facile de reconnaître dans l'exposé que nous venons de faire des
préparatifs de Napoléon, qu'il n'y manquait pas un seul des objets
dont se compose un vaste armement, que tous étaient prévus, ordonnés
sans tâtonnements, et avec une sûreté dans le choix des moyens qui ne
pouvait appartenir qu'au plus grand génie mûri par la plus grande
expérience. Il faut ajouter que dans l'exécution de ces mesures, il
était soigneusement tenu compte des considérations de la politique.
Ainsi la formation immédiate des corps d'armée, si essentielle pour
leur bonne organisation, et palliée autant que possible par la
qualification de _corps d'observation_, l'appel des semestriers, la
création instantanée des quatrièmes et cinquièmes bataillons, le
rétablissement du dépôt de Versailles, le transport des armes dans les
lieux de réparation, enfin la formation au ministère de l'intérieur de
bureaux auxquels devait ressortir la garde nationale, étaient des
mesures urgentes, et qu'à aucun prix il ne fallait différer. Mais
elles avaient l'avantage de pouvoir dans les premiers moments
s'exécuter par simple correspondance administrative. Dans dix ou
quinze jours, lorsque la situation serait éclaircie, lorsqu'il n'y
aurait plus à cacher l'hostilité déclarée de l'Europe, lorsqu'il
faudrait avertir le pays, et, loin de craindre de le troubler,
l'émouvoir au contraire sur ses dangers, les autres mesures qu'il
était impossible d'entreprendre en secret, telles que l'appel et le
triage des anciens militaires déserteurs de leurs corps, la
mobilisation des gardes nationales, la décision du Conseil d'État sur
la conscription de 1815, les levées de chevaux, la création d'ateliers
extraordinaires, les mouvements de terre autour de Paris, auraient
leur tour, sans qu'il y eût un jour perdu, puisque ces mesures ne
pouvaient administrativement venir qu'après les autres, et l'éclat
qu'elles feraient serait dès lors sans inconvénient, puisque la
politique, au lieu de se taire, commanderait de parler très-haut.
[En marge: Tout son plan conçu, arrêté et ordonné du 25 au 27 mars.]
[En marge: Révision des grades militaires conférés par les Bourbons.]
[En marge: Traitements employés à l'égard des maréchaux Marmont,
Augereau, Berthier, Soult, Macdonald, etc.]
[En marge: Ney envoyé en inspection sur la frontière du Nord et de
l'Est.]
C'est le 24 mars, quatre jours après son entrée dans Paris, que
Napoléon avait été rassuré sur l'évacuation du territoire par les
Bourbons. C'est le 25, le 26, le 27 mars, que les résolutions dont on
vient de lire l'exposé furent conçues, directement transmises aux
principaux chefs des bureaux de la guerre, même avant que le maréchal
Davout eût pu se familiariser avec les hommes et les choses dont se
composait son ministère. En attendant que le ministre fût au courant,
les mesures pour l'armement de la France étaient décidées et
ordonnées, de manière qu'il n'avait plus qu'à en suivre l'exécution
sous la direction et la surveillance de son infatigable maître.
Appliquant la même vigueur d'impulsion au ministère de l'intérieur,
Napoléon indiqua au ministre Carnot un choix excellent pour diriger
les bureaux de la garde nationale, celui du général Mathieu Dumas,
qui présentait une réunion de qualités militaires et civiles
parfaitement adaptées à la double nature de la milice qu'il était
chargé d'organiser. Il prescrivit au général Mathieu Dumas de préparer
sans bruit mais sur-le-champ le travail relatif à la mobilisation des
gardes nationales. Napoléon s'occupa aussi de la révision des grades
militaires accordés par les Bourbons, et qui avaient été trop
prodigués pour qu'il fût possible de les maintenir tous. Il posa sur
cette matière quelques principes sûrs et équitables, et remit à une
commission de généraux, jouissant de la confiance publique, le soin de
les appliquer. Il décida lui-même la question pour les maréchaux. Dans
son décret de Lyon, qui exceptait treize personnes de l'oubli promis à
