Tout en les laissant partir on profita de l'autorisation donnée par M.

de Vincent pour confier au secrétaire de la légation autrichienne une

lettre destinée à Marie-Louise, et une autre destinée à l'empereur

François. La reine Hortense, fort liée avec la légation russe depuis

qu'Alexandre s'était constitué publiquement son protecteur, écrivit

longuement à ce monarque pour lui exposer de son mieux les nouvelles

dispositions de Napoléon, sous le double rapport de la politique

intérieure et extérieure. Elle remit cette lettre à M. de Boutiakin,

secrétaire de la légation russe, et l'un des étrangers que sa bonne

grâce avait rendus tout à fait bienveillants pour sa personne, sinon

pour sa cause. On se servit de la même voie pour révéler à l'empereur

Alexandre le traité secret d'alliance conclu le 3 janvier entre Louis

XVIII, l'Angleterre et l'Autriche contre la Prusse et la Russie. On y

ajouta quelques papiers laissés par M. de Blacas à Paris, et tous

propres à faire connaître à l'empereur Alexandre les sentiments de ses

alliés à son égard. La reine Hortense profita encore du départ d'un

intendant de son frère qui se rendait à Vienne, pour écrire à

différentes personnes, notamment à Marie-Louise, et leur retracer avec

les plus vives couleurs le rétablissement triomphal de Napoléon sur le

trône impérial, l'élan des populations vers lui, leur éloignement

invincible pour les Bourbons, dès lors la nécessité pour l'Europe, si

elle ne voulait pas s'exposer à une lutte sanglante, d'accepter un

fait désormais accompli, et qui ne troublerait ni la paix, ni le

partage qu'on avait fait à Vienne de presque tous les États de

l'univers.

[En marge: En réponse à la démarche des légations, on rappelle les

agents français au dehors.]

Le départ des légations, quoique fort menaçant, s'expliquait cependant

jusqu'à un certain point, car accréditées auprès de Louis XVIII,

elles étaient sans pouvoirs pour rester auprès de Napoléon. Rien à la

vérité ne les eût empêchées d'attendre de nouveaux ordres, mais leur

empressement à partir ne pouvait être assimilé à une déclaration de

guerre, et il importait de ne point prévenir une telle déclaration, et

de mettre ainsi tous les torts du côté du congrès de Vienne, qui

n'était populaire ni en France ni en Europe. La seule manière digne et

non irritante de répondre à la démarche des légations étrangères,

c'était de rappeler les légations françaises, qu'il était impossible

de maintenir décemment auprès de princes qui avaient rompu leurs

relations avec nous, et qui se trouvaient composées pour la plupart

d'anciens émigrés, ennemis implacables de l'Empire. M. de Caulaincourt

adressa aux divers membres de ces légations une circulaire, pour

déclarer qu'on leur retirait leurs pouvoirs, qu'ils étaient rappelés

par conséquent sur le territoire national, et devaient y rentrer

immédiatement. En attendant, il les autorisait à donner l'assurance

que la France ne prendrait avec aucune puissance l'initiative des

hostilités, et se renfermerait dans la stricte observation des traités

existants.

[En marge: Quelques différences de conduite à l'égard de certaines

cours.]

[En marge: Mission secrète de M. de Montrond à Vienne.]

[En marge: Objet de cette mission.]

