logique conventionnelle, pour répondre à la logique royaliste, et y
donna son assentiment dans les termes suivants:
[En marge: Réponse de Napoléon au Conseil d'État, et principes dont il
fait profession.]
«Les princes sont les premiers citoyens de l'État. Leur autorité est
plus ou moins étendue selon l'intérêt des nations qu'ils gouvernent.
La souveraineté elle-même n'est héréditaire que parce que l'intérêt
des peuples l'exige. Hors de ces principes, je ne connais pas de
légitimité.
»J'ai renoncé aux idées du grand Empire, dont, depuis quinze ans, je
n'avais encore que posé les bases. Désormais le bonheur et la
consolidation de l'Empire français seront l'objet de toutes mes
pensées.»
[En marge: Effet moral de ces diverses déclarations.]
Ce qui importait véritablement dans toutes ces manifestations, c'était
l'abandon formel de l'ancien système d'empire guerrier et conquérant,
la renonciation au pouvoir arbitraire, la promesse de se conformer
rigoureusement à la légalité, et l'engagement de donner des
institutions qui garantissent la liberté de la nation et la bonne
gestion de ses intérêts. Cet engagement, Napoléon était disposé à le
tenir le plus tôt possible, ne fût-ce que pour se justifier d'avoir
jeté la France dans une nouvelle révolution; mais il était naturel que
n'étant à Paris que depuis six jours, le soin de saisir les rênes de
l'État, d'établir les premiers rapports avec l'étranger, de préparer
la réorganisation de l'armée, d'expulser du territoire les princes ses
rivaux, l'eût exclusivement absorbé. Cette dernière partie de sa tâche
n'était pas même complétement achevée, il lui restait à délivrer le
Midi de toutes les insurrections royalistes; mais il s'en occupait
avec activité, et il ne lui fallait que quelques jours pour y réussir.
[En marge: Apaisement successif des insurrections royalistes.]
[En marge: Hésitations des chefs vendéens, et soumission momentanée
des provinces de l'Ouest.]
En effet, le rétablissement de l'autorité impériale ne rencontrait
nulle part d'obstacles sérieux, malgré quelques émotions vives, mais
locales, et destinées à être passagères. Dans l'Ouest, les chefs
vendéens, étourdis de la nouvelle chute du trône des Bourbons,
sentaient confusément qu'ils étaient pour quelque chose dans cette
catastrophe, et n'osaient former jusqu'ici le projet d'une
insurrection, en présence du découragement des campagnes, de la joie
des villes, et en songeant surtout à quel ennemi ils avaient affaire,
ennemi prêt à devenir selon leur conduite bienfaisant ou terrible.
Quelques chouans de profession, quelques paysans bretons ou vendéens
pleins de leur ancienne foi, étaient bien disposés à s'agiter encore,
mais leurs généraux, sans l'appui de l'Angleterre, sans son argent et
ses munitions, sans l'aide surtout d'une guerre générale, n'étaient
pas prêts à tenter une guerre civile.
[En marge: Marche du général Clausel sur Bordeaux.]
[En marge: Il s'établit avec quelques troupes sur la droite de la
Dordogne, et essaye de parlementer avec les royalistes bordelais
commandés par M. de Martignac.]
Aussi le général Morand n'avait-il rencontré en Vendée aucune
difficulté, et après avoir fait arborer le drapeau tricolore sur les
deux rives de la Loire, il s'apprêtait à courir au secours du général
Clausel, qui lui-même n'en avait pas grand besoin. Ce dernier avait
ramassé à Angoulême quelques détachements de garde nationale et de
gendarmerie, puis avait marché sur la Dordogne, en dépêchant à la
garnison de Blaye un officier sûr pour la rallier. Cette garnison
était formée par quelques compagnies du 62e, régiment en résidence à
Bordeaux. Elle s'était hâtée d'adhérer aux événements de Paris dès
qu'elle les avait connus, et de détacher 150 hommes qui étaient venus
joindre le général Clausel à Cubzac. Cet illustre général arriva donc
au bord de la Dordogne avec une centaine de gendarmes, 150 hommes du
62e, et trois ou quatre cents gardes nationaux. Le pont de Cubzac
ayant été coupé, le général s'arrêta sur la rive droite de la rivière
tandis que les volontaires bordelais en occupaient la rive gauche.
