coalition, il fallait qu'elle fût convertie tout entière en armée
active, et qu'elle n'eût pas de places à garder. Il s'offrait un moyen
que Napoléon entrevit sur-le-champ, c'était un appel aux gardes
nationales, combiné de façon à ne prendre que la partie capable de
servir, et à ne recourir à elle que dans les provinces animées d'un
ardent patriotisme. Dès cette époque il existait dans nos lois une
disposition qui permettait de faire un pareil choix. En formant à
part les compagnies d'élite, sous le titre de grenadiers et de
chasseurs (manière de procéder empruntée à nos régiments
d'infanterie), les autorités locales, chargées du recensement, avaient
le moyen de n'introduire dans ces compagnies que les hommes jeunes,
valides, ayant les goûts militaires, quelquefois même ayant servi,
n'étant de plus ni mariés, ni nécessaires à leurs familles. On l'avait
déjà fait en 1814, et à Fère-Champenoise on avait eu un exemple de ce
que pouvaient des gardes nationaux ainsi choisis. Il suffisait donc de
développer l'institution des compagnies d'élite pour se procurer un
précieux supplément à l'armée active, et cette opération devait être
singulièrement facilitée par la présence dans les campagnes d'un grand
nombre d'anciens soldats rentrés, et d'un nombre plus grand encore de
petits acquéreurs de biens nationaux. Avec des comités de recrutement
bien composés dans chaque arrondissement, il était facile, en prenant
les anciens militaires et les citoyens qui se distinguaient par la
vivacité de leurs sentiments, de former des bataillons de 5 à 600
hommes chacun, propres à un très-bon service. La quantité considérable
des officiers à la demi-solde ajoutait à la facilité de lever ces
bataillons celle de les enfermer dans de bons cadres. Napoléon avait
calculé qu'en levant ainsi le trentième de la population, on réunirait
près d'un million d'hommes, et en bornant cet appel aux provinces
frontières, exaspérées par la dernière invasion, et voisines
d'ailleurs des places fortes qu'il s'agissait de garder, on aurait
aisément 400 bataillons, qui seulement à 500 hommes chacun,
procureraient 200 mille soldats. Il ne serait pas difficile de
persuader à des Lorrains de défendre Thionville, Nancy, Metz, à des
Alsaciens de défendre Strasbourg, à des Francs-Comtois de défendre
Besançon, à des Dauphinois de défendre Grenoble, Embrun, Briançon. En
se réduisant pour le moment aux Ardennes, à la Champagne, à la
Bourgogne, à la Lorraine, à l'Alsace, à la Franche-Comté, au Lyonnais,
à l'Auvergne, au Dauphiné, la réunion de 200 mille hommes de
compagnies d'élite était certaine, et alors l'armée de ligne devenait
disponible dans sa totalité. Outre que les hommes jetés dans les
places devaient y former d'excellentes garnisons, ils pouvaient, ceux
du moins qui seraient les mieux organisés, composer des divisions de
réserve, capables d'aider utilement l'armée active, et même de marcher
dans ses rangs. L'armée serait ainsi dédommagée de ce qu'elle aurait
laissé à ses dépôts, et retrouverait son effectif de 400 mille hommes,
qui dans la main de Napoléon était suffisant pour écraser la
coalition, si toutefois on avait le temps d'exécuter ces diverses
créations. La France était donc en mesure d'opposer à l'Europe 600
mille combattants, dont 400 mille de troupes actives, et 200 mille de
garnisons. C'était assez pour une campagne, quelque sanglante qu'elle
fût, et si cette campagne tournait bien, il était probable que la
coalition n'en ferait pas une seconde. Il devenait dès lors possible,
en ne se montrant pas trop exigeant, d'aboutir à une paix modérée,
infiniment plus avantageuse que celle de Paris.
[En marge: Ordre dans lequel Napoléon prescrit les mesures relatives à
l'armement de la France.]