Il était impossible de dire ni de faire autre chose dans la situation

présente. Il y avait toutefois quelques différences de conduite à

observer à l'égard des diverses cours, et même quelques moyens

indirects à employer envers certaines d'entre elles, qu'il ne fallait

pas négliger quel qu'en pût être le résultat. La cour de Vienne, par

exemple, outre qu'elle était actuellement le siége du congrès, avait

pour Napoléon la qualité de cour parente, et il n'était peut-être pas

impossible de s'y ouvrir un accès. On savait que l'Autriche était fort

mécontente de la Russie et de la Prusse, qu'elle avait failli entrer

en guerre avec l'une et l'autre, et que plus d'une fois elle avait

regretté d'avoir autant grossi la puissance de la Russie. La

perspective d'avoir à Paris un gendre corrigé par le malheur, contenu

par de nouvelles institutions, de voir régner après lui le fils d'une

archiduchesse élevé par elle dans un esprit assurément pacifique,

cette perspective était de nature à provoquer de sages réflexions, et

à ramener peu à peu l'Autriche à d'autres sentiments que ceux qui

avaient dicté la déclaration du 13 mars. Un homme pouvait beaucoup

sous ce rapport, et cet homme était M. de Talleyrand. Si on parvenait

à le gagner, il devenait possible de gagner la cour de Vienne

elle-même. Napoléon ne savait pas alors à quel point M. de Talleyrand

s'était engagé dans la cause de la légitimité, et à quel point surtout

il s'était aliéné la cour de Vienne en cédant à la jalousie que lui

inspirait M. de Metternich. Néanmoins la conquête de M. de Talleyrand

eût été d'un prix inestimable, et par ce motif on imagina de lui

envoyer un personnage singulier, homme du monde fort connu dans les

salons, fort inconnu dans la politique, souvent employé dans certaines

négociations occultes, doué d'un esprit rare, d'une grande audace,

présentant le contraste qui se rencontre quelquefois d'un bon sens

supérieur avec une conduite désordonnée, et ayant sur M. de Talleyrand

l'influence d'un familier initié à tous les secrets de sa vie: ce

personnage était M. de Montrond, et si quelqu'un pouvait pénétrer à

Vienne, se faire écouter de M. de Talleyrand, enlever même

Marie-Louise et son fils, c'était lui, par son savoir-faire, ses

relations nombreuses et sa témérité sans pareille. Prisonnier de

Napoléon qui l'avait fait enfermer à Ham pour ses propos satiriques,

il avait eu l'art de s'évader, était rentré en France avec les

Bourbons, et aujourd'hui par goût des aventures, était prêt à tout

tenter même au profit de son ancien persécuteur. C'était le duc

d'Otrante, passé maître en fait de moyens occultes, qui avait songé à

employer M. de Montrond, et Napoléon réduit aux expédients y avait

consenti. On chargea ce singulier envoyé de lettres de M. de

Caulaincourt pour M. Meneval (resté, jusqu'alors, auprès de

Marie-Louise) et pour divers personnages influents. On l'autorisa à

traiter à toutes conditions avec ceux qui voudraient faire leur paix,

MM. de Talleyrand, de Dalberg et autres; on l'autorisa s'il parvenait

à s'introduire auprès de Marie-Louise, s'il la trouvait disposée à

s'enfuir, à lui en fournir les moyens, et on lui ouvrit les crédits

nécessaires pour que les ressources financières ne fissent pas défaut

à l'inépuisable fertilité de son esprit. Voilà par quelles voies

obscures Napoléon était réduit à passer, pour pénétrer auprès des

cabinets qu'il avait si longtemps dominés et humiliés! M. de Montrond

partit en même temps que les courriers d'ambassade qui portaient la

circulaire de rappel à nos légations, mais prévoyant que toutes les

frontières seraient fermées, il se fit donner le passe-port d'un abbé

attaché à la diplomatie romaine, et parvint ainsi à tromper les

polices européennes, et à gagner la route de Vienne que nos courriers

ne pouvaient pas s'ouvrir.

[En marge: On ne rappelle point les agents français auprès de

l'Amérique, de la Suisse, de la cour de Rome et de la Porte.]

Indépendamment de cette mission secrète, on fit en rappelant nos

agents diplomatiques, quelques exceptions autorisées par les

convenances et commandées par la politique. M. Serurier, ministre de

France aux États-Unis, fut laissé à son poste, d'abord pour l'Amérique

qui s'était toujours montrée amie de l'Empire, et ensuite pour M.

