Louis XVIII arriva en effet dans l'après-midi du 22, et fut reçu avec

tous les honneurs dus au souverain. La population de Lille, pieuse et

royaliste, poussa des cris violents de _Vive le Roi!_ tandis que les

troupes bordant la haie et présentant les armes gardèrent un morne

silence.

[En marge: Conseil tenu devant Louis XVIII.]

[En marge: M. le duc d'Orléans lui conseille de se rendre

immédiatement à Dunkerque.]

[En marge: Motifs donnés pour choisir Dunkerque.]

À peine arrivé, Louis XVIII voulut entendre le prince et les maréchaux

sur la conduite qu'il convenait de tenir. En présence du Roi, de M. de

Blacas, du prince Berthier, des maréchaux Macdonald et Mortier, M. le

duc d'Orléans exposa la situation avec une parfaite netteté de vues et

de langage. Il approuva fort le maréchal Macdonald d'avoir conseillé

au Roi de rester le plus possible sur le territoire français, mais il

démontra en même temps que la ville de Lille serait à peine habitable

quelques heures, que le spectacle qu'on venait d'avoir sous les yeux,

celui d'une population bruyamment sympathique et de troupes

froidement respectueuses, était l'expression vraie de l'état des

choses; que les troupes étaient maîtresses de Lille, qu'elles ne

souffriraient pas qu'il fût commis la moindre inconvenance envers le

Roi, qu'elles s'en feraient même un point d'honneur, mais qu'elles

étaient imbues de l'idée qu'on voulait livrer la place aux Anglais,

que dans cette défiance elles ne consentiraient jamais à y laisser

entrer la maison militaire, encore moins à en sortir elles-mêmes, si

par hasard on voulait se débarrasser de leur présence; que du reste,

en supposant qu'on parvînt à les éloigner, ce n'était pas avec douze

cents hommes de la garde nationale et trois à quatre mille cavaliers

écloppés de la maison militaire, qu'on pourrait défendre une

forteresse où il fallait au moins douze mille hommes de la meilleure

infanterie pour être en sûreté; que pendant quelques jours les troupes

se prêteraient à former la garde du Roi, mais qu'elles ne

soutiendraient pas longtemps ce rôle, surtout quand viendraient les

ordres de Paris; que le meilleur parti était de se transporter à

Dunkerque, où la population était aussi royaliste qu'à Lille; que là

il faudrait peu de garnison, et qu'on y suffirait avec la maison

militaire convertie en infanterie; qu'on y aurait d'ailleurs la

ressource de la mer, et le refuge de l'Angleterre au besoin; qu'en

demeurant par ce choix sur le territoire français, on y serait en même

temps plus éloigné du théâtre de la guerre; que probablement on

retiendrait dans son parti Calais, Ardres, Gravelines, qu'on y aurait

un peu de marine, qu'on formerait ainsi un petit royaume maritime, où

le drapeau blanc continuerait de flotter sans aucune apparence de

complicité avec le drapeau ennemi qui allait envahir la France.

[En marge: Le départ remis au lendemain.]

Le maréchal Mortier appuya vivement cet avis plein de sagesse, et le

prince Berthier ne le contredit point. M. de Blacas l'approuva. Le

maréchal Macdonald en l'adoptant, n'éleva d'objection que sur un

point, la précipitation du départ, qui donnerait au Roi l'apparence

d'un fugitif, saisi de peur ou chassé de Lille. Le duc d'Orléans ayant

répondu qu'on avait vingt-cinq lieues à faire pour gagner Dunkerque,

et que ce qui était facile le jour même serait peut-être difficile le

lendemain, l'avis du départ immédiat sembla prévaloir, sauf néanmoins

l'extrême lassitude du Roi, qui exigeait quelques heures de repos.

[En marge: Les troupes respectueuses mais défiantes, craignent qu'on

ne veuille livrer Lille aux Anglais.]

