les points indiqués, tandis que M. le duc d'Angoulême s'avançait sur
Montélimart. Le général Gardanne, ancien gouverneur des pages sous
l'Empire, servait à contre-coeur la cause royale, et n'y restait
attaché que parce qu'il craignait le ressentiment de Napoléon pour la
conduite peu conséquente qu'il avait tenue depuis 1814. Il se présenta
donc devant Gap, à la tête de troupes aussi mécontentes que lui, mais
pas aussi hésitantes, et n'attendant qu'une occasion propice pour
faire volte-face. Elles rencontrèrent en route le maire de Gap, qui
vint amicalement leur offrir des vivres et leur témoigner son
étonnement de les voir engagées dans une résistance à l'Empire si peu
naturelle et si complétement inutile. Les soldats accueillirent ces
propos en souriant, et se regardant entre eux se demandèrent s'il
était temps de céder à leur penchant. Toutefois les démonstrations des
habitants autour d'eux n'étaient pas encore assez encourageantes pour
les entraîner.
[En marge: Défection du 58e et du général Gardanne.]
Le lendemain ils pénétrèrent dans le défilé de Saint-Bonnet, et
trouvèrent sur leur chemin les maires et les habitants leur apportant
comme la veille des vivres en abondance, mais cette fois criant de
toutes leurs forces _Vive l'Empereur!_ À ce spectacle ils n'y tinrent
plus, tirèrent la cocarde tricolore de leur sac, la mirent à leur
schako, et se prononcèrent pour Napoléon. Le général Chabert étant
survenu rassura le général Gardanne, en lui annonçant que tout le
monde était pardonné pour sa conduite antérieure, et le décida à
suivre le mouvement des troupes. On laissa les volontaires royalistes
s'en aller sans leur faire aucun mal, et ils revinrent avec quelques
officiers fidèles sur la route de Sisteron.
[En marge: Défection du 83e, et complet insuccès de la colonne dirigée
sur Grenoble.]
Pendant que le détachement du général Gardanne se comportait de la
sorte, celui du général Loverdo n'agissait guère mieux. Les 28, 29, 30
mars, le général Loverdo avec le 83e et des colonnes de Provençaux
s'était porté sur Serres et Saint-Maurice, et était déjà près de
déboucher vers La Mure, sur les derrières du général Chabert opposé au
général Gardanne. Là il apprit la conduite du 58e, et il trouva les
généraux Gardanne et Chabert accourus pour le convertir. Dans les
premiers jours du débarquement au golfe Juan, le général Loverdo
cédant à l'impulsion de ses sentiments personnels, avait voulu se
rallier à Napoléon. Placé depuis au milieu d'un ardent foyer de
royalisme, il s'était tellement engagé avec les partisans des
Bourbons, qu'il lui était difficile de se dégager honorablement. Il
resta donc fidèle à la cause qu'il avait embrassée par occasion, et
quoique tenté de céder aux instances des généraux Chabert et Gardanne,
il rebroussa chemin, ramenant avec lui le 83e fort mécontent. Mais à
peine était-il à Sisteron que ce régiment, qui avait suivi son général
à contre-coeur, déserta tout entier, et courut se réunir au général
Chabert sur la route de Grenoble. Ces deux régiments étaient un
puissant renfort pour les partisans de l'Empire dans cette contrée, et
bientôt ils allaient être opposés au duc d'Angoulême entre Vienne et
Valence.
[En marge: Insurrection du général Gilly à Nîmes, et reprise par les
impérialistes du pont Saint-Esprit.]
