tous les honneurs dus au souverain. La population de Lille, pieuse et
royaliste, poussa des cris violents de _Vive le Roi!_ tandis que les
troupes bordant la haie et présentant les armes gardèrent un morne
silence.
[En marge: Conseil tenu devant Louis XVIII.]
[En marge: M. le duc d'Orléans lui conseille de se rendre
immédiatement à Dunkerque.]
[En marge: Motifs donnés pour choisir Dunkerque.]
À peine arrivé, Louis XVIII voulut entendre le prince et les maréchaux
sur la conduite qu'il convenait de tenir. En présence du Roi, de M. de
Blacas, du prince Berthier, des maréchaux Macdonald et Mortier, M. le
duc d'Orléans exposa la situation avec une parfaite netteté de vues et
de langage. Il approuva fort le maréchal Macdonald d'avoir conseillé
au Roi de rester le plus possible sur le territoire français, mais il
démontra en même temps que la ville de Lille serait à peine habitable
quelques heures, que le spectacle qu'on venait d'avoir sous les yeux,
celui d'une population bruyamment sympathique et de troupes
froidement respectueuses, était l'expression vraie de l'état des
choses; que les troupes étaient maîtresses de Lille, qu'elles ne
souffriraient pas qu'il fût commis la moindre inconvenance envers le
Roi, qu'elles s'en feraient même un point d'honneur, mais qu'elles
étaient imbues de l'idée qu'on voulait livrer la place aux Anglais,
que dans cette défiance elles ne consentiraient jamais à y laisser
entrer la maison militaire, encore moins à en sortir elles-mêmes, si
par hasard on voulait se débarrasser de leur présence; que du reste,
en supposant qu'on parvînt à les éloigner, ce n'était pas avec douze
cents hommes de la garde nationale et trois à quatre mille cavaliers
écloppés de la maison militaire, qu'on pourrait défendre une
forteresse où il fallait au moins douze mille hommes de la meilleure
infanterie pour être en sûreté; que pendant quelques jours les troupes
se prêteraient à former la garde du Roi, mais qu'elles ne
soutiendraient pas longtemps ce rôle, surtout quand viendraient les
ordres de Paris; que le meilleur parti était de se transporter à
Dunkerque, où la population était aussi royaliste qu'à Lille; que là
il faudrait peu de garnison, et qu'on y suffirait avec la maison
militaire convertie en infanterie; qu'on y aurait d'ailleurs la
ressource de la mer, et le refuge de l'Angleterre au besoin; qu'en
demeurant par ce choix sur le territoire français, on y serait en même
temps plus éloigné du théâtre de la guerre; que probablement on
retiendrait dans son parti Calais, Ardres, Gravelines, qu'on y aurait
un peu de marine, qu'on formerait ainsi un petit royaume maritime, où
le drapeau blanc continuerait de flotter sans aucune apparence de
complicité avec le drapeau ennemi qui allait envahir la France.
[En marge: Le départ remis au lendemain.]
Le maréchal Mortier appuya vivement cet avis plein de sagesse, et le
prince Berthier ne le contredit point. M. de Blacas l'approuva. Le
maréchal Macdonald en l'adoptant, n'éleva d'objection que sur un
point, la précipitation du départ, qui donnerait au Roi l'apparence
d'un fugitif, saisi de peur ou chassé de Lille. Le duc d'Orléans ayant
répondu qu'on avait vingt-cinq lieues à faire pour gagner Dunkerque,
et que ce qui était facile le jour même serait peut-être difficile le
lendemain, l'avis du départ immédiat sembla prévaloir, sauf néanmoins
l'extrême lassitude du Roi, qui exigeait quelques heures de repos.
[En marge: Les troupes respectueuses mais défiantes, craignent qu'on
ne veuille livrer Lille aux Anglais.]