On se sépara donc avec ordre de préparer le départ; mais toujours

perplexe et fatigué le Roi le remit au lendemain. Le duc d'Orléans et

les maréchaux employèrent la fin du jour à visiter les troupes et à

leur parler.--Le Roi est en sûreté parmi nous, répondirent les

officiers auxquels on s'adressa; mais nous savons qu'on veut livrer la

place à l'ennemi, et que c'est le projet des émigrés dont le Roi est

entouré. Si donc la maison militaire se présente, nous ferons feu sur

elle.--Malgré toutes les assurances contraires il n'y eut aucun moyen

de dissiper ces préventions, et ce qui contribuait à les enraciner

dans l'esprit des troupes, c'est que des gens de l'entourage royal

disaient qu'il fallait mettre un terme à cette comédie d'un faux

respect pour la personne du souverain, sous lequel se cachait une

trahison prochaine, et que le plus simple était d'introduire dix

mille Anglais dans la place. Ces imprudents propos étaient crus, et

ceux du duc d'Orléans considérés comme un pur effet de sa crédulité.

Il était dès lors évident qu'on pourrait à peine passer un jour ou

deux dans cette situation équivoque.

[En marge: Croyant apercevoir la maison militaire, elles sont prêtes à

faire feu.]

[En marge: Impossibilité de laisser plus longtemps la cour à Lille.]

[En marge: Insistance pour la retraite à Dunkerque.]

[En marge: Louis XVIII préfère se rendre en Belgique.]