Tels furent les principes sur lesquels Napoléon fonda son plan de
résistance nationale à l'étranger. La présence d'une immense quantité
d'anciens soldats rentrés, l'esprit des campagnes irritées contre la
noblesse et le clergé, l'existence d'un grand nombre d'officiers à la
demi-solde, rendaient ce plan beaucoup plus facile à réaliser qu'il ne
l'eût été dans des circonstances ordinaires.
Napoléon à qui son expérience administrative enseignait comment et à
quel moment il fallait exécuter chaque chose, prescrivit ces diverses
mesures dans l'ordre convenable. S'il eût essayé de les entreprendre
toutes à la fois, bien qu'il eût de fortes raisons de se hâter, il en
serait résulté, outre beaucoup de confusion, une émotion dans les
esprits plus vive qu'il ne lui convenait encore de la produire. Il ne
voulait rien cacher, mais il ne voulait pas que le lendemain même de
son arrivée fût le signal d'une sorte de levée en masse, car on
n'aurait pas manqué d'attribuer à ses goûts, au lieu de l'attribuer à
la nécessité, cet appel désespéré au dévouement du pays.
Par ce motif il résolut de commencer ses opérations par l'ordre de
rejoindre, expédié aux hommes en congé de semestre. Quelques jours
après un décret devait rappeler sous les drapeaux les militaires qui
les avaient quittés sans autorisation, et ensuite le Conseil d'État
devait prononcer sur la question de savoir si le décret qui avait levé
la conscription de 1815 était encore valable. Si on eût prétendu
exécuter ces trois opérations à la fois, les autorités locales et la
gendarmerie n'y auraient pas suffi, et quelques jours d'intervalle
entre chacune d'elles n'étaient pas de trop. Du reste, les soldats en
congé de semestre, les anciens militaires échappés au drapeau sans
ordre, étaient déjà plus ou moins formés au métier des armes, et
pourvu qu'ils fussent habillés et armés le jour de leur arrivée au
corps, ils pouvaient figurer tout de suite dans les bataillons de
guerre.
[En marge: Réorganisation de la garde impériale.]
Napoléon se proposant de réorganiser la garde impériale en fit revenir
les cadres à Paris, et afin de fournir aux anciens militaires un motif
de plus de reprendre du service, il décida que tous les hommes valides
qui avaient porté les armes, et qui demanderaient à entrer dans la
garde, seraient admis dans les douze régiments de jeune garde qu'on
allait créer. Il y avait là de quoi en attirer douze ou quinze mille.
Ne voulant pas sacrifier un seul corps de troupes à des emplois
accessoires, Napoléon ordonna d'expédier pour la Corse les bâtiments
disponibles à Toulon, afin de ramener trois régiments d'infanterie qui
se trouvaient dans cette île. Il profita de ce que les Anglais
continuaient de ménager le drapeau blanc, pour le laisser sur les
bâtiments de la marine de l'État, en faisant prendre toutefois la
cocarde tricolore aux équipages. Grâce à cette ruse, il pouvait
recouvrer avec ces trois régiments les éléments d'une bonne division
pour le 7e corps qui, faute de ressources, n'était encore qu'en
projet.
[En marge: Mesures relatives à la cavalerie.]
[En marge: Rétablissement du dépôt de Versailles.]
Ces soins donnés à l'infanterie il s'occupa de la cavalerie qui ne
pouvait manquer de redevenir superbe, à la seule condition d'avoir des
chevaux. En effet, les principales ressources du recrutement
consistant en hommes qui avaient déjà servi, il y avait possibilité
de n'admettre dans la cavalerie que des sujets tout formés, ce qui
était bien plus important pour cette arme que pour celle de
l'infanterie. Les 180 mille hommes composant l'effectif au 1er mars
comprenaient à peu près 20 mille cavaliers. Napoléon résolut de porter
tout de suite cette cavalerie à 40 mille hommes, et dès qu'il le
pourrait à 50 mille. L'administration royale avait passé des marchés
pour 4 mille chevaux. Il ordonna l'exécution immédiate de ces marchés,
et ensuite il rétablit le grand dépôt de Versailles qui, sous la
direction du général Bourcier, lui avait été si utile en 1814. Il
prescrivit à ce général de se rendre sur-le-champ à Versailles, de
s'emparer de tous les locaux qu'il avait occupés un an auparavant, et
d'y réunir en masse des équipements et des chevaux. Il lui ouvrit un
crédit de plusieurs millions pour payer comptant les chevaux que les
paysans amèneraient.