toutes, il avait compris les maréchaux Marmont et Augereau. Il n'eut
pas le courage de persévérer à l'égard d'Augereau, qui, étant
gouverneur à Caen, venait d'expier sa proclamation de Lyon par une
proclamation des plus violentes contre les Bourbons. Il persista quant
au maréchal Marmont, et laissa son nom sur le décret, dont l'exécution
était du reste ajournée. Napoléon résolut de retrancher de la liste
des maréchaux, en leur réservant des pensions proportionnées à leurs
anciens services, les maréchaux Oudinot, Victor, Saint-Cyr, qui
avaient chaudement épousé la cause des Bourbons. Il songeait, en
agissant ainsi, bien moins à punir qu'à créer des vacances pour ceux
qui se dévoueraient encore à la défense de la France. Trois autres
maréchaux, Berthier, Soult, Macdonald, se trouvaient dans une
position à peu près semblable. Napoléon différa sa résolution
relativement à eux. Il était si attaché à Berthier, qu'il lui en
coûtait beaucoup de se montrer sévère envers cet ancien serviteur, et
il lui fit dire qu'il oublierait bien volontiers ses faiblesses de
père de famille, à condition d'un prompt retour à Paris. Quant au
maréchal Soult, il ne le croyait point inflexible, et le supposait
très-irrité contre les Bourbons, qui, après l'avoir exposé à de si
étranges contradictions, l'en avaient si mal récompensé. Il ne prit
aucune mesure à son égard, pas plus qu'à l'égard du maréchal
Macdonald, dont il avait pu apprécier le noble caractère. Son projet
était de les attirer l'un et l'autre à Paris pour leur offrir de
l'emploi, avec la conservation de toutes leurs dignités. Quant aux
maréchaux Lefebvre, Suchet, Davout, Ney, Mortier qui s'étaient
prononcés pour l'Empire, quant à Masséna dont il ne doutait point, il
avait déjà employé les uns, et voulait employer les autres d'une
manière conforme à leurs mérites. Il prit à l'égard du maréchal Ney
une mesure dictée à la fois par l'intérêt du maréchal et par
celui du service public. Ney éprouvait un véritable malaise de la
conduite si contradictoire qu'il avait tenue à Fontainebleau et à
Lons-le-Saulnier, et les reproches qu'il avait mérités, croyait les
apercevoir sur le visage de tous ceux qu'il rencontrait, lors même
qu'il ne les trouvait pas dans leur bouche. Cette fausse position
agitait son esprit et égarait sa langue. Cherchant dans les torts
d'autrui la justification des siens, il laissait échapper tantôt sur
les Bourbons, tantôt sur Napoléon, des propos fâcheux, nuisibles à sa
propre dignité, et qui pouvaient rendre difficile de l'employer. Or
comme Napoléon ne voulait à aucun prix se priver des services du
maréchal, il imagina de l'éloigner de Paris, et lui donna l'ordre
d'aller inspecter la frontière depuis Dunkerque jusqu'à Bâle, avec des
pouvoirs étendus sur les autorités civiles et militaires, et la
recommandation expresse de faire connaître tout ce qui intéresserait
la défense du territoire et la composition de l'armée. Ney, malgré les
travers de son caractère, avait une grande sagacité dans les affaires
de son métier, et il ne pouvait qu'être fort utile sur la frontière,
tandis qu'à Paris il aurait été aussi nuisible à la chose publique
qu'à lui-même.
[En marge: Nouvelles reçues du Midi.]
[En marge: Forces confiées au général Clausel pour la soumission de
Bordeaux.]
[En marge: Le général Grouchy envoyé à Lyon pour tenir tête au duc
d'Angoulême.]
[En marge: Instructions relatives à la manière de traiter ce prince.]
Ces diverses dispositions relatives à l'armement général de la France
avaient été, comme nous l'avons dit, conçues et ordonnées du 25 au 27
mars. Pendant ce temps on avait reçu de fréquentes nouvelles du midi
de l'Empire. Napoléon avait appris que dans l'Ouest tout tendait à la
soumission, du moins pour le moment, mais que dans le Midi, surtout
entre Marseille et Lyon, les royalistes faisaient quelques progrès.
Quoiqu'il n'en eût aucun souci, il voulait mettre fin à des
démonstrations qui auraient pu contrarier ses préparatifs de guerre.