Après avoir essuyé quelques coups de canon mal dirigés, il parvint à
rétablir le passage au moyen de barques recueillies çà et là, et se
mit à parlementer avec le chef des volontaires bordelais qui s'étaient
hâtés d'évacuer l'entre-deux-mers (on appelle ainsi le terrain compris
entre la Dordogne et la Gironde). Le chef de ces volontaires était M.
de Martignac, depuis ministre du roi Charles X, resté cher à la
génération qui l'a connu par la modération de son caractère et le
charme de sa parole. Le général Clausel lui fit savoir les événements
de Paris qu'on s'efforçait de tenir cachés à Bordeaux, afin de
prolonger les illusions et la résistance de la population. Le général
n'eut pas de peine à démontrer à M. de Martignac que toute résistance
sérieuse était impossible, et ne ferait qu'attirer des malheurs sur
une cité grande et intéressante. M. de Martignac promit de se rendre à
Bordeaux, d'y transmettre les communications du général, et de
rapporter bientôt une réponse commandée par la nécessité. Le général
suivit de près M. de Martignac, et vint avec sa petite troupe camper à
la Bastide, sur la rive droite de la Gironde, en face et au-dessus de
Bordeaux.
[En marge: Agitation régnant dans l'intérieur de Bordeaux.]
[En marge: Passage de M. de Vitrolles dans cette ville.]
En ce moment il régnait dans cette ville la plus étrange confusion. M.
de Vitrolles en la traversant pour aller à Toulouse, y avait laissé
les instructions de Louis XVIII et ses propres conseils. Le premier
projet des royalistes avait été de défendre les bords de la Loire,
depuis Nantes jusqu'à l'Auvergne, de profiter du pays montagneux qui
forme le centre de la France entre l'Auvergne et les Cévennes, pour
s'y maintenir, et en outre de conserver les deux rives du Rhône
jusqu'à Arles, Marseille et Toulon. Ils avaient écrit aux Anglais pour
demander des armes et de l'argent, et à Ferdinand VII pour obtenir des
soldats espagnols. Dans cet imprudent recours à l'étranger, nos ports
restant ouverts au pavillon britannique comme au pavillon blanc, on
s'exposait à revoir les scènes de 1793 à Toulon. Mais la passion et le
besoin ne raisonnent pas, surtout lorsque l'esprit de parti fait
complétement illusion au patriotisme. Toutes ces combinaisons
n'avaient pas empêché qu'on eût perdu la Loire, et la Loire perdue, on
avait tâché de garder la ligne de la Garonne, prolongée par le canal
du Midi jusqu'au Rhône, c'est-à-dire Bordeaux, Toulouse, Nîmes,
Marseille, Toulon. On parlait même avec espérance des succès de M. le
duc d'Angoulême sur les bords du Rhône.
[En marge: Madame la duchesse d'Angoulême essaye par sa présence de
conserver les Bordelais à la cause royale.]
[En marge: À Bordeaux comme à Lille on ne peut compter sur les
troupes, qui se montrent respectueuses, mais disposées à se donner à
Napoléon.]
La ligne de la Garonne étant restée aux royalistes, madame la
duchesse d'Angoulême mettait tous ses soins à ne pas la perdre. M.
Lainé qui s'était rendu auprès de cette princesse, la secondait de son
mieux. Certainement il aurait été bien à désirer qu'à Paris M. Lainé
eût réussi à éclairer les Bourbons, et que par ce moyen on eût prévenu
la révolution du 20 mars, laquelle ne pouvait amener que d'affreux
malheurs. Mais Napoléon s'étant de nouveau emparé du trône de France,
et un dernier et suprême engagement avec l'Europe étant inévitable, ce
qu'il y avait de plus sensé et de plus patriotique était de se
rattacher à lui le plus promptement possible, pour qu'il eût toutes
les forces nationales à sa disposition. Quelques personnes
comprenaient cette vérité dans la population si sensée et si
spirituelle de Bordeaux, mais la masse, irritée par vingt ans de
souffrances, désolée de voir les mers se fermer de nouveau devant
elle, partageait par conviction et par intérêt les sentiments de
madame la duchesse d'Angoulême, et voulait la soutenir au prix de son
sang. Dans cette situation tout dépendait des troupes et de la
conduite qu'elles tiendraient. Elles consistaient en deux régiments,
le 62e de ligne et le 8e léger, et elles avaient exactement l'attitude
de la garnison de Lille, c'est-à-dire qu'elles observaient envers
l'auguste fille de Louis XVI le plus profond respect, sans dissimuler
que leur coeur battait pour Napoléon.
