoi la Prusse céderait à la
Russie ce que celle-ci désirait en Pologne, cette dernière à son tour
ferait à l'Autriche les abandons convenus, et toute la série des
mutations stipulées, sacrifices pour les uns, agrandissements pour les
autres, s'ensuivrait naturellement.
[En marge: Résistance de ce prince, mais certitude acquise de l'amener
à céder.]
On fit choix des trois plénipotentiaires qui avaient défendu le roi de
Saxe, et on les lui dépêcha à Presbourg. Ce furent M. de Talleyrand
pour la France, M. de Metternich pour l'Autriche, lord Wellington pour
l'Angleterre. Ils se rendirent à Presbourg, où Frédéric-Auguste avait
été transporté, et le trouvèrent résolu à résister, et fort peu touché
des services qu'ils disaient lui avoir rendus. Plusieurs jours de
vives instances n'ayant amené aucun résultat, les trois diplomates
déclarèrent au roi de Saxe que s'il ne souscrivait pas formellement
aux décisions du congrès, la Prusse ne se mettrait pas moins en
possession des provinces saxonnes qui lui avaient été attribuées,
tandis que lui n'entrerait point en possession de celles qui avaient
été laissées à la couronne de Saxe, et qu'il resterait prisonnier de
la coalition.
[En marge: Les souverains prennent tout de suite les titres de leurs
nouveaux États.]
Ce prince infortuné, sans céder à ces menaces, inspira cependant aux
trois négociateurs la conviction qu'il ne ferait pas longtemps
attendre son consentement. Ils retournèrent ensuite à Vienne, pour
conclure les derniers arrangements. On mit d'accord la Bavière et
l'Autriche relativement au pays de Salzbourg, et il n'y eut plus dès
lors pour tous les souverains qu'à prendre les titres de leurs
nouveaux États. L'empereur Alexandre prit sur-le-champ les titres
d'empereur de toutes les Russies et de roi de Pologne, le roi
Frédéric-Guillaume, ceux de roi de Prusse, de grand-duc de Posen, de
duc de Saxe, de landgrave de Thuringe, de margrave des deux Lusaces,
etc. Outre le titre d'empereur d'Autriche, qu'il avait substitué à
celui d'empereur d'Allemagne en 1806, l'empereur François prit celui
de roi d'Italie, et constitua par un acte solennel, publié
immédiatement au delà des Alpes, le royaume Lombardo-Vénitien, qui
devait se composer des provinces italiennes depuis le Tessin jusqu'à
l'Isonzo. Dans cet acte on accorda aux Italiens, comme on l'avait fait
pour les Polonais, la consolation de former un royaume séparé. Le roi
de Sardaigne, à qui Gênes avait été cédée, le roi des Pays-Bas dont
les États avaient été doublés par l'adjonction de la Belgique, se
revêtirent des titres de leurs nouveaux États, avec les qualifications
qui en résultaient. Ainsi en quelques jours tous les souverains eurent
soin de se nantir de leurs acquisitions, pour que la guerre qui était
résolue ne pût rien changer à leurs positions, sinon de les rendre
définitives dans le cas où cette guerre serait heureuse.
[En marge: Comment avait été faite la déclaration du 13 mars, qui
mettait Napoléon hors la loi des nations.]
Tandis que chacun s'occupait de ses intérêts, on connut enfin le 12
mars l'entrée triomphale de Napoléon à Grenoble, et il ne fut plus
possible de douter ni de la nature, ni du succès de ses desseins. On
s'assembla sur-le-champ, et on laissa à M. de Talleyrand l'initiative
des propositions à présenter au congrès. Personne ne songeait à lui
contester la qualité de représentant de Louis XVIII, ni à son
souverain celle de roi de France, bien qu'on fût assez mécontent des
Bourbons. Mais ne voulant, dans l'intérêt commun, admettre à aucun
prix la restauration de Napoléon et de sa famille, il fallait
nécessairement s'en tenir aux Bourbons, comme à la seule dynastie
possible. Quant à M. de Talleyrand lui-même, bien qu'il eût aussi ses
mécontentements personnels contre la cour de France, il reconnaissait
ainsi que le congrès tout entier et par les mêmes raisons, la
nécessité de s'en tenir aux Bourbons, et il était trop engagé
d'ailleurs envers eux pour hésiter. Sachant que le meilleur moyen de
nuire à Napoléon aux yeux de la France épuisée par vingt-deux ans de
guerre, c'était de le lui montrer comme irréconciliable avec l'Europe,
il imagina de faire reproduire purement et simplement par le congrès
l'ordonnance de Louis XVIII du 6 mars, et de traiter Napoléon comme un
malfaiteur qui, ayant rompu son ban, devait être mis à mort
sur-le-champ, sa seule identité constatée. Le procédé était étrange à
l'égard d'un homme qui avait régné avec tant d'éclat et de durée, mais
l'irritation était telle qu'on ne regardait ni aux actes, ni à leur
forme. M. de Talleyrand proposa donc de déclarer que Napoléon
Bonaparte ayant violé la convention du 11 avril, et _détruit ainsi le
seul titre légal sur lequel reposât son existence_, devait être mis
hors la loi des nations, et traité en conséquence, s'il était pris. La
générosité d'Alexandre, la modération de l'Autriche, auraient eu
quelque chose à objecter à un procédé pareil, mais la colère chez
Alexandre, chez l'Autriche la crainte de se rendre suspecte,
étouffaient toute objection, et sauf la suppression d'un ou deux
termes trop odieux la déclaration fut adoptée, datée du 13 mars, et
envoyée par courrier extraordinaire à Strasbourg, pour être publiée le
long de nos frontières, afin de rendre à la cause royale, s'il en
était temps encore, le service de faire connaître à la France
l'implacable unanimité de l'Europe contre Napoléon.