Le lendemain 23 il y eut une fausse alerte. Quelques coureurs s'étant

montrés en vue des remparts de Lille, le bruit se répandit que c'était

la maison du Roi qui approchait. En un instant les troupes

manifestèrent la plus vive émotion, et elles se déclarèrent prêtes à

tirer sur les nouveaux arrivants. Le duc d'Orléans, les maréchaux,

eurent une peine extrême à les calmer, et elles parurent toujours

convaincues qu'on songeait à livrer la place aux Anglais. En présence

de pareilles dispositions, il n'était plus possible que le Roi

prolongeât son séjour à Lille. Le conseil qu'il avait tenu la veille

avec le duc d'Orléans, avec M. de Blacas, avec les maréchaux Berthier,

Macdonald, Mortier, s'assembla de nouveau le matin même, et reconnut à

l'unanimité la nécessité de quitter une ville gardée par des troupes

pleines d'égards pour Louis XVIII, mais dévouées à Napoléon, et

toujours disposées au premier incident à proclamer l'autorité

impériale. Il n'y avait divergence que sur le lieu où le Roi se

retirerait en sortant de Lille. Le duc d'Orléans, appuyé par les trois

maréchaux, insista de nouveau pour Dunkerque. Le Roi ne repoussa pas

cet avis, mais il dit que dans l'état des choses il croyait trop

dangereux de faire sur le territoire français les vingt-cinq lieues

qui le séparaient de Dunkerque, et il annonça qu'il allait prendre

d'abord la route de la Belgique, sauf à gagner Dunkerque par le

territoire belge. Les raisons que lui présenta le duc d'Orléans pour

ne pas abandonner un instant le territoire national n'ayant point

changé sa résolution, le maréchal Macdonald d'un ton respectueux mais

ferme lui déclara qu'il était, à son grand regret, obligé de le

quitter; que jamais il n'émigrerait, surtout pour se rendre dans un

pays rempli des troupes de la coalition; qu'il était resté fidèle à la

royauté tant qu'elle avait été en France, qu'il ne pouvait la suivre

au delà; qu'il n'irait point offrir son épée à l'homme qui était venu

bouleverser son pays, mais qu'il attendrait dans la retraite des jours

plus heureux. Louis XVIII écouta avec une parfaite convenance cette

franche déclaration, remercia le maréchal de sa noble conduite, lui

rendit ses serments, et lui fit les adieux les plus affectueux. Le

maréchal Mortier tint le même langage, reçut la même réponse et les

mêmes témoignages, et annonça qu'avec le maréchal Macdonald il

accompagnerait le Roi jusqu'à l'extrême frontière. Le prince Berthier

se tut, mais prenant à part les maréchaux Macdonald et Mortier, il

leur dit que capitaine d'une compagnie de gardes du corps il était

obligé de suivre le Roi jusqu'au lieu choisi pour sa retraite, et que

ce devoir rempli il était décidé à rentrer en France. Il les chargea

même d'en donner avis à Paris. Le Roi s'adressant alors à M. le duc

d'Orléans, lui demanda, avec une malice visible, ce qu'il allait

faire. Le duc d'Orléans lui répondit avec sang-froid, qu'il pensait

comme messieurs les maréchaux, mais que, prince du sang, il ne

pouvait agir comme eux, c'est-à-dire rester en France; qu'il suivrait

le Roi jusqu'à la frontière, puis qu'il solliciterait la permission de

le quitter, ne voulant point aller en Belgique, lieu de réunion des

armées ennemies. Le Roi, d'un ton tranquille, lui dit qu'il faisait

bien, et donna les ordres pour son départ immédiat.

[En marge: Les maréchaux et le duc d'Orléans le quittent à la

frontière.]

Le 23, vers le milieu du jour, Louis XVIII sortit de Lille par la

route de Belgique, la population lui témoignant de vifs regrets, les

troupes un parfait respect, mais paraissant fort soulagées d'être

déchargées d'un dépôt embarrassant. Le duc d'Orléans et les maréchaux

escortant à cheval la voiture du Roi le conduisirent jusqu'à la

frontière, qui est à deux lieues environ de la place, puis après avoir

reçu ses remercîments et lui avoir adressé leurs adieux, rentrèrent

dans Lille pour déposer leur commandement. Le duc d'Orléans écrivit à

tous les généraux qui dépendaient de lui, pour les délier de leurs

obligations militaires, et les rendre à eux-mêmes et à leur pays. Le

maréchal Mortier lui apprit alors un détail qu'il avait eu la

délicatesse de tenir secret, c'est qu'il avait reçu de Paris le

pouvoir et l'ordre d'agir comme il l'entendrait pour le salut de la

frontière, pour l'expulsion des princes de Bourbon, même pour leur

arrestation si elle paraissait nécessaire. Le maréchal n'avait voulu

ni gêner les princes, ni même hâter leur départ, en leur déclarant les

devoirs nouveaux qui lui étaient imposés par celui qui était redevenu

le maître du territoire, et il ne les leur avait révélés que lorsque

leur résolution était prise et à peu près accomplie. M. le duc

d'Orléans partit pour l'Angleterre, le maréchal Macdonald pour ses

terres, et le maréchal Mortier manda par le télégraphe à Paris que

Louis XVIII avait quitté Lille, que cette place n'était point et

n'avait jamais été en danger. Il transmit le commandement au général

comte d'Erlon, qui avait été obligé de se cacher depuis l'échauffourée

des frères Lallemand. Au milieu de ces brusques révolutions, qui

troublent et font souvent dévier les coeurs les plus honnêtes,

l'histoire est heureuse d'avoir à reproduire des scènes où tout le

monde, princes, maréchaux, soldats, surent remplir des devoirs presque

opposés, avec tant de délicatesse et de précision.

[En marge: Licenciement de la maison militaire.]

Pendant ce temps la maison du Roi, harassée de fatigue, s'était

traînée jusqu'à Abbeville, ayant à sa tête le comte d'Artois et le duc

de Berry, et à ses trousses le général Exelmans, qui avec trois mille

chevaux la surveillait sans chercher à la joindre. D'Abbeville elle

s'était dirigée sur Lille, puis apprenant en route le départ du Roi,

elle s'était portée sur Béthune. Là les princes sentant

l'impossibilité de la conduire à l'étranger et de l'y entretenir,

prirent le parti de la licencier. Trois cents hommes seulement,

parfaitement propres au service, et dont l'entretien n'était pas au

dessus des moyens actuels de la famille royale, furent retenus, et

suivirent le maréchal Marmont en Belgique, où ils devaient composer la

garde personnelle de Louis XVIII. Les autres se dispersèrent dans

toutes les directions. Les princes franchirent la frontière pour se

réunir au Roi.

[En marge: Soumission des provinces du Nord et de l'Est.]

Tandis que Louis XVIII avait évacué le territoire, et fait cesser

pour le Nord les très-légères inquiétudes qu'on avait pu concevoir à

Paris, à l'Est les choses s'étaient passées tout aussi tranquillement.