Tandis que ces fâcheux événements se produisaient au sein de la
colonne qui devait enlever Grenoble, et rejoindre le duc d'Angoulême
sur la route de Lyon, il se passait sur ses derrières des événements
plus graves encore. Le prince avait laissé en Languedoc des
populations frémissantes, les unes de royalisme, les autres d'esprit
révolutionnaire et bonapartiste. Les nouvelles de Paris d'abord
contestées avaient fini par se répandre, et avaient inspiré aux
partisans de l'Empire autant d'espérance que d'impatience de
triompher. Le général Gilly exilé à Remoulins, dans les environs de
Nîmes, attendait avec beaucoup d'officiers à la demi-solde l'occasion
de se soulever. Aidé de ses anciens compagnons d'armes, il vint à
Nîmes, entra en communication avec le 63e de ligne et le 10e de
chasseurs que le duc d'Angoulême avait laissés dans cette ville, et
les décida à prendre la cocarde tricolore. L'entreprise ne fut pas
difficile à exécuter, car il n'y avait aucune force pour résister à ce
mouvement, et d'ailleurs la population protestante s'empressant de
suivre l'exemple donné par les troupes, la révolution fut accomplie à
Nîmes en un instant. Le général Gilly se mit alors à la tête du 63e de
ligne et du 10e de chasseurs, courut au pont Saint-Esprit, et l'enleva
au détachement de volontaires royalistes qui en avait la garde. De la
sorte on faisait sur les derrières du duc d'Angoulême, ce qu'il
voulait faire lui-même sur les derrières de Napoléon, c'est-à-dire
qu'on détruisait son ouvrage à mesure qu'il s'éloignait.
[En marge: Marche du général Grouchy et soulèvement des populations du
Rhône supérieur contre les populations du Rhône inférieur.]
Abandonné à sa droite par la colonne dirigée sur Grenoble, menacé en
arrière par les troupes laissées à Nîmes, le duc d'Angoulême n'aurait
eu chance de se sauver que s'il lui eût été possible de marcher en
avant, et de forcer les portes de Lyon. Mais devant lui les issues se
fermaient au lieu de s'ouvrir. Le général Grouchy arrivé le 3 avril à
Lyon, y avait trouvé les habitants dans une émotion extraordinaire. En
effet dès qu'on avait appris dans le Lyonnais, la Franche-Comté,
l'Auvergne, que les Marseillais marchaient sur Lyon suivis des gens du
Midi, un mouvement en sens contraire s'était produit. Outre la
jalousie qu'excitaient les populations méridionales, il existait
contre elles de grandes préventions dans tout le bassin supérieur du
Rhône. On les disait fanatiques, cruelles, dévastatrices, et
naturellement à un peu de vérité on ajoutait beaucoup de calomnie.
Toujours est-il qu'on les haïssait autant qu'on les craignait. Aussi
dans le Lyonnais, et à plus de trente lieues à la ronde, on s'était
levé en toute hâte, et de nombreuses compagnies de gardes nationaux
étaient accourues à la défense de Lyon. Lyon seul avait fourni plus de
six mille hommes, et trente mille au moins étaient en marche pour les
rejoindre. Le Dauphiné presque entier s'apprêtait à fondre sur Vienne
et sur Valence.
Le général Grouchy envoya les gardes nationaux lyonnais à
Saint-Vallier, expédia le général Piré avec le 6e léger sur le pont de
Romans, afin de garder le cours de l'Isère; enfin il dirigea vers
Saint-Marcellin un bataillon du 39e avec le 83e qui venait d'embrasser
la cause impériale. L'Isère se trouva donc gardé de tous côtés, et le
duc d'Angoulême, qui avait vu Grenoble se fermer sur sa droite, et le
pont Saint-Esprit sur ses derrières, voyait Lyon se fermer devant lui,
et un cercle de fer se former autour de sa personne. Dans cette
position, il n'avait qu'à rétrograder le plus tôt possible pour
regagner Avignon et la route de Marseille, avant que les Languedociens
la lui fermassent.
[En marge: Le duc d'Angoulême obligé de rétrograder sur Avignon.]
[En marge: Capitulation accordée à ce prince par le général Gilly,
sauf l'approbation du général Grouchy.]
Le 5 avril il prit le parti de battre en retraite, et le 6 au matin il
évacua Valence. Tandis qu'il se retirait, l'Isère fut franchi sur tous
les points par les Lyonnais, par le 6e léger, par les 39e et 83e de
ligne. Au pont de Loriol, sur la Drôme, le 14e de chasseurs abandonna
tout entier la cause royale. Le 3e d'artillerie manifesta les plus
mauvaises dispositions, mais le 10e d'infanterie (colonel général),
entouré de trois mille volontaires royalistes, montra un peu plus de
fidélité. Le 7 avril le prince arriva à Montélimart, et il apprit là
que les troupes du général Gilly, ayant franchi le pont Saint-Esprit,
et renforcées d'une masse de gardes nationaux du Dauphiné, lui
barraient la route d'Avignon. Il était condamné très-évidemment à
devenir prisonnier de Napoléon, et il ne lui restait d'autre
ressource que de se sauver, lui et les siens, à l'aide d'une
capitulation honorable. Il dépêcha donc le baron de Damas au général
Gilly pour entrer en pourparlers. Quant à la personne du prince, il
n'y avait pas de difficulté, et le général Gilly, interprétant avec
ses propres sentiments ceux de Napoléon, entendait que le duc
d'Angoulême fût libre, moyennant qu'il évacuât le territoire
immédiatement. Malheureusement les officiers et les soldats du général
Gilly ne partageaient pas ses sentiments, et à cause d'eux il n'osait
pas être aussi facile à l'égard du prince qu'il l'aurait voulu.