Serurier lui-même qui s'y était conduit très-sagement. Les secrétaires

de légation qui se trouvaient en Suisse, à Rome, à Constantinople,

reçurent l'ordre d'y rester, et on leur donna même le titre de chargés

d'affaires. La Suisse, maintenant qu'elle était constituée, paraissait

jalouse de conserver sa neutralité, et cette neutralité couvrant une

partie importante de notre frontière, méritait qu'on fît des efforts

pour ne pas la compromettre. On savait la cour de Rome mécontente de

l'obstination des Bourbons à révoquer le concordat, et on lui fit

offrir avec l'abandon de toute idée de ce genre, la garantie de son

ancien territoire, les Légations comprises. Quant à la Porte, M. de

Rivière, nommé par Louis XVIII ambassadeur à Constantinople, fut

retenu à Toulon, et M. Ruffin, notre ancien chargé d'affaires, reçut

des instructions qui lui recommandaient de flatter de toutes les

manières le sultan Mahmoud. Le retour miraculeux de Napoléon pouvait

bien avoir frappé l'imagination sensible et superstitieuse des Turcs,

et les avoir ramenés à la cause impériale. Enfin, tout en rappelant de

Madrid M. de Laval, comme on connaissait les différends qui s'étaient

élevés entre les deux maisons de Bourbon à l'occasion de l'arrestation

de Mina sur le territoire français, on dépêcha un officier pour

traiter la question de l'échange des prisonniers qui n'avait pas été

résolue jusqu'alors, et on autorisa même cet officier à ne pas se

renfermer dans l'objet apparent de sa mission. La coalition fût-elle

encore générale, c'était quelque chose que d'avoir pour amis ou pour

neutres l'Amérique, la Suisse, le Saint-Siége, la Turquie et

l'Espagne.

[En marge: Napoléon ne garde ces ménagements que pour laisser aux

puissances tout le tort de la guerre.]

[En marge: Ses plans pour l'armement de la France.]

Napoléon se prêtait à ces expédients pour se dire à lui-même qu'il

n'avait rien négligé, et pour prouver à la France qu'il avait sacrifié

tout orgueil personnel au désir de maintenir la paix. Mais il ne

comptait que sur son épée pour vaincre la mauvaise volonté des

puissances. Aussi profita-t-il de la soumission des provinces du Nord

et de l'Est pour arrêter sur-le-champ le plan de ses préparatifs

militaires. Arrivé le 20 mars au soir, il avait le 21 au matin invité

le maréchal Davout à se rendre à l'hôtel de son ministère, lui avait

désigné les commis de la guerre le plus au fait de cette vaste

administration, et les avait mandés eux-mêmes aux Tuileries afin de

leur donner ses premiers ordres. Sachant par expérience que la

formation des corps d'armée pressait plus encore que le recrutement

des régiments, parce que les corps une fois formés tout y affluait

bientôt, hommes et choses, il commença par prescrire cette formation,

et par affecter à chacun d'eux un état-major complet.

[En marge: Formation de six corps d'armée sur les frontières, sous le

titre de corps d'observation.]

[En marge: Emplacement de ces divers corps.]

Avec les troupes qui étaient cantonnées dans le département du Nord

il composa le 1er corps, lui assigna le comte Drouet-d'Erlon pour

général en chef, et Lille pour emplacement. Les troupes parties de

Paris sous le général Reille, durent constituer le 2e corps, et il

leur assigna Valenciennes pour lieu de réunion. Ce corps devait être

le plus considérable, parce qu'il était destiné à s'engager le premier

à travers les masses ennemies. Quoiqu'il eût le projet d'opérer par

Maubeuge, Napoléon plaça le 2e corps un peu à gauche, c'est-à-dire à

Valenciennes, afin de mieux cacher ses desseins[8].

[Note 8: Les lettres de Napoléon, des 25, 26, 27 et 28 mars, prouvent

que le plan qu'il adopta pour cette campagne était dès cette époque

arrêté dans sa pensée.]

Le 3e, confié au général Vandamme, et cantonné autour de Mézières,

comprit les troupes dispersées dans les Ardennes et la Champagne. Le

4e, sous le général Gérard, établi autour de Metz, fut composé des

troupes de la Lorraine. Le 5e, destiné au général Rapp, avait

Strasbourg pour centre de formation, et pour éléments les régiments de

l'Alsace.

[En marge: Combinaison imaginée pour leur rapide concentration.]

Ces corps avaient l'avantage de couvrir chacune de nos frontières, et

de se prêter par leur situation à une concentration de forces que

Napoléon songeait à rendre rapide, et tout à fait imprévue, au moyen

de combinaisons profondes que nous ferons connaître en leur lieu.