Le maréchal Victor, chargé de former un corps d'armée en Champagne et

en Lorraine, s'était vu obligé de renoncer à cette entreprise. Le

maréchal Oudinot, délaissé par les grenadiers et les chasseurs royaux

(ancienne garde impériale), avait également abandonné son

commandement, et le drapeau tricolore avait été partout arboré autour

de lui. L'ancienne garde impériale s'était spontanément dirigée sur

Paris. En Alsace, le maréchal Suchet se soumettant à la révolution qui

venait de s'accomplir, avait fait flotter le drapeau tricolore dans

toute la province, et mis nos places frontières à l'abri des

tentatives extérieures. On a déjà vu par nos précédents récits ce qui

s'était passé de Grenoble à Besançon, par conséquent les inquiétudes

qu'on aurait pu concevoir pour nos places ne s'étaient réalisées nulle

part, et l'ennemi, malgré le désir qu'il en avait, n'en avait surpris

aucune.

Dans l'intérieur le progrès de l'autorité impériale n'était ni moins

général ni moins rapide. Le maréchal Saint-Cyr, parti de Paris le 20

mars avec M. de Vitrolles, s'était rendu à Orléans où commandait le

général Dupont. Trouvant les troupes à moitié soulevées, il avait fait

fermer les portes de la ville, abattre le drapeau tricolore, et

incarcérer le général Pajol qui était l'auteur du mouvement. Mais des

officiers envoyés de Paris ayant pénétré dans la ville, et communiqué

avec le 1er de cuirassiers en garnison à Orléans, ce régiment était

spontanément monté à cheval, avait assailli le siége des autorités,

délivré le général Pajol, et mis en fuite le maréchal Saint-Cyr, qui

s'était retiré en toute hâte vers la basse Loire. Le général Pajol,

prenant le commandement, avait fait proclamer à Orléans et dans les

environs le rétablissement de l'autorité impériale.

[En marge: Soumission momentanée de la Vendée, et retraite en

Angleterre du duc de Bourbon.]

Cette partie importante du cours de la Loire était donc reconquise. À

Angers, le duc de Bourbon, après un entretien avec M. d'Autichamp et

les principaux chefs vendéens, avait bientôt acquis la conviction que

si les anciens meneurs de la Vendée étaient disposés à s'agiter

encore, la population des campagnes, quoique royaliste, n'avait plus

assez d'ardeur pour braver les maux de la guerre civile, dont le

souvenir était resté vivant dans tous les esprits. Se sentant plus

embarrassant pour le pays qu'utile à la cause royale, le prince avait

déféré au conseil, qui lui était généralement donné, de se retirer. Un

officier de gendarmerie, le commandant Noireau, instruit de l'état des

choses, lui avait offert des passe-ports, à condition qu'il en userait

sur-le-champ, ce que le prince avait accepté sans hésitation. Il était

allé s'embarquer à Nantes, laissant la contrée non pas revenue à

Napoléon, mais paisible.

[En marge: Marche du général Clausel sur Bordeaux.]

Le général Clausel, envoyé dans la Gironde, s'était arrêté à

Angoulême, y avait reçu pour le compte de l'Empereur la soumission des

départements voisins, puis, réunissant une partie de la gendarmerie,

avait marché sur la Dordogne pour y rassembler des troupes, et remplir

sa mission à l'égard de la ville de Bordeaux.

[En marge: Madame la duchesse d'Angoulême à Bordeaux.]

Il régnait dans cette grande cité une agitation extraordinaire,

produite par la présence de madame la duchesse d'Angoulême et par

celle de MM. Lainé et de Vitrolles. La population, royaliste par

intérêt et par conviction, désolée du retour de Napoléon qui allait

amener de nouveau la clôture des mers, s'était levée avec empressement

à la vue de madame la duchesse d'Angoulême (venue avec le prince son

époux pour célébrer le 12 mars), et avait promis de soutenir la cause

des Bourbons. Ces vives démonstrations se passaient en présence de

deux régiments, le 8e léger et le 62e de ligne, en garnison à

Bordeaux, et y assistant avec un silence peu rassurant. Tout faisait

présager qu'à l'aspect du drapeau tricolore arboré sur la rive droite

de la Gironde, ils éclateraient et feraient cesser une insurrection

sans consistance.