On se sépara donc avec ordre de préparer le départ; mais toujours
perplexe et fatigué le Roi le remit au lendemain. Le duc d'Orléans et
les maréchaux employèrent la fin du jour à visiter les troupes et à
leur parler.--Le Roi est en sûreté parmi nous, répondirent les
officiers auxquels on s'adressa; mais nous savons qu'on veut livrer la
place à l'ennemi, et que c'est le projet des émigrés dont le Roi est
entouré. Si donc la maison militaire se présente, nous ferons feu sur
elle.--Malgré toutes les assurances contraires il n'y eut aucun moyen
de dissiper ces préventions, et ce qui contribuait à les enraciner
dans l'esprit des troupes, c'est que des gens de l'entourage royal
disaient qu'il fallait mettre un terme à cette comédie d'un faux
respect pour la personne du souverain, sous lequel se cachait une
trahison prochaine, et que le plus simple était d'introduire dix
mille Anglais dans la place. Ces imprudents propos étaient crus, et
ceux du duc d'Orléans considérés comme un pur effet de sa crédulité.
Il était dès lors évident qu'on pourrait à peine passer un jour ou
deux dans cette situation équivoque.
[En marge: Croyant apercevoir la maison militaire, elles sont prêtes à
faire feu.]
[En marge: Impossibilité de laisser plus longtemps la cour à Lille.]
[En marge: Insistance pour la retraite à Dunkerque.]
[En marge: Louis XVIII préfère se rendre en Belgique.]
Le lendemain 23 il y eut une fausse alerte. Quelques coureurs s'étant
montrés en vue des remparts de Lille, le bruit se répandit que c'était
la maison du Roi qui approchait. En un instant les troupes
manifestèrent la plus vive émotion, et elles se déclarèrent prêtes à
tirer sur les nouveaux arrivants. Le duc d'Orléans, les maréchaux,
eurent une peine extrême à les calmer, et elles parurent toujours
convaincues qu'on songeait à livrer la place aux Anglais. En présence
de pareilles dispositions, il n'était plus possible que le Roi
prolongeât son séjour à Lille. Le conseil qu'il avait tenu la veille
avec le duc d'Orléans, avec M. de Blacas, avec les maréchaux Berthier,
Macdonald, Mortier, s'assembla de nouveau le matin même, et reconnut à
l'unanimité la nécessité de quitter une ville gardée par des troupes
pleines d'égards pour Louis XVIII, mais dévouées à Napoléon, et
toujours disposées au premier incident à proclamer l'autorité
impériale. Il n'y avait divergence que sur le lieu où le Roi se
retirerait en sortant de Lille. Le duc d'Orléans, appuyé par les trois
maréchaux, insista de nouveau pour Dunkerque. Le Roi ne repoussa pas
cet avis, mais il dit que dans l'état des choses il croyait trop
dangereux de faire sur le territoire français les vingt-cinq lieues
qui le séparaient de Dunkerque, et il annonça qu'il allait prendre
d'abord la route de la Belgique, sauf à gagner Dunkerque par le
territoire belge. Les raisons que lui présenta le duc d'Orléans pour
ne pas abandonner un instant le territoire national n'ayant point
changé sa résolution, le maréchal Macdonald d'un ton respectueux mais
ferme lui déclara qu'il était, à son grand regret, obligé de le
quitter; que jamais il n'émigrerait, surtout pour se rendre dans un
pays rempli des troupes de la coalition; qu'il était resté fidèle à la
royauté tant qu'elle avait été en France, qu'il ne pouvait la suivre
au delà; qu'il n'irait point offrir son épée à l'homme qui était venu
bouleverser son pays, mais qu'il attendrait dans la retraite des jours
plus heureux. Louis XVIII écouta avec une parfaite convenance cette
franche déclaration, remercia le maréchal de sa noble conduite, lui
rendit ses serments, et lui fit les adieux les plus affectueux. Le
maréchal Mortier tint le même langage, reçut la même réponse et les
mêmes témoignages, et annonça qu'avec le maréchal Macdonald il
accompagnerait le Roi jusqu'à l'extrême frontière. Le prince Berthier
se tut, mais prenant à part les maréchaux Macdonald et Mortier, il
leur dit que capitaine d'une compagnie de gardes du corps il était
obligé de suivre le Roi jusqu'au lieu choisi pour sa retraite, et que
ce devoir rempli il était décidé à rentrer en France. Il les chargea
même d'en donner avis à Paris. Le Roi s'adressant alors à M. le duc
d'Orléans, lui demanda, avec une malice visible, ce qu'il allait
faire. Le duc d'Orléans lui répondit avec sang-froid, qu'il pensait
comme messieurs les maréchaux, mais que, prince du sang, il ne
pouvait agir comme eux, c'est-à-dire rester en France; qu'il suivrait
le Roi jusqu'à la frontière, puis qu'il solliciterait la permission de
le quitter, ne voulant point aller en Belgique, lieu de réunion des
armées ennemies. Le Roi, d'un ton tranquille, lui dit qu'il faisait
bien, et donna les ordres pour son départ immédiat.