[En marge: Divers modes employés pour se procurer des chevaux.]
Moyennant qu'ils envoyassent à Versailles leurs hommes à pied les
régiments de cavalerie étaient donc assurés d'y trouver de quoi
suppléer à tout ce qui leur manquait, et comme l'armée active allait
s'organiser entre Lille et Paris, ils n'avaient pas beaucoup de chemin
à faire pour se monter et s'équiper. Napoléon espérait tirer de la
maison du Roi licenciée deux à trois mille chevaux tout formés; il se
proposait en outre d'en prendre quelques mille à la gendarmerie, en
remboursant immédiatement aux gendarmes la valeur de leur monture.
Enfin il fit partir de Paris des officiers de cavalerie, qui, en
courant les campagnes avec de l'argent, devaient, selon lui, ramener
dix ou quinze mille chevaux. L'expérience qu'il venait de faire dans
sa marche du golfe Juan à Grenoble lui persuadait qu'on les
trouverait, moyennant qu'on se présentât partout l'argent à la main.
Il avait pour maxime que, dans les moments d'urgence, c'est par la
variété des moyens qu'on réussit, parce que si ce n'est l'un, c'est
l'autre qui procure les objets qu'on est pressé d'obtenir.
[En marge: Soins donnés à l'artillerie.]
L'artillerie étant l'arme qui exige le plus de temps pour être mise en
campagne, même quand le matériel existe, il prescrivit de la faire
sortir des arsenaux, et de la diriger vers chaque corps d'armée. Il
restait un assez grand nombre de chevaux d'artillerie, débris de notre
ancien état militaire, placés en dépôt chez les paysans. Napoléon
ordonna de les reprendre, et d'en acheter sur-le-champ la quantité
nécessaire pour atteler une puissante artillerie, qui ne devait pas
être de moins de trois pièces par mille hommes. Enfin il décréta la
formation à Vincennes d'un parc de 150 bouches à feu pour reconstituer
l'ancienne réserve de la garde.
[En marge: Ouvrages de fortification.]
[En marge: Mesures pour la défense de Paris.]
Après s'être occupé de la composition de l'armée, Napoléon donna son
attention aux ouvrages de fortification. Ayant apprécié par la fatale
journée du 30 mars 1814 le rôle que la capitale était appelée à jouer
dans la défense de l'Empire, il était résolu d'entourer Paris
d'ouvrages aussi solides qu'on pourrait les construire en trois mois,
et de couvrir ces ouvrages d'une artillerie formidable. L'expérience
lui ayant également appris l'importance qu'il fallait attacher en cas
d'invasion, aux places de La Fère, Soissons, Château-Thierry,
Langres, Béfort, il projeta de les fortifier en proportion du temps
dont il disposerait, et comme il y avait encore beaucoup d'autres
points qui pouvaient devenir momentanément utiles, il forma une
commission de généraux pour faire une rapide étude de toutes nos
frontières, et désigner non-seulement les villes, mais les passages de
montagnes et de forêts susceptibles de résistance. Quant aux grandes
places, considérées depuis longtemps comme le boulevard du territoire,
il ordonna de les réparer, de les armer, de les approvisionner, de les
mettre, en un mot, en complet état de défense.
[En marge: La marine appelée à concourir à cette défense.]