Pourtant les conditions à exiger de part et d'autre étaient tellement
indiquées, qu'après quelques difficultés, on se mit d'accord. Il fut
convenu que le prince se retirerait librement vers l'un des ports de
la Provence ou du Languedoc, avec un certain nombre d'officiers, et
s'y embarquerait, que les troupes de ligne rentreraient sous
l'autorité impériale, que les volontaires royalistes seraient
licenciés après avoir remis leurs armes, que l'argent et ce qui
appartenait à l'État serait restitué aux agents financiers, et
qu'ainsi disparaîtrait toute trace de l'insurrection royaliste. Ces
conditions furent acceptées et signées le 8 avril par le baron de
Damas et le général Gilly, sauf l'adhésion de l'autorité supérieure,
c'est-à-dire du général Grouchy, nommé commandant dans les provinces
du Midi.
[En marge: Embarras du général Grouchy, qui en réfère à Napoléon.]
À peine cette capitulation fut-elle connue des gardes nationaux
accourus en foule du Dauphiné et barrant la route d'Avignon, qu'une
opposition des plus vives se manifesta parmi eux, et qu'ils
demandèrent à grands cris que les conditions souscrites ne fussent pas
ratifiées. Dans ce moment le général Grouchy parvenu à Valence,
descendait sur Montélimart et Avignon, afin de continuer la poursuite
des royalistes. En apprenant le 9 que le duc d'Angoulême était
prisonnier, et que la décision du sort du prince était remise entre
ses mains, il fut extrêmement embarrassé. Quoique fort irrité contre
les Bourbons, il se souvenait cependant des liens qui le rattachaient
à eux, et toute mesure de rigueur contre le duc d'Angoulême répugnait
à son caractère autant qu'à ses souvenirs de famille. Au lieu de
s'emparer de sa personne, il eût bien mieux aimé le pousser doucement
vers la mer, comme le général Exelmans avait poussé Louis XVIII vers
la frontière belge. D'ailleurs en agissant de la sorte, il serait
resté fidèle aux instructions de Napoléon, qui lui avait dit: _Poussez
le prince dehors_.--Mais dès qu'il avait M. le duc d'Angoulême en sa
possession, il était obligé par ses instructions mêmes d'en référer à
Paris. C'est ce qu'il fit en envoyant un courrier à Lyon, pour que de
Lyon on demandât par le télégraphe les ordres de l'Empereur. M. le duc
d'Angoulême fut donc retenu à Pont-Saint-Esprit avec tous ceux qui
l'accompagnaient, jusqu'à la réponse de Paris. Du reste, il fut traité
avec les égards dus à son rang et à sa noble conduite. Dans
l'intervalle de ces pourparlers, le 10e d'infanterie (colonel général)
et le 3e d'artillerie passèrent en entier dans le camp impérial.
Sur ces entrefaites l'insurrection, après quelques mouvements sans
importance, expirait dans le Midi. Du côté de Gap les généraux Ernouf
et Loverdo, ayant promis au duc d'Angoulême d'arriver à Grenoble en
même temps qu'il arriverait à Vienne, voulurent, malgré les défections
qu'ils avaient essuyées, tenter un dernier effort pour tenir parole.
N'ayant plus que des volontaires royalistes, ils essayèrent avec eux
de se porter au delà de Sisteron, dans la direction de Gap. En effet
le général Loverdo vint camper le 6 au soir au village de la Saulce, à
l'entrée d'un défilé formé d'un côté par un rocher à pic, et de
l'autre par la Durance. Un bataillon du 49e avec du canon défendait ce
défilé. Les paysans de la contrée, fort ardents contre les royalistes,
étaient embusqués au sommet du rocher, prêts à faire rouler d'énormes
quartiers de pierre sur la tête des assaillants.