[Date en marge: Avril 1815.]
[En marge: La nécessité de céder étant reconnue, M. de Martignac vient
demander au général Clausel le temps convenable pour la retraite de la
princesse.]
M. de Martignac étant venu annoncer à Bordeaux l'arrivée du général
Clausel et porter ses propositions, on visita les casernes, on parla
aux soldats; madame la duchesse d'Angoulême s'y employa elle-même, et
néanmoins leur réponse fut peu satisfaisante. Les troupes déclarèrent
unanimement qu'elles ne souffriraient pas qu'on manquât en rien à la
princesse, mais qu'elles ne tireraient pas sur le général Clausel, et
ne permettraient pas qu'on tirât sur lui. Après une semblable
déclaration, il n'y avait plus qu'à s'éloigner, et c'était l'opinion
de tous les hommes raisonnables de la garde nationale. La partie
ardente de la population, enrégimentée dans des corps de volontaires,
voulait au contraire qu'on s'obstinât, mais elle n'offrait aucune
consistance, et aurait été obligée elle-même de s'enfuir, après avoir
échangé quelques coups de fusil.
[En marge: Le général Clausel consent à temporiser.]
M. de Martignac revint donc auprès du général Clausel avec l'assurance
d'une reddition prochaine, si on ne précipitait pas les événements, et
si on donnait à madame la duchesse d'Angoulême le temps de se retirer.
Le général Clausel appréciant cette situation, promit de se tenir
immobile à la Bastide, afin d'attendre que la raison eût prévalu sur
la passion.
[En marge: Conflit entre les royalistes modérés et les royalistes
violents, et soumission de Bordeaux.]
[En marge: Départ de madame la duchesse d'Angoulême.]
Il occupait, le 1er avril, la droite de la Gironde, observant
paisiblement du lieu où il était le tumulte de Bordeaux. En face de
lui, de l'autre côté du fleuve, la garde nationale était sous les
armes, ayant près d'elle les compagnies de volontaires. Déjà la
nouvelle était répandue que madame la duchesse d'Angoulême allait
abandonner la ville, et les volontaires exaspérés s'en prenaient de
cette retraite à la garde nationale, et en particulier à certains
bataillons réputés trop modérés. Bientôt une collision s'ensuivit: un
officier estimé de la garde nationale fut tué, et alors cette garde
irritée de la violence des volontaires, se prononça tout à fait pour
une reddition immédiate. Madame la duchesse d'Angoulême s'embarqua; le
général Clausel auquel on avait livré le pont de la Gironde, pénétra
dans Bordeaux, et sans un seul acte de rigueur y rétablit le calme et
la soumission à l'autorité impériale.
[En marge: Tentative de M. de Vitrolles pour établir un gouvernement
royal à Toulouse.]
[En marge: Le général Delaborde, à la tête d'une compagnie
d'artillerie, s'empare de M. de Vitrolles, et le retient prisonnier.]