Maubeuge était le point de cette concentration arrêté déjà dans son

esprit, et il la voulait opérer non-seulement par le reploiement des

ailes sur le centre, mais par celui de la queue sur la tête. Il

résolut par ce motif de former un 6e corps composé des troupes qu'il

aurait nécessairement à Paris, et qui par Soissons, Laon, la Fère,

seraient promptement rendues à Maubeuge. Il confia ce 6e corps au

général comte de Lobau, qui commandait la première division militaire.

Nous avons déjà dit qu'en vue de rétablir la discipline dans les

régiments, il avait pris le parti de les faire passer presque tous à

Paris sous la main du comte de Lobau. Par cette raison, il devait y

avoir beaucoup de troupes dans la capitale, et il était facile d'y

composer un corps nombreux, vigoureusement constitué, lequel partant

de Paris en même temps que le 1er corps partirait de Lille, le 4e de

Metz, viendrait former avec le 2e et le 3e une masse compacte à

Maubeuge. C'est ainsi que Napoléon, avec un art supérieur, faisait

concourir à un même but les diverses combinaisons commandées par les

circonstances.

[En marge: Reconstitution de la garde impériale.]

À ce 6e corps Napoléon ajouta la garde impériale, qu'il se proposait

de réorganiser sur une très-grande échelle. Il rétablit la vieille

garde sur le pied de quatre régiments de quatre bataillons (grenadiers

et chasseurs compris), et la jeune sur le pied de douze régiments de

deux bataillons, en y adjoignant une forte cavalerie et l'ancienne

réserve d'artillerie qui s'était signalée dans toutes les batailles du

siècle. Napoléon estimait qu'avec le 6e corps et la garde, il aurait

une réserve de 50 mille hommes, laquelle, jointe aux quatre corps

cantonnés de Lille à Metz, lui permettrait de prendre l'offensive à la

tête de 150 mille combattants (plus ou moins, selon le temps qui lui

serait laissé pour se préparer), et comme il n'indiquait d'aucune

manière le projet de prendre l'offensive, encore moins de la prendre

par Maubeuge, son plan pouvait être suffisamment préparé en restant

suffisamment secret.

[En marge: Projet de former ultérieurement un 7e et un 8e corps.]

Le 5e corps établi en Alsace, c'est-à-dire en dehors de ces

combinaisons, devait couvrir le haut Rhin, et devenir un second point

de concentration, si le fort de la guerre se portait de ce côté. Il

devait se lier avec les troupes que Napoléon destinait à garder les

Alpes, agir contre la Suisse si elle ne faisait pas respecter sa

neutralité, ou contre l'Italie si Murat, comme on avait raison de le

craindre, était trop faible pour occuper à lui seul les Autrichiens.

Ce corps étant placé en dehors des opérations du Nord, il lui fallait

pour chef un de ces hommes qui savent se conduire par eux-mêmes, et

n'ont pas besoin d'être menés par la main. Napoléon choisit le

maréchal Suchet. Il se proposa de former plus tard un 7e corps qui

surveillerait les Alpes-Maritimes, et enfin un 8e qui, s'il ne servait

à contenir les Espagnols peu dangereux dans le moment, servirait à

contenir le midi de la France dont les dispositions restaient fort

suspectes. Il destinait ce 8e corps au général Clausel, actuellement

chargé de réduire Bordeaux.

[En marge: Réunion immédiate des régiments et des états-majors au lieu

de formation de chaque corps.]

[En marge: Formation des quatrième et cinquième bataillons.]

En prescrivant sur-le-champ la composition de ces corps, auxquels il

donna le titre de _corps d'observation_ pour ôter à ce qu'il faisait

tout caractère de provocation, Napoléon avait encore trois mois pour

les organiser. Les généraux mis à leur tête, d'Erlon, Reille,

Vandamme, Gérard, Rapp, Suchet, parfaitement choisis sous tous les

rapports politiques et militaires, reçurent ordre de se transporter

sans perte de temps sur les lieux, et de réunir leurs troupes hors des

places. Pour cela, chaque régiment en se rendant à son corps dut

verser tous ses hommes disponibles dans ses deux premiers bataillons,

et laisser le cadre du troisième dans les places pour y faire fonction

de dépôt. Ayant un très-grand nombre d'officiers à la demi-solde,

Napoléon décréta la formation immédiate dans chaque régiment du

quatrième, du cinquième et du sixième bataillon. Lorsque les hommes,

appelés par les moyens que nous allons exposer, seraient rendus au

dépôt, on devait remplir d'abord le troisième bataillon qui, devenu

bataillon de guerre à son tour, irait rejoindre son régiment au corps

d'armée. Le quatrième, le cinquième feraient de même, au fur et à

mesure de l'arrivée des hommes au dépôt.