[En marge: Déroute des volontaires royalistes à la Saulce.]
Le 7 avril au matin le commandant du bataillon du 49e s'avança entre
les deux troupes pour parlementer. On lui répondit à coups de fusil.
Aussitôt il fit tirer à mitraille sur la colonne du général Loverdo,
tandis que les paysans faisaient pleuvoir sur elle une avalanche de
gros cailloux. À l'instant les volontaires royalistes, quoique braves
gens du reste, s'enfuirent, faute de discipline et d'habitude de la
guerre. Quelques-uns ayant voulu traverser la Durance à la nage furent
fusillés presque à bout portant; la masse se retira vers Sisteron,
laissant environ cent cinquante morts ou blessés sur le terrain.
[En marge: Masséna proclame à Toulon le rétablissement de l'Empire.]
Tandis que ces événements se passaient sur la Durance, Masséna, placé
dans une position délicate, entre les Bourbons qu'il n'aimait point,
et Napoléon qu'il n'aimait guère davantage, mais qui dans les
circonstances actuelles représentait à ses yeux la cause de la
Révolution, avait été retenu par ses devoirs militaires envers le
prince. Il n'avait voulu ni le servir, ni le trahir, et était resté à
Marseille pour y maintenir la tranquillité, et empêcher les violences
de tout genre. Ayant appris qu'on songeait à unir les marines
française et anglaise, et que sous le prétexte de l'union des deux
pavillons on s'exposait à livrer Toulon aux rivaux de notre marine, il
crut le moment venu de se prononcer. Il se retira à Toulon, convoqua
les troupes, et fit arborer le drapeau tricolore. Puis il envoya un
officier à Marseille, et donna vingt-quatre heures à cette ville pour
abattre le drapeau blanc, et arborer les trois couleurs. Menacée par
Masséna d'un côté, par le général Grouchy de l'autre, Marseille se
rendit, et, à son grand regret, proclama le rétablissement de
l'Empire. Le 10 avril, toute cette partie du Midi était soumise, et
l'autorité de Napoléon reconnue d'Antibes à Huningue, de Huningue à
Dunkerque, de Dunkerque à Bayonne, de Bayonne à Perpignan. Le duc
d'Angoulême, toujours détenu à Pont-Saint-Esprit, attendait qu'on
prononçât sur son sort, et quoique ayant déployé un vrai courage,
n'était pas sans crainte, parce qu'il jugeait Napoléon d'après les
préjugés de son parti. Au surplus, il conservait la dignité qui
convenait à son rang, pieusement résigné à ce qui pouvait lui arriver,
et puni seulement de ses injustes préventions par de secrètes
inquiétudes.
Il ne courait aucun danger, comme on le pense bien, et n'était exposé
qu'à l'ennui d'attendre la fin de sa captivité au milieu de
populations violentes, chez lesquelles ses ennemis seuls se
montraient, tandis que ses amis vaincus avaient été obligés de se
cacher.
[En marge: Napoléon confirme la capitulation du duc d'Angoulême, et
lui rend la liberté.]
Napoléon apprit le 11 au matin le dénoûment des événements du Midi, la
captivité du duc d'Angoulême, et la capitulation en vertu de laquelle
ce prince devait s'embarquer au port de Cette. Il approuva sans aucune
hésitation ce qui avait été fait, supposant d'ailleurs par les
dépêches reçues que la capitulation était déjà ou exécutée, ou à la
veille de l'être. M. de Bassano écrivit donc par son ordre que la
capitulation était approuvée, et devait recevoir son exécution. À
peine cette nouvelle, qu'on ne cherchait pas à cacher, était-elle
connue, que beaucoup d'hommes attachés à Napoléon et à la cause qu'il
représentait, blâmèrent sa résolution, ou en contestèrent au moins la
prudence. Sans prétendre qu'il dût se venger de l'ordonnance du 6 mars
et de la déclaration du 13, ils dirent qu'on était engagé dans une
lutte effroyable, que les péripéties en seraient nombreuses et
étranges, que bien des têtes chères à la France pourraient se trouver
dans les mains de l'ennemi, et que tout en ayant pour la personne du
duc d'Angoulême les égards qu'on lui devait, il ne serait peut-être
pas inutile de le retenir en otage. Napoléon, sans nier ce qu'avait de
spécieux cette manière de voir, persistait à faire contraster sa
conduite avec celle de ses adversaires, et trouvait dans ce contraste
plus d'avantage que dans la conservation du gage le plus précieux. Il
n'était donc nullement au regret de l'approbation qu'il avait donnée,
lorsque vers la fin de ce même jour, une nouvelle dépêche lui apprit
ce qu'il n'avait pas cru d'abord, que la capitulation n'était point
encore exécutée, et que le prince restait détenu à Pont-Saint-Esprit.