Il ordonna au général Morand de faire descendre deux colonnes mobiles
le long de la Loire, l'une sur la rive gauche, l'autre sur la rive
droite, de composer chacune d'elles d'un régiment d'infanterie et de
deux régiments de cavalerie, et de réprimer impitoyablement tout
mouvement insurrectionnel. Il lui prescrivit également de prendre sur
le littoral trois régiments d'infanterie, et de les envoyer au
général Clausel, pour aider celui-ci à soumettre Bordeaux. Il manda
près de lui le général Grouchy, qui s'était publiquement brouillé avec
les Bourbons à l'occasion de la dignité des colonels généraux,
transférée aux princes du sang, et le chargea de se rendre à Lyon pour
arrêter les entreprises du duc d'Angoulême. Il lui recommanda d'agir
avec vigueur et promptitude, en employant toutefois envers le prince
d'autres traitements que ceux qu'on lui avait destinés à
lui-même.--Mais, lui demanda le général, si le prince tombe dans mes
mains, que dois-je faire?--Le prendre et respecter sa personne, dit
Napoléon, car je veux que l'Europe juge de la différence entre moi et
les _brigands couronnés qui mettent ma tête à prix_.--Ces paroles
avaient trait à la déclaration du 13 mars, faite au nom des souverains
réunis à Vienne, et se ressentaient de l'irritation qu'il en avait
éprouvée. Napoléon se tut un instant, puis paraissant réfléchir de
nouveau à ses résolutions, il ajouta: On pourrait peut-être faire de
ce prince un moyen d'échange avec les cours étrangères, et le donner
pour qu'on me rendît mon fils et ma femme...--Bientôt renonçant à
cette idée, par la raison qu'on ne tiendrait pas assez au duc
d'Angoulême pour consentir à un pareil échange, Napoléon revint à ses
premières instructions.--Poussez, dit-il, le prince hors du
territoire; ayez les plus grands égards pour lui si vous le prenez;
écrivez-moi immédiatement, et nous le renverrons sain et sauf, en
exigeant cependant qu'on nous restitue les diamants de la couronne,
que j'avais en ma possession l'année dernière, que je me suis hâté de
rendre, et qui n'appartiennent ni à Louis XVIII, ni à moi, mais à la
France.--
Ces paroles prononcées, Napoléon expédia sur-le-champ le général
Grouchy, et, bien qu'il fût loin de s'en défier, il le fit accompagner
par l'un de ses aides de camp dans la vigueur, l'honnêteté et
l'intelligence duquel il avait la plus entière confiance, le général
Corbineau. Il prescrivit à celui-ci de ne pas quitter le général
Grouchy, afin de le pousser ou de le contenir suivant le besoin. Il
fit en même temps partir en poste l'une des divisions du 6e corps déjà
organisée par le comte de Lobau, et bonne surtout à employer dans le
Midi, car elle était composée des régiments qui s'étaient prononcés
pour l'Empire avec le plus d'élan, c'est-à-dire du 7e de ligne
(régiment de La Bédoyère), des 20e et 24e (régiments de la garnison de
Lyon), enfin du 14e, venu au-devant de Napoléon entre Fontainebleau et
Auxerre. Ces quatre régiments suffisaient pour disperser les insurgés
du Midi, et, cette facile tâche accomplie, ils devaient fournir le
fond du 7e corps destiné à garder les Alpes.
[En marge: Après s'être occupé des provinces insoumises Napoléon donne
son attention à la politique intérieure.]
[En marge: Langage conforme à celui qu'il a tenu à Grenoble et à
Lyon.]
Les mesures militaires étaient loin d'occuper exclusivement
l'attention de Napoléon. Il fallait qu'il s'occupât aussi de la
politique intérieure, et qu'il s'expliquât à l'égard du gouvernement
réservé à la France. Déjà dans la revue du 21, et dans une ou deux
autres qui avaient suivi, il avait fait entendre aux troupes un
langage conforme à celui qu'il avait tenu à Grenoble, à Lyon, à
Auxerre. Il était venu, avait-il dit, pour relever la gloire
nationale, pour remettre en vigueur les principes de 1789, et donner
à la France toute la liberté dont elle était capable. Ces professions
de foi adressées à quelques municipalités de province, à quelques
régiments, devaient être répétées à des autorités plus élevées,
c'est-à-dire aux grands corps de l'État, avec la solennité convenable,
et de manière à bien préciser les engagements pris envers la France.
[En marge: Napoléon veut débuter par un acte éclatant qui ne laisse
aucun doute sur ses intentions libérales.]
Napoléon avait fixé au dimanche 26 mars la réception des grands corps
de l'État, pour entendre de leur part et pour leur adresser en réponse
un langage convenu avec eux. Mais la veille même de ce jour il voulut
parler aux esprits par un acte patent, qui révélerait clairement ses
dispositions actuelles.
[En marge: Sa nouvelle manière de penser à l'égard de la liberté de la
presse.]