[En marge: Manière de se procurer le personnel nécessaire à ces

diverses créations.]

Cette organisation si simple étant arrêtée, restait à se procurer les

moyens de recrutement. Voici comment s'y prit Napoléon pour les

trouver.

Il y avait sous les drapeaux au 20 mars 1815 180 mille hommes, et 50

mille en congé de semestre, qui devaient au premier appel porter

l'effectif total à 230 mille hommes. C'était bien peu, et pourtant on

n'était parvenu à ce chiffre que par suite de l'armement demandé par

M. de Talleyrand à Louis XVIII. La France heureusement possédait en

soldats rentrés et laissés dans leurs foyers une masse d'hommes bien

plus considérable. Si on se reporte à ce que nous avons déjà dit (tome

XVIII) de l'organisation de l'armée sous les Bourbons, on comprendra

parfaitement ce que nous allons exposer.

[En marge: Quelles étaient en 1814 les forces de la France dans toute

l'Europe.]

Au moment de l'abdication de Napoléon, il y avait en France et en

Europe le nombre suivant de soldats français de toutes armes, les uns

réunis en corps d'armée, les autres tenant garnison dans les places

lointaines, ou restés comme prisonniers dans les mains de l'ennemi.

Pendant la campagne de 1814 Napoléon avait 65 mille hommes sous son

commandement direct, le général Maison 15 mille, le maréchal Soult 36

mille, le général Decaen 4 mille, le maréchal Suchet 12 mille, le

maréchal Augereau 28 mille, total 160 mille combattants composant

l'armée active. Les places de l'intérieur en contenaient 95 mille, ce

qui portait à 255 mille à peu près l'effectif réel sur le territoire

français. Il était resté 24 mille hommes dans les garnisons de la

Catalogne, 30 mille dans celles du Piémont et de l'Italie, plus 32

mille défendant l'Adige sous le prince Eugène, et ramenés en France

par le général Grenier. À Magdebourg, à Hambourg, et dans les diverses

places d'Allemagne, il y avait 60 mille hommes, et 40 mille dans les

places cédées par la convention du 23 avril, telles qu'Anvers, Wesel,

Mayence, etc., ce qui faisait un total de 186 mille hommes pour les

garnisons de l'Espagne, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Belgique.

On devait recouvrer 130 mille prisonniers de Russie, d'Allemagne,

d'Angleterre, bien que le nombre en fût plus considérable en réalité.

Si tous ces soldats s'étaient trouvés dans l'intérieur, la France

aurait possédé un armement formidable, car indépendamment d'une

quarantaine de mille hommes en gendarmes, vétérans, états-majors,

qu'il faut toujours dans les comptes français ajouter au chiffre de

l'effectif total, elle aurait eu de 600 à 610 mille soldats, la

plupart aguerris, et une moitié au moins ayant fait toutes nos

guerres. Si en 1815 Napoléon avait pu réunir ce personnel entier

autour de lui, il eût été invincible et la France avec lui. Mais voici

ce qu'étaient devenues ces masses d'hommes depuis la paix.

[En marge: Ce qu'étaient devenues ces forces depuis leur rentrée en

1814.]

[En marge: La Restauration obligée de les congédier faute de pouvoir

les payer.]