La marine, dans la situation actuelle, ne pouvait être d'aucune
utilité, car une victoire navale, dût-on la remporter, n'aurait pas
couvert Paris. Avec sa fertilité d'esprit accoutumée, Napoléon imagina
de faire concourir la marine à la protection du territoire, ce qui
devait avoir le double avantage de procurer du pain aux matelots
privés d'emploi par la clôture des mers, et d'utiliser les bras
robustes de soixante mille hommes aussi zélés que braves. Il décida
qu'on les formerait en vingt régiments sous des officiers de mer,
qu'on en laisserait une partie sur le littoral pour la garde de nos
ports et de nos côtes, et qu'on en amènerait 30 mille aux environs de
la capitale, pour contribuer à sa défense. Il avait en outre, le
projet de distribuer quelques mille canonniers de marine sur les
ouvrages de Paris, et de leur donner à servir deux ou trois cents
bouches à feu de gros calibre, qui devaient être amenées de Brest, de
Cherbourg, de Dunkerque, et de toutes les parties du littoral.
[En marge: Création d'ateliers d'habillement.]
Restait à pourvoir de vêtements et d'armes les nombreux soldats
appelés sous les drapeaux. L'habillement présentait de grandes
difficultés à cause du peu de temps qu'on avait. Avec de l'argent, il
était possible de diminuer ces difficultés. Napoléon manda auprès de
lui les fournisseurs ordinaires de l'État, et leur fit payer en
valeurs réelles 16 millions qui leur étaient dus, et que la
Restauration n'avait pas encore acquittés. À ce prix, Paris et les
principales villes allaient se couvrir d'ateliers extraordinaires, et
au moyen d'une surveillance incessante, on avait l'espérance de
satisfaire aux plus urgents besoins. Napoléon ne demandait pour chaque
soldat de ligne qu'une capote, une veste, un pantalon, et quant à la
garde nationale, il avait adopté une blouse d'uniforme qui devait
suffire au service dans les places.
[En marge: Réparation et fabrication des armes à feu.]
L'armement était plus difficile encore. Napoléon se rappelait que les
fusils avaient manqué dans la dernière campagne, et que par ce motif
vingt mille hommes des faubourgs n'avaient pu concourir à défendre la
capitale. Il espérait, comme on vient de le voir, porter l'armée de
ligne à 310 mille hommes par l'appel des semestriers et des déserteurs
de 1814, et à 400 mille par l'appel de la conscription de 1815. Enfin,
il comptait sur un complément de 200 mille gardes nationaux qui
élèveraient le total des défenseurs du pays à 600 mille, et à 660
mille avec les marins.
Il lui fallait donc au moins 600 mille fusils pour les premiers jours
de juin, époque où il supposait que les hostilités commenceraient. Il
y en avait à peu près 200 mille, soit dans les mains des soldats, soit
dans les divers dépôts. Il en existait 450 mille neufs dans les
magasins, ce qu'on devait au duc de Berry qui n'avait cessé de
réclamer et de presser la fabrication des armes à feu. Restait par
conséquent à s'en procurer 250 mille. Les soldats revenus de
l'étranger avaient rapporté un grand nombre de fusils qui pouvaient
servir moyennant quelques réparations; mais ces fusils étaient
dispersés sur toutes les frontières, et le plus souvent dans des lieux
où il était impossible d'organiser des ateliers. Napoléon résolut de
les faire transporter à Paris, où il en avait déjà 40 mille à réparer,
mais où les moyens de réparation et de fabrication allaient devenir
considérables par la création de nouveaux ateliers. Il répartit les
autres entre les places fortes, depuis Grenoble jusqu'à Strasbourg,
depuis Strasbourg jusqu'à Lille. Il comptait en avoir réparé 200
mille, et fabriqué 50 mille en deux mois. Il se flattait d'atteindre
ainsi le chiffre de 600 mille, répondant à celui des hommes appelés
sous les drapeaux. Son projet était, dans les six derniers mois de
1815, de pousser la fabrication des fusils neufs à 300 mille au moins,
afin de pourvoir aux consommations, et de se mettre en mesure d'armer
de nouveaux bras. Mais pour cela il prescrivit la formation d'ateliers
extraordinaires à Paris et aux environs, en y employant des ébénistes,
des serruriers, des horlogers même, dirigés par des officiers
d'artillerie. Il fit payer aux fabricants de l'État 1800 mille francs
qui leur restaient dus, et mettre en outre à leur disposition tous
les fonds dont ils auraient besoin.