Jamais gouvernement n'avait comprimé plus que le sien la manifestation
de l'opinion publique. Il l'avait comprimée dans les premiers temps de
son règne par une admiration qui ne laissait à personne la liberté de
son jugement, et dans les derniers temps par une police inexorable qui
ne permettait, ni dans les journaux, ni dans les livres, l'expression
d'aucune autre pensée que celle du pouvoir lui-même. Mais vers la fin
de son règne, Napoléon avait senti les inconvénients de ce régime
oppressif, et les avait signalés plus d'une fois au duc de Rovigo,
ministre de la police, qui de son côté les avait reconnus et avoués.
Le principal, mais non le seul de ces inconvénients, consistait dans
une défiance telle qu'on n'ajoutait plus aucune foi aux paroles du
gouvernement, même quand il disait vrai. En fait d'événements de
guerre, par exemple, l'incrédulité à l'égard de l'autorité française
s'était changée en véritable crédulité pour l'étranger, et en refusant
absolument de croire à nos bulletins, on croyait aveuglément à ceux de
l'ennemi, cent fois plus menteurs que les nôtres. Profondément affecté
de cette disposition du public, Napoléon écrivait au duc de Rovigo en
1813: On ne nous croit plus, il ne faut donc plus parler en notre nom,
et en faisant parler d'autres pour nous il faut dire toute la vérité,
car il n'y a plus qu'elle qui puisse nous sauver.--Napoléon avait en
effet renoncé à rédiger des bulletins en 1813 et en 1814, et s'était
borné à insérer dans le _Moniteur_ des articles sous la forme qui
suit: _On nous écrit de l'armée_...
Cette cruelle expérience avait fort dessillé les yeux de Napoléon au
sujet de la liberté de la presse. Pourtant si en 1813 et en 1814 on
lui avait soudainement proposé de s'exposer de gaieté de coeur à toute
la violence de la presse, violence redoutable quand elle passe
brusquement de la compression à la liberté sans limites, il aurait
certainement refusé, comme on se refuse à une vive souffrance dont la
nécessité immédiate n'est pas démontrée. Mais il revenait de l'île
d'Elbe, où il avait pendant une année essuyé un affreux débordement
des journaux de toute l'Europe. Après une telle épreuve il n'avait
plus rien à craindre, et comme il le remarquait si spirituellement,
_on n'avait plus rien à dire sur lui, tandis qu'il restait beaucoup à
dire encore sur ses adversaires_.
[En marge: Nécessité pour Napoléon de donner toutes les libertés que
les Bourbons avaient ou refusées, ou accordées avec restriction.]
[En marge: Décret du 25 mars abolissant la censure.]
Sans méconnaître les inconvénients de la liberté de la presse, il
était donc converti à son sujet par la double expérience qu'il avait
faite comme souverain et comme proscrit. Mais il était dirigé par un
motif plus puissant encore, motif qui par rapport à la politique
intérieure allait dicter toute sa conduite, c'était la nécessité de
faire en chaque chose l'opposé de ce qu'avaient fait les Bourbons. Il
n'avait effectivement d'autre excuse d'être venu prendre leur place,
au risque d'une guerre affreuse, que de se montrer en tout leur
contraire et leur correctif. Ainsi ils n'avaient pas assez épousé la
gloire de la France, et dès lors il la fallait exalter plus que
jamais. Ils avaient alarmé les intérêts nés de la Révolution, et
sur-le-champ il fallait déclarer ces intérêts sacrés. Ils avaient
donné la liberté en hésitant, en tâtonnant, en y apportant une
quantité de restrictions: il fallait la donner franche, entière, sans
réserve, avec un air tranquille et assuré, quoi qu'il en pût résulter,
parce que le pire eût été de fournir l'occasion de dire qu'on agissait
comme les Bourbons, et que dès lors il ne valait pas la peine pour se
débarrasser d'eux d'exposer la France à une révolution, et ce qui
était plus grave, à une guerre générale. La censure notamment avait
paru un manque de foi à la Charte, et un contre-sens complet avec le
système de gouvernement qu'elle était destinée à inaugurer: Napoléon
résolut donc de l'abolir par un simple décret inséré au _Moniteur_.
[En marge: Création des éditeurs responsables.]