À Toulouse, M. de Vitrolles avait essayé, comme nous l'avons dit,
d'établir un gouvernement royal, qui devait former la liaison entre
Bordeaux où agissait madame la duchesse d'Angoulême, et Marseille où
M. le duc d'Angoulême préparait une campagne offensive. M. de
Vitrolles leva des impôts et des troupes, forma des bataillons de
volontaires, et pour commander ces volontaires ainsi que les rares
détachements de ligne qu'on avait retenus, fit choix du maréchal
Pérignon, lequel vivait en Languedoc, et n'était ni d'âge ni de
caractère à servir très-utilement la cause royale. À toutes ces
mesures M. de Vitrolles joignit la création d'un _Moniteur_, dans
lequel on s'attachait à nier les nouvelles favorables à la cause
impériale, et à propager au contraire celles qui étaient favorables au
rétablissement des Bourbons. Ce petit gouvernement toulousain tenta,
quelquefois avec succès, plus souvent sans succès, des expéditions
contre les villes voisines, qui d'après des informations parties de
Paris, avaient arboré le drapeau tricolore. Il comptait pour se
maintenir dans cette région sur le secours des Espagnols, mais M. de
Laval avait mandé de Madrid, que Ferdinand VII, très-zélé d'ailleurs
pour la maison de Bourbon, était lui-même dans de tels embarras,
qu'il ne pouvait disposer d'un seul régiment. Bientôt la nouvelle de
l'entrée du général Clausel à Bordeaux précipita la fin de cette
tentative royaliste destinée à relier Bordeaux et Marseille. En effet
le général comte Delaborde, celui qui avait si bien combattu les
Anglais en Espagne, se trouvait à Toulouse, n'attendant que l'occasion
de relever l'étendard impérial. Le général Charton lui avait été
expédié par le ministre de la guerre, avec des pouvoirs
extraordinaires, et l'ordre de faire disparaître le fantôme royal qui
agitait inutilement la contrée. Il y avait à Toulouse les restes du 3e
régiment d'artillerie, qu'on avait dirigé presque en entier sur Nîmes
pour le service du duc d'Angoulême. Une compagnie de ce régiment ayant
été jugée trop peu sûre, avait été renvoyée à Toulouse. Le général
Delaborde profita de la circonstance, s'aboucha par le moyen de
quelques officiers à la demi-solde avec cette compagnie, lui persuada
d'arborer les trois couleurs, puis se mettant à sa tête, arrêta le
maréchal Pérignon et M. de Vitrolles au nom de l'Empereur, permit au
maréchal de regagner ses terres, mais retint M. de Vitrolles
prisonnier jusqu'à ce que le gouvernement eût prononcé sur son sort.
Cette petite révolution, opérée le 4 avril, ne coûta pas une goutte de
sang, et fit flotter le drapeau tricolore tout le long des Pyrénées,
depuis Bayonne jusqu'à Perpignan.
[En marge: Opérations de M. le duc d'Angoulême en Provence.]
Restaient la Provence et les deux rives du Rhône jusqu'à Valence, que
M. le duc d'Angoulême avait réussi à ranger sous son autorité, et où
il semblait appelé à obtenir quelque succès.
Ce prince après avoir visité Marseille et Toulon, et être revenu sur
Nîmes, avait par sa présence surexcité le royalisme méridional, qui
certes n'avait pas besoin de l'être. Le maréchal Masséna le laissant
faire, et se bornant à conserver la tranquillité jusqu'au moment où
l'esprit de parti mettrait nos ports en danger, lui avait abandonné
une portion des troupes, et avait gardé seulement ce qu'il fallait
pour défendre Toulon et Marseille contre toute tentative des Anglais.
Il avait confié Toulon aux 69e et 82e de ligne, et avait amené à
Marseille le 16e pour y maintenir l'ordre, ce qui n'était pas facile
au milieu de populations incandescentes.
[En marge: Ce prince remonte le Rhône, et envoie une colonne sur
Grenoble.]
[En marge: Ce plan, bien conçu, ne pèche que par les moyens
d'exécution, qui menacent de faire défaut par suite de l'infidélité
des troupes.]
De son côté le duc d'Angoulême parti de Nîmes avait remonté le Rhône,
en dirigeant par la vallée de la Durance une seconde colonne qui
devait par Sisteron et Gap se porter sur Grenoble. Le projet du prince
était, si on réussissait dans la vallée du Rhône à occuper
Montélimart, Valence, Vienne, et dans les Alpes Gap et Grenoble, de
réunir sur Lyon les deux colonnes expéditionnaires, de reprendre cette
capitale du Midi, et de relever ainsi sur les derrières de Napoléon le
drapeau blanc momentanément abattu. Ce plan, conçu par les généraux
Ernouf et d'Aultanne, restés fidèles à la cause royale, ne péchait que
par les moyens d'exécution. Pouvait-on compter sur les troupes, et à
leur défaut les populations enflammées du Midi suffiraient-elles pour
vaincre les populations du Dauphiné, du Lyonnais, de l'Auvergne, qui
moins bruyantes que celles du Midi étaient néanmoins aussi prononcées
et aussi courageuses? Là résidait toute la question, qu'on ne pouvait
résoudre que par le fait même, c'est-à-dire en essayant l'expédition
proposée. De ce côté également on comptait sur l'étranger, et M. le
duc d'Angoulême avait dépêché un officier de confiance au roi de
Sardaigne pour obtenir de lui quelques mille Piémontais.