[En marge: Moyens financiers employés pour suffire aux dépenses de cet
armement général.]
[En marge: Ces moyens dus en grande partie au baron Louis.]
C'était l'habile ministre des finances de la première restauration, M.
Louis, qui, sans savoir pour qui il travaillait, avait préparé les
moyens financiers dont Napoléon allait se servir pour assurer la
défense du territoire. Grâce à la paix et au maintien courageux des
contributions indirectes, M. Louis avait rétabli la perception des
impôts ordinaires, et fait affluer leurs produits au Trésor. De plus,
par son exactitude à reconnaître les dettes de l'État, et par
l'heureuse combinaison des _reconnaissances de liquidation_, il
s'était ménagé les précieuses facilités de la dette flottante, qui
permettent d'anticiper sur les revenus de l'année, et procurent ainsi
au trésor d'un grand État la disponibilité de toutes ses ressources.
Cet habile ministre avait donc laissé en se retirant, outre la
perception régulière et facile des impôts ordinaires, la possibilité
d'en devancer le produit par une création de cinquante ou soixante
millions de bons du Trésor. Cette ressource, avec celle des impôts
courants, suffisait pour les premiers mois, les dépenses n'étant point
à cette époque ce qu'elles sont devenues depuis. Dans trois mois on
devait avoir la paix ou une bataille décisive, après laquelle, si on
était vainqueur, on ne serait point embarrassé pour remplacer au
budget la portion du revenu absorbée d'avance. Par cette prompte et
heureuse création du crédit, due au baron Louis, MM. Mollien et de
Gaëte avaient trouvé tous les services à jour, et des latitudes pour
dépenser cinquante millions au delà des recettes courantes. C'était
tout ce qu'il fallait dans les mains créatrices et économes de
Napoléon, pour subvenir aux premiers armements, sans recourir à des
moyens extraordinaires et inquiétants[9].
[Note 9: Ce qu'il y a de plus difficile dans les temps de révolution,
c'est d'amener les gouvernements qui se succèdent à être justes les
uns envers les autres, et cette difficulté, déjà si grande, s'accroît
lorsqu'il s'agit de finances. La calomnie, souvent la plus noire, est
la seule justice qu'on puisse attendre d'eux. J'en ai vu de mon temps
des exemples bien étranges, mais aucun de plus extraordinaire par la
promptitude des représailles, que celui que présentent les années 1814
et 1815. Lorsque le baron Louis succéda à MM. Mollien et de Gaëte, il
fit des finances impériales un tableau peu équitable, et il donna de
l'état du Trésor un bilan des plus injustement chargés. On devait,
onze mois après, lui rendre une justice de la même sorte. On ne vécut
pendant les Cent Jours que des ressources qu'il avait créées, et on se
garda bien de le reconnaître. Napoléon à Sainte-Hélène, où il a montré
en général assez d'impartialité, et où il en aurait montré davantage
encore si son grand esprit n'avait été dominé par les mauvaises
habitudes du temps, Napoléon, parlant très-brièvement des finances des
Cent Jours, dit en passant que M. le comte Mollien (auquel il adresse
d'ailleurs des louanges fort méritées), se servant habilement d'une
quarantaine de millions que le baron Louis employait à _agioter sur
les reconnaissances de liquidation_, parvint à suffire à tous les
besoins extraordinaires du moment. Telle est la manière cavalière et
calomnieuse dont Napoléon parle de l'une des plus belles opérations
financières du siècle. Ces quarante millions (Napoléon ne dit pas
assez) étaient la ressource de la dette flottante, que le baron Louis
avait procurée à l'État, et le prétendu _agiotage_ sur les
reconnaissances de liquidation n'était qu'un expédient temporaire,
critiquable sans doute dans des temps réguliers, mais nécessaire aux