Il était temps de changer d'avis, et d'adopter l'opinion de ceux qui
n'approuvaient point la capitulation. Il eut à ce sujet un long
entretien avec M. de Bassano.--Je devrais peut-être, dit-il, retenir
le duc d'Angoulême, et me réserver ainsi un otage qui pourrait devenir
fort utile dans la situation grave et obscure où nous nous trouvons
tous. Mais je n'en ferai rien; il vaut mieux apprendre aux souverains
nos ennemis la différence qu'il y a entre eux et moi.--C'était un
orgueil bien placé, qui prouvait le besoin que Napoléon avait en ce
moment de l'opinion publique, et de plus le progrès des moeurs depuis
la sanglante catastrophe de Vincennes. Il confirma sans retard les
ordres expédiés par M. de Bassano, et fit insérer au _Moniteur_ du
lendemain la lettre écrite au général Grouchy, dans laquelle il disait
que l'ordonnance royale du 6 mars, et la déclaration de Vienne du 13,
l'auraient autorisé à traiter M. le duc d'Angoulême comme on avait
voulu le traiter lui-même, mais qu'il n'userait point de représailles,
et que M. le duc d'Angoulême pourrait se retirer librement comme tous
les autres membres de sa famille. Napoléon se borna à exiger du prince
la promesse de restituer les diamants de la couronne, sans retarder au
surplus son départ jusqu'à l'accomplissement de cette promesse.
[En marge: Napoléon profite de la fin des troubles du Midi pour
s'occuper exclusivement de ses préparatifs de guerre.]
[En marge: Composition des 7e, 8e et 9e corps.]
[En marge: Création d'un corps intermédiaire à Béfort entre les Vosges
et le Jura, sous les ordres du général Lecourbe.]
Napoléon éprouva une grande satisfaction de cette fin si prompte et
si heureuse des troubles du Midi. Il n'en avait jamais douté, mais
dans sa situation, les jours, les heures étaient d'un prix infini, et
il lui importait beaucoup de ne pas épuiser ses troupes en faux
mouvements pour la répression de la guerre civile. La division
expédiée en poste sur Lyon continua sa route, afin de contribuer à
former le 7e corps, qui devait, sous le maréchal Suchet, veiller à la
garde des Alpes. Napoléon manda le maréchal Masséna à Paris, afin de
se réconcilier avec ce vieux compagnon d'armes, sauf à le renvoyer
ensuite dans le Midi s'il lui convenait d'y rester. En attendant il
dépêcha le maréchal Brune pour commander entre Marseille, Toulon et
Antibes. Rassuré par les lettres interceptées sur les moyens offensifs
des Espagnols, il pensa que le 8e corps, destiné au général Clausel,
et porté d'abord à douze régiments, en aurait assez de six, et il le
forma en deux divisions, dont l'une résiderait à Bordeaux, l'autre à
Toulouse, bien plus pour contenir les royalistes méridionaux que pour
faire face aux Espagnols. Des six régiments devenus disponibles,
quatre furent envoyés en réserve à Avignon, deux furent dirigés sur
Marseille, pour former avec les troupes qu'on avait tirées de Corse le
9e corps chargé de la défense du Var. Les régiments laissés à Avignon
étaient destinés à renforcer le maréchal Brune ou le maréchal Suchet,
selon la direction que prendrait la guerre sur cette frontière.