[En marge: Essai par M. de Vitrolles d'un gouvernement royal à

Toulouse.]

[En marge: Présence de M. le duc d'Angoulême à Marseille.]

[En marge: Son plan de campagne sur le Rhône.]

[En marge: Attitude du maréchal Masséna.]

M. de Vitrolles après avoir communiqué à la princesse les intentions

du Roi, s'était transporté à Toulouse pour y établir le centre du

gouvernement royal dans le Midi. Il avait opéré des levées d'hommes et

d'argent, placé de sa propre autorité le maréchal Pérignon à la tête

des rassemblements royalistes, et tâché de maintenir la correspondance

entre Bordeaux où était restée madame la duchesse d'Angoulême, et

Marseille où était accouru en toute hâte M. le duc d'Angoulême. Le

prince en effet s'était rendu à Marseille, et on devine d'après

l'esprit qui régnait dans cette ville, les manifestations véhémentes

auxquelles la population avait dû se livrer. Ayant toujours haï

l'Empire, menacée de nouveau de mourir de faim, après avoir rêvé

plutôt que goûté l'abondance, elle était en proie à une sorte de

fureur, et avait accueilli M. le duc d'Angoulême avec des transports

qui tenaient du délire. Le maréchal Masséna commandait au milieu de

ces populations incandescentes avec le sang-froid dédaigneux d'un

homme de guerre qui avait réussi jadis à dompter les Calabres, et que

les cris de la multitude n'effrayaient guère. Accompagnant le prince

le jour de son entrée, il avait vu un groupe de femmes du peuple qui

tenaient leurs enfants dans leurs bras, se jeter au-devant de son

cheval, puis tomber à genoux, et lui dire dans l'idiome naïf du pays:

Maréchal, ne trahissez pas ce bon prince!--Prenant à peine garde à ces

démonstrations, n'aimant ni la dynastie qui s'en allait, ni celle qui

revenait, et déplorant les nouvelles convulsions qui devaient coûter

tant de sang à la France, il avait résolu de se renfermer dans la

stricte observation de ses devoirs militaires. Il avait donné à M. le

duc d'Angoulême deux régiments, le 83e et le 58e, et une colonne de

volontaires avec lesquels ce prince devait essayer, en remontant le

Rhône, de reprendre Grenoble et Lyon. Le maréchal Masséna qui ne

voulait pas le suivre dans cette campagne était resté à Marseille pour

y maintenir l'ordre, et surtout pour veiller sur Toulon, bien décidé à

appesantir sa dure main sur quiconque tenterait de livrer aux Anglais

ce grand arsenal maritime.

[En marge: Napoléon se regarde comme rentré en possession de l'Empire;

idées qui le préoccupent.]

[En marge: Napoléon, sans le dire, regardait la guerre comme

inévitable, et devant être terrible.]

Tel était l'état des choses les 23 et 24 mars dans les diverses

parties de la France. Napoléon informé de la retraite de Louis XVIII,

de la soumission des provinces du Nord et de l'Est, certain dès lors

de la conservation des places frontières, ne doutant pas de la

soumission de la Vendée, au moins pour le moment, ne tenait aucun

compte de l'insurrection du Midi, bien qu'elle s'étendît de Bordeaux à

Marseille. La conservation des places lui avait seule causé quelque

souci, car c'eût été un grand malheur que l'occupation par l'ennemi

d'une forteresse comme Lille, Metz ou Strasbourg. Rassuré sur ce point

important, délivré de la présence du Roi, qui n'eût été du reste qu'un

embarras, il se regardait comme remis en pleine possession de

l'Empire. S'il parvenait à concilier son autorité avec l'indépendance

toute nouvelle des esprits, et surtout à apaiser l'Europe, ou à la

vaincre, il était certain de recommencer un second règne, moins

éclatant peut-être, mais plus prospère que le premier, et plus

méritoire s'il savait substituer les douceurs bienfaisantes de la paix

aux sanglantes grandeurs de la guerre. Mais il avait toujours douté,

sans le dire, de l'apaisement de l'Europe, et en réalité il ne

comptait que sur une campagne courte et vigoureuse, exécutée avec les

ressources que la France un peu reposée, et trois cent mille soldats

revenus de l'étranger, offraient à son puissant génie militaire.