débuts du crédit. Le baron Louis, en émettant sur la place les
_reconnaissances de liquidation_, qui n'étaient autre chose que nos
bons du Trésor, alors inconnus, crut devoir les soutenir, en les
rachetant quand elles fléchissaient, et il réussit ainsi à leur donner
crédit, et à les maintenir très-près du pair. Ce n'était pas plus de
l'_agiotage_ que les rachats des bons de la caisse d'amortissement,
que Napoléon se permit plus d'une fois pour soutenir ces bons,
lorsqu'il faisait vendre en grande quantité des biens nationaux et des
biens des communes. Le baron Louis racheta très-peu des
_reconnaissances de liquidation_ quand elles eurent obtenu crédit, et
ne fit à cet égard que l'indispensable. Aujourd'hui que les bons du
Trésor, grâce à des finances régulières, sont toujours au pair, on est
dispensé de recourir à ces moyens, et si des circonstances graves
pouvaient mettre les bons du Trésor au-dessous du pair, on blâmerait
le ministre qui, au lieu de les relever par l'acquittement exact des
bons échus, voudrait les racheter sur la place à des cours avilis. On
le considérerait comme un commerçant rachetant son papier à perte, et
spéculant sur sa propre déconsidération. Mais nous sommes au temps du
crédit _établi_, et, à l'époque dont nous parlons, on en était aux
difficultés du crédit à _établir_. Du reste, nous n'avons pas présenté
ces réflexions pour soutenir des vérités qui ne font plus doute parmi
les esprits éclairés en finances, mais pour montrer une fois de plus
ce que c'est que la justice des hommes les uns envers les autres, et
ce que doit être au contraire la justice de l'histoire. Les ressources
créées par un ministre habile, et dont Napoléon vécut en 1815, étaient
qualifiées par lui de _somme tenue en réserve pour l'agiotage_, et il
rendait ainsi la calomnie à ceux qui, dix mois auparavant, faisaient
de ses finances un si triste et si injuste tableau. Cependant un jour
vient où chaque chose, chaque homme est remis à sa place, et trop
heureuse l'histoire, lorsqu'au lieu d'avoir des renommées mensongères
à détruire, ou des condamnations ajournées à prononcer, elle n'a qu'à
relever des mérites réciproquement méconnus. Quant à moi, toujours
soucieux d'être juste, je sens comme ces jurés qui se félicitent
d'avoir un acquittement au lieu d'une condamnation à prononcer, et je
crois être équitable envers les deux régimes en disant: Le comte
Mollien créa le mécanisme du Trésor, et le baron Louis, le crédit.]
[En marge: Grâce à cet ensemble de mesures, Napoléon se flatte d'avoir
sous quelques mois 400 mille hommes d'armée active, et 200 mille de
garnison dans les places.]
Grâce à cet ensemble de moyens, Napoléon était à peu près certain
d'avoir sous quelques mois 400 mille hommes de troupes actives, 200
mille de troupes de garnison, les unes et les autres pourvues du
matériel nécessaire, et d'avoir approché d'autant plus de ces nombres,
que la guerre serait plus différée. Dans les grandes opérations
administratives, c'est la prévoyance sachant saisir l'ensemble aussi
bien que les détails, n'oubliant rien, et n'ajournant rien parce
qu'elle n'oublie rien, c'est la prévoyance, disons-nous, qui assure
les résultats dans le temps quelquefois fort court qu'on peut leur
consacrer. C'est lorsqu'on n'embrasse pas tout d'une seule vue, et
que ne prévoyant pas tous les détails, on laisse au temps le soin de
vous les révéler successivement, c'est alors qu'on est exposé à être
en retard, parce que les parties non prévues n'étant pas entreprises
avec les autres, se trouvent ajournées dans l'exécution, et qu'on se
voit souvent arrêté par l'omission en apparence la moins importante.
[En marge: Napoléon commence l'exécution des mesures projetées, par
celles qui n'exigent aucune publicité.]