Seulement il prit dans le détail certaines précautions de police, que
les lois plus tard ont consacrées comme sages et nécessaires. Il
exigea de chaque feuille publique la désignation d'un personnage
principal, qui répondrait des actes de cette feuille, et qu'on a
nommé depuis _éditeur responsable_. C'était M. Fouché qui avait
imaginé cette précaution, parce que dans sa persuasion vaniteuse de
faire des hommes ce qu'il voulait, il s'était flatté en personnifiant
les journaux de les avoir tous à sa disposition. Napoléon ne le
croyait guère, mais il était décidé à en courir la chance, et le 25
mars le _Moniteur_ annonça l'abolition de la censure.
[En marge: Réception des grands corps de l'État, imaginée pour fournir
à Napoléon l'occasion de s'expliquer.]
[En marge: Langage du prince Cambacérès à la tête des ministres.]
En voulant recevoir les grands corps de l'État Napoléon ne pouvait y
comprendre les deux Chambres qui avaient été dissoutes par les décrets
de Lyon. Il y suppléa par les ministres reçus en corps (ce qui leur
attribuait une importance qu'ils n'avaient jamais eue), par le Conseil
d'État, la Cour de cassation, la Cour des comptes, la Cour d'appel,
etc. Le prince Cambacérès portant la parole pour les ministres, prit
en leur nom tous les engagements qui étaient désirables de la part des
dépositaires du pouvoir exécutif. Après avoir adressé des
félicitations au monarque que la Providence avait suscité deux fois,
disait-il, la première pour sauver la France de l'anarchie, la seconde
pour la sauver de la contre-révolution, le prince Cambacérès résumait
comme il suit les principes du pouvoir exécutif.--_Déjà, Votre Majesté
a tracé à ses ministres la route qu'ils doivent tenir; déjà elle a
fait connaître à tous les peuples par ses proclamations les maximes
d'après lesquelles elle veut que son Empire soit désormais gouverné._
Les Bourbons avaient promis de tout oublier, et n'ont point tenu leur
parole. Votre Majesté tiendra la sienne, oubliera les violences des
partis, et ne _se souviendra que des services rendus à la patrie. Elle
oubliera_ aussi _que nous avons été les maîtres du monde_, et ne fera
de guerre que pour repousser une agression injuste. Elle ne veut plus
aucun arbitraire, elle veut le respect des personnes, le respect des
propriétés, la libre circulation de la pensée, et nous serons heureux
de la seconder dans l'accomplissement de cette tâche, qui lui vaudra
la plus douce et la meilleure de toutes les gloires.--
[En marge: Réponse de l'Empereur.]
En attendant la garantie des institutions, toujours la plus sûre, on
ne pouvait demander au gouvernement un meilleur langage.--_Les
sentiments que vous exprimez sont les miens_, répondit Napoléon, puis
il donna audience au Conseil d'État.
[En marge: Discours du Conseil d'État à l'Empereur.]
Ce corps s'était proposé d'établir les principes en vertu desquels
Napoléon recommençait à régner, et en vertu desquels aussi le Conseil
d'État n'hésitait pas à reprendre ses fonctions, comme si rien ne se
fût passé entre avril 1814 et mars 1815.
Voici quelle était son argumentation.
[En marge: Ce corps cherche à établir les principes en vertu desquels
Napoléon doit être considéré comme le seul pouvoir légitime.]
La France, en 1789, avait aboli la monarchie féodale, et lui avait
substitué la monarchie représentative, fondée sur l'égalité des droits
et la juste intervention des citoyens dans le gouvernement de l'État.
Les Bourbons en 1790 avaient feint de se soumettre aux nouveaux
principes proclamés par la nation, et bientôt par leur sourde
résistance ils avaient provoqué et mérité leur chute, confirmée par
une suite de décisions nationales.
[En marge: Raisonnements sur lesquels il appuie cette doctrine.]
En l'an VIII et en l'an X, après de longues et cruelles agitations, la
France avait confié le soin de la gouverner à Napoléon Bonaparte,
_déjà couronné par la victoire_, et lui avait remis le soin de ses
destinées, sous les titres successifs de Premier Consul et d'Empereur.
Le peuple avait deux fois confirmé par ses votes ces délégations de sa
souveraineté.
En 1814 les puissances coalisées ayant profité d'un moment de revers
pour pénétrer dans notre capitale, le Sénat, chargé de défendre les
constitutions nationales, les avait livrées, et appuyé sur l'étranger
avait aboli l'Empire, et rappelé Louis-Stanislas-Xavier au trône. En
se comportant ainsi, ce corps avait fait ce qu'il n'avait pas le droit
de faire. Pourtant il avait attaché à ce rappel une condition
expresse, celle d'une Constitution qui sauvegardait en partie les
droits de la nation, et que le monarque était tenu d'accepter avant de
remonter sur le trône.