Après l'abdication de Fontainebleau, la désertion, comme on l'a vu,

s'était introduite parmi les soldats. Les uns par une sorte de dépit

patriotique, les autres par aversion du service dont ils n'avaient

connu que les horreurs, avaient quitté le drapeau, que l'autorité

militaire ne mettait plus grand intérêt à défendre. On estime que 170

ou 180 mille hommes désertèrent à cette époque, soit parmi les troupes

stationnées sur le territoire, soit parmi celles qui rentraient. Il en

serait resté encore près de 420 mille dans les rangs, mais le budget

de la Restauration, ainsi que nous l'avons dit, permettait à peine

d'en payer le tiers. Il fallut donc se débarrasser du surplus par

divers moyens. On renvoya chez eux 25 mille hommes, devenus étrangers

par suite des cessions de territoire. On congédia par ordonnance ceux

qui appartenaient à la conscription de 1815, ce qui en fit partir

encore 46 mille; enfin on délivra des congés définitifs à 115 mille

sujets de tout âge, comme ayant suffisamment payé leur dette à la

patrie, ou ayant acquis au service de l'État des infirmités plus ou

moins graves. L'effectif se trouva ainsi réduit à 230 mille hommes, et

comme tout faible qu'il était on ne pouvait le payer, le ministre de

la guerre en laissa encore 50 mille en congé de semestre, ce qui

réduisit à 180 mille le nombre de soldats réellement présents au

drapeau.

[En marge: Comment s'y prend Napoléon pour rappeler en 1815 la partie

recouvrable de cet immense personnel.]

[En marge: Napoléon compte sur une armée active de 400 mille hommes.]

Tel était l'état exact de nos forces au 20 mars 1815: 180 mille

hommes sous les drapeaux, et 50 mille en congé, que sur un ordre des

bureaux de la guerre on avait la faculté de réunir immédiatement. Par

conséquent la première mesure à prendre était de rappeler ces 50 mille

hommes; mais en les rappelant et en portant ainsi l'effectif à 230

mille, il était impossible par ce seul moyen de former les trois

premiers bataillons de guerre à 500 hommes chacun, et encore moins de

commencer la composition des quatrièmes et cinquièmes bataillons. Il

fallait donc de toute nécessité d'autres appels. La conscription,

rendue odieuse par Napoléon, et imprudemment abandonnée par les

Bourbons, ne pouvait être de nouveau employée sans réveiller à

l'instant les plus tristes souvenirs. Il restait la ressource de

puiser dans l'immense personnel rentré en France, et dispersé sur

toute l'étendue du territoire. La meilleure partie de ce personnel,

par les sentiments et par l'expérience de la guerre, c'étaient les

prisonniers revenus de l'étranger. Mais la plupart rentrés récemment,

étaient aux drapeaux, car c'était pour leur faire place qu'on avait

renvoyé les autres. On ne pouvait s'adresser aux 115 mille congédiés

définitivement, puisqu'ils se trouvaient en possession de leur

libération absolue, ni aux congédiés à titre d'étrangers, puisqu'ils

avaient quitté le territoire. On était donc réduit à la masse de ceux

qui avaient déserté, et enfin comme dernière ressource aux conscrits

de 1815. On avait considéré ceux qui avaient déserté comme en congé

sans solde, afin de n'avoir pas à sévir contre eux. On pouvait donc

les rappeler, et sur 160 mille environ restés sujets de la France, on

espérait en reprendre la moitié, c'est-à-dire 80 mille, ce qui devait

porter l'effectif de 230 à 310 mille hommes, ou 300 mille net. Mais ce

nombre était encore fort insuffisant, et il fallait nécessairement

recourir à la conscription de 1815. Cette conscription avait été levée

par décret en 1814, décret qu'aucun acte n'avait aboli. On était donc

autorisé à l'invoquer et à s'en servir, moyennant toutefois une

décision du Conseil d'État, facile à obtenir. Alors sans décréter de

nouvelle conscription on devait avoir encore une source de recrutement

assez abondante. Cette classe n'était pas loin de 140 mille hommes,

lesquels avaient été congédiés par ordonnance royale. En tenant compte

du défaut de temps, et de la mauvaise volonté de certaines provinces,

le total de la classe ne devait pas donner moins de cent mille hommes,

ce qui aurait porté l'armée de ligne à 400 mille, le plus grand nombre

ayant fait la guerre, ou ayant au moins figuré quelque temps sous les

drapeaux, avantage considérable, et qui devait beaucoup ajouter à la

force numérique de cet effectif.

[En marge: Afin de pouvoir la rendre disponible tout entière, Napoléon

songe à mobiliser une partie des gardes nationales.]

[En marge: À quel nombre pouvaient s'élever les gardes nationales

mobilisables.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 20 / 46 段