[En marge: Motifs qui agissent sur chacune des puissances, et les
portent aux procédés les plus violents.]
[En marge: Politique de l'Autriche en 1815.]
[En marge: Froideur et fermeté de ses résolutions.]
On passa ensuite quelques jours à attendre des nouvelles, tantôt
admettant la certitude du succès de Napoléon, tantôt doutant de ce
succès à la moindre lueur d'espérance, et pendant ces quelques jours
on ne songea qu'à la guerre immédiate et acharnée, la Prusse par
recrudescence de toutes ses haines, la Russie par colère d'avoir été
dupe de sa générosité, l'Angleterre par peur de voir lui échapper ses
immenses avantages, l'Autriche par froide conviction de ne pouvoir
éviter la lutte, et crainte d'inspirer des défiances à ses alliés.
Cette dernière puissance, quoique n'ayant pas moins à perdre que les
autres, voyait seule la situation avec un peu de calme, grâce au
sang-froid de l'empereur François et du prince de Metternich. Elle
n'était pas éloignée de croire que Napoléon offrirait tout d'abord
d'accepter les traités de Paris et de Vienne; elle admettait même
qu'éclairé par l'expérience, il se résignerait aux pertes
territoriales de la France, et que, couvert des gloires de la guerre,
il songerait à se procurer celles de la paix, et à joindre un rameau
d'olivier aux innombrables lauriers qui ombrageaient son front. Mais
elle n'en était pas assurée. Il était possible aussi qu'inconsolable
d'avoir perdu par sa faute la grandeur de la France, il commençât par
prendre quelque repos, et par en laisser prendre à la France, que de
la sorte il donnât à l'union européenne le temps de se dissoudre, et
que ses forces militaires refaites, celles de ses adversaires
diminuées ou dispersées, il recommençât la lutte pour revenir sinon
aux traités de Tilsit et de Vienne, du moins à ceux de Campo-Formio et
de Lunéville. Cette seconde supposition égalait bien la première en
vraisemblance, et fût-elle moins fondée, dans le doute il valait
mieux aller au plus sûr, et le plus sûr c'était de travailler tout de
suite, par tous les moyens, à la ruine de Napoléon. Ainsi sans être
aussi haineuse que la Prusse, aussi piquée que la Russie, aussi avide
que l'Angleterre, l'Autriche était froidement et fermement résolue.
Seulement dans ses conseils il y avait quelques divergences sur les
moyens les plus certains de détruire Napoléon. Quelques hommes d'État
autrichiens pensaient que Napoléon, revenant après onze mois du règne
des Bourbons, et placé en présence des partis subitement réveillés,
allait se trouver exposé à de singuliers embarras, et qu'en se bornant
à favoriser les divisions intérieures on serait peut-être dispensé
d'employer contre lui le moyen terrible et douteux de la guerre. Mais
ce calcul astucieux ne répondait pas aux ardentes passions du moment,
pouvait rendre suspectes les intentions de l'Autriche, fournir
l'occasion de croire par exemple qu'elle souhaitait la régence de
Marie-Louise, et nuire ainsi à ce qu'on regardait comme le salut de
l'Europe, c'est-à-dire à la parfaite union des coalisés. L'Autriche
avait donc adhéré sans passion, mais avec fermeté, au projet d'une
guerre de destruction, par deux raisons décisives: la défiance
inspirée par Napoléon, et le besoin profondément senti de l'union
européenne.
[En marge: Contrainte exercée sur Marie-Louise pour lui arracher son
fils et l'empêcher de retourner en France.]
[En marge: Motifs qui ôtent à Marie-Louise toute idée de résistance.]