[En marge: Les maréchaux et le duc d'Orléans le quittent à la
frontière.]
Le 23, vers le milieu du jour, Louis XVIII sortit de Lille par la
route de Belgique, la population lui témoignant de vifs regrets, les
troupes un parfait respect, mais paraissant fort soulagées d'être
déchargées d'un dépôt embarrassant. Le duc d'Orléans et les maréchaux
escortant à cheval la voiture du Roi le conduisirent jusqu'à la
frontière, qui est à deux lieues environ de la place, puis après avoir
reçu ses remercîments et lui avoir adressé leurs adieux, rentrèrent
dans Lille pour déposer leur commandement. Le duc d'Orléans écrivit à
tous les généraux qui dépendaient de lui, pour les délier de leurs
obligations militaires, et les rendre à eux-mêmes et à leur pays. Le
maréchal Mortier lui apprit alors un détail qu'il avait eu la
délicatesse de tenir secret, c'est qu'il avait reçu de Paris le
pouvoir et l'ordre d'agir comme il l'entendrait pour le salut de la
frontière, pour l'expulsion des princes de Bourbon, même pour leur
arrestation si elle paraissait nécessaire. Le maréchal n'avait voulu
ni gêner les princes, ni même hâter leur départ, en leur déclarant les
devoirs nouveaux qui lui étaient imposés par celui qui était redevenu
le maître du territoire, et il ne les leur avait révélés que lorsque
leur résolution était prise et à peu près accomplie. M. le duc
d'Orléans partit pour l'Angleterre, le maréchal Macdonald pour ses
terres, et le maréchal Mortier manda par le télégraphe à Paris que
Louis XVIII avait quitté Lille, que cette place n'était point et
n'avait jamais été en danger. Il transmit le commandement au général
comte d'Erlon, qui avait été obligé de se cacher depuis l'échauffourée
des frères Lallemand. Au milieu de ces brusques révolutions, qui
troublent et font souvent dévier les coeurs les plus honnêtes,
l'histoire est heureuse d'avoir à reproduire des scènes où tout le
monde, princes, maréchaux, soldats, surent remplir des devoirs presque
opposés, avec tant de délicatesse et de précision.
[En marge: Licenciement de la maison militaire.]
Pendant ce temps la maison du Roi, harassée de fatigue, s'était
traînée jusqu'à Abbeville, ayant à sa tête le comte d'Artois et le duc
de Berry, et à ses trousses le général Exelmans, qui avec trois mille
chevaux la surveillait sans chercher à la joindre. D'Abbeville elle
s'était dirigée sur Lille, puis apprenant en route le départ du Roi,
elle s'était portée sur Béthune. Là les princes sentant
l'impossibilité de la conduire à l'étranger et de l'y entretenir,
prirent le parti de la licencier. Trois cents hommes seulement,
parfaitement propres au service, et dont l'entretien n'était pas au
dessus des moyens actuels de la famille royale, furent retenus, et
suivirent le maréchal Marmont en Belgique, où ils devaient composer la
garde personnelle de Louis XVIII. Les autres se dispersèrent dans
toutes les directions. Les princes franchirent la frontière pour se
réunir au Roi.