[En marge: Déclaration du congrès de Vienne qui met Napoléon hors la

loi des nations.]

Il n'était que depuis quelques jours dans Paris, et il avait déjà pu

s'apercevoir de la vérité de ses pressentiments, car tandis que tout

se soumettait dans l'intérieur, tout prenait au dehors un caractère de

violence inouïe. Les Bourbons en se retirant avaient répandu une

déclaration du congrès de Vienne qui était de la plus extrême gravité.

On avait d'abord révoqué en doute l'authenticité de cette déclaration,

et Napoléon avait favorisé ce doute qui lui convenait, mais aux

résolutions, au style, il n'avait pu s'empêcher de reconnaître la

fureur de ses ennemis, fureur qu'il s'était attirée par un intolérable

abus de la victoire pendant plus de quinze années. Selon cette

déclaration, les puissances réunies à Vienne, considérant que Napoléon

Bonaparte, en violant le traité du 11 avril, avait détruit le seul

titre légal sur lequel reposât son existence, et attenté au repos

général, le mettaient hors la loi des nations, ce qui le rendait

passible du traitement réservé aux plus vils criminels. La conclusion

évidente, c'est que quiconque pourrait se saisir de lui devrait le

fusiller immédiatement, et serait considéré comme ayant rendu à

l'Europe un service signalé. Ce n'était pas envers un grand homme, qui

sans contredit avait tourmenté l'Europe, mais dont tous les princes

vivants avaient flatté et exploité la puissance et venaient d'égaler

l'ambition, ce n'était pas, disons-nous, envers ce grand homme, un

acte digne des moeurs du siècle, et l'orgueil, l'avidité, la peur,

pouvaient seuls, non pas justifier cet acte, mais l'expliquer.

[En marge: Les légations étrangères demandent toutes leurs

passe-ports.]

[En marge: On les leur accorde, en donnant aux secrétaires d'ambassade

de Russie et d'Autriche des lettres pour Vienne.]

Napoléon se réservait de le publier sous quelques jours, lorsqu'il

voudrait faire connaître à la France la situation tout entière. Pour

le moment, en rapprochant la déclaration du 13 mars de quelques autres

manifestations, il y voyait la réalisation de tout ce qu'il avait

prévu, et une raison de se préparer, sans perdre un instant, à

soutenir une lutte formidable. De nouvelles manifestations d'ailleurs,

conséquence de la déclaration du 13 mars, ne purent lui laisser aucun

doute. À peine M. de Caulaincourt avait-il mis le pied dans l'hôtel

de son ministère, que les légations étrangères vinrent lui demander

leurs passe-ports. Pour les unes, telles que celles d'Angleterre et de

Russie, dont les chefs étaient absents, les secrétaires avaient pris

sur eux de faire cette demande; pour les autres, comme celles

d'Autriche, de Prusse, de Suède, de Danemark, de Sardaigne, de

Hollande, etc., les chefs de mission s'en étaient chargés eux-mêmes,

et malgré les efforts de M. de Caulaincourt pour les retenir, ils

avaient persisté dans la volonté de partir. M. de Caulaincourt eut à

ce sujet un long entretien avec M. de Vincent, ambassadeur d'Autriche,

chercha de toutes les manières à lui persuader que la France voulait

la paix, qu'elle entendait même rester fidèle au traité de Paris; mais

il parvint difficilement à s'en faire écouter, et n'obtint seulement

pas qu'il se chargeât de lettres de Napoléon pour sa femme et pour son

beau-père. Toutefois désirant quitter Paris immédiatement, M. de

Vincent consentit à ce que l'un des secrétaires de la légation

autrichienne qui partait un jour plus tard, emportât les deux lettres.

L'humilité était en ce moment l'un des calculs de Napoléon: M. de

Caulaincourt ne voulant cependant pas pousser ce calcul trop loin, se

contenta de bien constater les dispositions pacifiques de son maître,

mais ne mit aucun obstacle au départ des représentants des diverses

cours, et leur envoya leurs passe-ports le jour même où ils les

avaient réclamés.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 19 / 46 段