[En marge: Forces dont dispose M. le duc d'Angoulême.]
M. le duc d'Angoulême avait à sa disposition les 58e et 83e de ligne,
envoyés dans le premier moment à la poursuite de Napoléon, et restés
depuis dans la vallée de la Durance, plus le 10e de ligne et le 14e de
chasseurs à cheval, ces deux derniers tirés du Languedoc. Le 10e de
ligne commandé par M. d'Ambrugeac, portait le titre de régiment du
colonel général, avait à sa tête beaucoup d'officiers sûrs, et
quoiqu'il nourrît au fond du coeur les sentiments du reste de l'armée,
ne semblait pas les partager, parce qu'il avait été tenu dans un
courant d'idées différent. La présence du prince, l'entourage des
volontaires royalistes, avaient achevé de l'entraîner dans une voie
qui n'était pas naturellement la sienne. Le 14e de chasseurs avait
suivi, mais plus froidement, l'impulsion donnée. On avait joint à ces
troupes un détachement du 3e d'artillerie, dont une compagnie venait
d'opérer la révolution de Toulouse, et on avait renforcé le tout de
bandes de volontaires fournies par Nîmes, Avignon, Arles, Aix,
Beaucaire. Comme on se défiait des régiments de ligne les mieux
disposés en apparence, on avait essayé de les affaiblir, même de les
dissoudre, en offrant soixante francs par homme aux soldats qui
voudraient passer dans les rangs des volontaires royalistes. On en
avait trouvé un certain nombre parmi ceux qui sortis depuis quinze ou
vingt ans de leur pays étaient devenus des espèces de mercenaires,
prêts à servir toutes les causes, celle de l'étranger exceptée. On se
flattait que ces hommes très-aguerris donneraient aux volontaires une
consistance qui leur manquait, non pas faute de courage, mais faute
d'expérience de la guerre.
[En marge: Marche du général Ernouf sur Gap avec les 58e et 83e de
ligne.]
[En marge: Marche du duc d'Angoulême avec le 10e de ligne et le 14e de
chasseurs sur le pont Saint-Esprit.]
En exécution du plan convenu, le général Ernouf prit les 58e et 83e de
ligne restés sur les bords de la Durance, et se chargea de
l'expédition qui en remontant cette rivière devait déboucher sur
Grenoble. On lui adjoignit un contingent de volontaires. M. le duc
d'Angoulême, avec le 10e de ligne (colonel général), le 14e de
chasseurs, 400 hommes du premier régiment étranger, et une troupe de
volontaires, en tout cinq mille hommes environ, se réserva
l'expédition principale, qui devait remonter le Rhône, et s'emparer
successivement de Montélimart, de Valence et de Vienne. Le général
Ernouf lui avait promis de ne pas le faire attendre, et d'être à
Grenoble aussi vite qu'il serait à Vienne.
[En marge: Le prince enlève le pont, et se transporte à Montélimart.]
Le 28 mars M. le duc d'Angoulême enleva bravement le pont
Saint-Esprit, y laissa un détachement, et le 29 entra dans
Montélimart. Les populations de ces contrées étaient ardemment
royalistes sur le Rhône inférieur, et successivement devenaient
bonapartistes sur le Rhône supérieur, mais comme elles étaient
divisées, il y avait partout une minorité suffisante pour que chaque
parti pût à son tour faire entendre de vives acclamations. Le duc
d'Angoulême fut bien accueilli à Montélimart, et chercha à s'y établir
solidement en faisant enlever le pont de la Drôme.
[En marge: Le général Debelle essaye de défendre le pont de Loriol.]