[En marge: Soumission des provinces du Nord et de l'Est.]
Tandis que Louis XVIII avait évacué le territoire, et fait cesser
pour le Nord les très-légères inquiétudes qu'on avait pu concevoir à
Paris, à l'Est les choses s'étaient passées tout aussi tranquillement.
Le maréchal Victor, chargé de former un corps d'armée en Champagne et
en Lorraine, s'était vu obligé de renoncer à cette entreprise. Le
maréchal Oudinot, délaissé par les grenadiers et les chasseurs royaux
(ancienne garde impériale), avait également abandonné son
commandement, et le drapeau tricolore avait été partout arboré autour
de lui. L'ancienne garde impériale s'était spontanément dirigée sur
Paris. En Alsace, le maréchal Suchet se soumettant à la révolution qui
venait de s'accomplir, avait fait flotter le drapeau tricolore dans
toute la province, et mis nos places frontières à l'abri des
tentatives extérieures. On a déjà vu par nos précédents récits ce qui
s'était passé de Grenoble à Besançon, par conséquent les inquiétudes
qu'on aurait pu concevoir pour nos places ne s'étaient réalisées nulle
part, et l'ennemi, malgré le désir qu'il en avait, n'en avait surpris
aucune.
Dans l'intérieur le progrès de l'autorité impériale n'était ni moins
général ni moins rapide. Le maréchal Saint-Cyr, parti de Paris le 20
mars avec M. de Vitrolles, s'était rendu à Orléans où commandait le
général Dupont. Trouvant les troupes à moitié soulevées, il avait fait
fermer les portes de la ville, abattre le drapeau tricolore, et
incarcérer le général Pajol qui était l'auteur du mouvement. Mais des
officiers envoyés de Paris ayant pénétré dans la ville, et communiqué
avec le 1er de cuirassiers en garnison à Orléans, ce régiment était
spontanément monté à cheval, avait assailli le siége des autorités,
délivré le général Pajol, et mis en fuite le maréchal Saint-Cyr, qui
s'était retiré en toute hâte vers la basse Loire. Le général Pajol,
prenant le commandement, avait fait proclamer à Orléans et dans les
environs le rétablissement de l'autorité impériale.
[En marge: Soumission momentanée de la Vendée, et retraite en
Angleterre du duc de Bourbon.]
Cette partie importante du cours de la Loire était donc reconquise. À
Angers, le duc de Bourbon, après un entretien avec M. d'Autichamp et
les principaux chefs vendéens, avait bientôt acquis la conviction que
si les anciens meneurs de la Vendée étaient disposés à s'agiter
encore, la population des campagnes, quoique royaliste, n'avait plus
assez d'ardeur pour braver les maux de la guerre civile, dont le
souvenir était resté vivant dans tous les esprits. Se sentant plus
embarrassant pour le pays qu'utile à la cause royale, le prince avait
déféré au conseil, qui lui était généralement donné, de se retirer. Un
officier de gendarmerie, le commandant Noireau, instruit de l'état des
choses, lui avait offert des passe-ports, à condition qu'il en userait
sur-le-champ, ce que le prince avait accepté sans hésitation. Il était
allé s'embarquer à Nantes, laissant la contrée non pas revenue à
Napoléon, mais paisible.
[En marge: Marche du général Clausel sur Bordeaux.]
Le général Clausel, envoyé dans la Gironde, s'était arrêté à
Angoulême, y avait reçu pour le compte de l'Empereur la soumission des
départements voisins, puis, réunissant une partie de la gendarmerie,
avait marché sur la Dordogne pour y rassembler des troupes, et remplir
sa mission à l'égard de la ville de Bordeaux.