Fort attentifs à ne donner aucun ombrage, l'empereur François et M. de
Metternich mirent tous leurs soins à s'emparer de Marie-Louise, et à
prévenir toute imprudence de sa part. Les moyens pour la soumettre ne
leur manquaient pas, car ils avaient la force, et, le duché de Parme
aidant, la persuasion. Ils n'avaient pas besoin, hélas! de tant de
ressources pour triompher du caractère de cette princesse. Elle était
déjà rendue non pas seulement aux volontés de son père, ce qui eût été
excusable, mais aux volontés d'un dominateur qui avait pris le plus
grand empire sur elle, le comte de Neiperg, devenu son guide, son
défenseur, son unique ami. Dans son isolement et sa faiblesse, elle
n'avait su résister ni aux soins, ni aux avantages personnels du
comte, et avait oublié complétement ce qu'elle devait à son rang, à
ses devoirs, à sa douloureuse mais glorieuse destinée. Un moment, en
apprenant les premiers succès de Napoléon, elle avait été vivement
émue, et comme saisie d'une sorte de regret. Mais bientôt songeant aux
chaînes autrichiennes qu'il aurait fallu briser, songeant surtout à
ses torts, elle avait préféré la vie tranquille, opulente et libre qui
l'attendait à Parme, à tous les hasards d'une carrière orageuse,
lesquels étaient fort au-dessus de son courage. Il faut ajouter, pour
ne pas calomnier cette princesse, que si elle était épouse faible,
elle était mère excellente, et très-sensée quoique peu spirituelle;
que si elle croyait au génie de son mari, elle se défiait de sa
prudence, et doutait fort de son maintien définitif sur le trône;
qu'elle craignait en retournant auprès de lui de compromettre le
patrimoine de son fils sans lui assurer la couronne de France, et que
faisant la destinée de ce fils d'après ses goûts, elle aimait mieux
lui ménager un patrimoine certain en Italie, qu'une grandeur
chimérique en France: calcul sans élévation, mais non sans justesse,
ainsi que les événements le prouvèrent bientôt.
[En marge: On lui assure le duché de Parme, et on obtient ainsi son
entière soumission.]
[En marge: Explications données par Marie-Louise à M. Meneval pour
qu'il les transmette à Napoléon.]
L'empereur François et M. de Metternich la trouvèrent donc toute
persuadée, et entièrement résignée aux conditions de leur politique,
au prix bien entendu du grand-duché de Parme. Ces conditions étaient
qu'elle ne quitterait point Vienne, qu'elle remettrait provisoirement
son fils à l'empereur François, que toutes les communications reçues
de son époux, directement ou indirectement, seraient aussitôt
transmises par elle au cabinet autrichien, qui les déposerait
cachetées sur la table du congrès. Elle accepta ces conditions, bien
qu'humiliantes; elle livra son fils à l'empereur François, qui avait
d'ailleurs pour cet enfant la plus tendre affection, et ce qui était
moins excusable encore, elle livra les lettres que Napoléon lui avait
adressées par toutes les voies. Pourtant, afin d'agir avec une
certaine franchise, elle eut une explication avec M. Meneval, resté
auprès d'elle, et demeuré serviteur fidèle de Napoléon. Elle lui dit
qu'elle ne retournerait point en France, que n'ayant pas rejoint son
époux vaincu et prisonnier, elle ne le rejoindrait pas victorieux et
rétabli sur le trône; que fatiguée d'agitations elle voulait se
renfermer dans la vie privée, se consacrer à son fils, et lui préparer
un avenir modeste et assuré. M. Meneval lui ayant objecté que le duché
de Parme, constitué d'abord héréditaire, n'était plus constitué qu'à
titre viager, elle répondit qu'elle n'avait pu obtenir davantage, que
c'était fort regrettable sans doute, mais que ce duché lui permettrait
en faisant de sages économies, d'assurer en vingt ans une grande
fortune à son fils, ce qu'elle ne pourrait pas comme simple
archiduchesse; qu'il aurait de plus en Bohême des fiefs considérables,
accordés en dédommagement de l'hérédité du duché de Parme; qu'il
serait archiduc et riche archiduc, ce qui n'était pas commun en
Autriche; qu'elle lui préparait donc le bonheur, suivant sa manière de
le comprendre; qu'elle n'avait été dans tout cela que mère, et mère
selon ses idées, mais mère aussi tendre que dévouée.--Ainsi parlait et
pensait très-sincèrement l'épouse de Napoléon, non pas celle qu'il
avait prise dans la condition privée, mais celle qu'il avait demandée
au sang des Césars! M. Meneval en écoutant ce langage inclina la tête
avec douleur, sans ajouter un seul mot, et en laissant voir sans
l'exprimer sa respectueuse improbation.
[En marge: Le Roi de Rome livré à son grand-père.]
[En marge: Les lettres de Napoléon à Marie-Louise lues au congrès.]
Par suite de ces résolutions le fils de Napoléon fut enlevé à sa mère,
et transporté malgré ses plaintes enfantines au palais de son
grand-père, qu'il ne devait plus quitter. Les lettres parvenues par M.
Meneval et par M. de Bubna à Marie-Louise, furent déposées sur la
table du congrès, l'Autriche mettant le plus grand soin à prouver à
ses alliés qu'il n'existait entre elle et Napoléon aucune entente
secrète. Au prix de cette soumission Marie-Louise obtint que toutes
les cours lui garantissent la souveraineté viagère des duchés de Parme
et de Plaisance.
[En marge: Effet de ces lettres, et de celles que la reine Hortense
avait écrites à son frère le prince Eugène.]
[En marge: Irritation d'Alexandre, qui se croit trahi par le prince
Eugène.]
[En marge: Il se calme, et se contente de retenir le prince à Vienne.]