À la première nouvelle de ce mouvement, les autorités du Lyonnais et
du Dauphiné avaient rassemblé en toute hâte ce qu'elles pouvaient
réunir de forces, et elles n'en avaient guère, la plupart des
régiments ayant suivi Napoléon à Paris. Elles ne purent rassembler que
des gardes nationales, fort zélées mais peu propres à se mesurer avec
des troupes de ligne. Le général Debelle, sorti de Valence avec
quelques gardes nationaux, essaya de se maintenir au delà de la Drôme,
et malgré sa bonne volonté fut repoussé par le comte Amédée d'Escars
qui avait avec lui, outre un détachement du 10e de ligne, des troupes
de volontaires entremêlées d'un certain nombre d'anciens soldats. Le
général Debelle obligé de repasser la Drôme, s'efforça du moins d'en
conserver le cours, et pour cela se proposa de bien défendre le pont
de Loriol.
[En marge: Le duc d'Angoulême enlève le pont de Loriol.]
[En marge: Ce prince entre triomphalement à Valence.]
Le duc d'Angoulême, prenant confiance en lui-même, résolut de pousser
de Montélimart sur Valence. Il séjourna un jour ou deux à Montélimart
pour organiser le pays dans ses intérêts, et le 2 avril il essaya de
forcer le passage de la Drôme. Le général Debelle avait envoyé au pont
de Loriol le chef de bataillon d'artillerie Noël, brave homme qui
n'avait consenti à reprendre du service qu'affranchi de ses serments
par le départ de Louis XVIII. Il lui avait donné 300 hommes du 39e, un
demi-escadron de gardes d'honneur, et 400 gardes nationaux des
environs. Le chef de bataillon Noël plaça son artillerie sur le pont,
avec une partie du détachement du 39e pour la garder, et répandit le
reste de son monde le long de la Drôme, pour défendre les quais de la
rivière au-dessus et au-dessous de Loriol. Dans cette position il se
maintint quelque temps, et il serait parvenu à arrêter les royalistes
sans un incident bizarre, qui fut à cette époque interprété de
manières très-diverses. On comptait beaucoup du côté des bonapartistes
sur la défection du 10e de ligne et du 14e de chasseurs, et on était
prêt au premier signal à leur ouvrir les bras. En effet quelques
soldats du 10e croyant le moment venu de se prononcer, quittèrent le
régiment et se précipitèrent sur le pont la crosse en l'air. On les
accueillit fraternellement, et on crut pouvoir en faire autant pour
les troupes qui suivaient. Mais deux compagnies du 10e, bien tenues
par leurs officiers, firent feu, et coururent ensuite sur le pont
baïonnette baissée. Les soldats du 39e surpris, se retirèrent en
désordre en criant à la trahison. Cet accident valut aux royalistes la
conquête du cours de la Drôme, et le lendemain 3 avril ils entrèrent à
Valence, le duc d'Angoulême en tête, au milieu des acclamations du
parti royaliste.
Le duc d'Angoulême se conduisit à Valence comme à Montélimart: il
s'arrêta le 4 et le 5, pour nommer des autorités qui fussent dévouées
à sa cause, et pour attendre aussi des nouvelles de la colonne qui par
Sisteron et Gap avait dû se porter sur Grenoble et s'en emparer. Mais
les succès de cette dernière n'avaient pas égalé ceux de la colonne
principale.
[En marge: Opérations de la colonne dirigée sur Gap et Grenoble.]
Le général Ernouf suivant la route même qu'avait prise Napoléon pour
se rendre à Grenoble, avait à franchir, pour passer du bassin de la
Durance dans celui de l'Isère, les défilés de Saint-Bonnet qui forment
une gorge étroite et longue, et où la colonne de l'île d'Elbe avait
failli être arrêtée. Pour prévenir ce danger, le général résolut de
forcer le passage sur deux points à la fois. Le 58e de ligne et
quelques royalistes sous les ordres du général Gardanne durent
s'avancer par la grande route de Gap, puis se rabattre à gauche, et
s'engager dans le défilé de Saint-Bonnet, tandis que le 83e, sous le
général Loverdo, quittant la grande route avant Gap, devait prendre
par une gorge latérale, aboutir par Serres et Mens sur La Mure, et
faire ainsi tomber la position de Saint-Bonnet en la tournant.