[En marge: Madame la duchesse d'Angoulême à Bordeaux.]
Il régnait dans cette grande cité une agitation extraordinaire,
produite par la présence de madame la duchesse d'Angoulême et par
celle de MM. Lainé et de Vitrolles. La population, royaliste par
intérêt et par conviction, désolée du retour de Napoléon qui allait
amener de nouveau la clôture des mers, s'était levée avec empressement
à la vue de madame la duchesse d'Angoulême (venue avec le prince son
époux pour célébrer le 12 mars), et avait promis de soutenir la cause
des Bourbons. Ces vives démonstrations se passaient en présence de
deux régiments, le 8e léger et le 62e de ligne, en garnison à
Bordeaux, et y assistant avec un silence peu rassurant. Tout faisait
présager qu'à l'aspect du drapeau tricolore arboré sur la rive droite
de la Gironde, ils éclateraient et feraient cesser une insurrection
sans consistance.
[En marge: Essai par M. de Vitrolles d'un gouvernement royal à
Toulouse.]
[En marge: Présence de M. le duc d'Angoulême à Marseille.]
[En marge: Son plan de campagne sur le Rhône.]
[En marge: Attitude du maréchal Masséna.]
M. de Vitrolles après avoir communiqué à la princesse les intentions
du Roi, s'était transporté à Toulouse pour y établir le centre du
gouvernement royal dans le Midi. Il avait opéré des levées d'hommes et
d'argent, placé de sa propre autorité le maréchal Pérignon à la tête
des rassemblements royalistes, et tâché de maintenir la correspondance
entre Bordeaux où était restée madame la duchesse d'Angoulême, et
Marseille où était accouru en toute hâte M. le duc d'Angoulême. Le
prince en effet s'était rendu à Marseille, et on devine d'après
l'esprit qui régnait dans cette ville, les manifestations véhémentes
auxquelles la population avait dû se livrer. Ayant toujours haï
l'Empire, menacée de nouveau de mourir de faim, après avoir rêvé
plutôt que goûté l'abondance, elle était en proie à une sorte de
fureur, et avait accueilli M. le duc d'Angoulême avec des transports
qui tenaient du délire. Le maréchal Masséna commandait au milieu de
ces populations incandescentes avec le sang-froid dédaigneux d'un
homme de guerre qui avait réussi jadis à dompter les Calabres, et que
les cris de la multitude n'effrayaient guère. Accompagnant le prince
le jour de son entrée, il avait vu un groupe de femmes du peuple qui
tenaient leurs enfants dans leurs bras, se jeter au-devant de son
cheval, puis tomber à genoux, et lui dire dans l'idiome naïf du pays:
Maréchal, ne trahissez pas ce bon prince!--Prenant à peine garde à ces
démonstrations, n'aimant ni la dynastie qui s'en allait, ni celle qui
revenait, et déplorant les nouvelles convulsions qui devaient coûter
tant de sang à la France, il avait résolu de se renfermer dans la
stricte observation de ses devoirs militaires. Il avait donné à M. le
duc d'Angoulême deux régiments, le 83e et le 58e, et une colonne de
volontaires avec lesquels ce prince devait essayer, en remontant le
Rhône, de reprendre Grenoble et Lyon. Le maréchal Masséna qui ne
voulait pas le suivre dans cette campagne était resté à Marseille pour
y maintenir l'ordre, et surtout pour veiller sur Toulon, bien décidé à
appesantir sa dure main sur quiconque tenterait de livrer aux Anglais
ce grand arsenal maritime.
[En marge: Napoléon se regarde comme rentré en possession de l'Empire;
idées qui le préoccupent.]
[En marge: Napoléon, sans le dire, regardait la guerre comme
inévitable, et devant être terrible.]