Louis XVIII n'avait pas même observé cette condition fondamentale,
car, entré à Paris sous la protection des baïonnettes étrangères, il
avait daté ses actes de la dix-neuvième année de son règne, et de la
sorte déclaré nuls tous les actes antérieurs de la nation. Il avait
donné une Constitution imparfaite, rendue plus imparfaite par
l'exécution; il avait humilié la gloire de la France, favorisé les
prétentions de l'ancienne noblesse, laissé mettre en question les
propriétés dites nationales, privé la Légion d'honneur de sa dotation,
avili ses insignes en les prodiguant, mis en un mot en péril tout ce
que la Révolution avait consacré.
On devait donc considérer ce qui s'était fait depuis 1814 comme nul en
principe aussi bien que mauvais en fait, car le Sénat n'avait pas eu
le droit d'abolir l'Empire, et en admettant qu'il le pût, Louis XVIII
n'avait pas rempli la condition qu'on lui avait imposée pour remonter
sur le trône. Enfin la conduite de ce gouvernement d'émigrés avait
répondu à l'illégitimité de son origine.
Napoléon en revenant miraculeusement de son exil, et accueilli sur son
passage par les acclamations de l'armée et du peuple, _avait rétabli
la nation dans ses droits les plus sacrés_, et seul était légitime,
car il n'y a de légitime que le pouvoir conféré par la nation.
Toutefois, le temps et les voeux de la France avaient indiqué des
modifications nécessaires aux institutions du premier Empire. Napoléon
avait pris l'engagement d'opérer ces modifications. Cet engagement il
le tiendrait, et il ferait confirmer les modifications promises dans
une grande assemblée des représentants de la nation, annoncée pour le
mois de mai. En attendant la réunion de cette assemblée, Napoléon
devait exercer et faire exercer le pouvoir d'après les lois
existantes, et le Conseil d'État, jadis chargé par lui de veiller à
l'application de ces lois, venait lui prêter son concours loyal et
constitutionnel.
[En marge: À quelles conditions les gouvernements sont fondés à se
dire légitimes.]
C'était Thibaudeau, successivement conventionnel et préfet, qui avait
prêté sa plume à cette logique serrée mais artificielle, et à laquelle
il n'y avait presque rien à répondre, si on fait consister la
légitimité des gouvernements dans certaines conditions d'origine, et
non pas dans leur forme et leur conduite. Les gouvernements en effet
sortent de tous les hasards des révolutions, et il est difficile
d'assigner à quels signes précis leur origine peut les rendre
légitimes. Tantôt ils naissent d'une émotion populaire, tantôt de la
victoire, tantôt même de la défaite, et quelquefois du retour d'une
nation désabusée vers une ancienne dynastie, que de communs malheurs
lui ont fait regretter: et chaque fois il faut les subir, imposés
qu'ils sont par la nécessité, et chaque fois ils se prétendent seuls
légitimes, en alléguant des théories admises par les uns, contestées
par les autres, et sur lesquelles le monde disputera éternellement.
Sans nier ce qu'ont de respectable, d'auguste, de solide les titres à
régner fondés sur une longue transmission héréditaire, nous dirons
cependant que pour les gens d'un simple bon sens, les gouvernements
toujours nécessaires à leur début, deviennent légitimes avec le temps,
lorsque la nation pour laquelle ils sont établis, trouvant leur forme
appropriée à ses moeurs comme à ses lumières, et leur conduite
conforme à ses intérêts, les maintient par un assentiment réfléchi et
durable. Telle est la légitimité sinon dogmatique au moins pratique,
laquelle est de toutes la plus sérieuse, car un gouvernement, fût-il
proclamé par une nation tout entière, hommes, femmes, vieillards,
enfants, votant chez les maires et les notaires, ou bien vînt-il du
mont Sinaï, sans interruption de succession, n'a plus de raison d'être
s'il froisse les croyances, les moeurs, l'honneur, les intérêts d'une
nation. C'est à l'oeuvre, et à l'oeuvre seule qu'un gouvernement se
juge et se légitime. Hors de là tout est artificiel et pure argutie.
Mais à Louis XVIII datant ses actes de la dix-neuvième année de son
règne, il n'y avait pas de meilleure réponse à opposer que la
souveraineté du peuple, exercée chez les maires et les notaires, en
écrivant oui ou non sur un méprisable registre. L'une valait l'autre.