Napoléon, bien qu'il eût conseillé à Murat de ne pas se presser,
s'attendait à quelque imprudence de sa part, et c'est par ce motif
qu'il avait retiré le maréchal Suchet de Strasbourg, où il commandait
le 5e corps, et l'avait envoyé en Savoie pour y présider à la
formation du 7e. Par le même motif il avait préparé une réserve à
Avignon pour le renforcer, et songeait même à lui donner au besoin le
9e corps tout entier qui allait s'organiser dans le Var sous le
maréchal Brune. Napoléon s'occupant sans cesse de son plan général, y
avait ajouté une nouvelle disposition. Cinq corps (les 1er, 2e, 3e, 4e
et 6e) devaient, avec la garde impériale, agir sous ses ordres vers la
frontière du Nord: le 5e confié à Rapp, depuis que le maréchal Suchet
avait passé au commandement du 7e, devait continuer à garder l'Alsace.
Il résolut de créer à Béfort, où se trouve, comme on sait, une coupure
entre la chaîne des Vosges et celle du Jura, un corps intermédiaire,
composé d'une division de ligne et de plusieurs divisions de gardes
nationales mobiles. Il chargea de ce commandement le général le plus
habile dans la guerre de montagnes, l'illustre Lecourbe, tenu si
longtemps à l'écart depuis le procès de Moreau. Si la Suisse
maintenait sa neutralité, Lecourbe irait selon le besoin, ou renforcer
le 5e corps en Alsace, ou le 7e vers les Alpes. Si on ne le réclamait
sur aucun de ces points, il demeurerait en position afin d'observer
les débouchés de Bâle et de Poligny.
[En marge: Appel à Paris de tous les régiments qui ont pris part à la
guerre civile.]
Après avoir fait ces additions à son plan, Napoléon ordonna d'amener à
Paris les régiments qui avaient pris part à la guerre civile
(notamment le 10e de ligne), et les principaux officiers, ceux
toutefois qui n'étaient pas irrévocablement compromis. Il voulait les
voir, faire sa paix avec eux, et les rallier à sa cause. Il manda le
général Grouchy auprès de lui pour le récompenser d'une manière
extraordinaire, non pas que ce général eût exécuté rien de bien
difficile, mais afin d'apprendre à l'armée que dans les circonstances
présentes, le dévouement ne resterait pas sans récompense. Cette
courte expédition où l'on n'avait presque pas tiré un coup de fusil,
et où le mérite, s'il y en avait un, appartenait au général Gilly,
valut au général Grouchy le bâton de maréchal, qui n'avait été donné
jusqu'alors que pour des batailles gagnées. Napoléon voulut ainsi
encourager le dévouement à sa cause, et en même temps élever à un haut
grade un officier habitué à commander les troupes à cheval, afin de
préparer un chef à sa réserve de cavalerie, que la mort ou la
défection avaient privée successivement de Lasalle, de Montbrun, de
Bessières, de Murat. Bientôt, hélas! il devait se repentir de cette
faveur excessive, où la raison politique avait été plus écoutée que la
raison militaire.
[En marge: Nécessité de hâter les préparatifs militaires en présence
des projets de l'Europe contre Napoléon.]
Napoléon faisait bien de s'occuper d'urgence de tout ce qui était
relatif à la guerre, car chaque jour éclataient les signes de la haine
implacable excitée contre lui en Europe. On a vu qu'à la suite du
départ des légations étrangères, il avait dépêché des courriers pour
porter des ordres de rappel à nos agents, et les inviter en même temps
à déclarer que la France consentait à rester en paix avec les
puissances européennes, sur la base des traités existants. Ces
courriers, expédiés les 28 et 29 mars, avaient été tous arrêtés aux
frontières. Celui qui s'était présenté au pont de Kehl, avait été
repoussé par un commandant autrichien qui s'était refusé à le
recevoir même sous escorte. Un autre essayant de passer par Mayence,
avait été retenu par le commandant prussien, et grossièrement
maltraité. Un troisième, acheminé par la Suisse et la Lombardie,
n'avait pu franchir les Alpes. C'étaient là des procédés inusités même
en guerre, car, ainsi que le disait Napoléon, on fait la guerre pour
amener la paix, et jamais pendant les hostilités les plus acharnées on
n'a interdit les communications tendantes à mettre un terme à
l'effusion du sang. Cette espèce d'excommunication diplomatique, sans
exemple, était évidemment personnelle, et faisait suite à l'étrange
déclaration du 13 mars.
[En marge: Refus de recevoir ses courriers.]