Tel était l'état des choses les 23 et 24 mars dans les diverses
parties de la France. Napoléon informé de la retraite de Louis XVIII,
de la soumission des provinces du Nord et de l'Est, certain dès lors
de la conservation des places frontières, ne doutant pas de la
soumission de la Vendée, au moins pour le moment, ne tenait aucun
compte de l'insurrection du Midi, bien qu'elle s'étendît de Bordeaux à
Marseille. La conservation des places lui avait seule causé quelque
souci, car c'eût été un grand malheur que l'occupation par l'ennemi
d'une forteresse comme Lille, Metz ou Strasbourg. Rassuré sur ce point
important, délivré de la présence du Roi, qui n'eût été du reste qu'un
embarras, il se regardait comme remis en pleine possession de
l'Empire. S'il parvenait à concilier son autorité avec l'indépendance
toute nouvelle des esprits, et surtout à apaiser l'Europe, ou à la
vaincre, il était certain de recommencer un second règne, moins
éclatant peut-être, mais plus prospère que le premier, et plus
méritoire s'il savait substituer les douceurs bienfaisantes de la paix
aux sanglantes grandeurs de la guerre. Mais il avait toujours douté,
sans le dire, de l'apaisement de l'Europe, et en réalité il ne
comptait que sur une campagne courte et vigoureuse, exécutée avec les
ressources que la France un peu reposée, et trois cent mille soldats
revenus de l'étranger, offraient à son puissant génie militaire.
[En marge: Déclaration du congrès de Vienne qui met Napoléon hors la
loi des nations.]
Il n'était que depuis quelques jours dans Paris, et il avait déjà pu
s'apercevoir de la vérité de ses pressentiments, car tandis que tout
se soumettait dans l'intérieur, tout prenait au dehors un caractère de
violence inouïe. Les Bourbons en se retirant avaient répandu une
déclaration du congrès de Vienne qui était de la plus extrême gravité.
On avait d'abord révoqué en doute l'authenticité de cette déclaration,
et Napoléon avait favorisé ce doute qui lui convenait, mais aux
résolutions, au style, il n'avait pu s'empêcher de reconnaître la
fureur de ses ennemis, fureur qu'il s'était attirée par un intolérable
abus de la victoire pendant plus de quinze années. Selon cette
déclaration, les puissances réunies à Vienne, considérant que Napoléon
Bonaparte, en violant le traité du 11 avril, avait détruit le seul
titre légal sur lequel reposât son existence, et attenté au repos
général, le mettaient hors la loi des nations, ce qui le rendait
passible du traitement réservé aux plus vils criminels. La conclusion
évidente, c'est que quiconque pourrait se saisir de lui devrait le
fusiller immédiatement, et serait considéré comme ayant rendu à
l'Europe un service signalé. Ce n'était pas envers un grand homme, qui
sans contredit avait tourmenté l'Europe, mais dont tous les princes
vivants avaient flatté et exploité la puissance et venaient d'égaler
l'ambition, ce n'était pas, disons-nous, envers ce grand homme, un
acte digne des moeurs du siècle, et l'orgueil, l'avidité, la peur,
pouvaient seuls, non pas justifier cet acte, mais l'expliquer.
[En marge: Les légations étrangères demandent toutes leurs
passe-ports.]
[En marge: On les leur accorde, en donnant aux secrétaires d'ambassade
de Russie et d'Autriche des lettres pour Vienne.]
Napoléon se réservait de le publier sous quelques jours, lorsqu'il
voudrait faire connaître à la France la situation tout entière. Pour
le moment, en rapprochant la déclaration du 13 mars de quelques autres
manifestations, il y voyait la réalisation de tout ce qu'il avait
prévu, et une raison de se préparer, sans perdre un instant, à
soutenir une lutte formidable. De nouvelles manifestations d'ailleurs,
conséquence de la déclaration du 13 mars, ne purent lui laisser aucun
doute. À peine M. de Caulaincourt avait-il mis le pied dans l'hôtel
de son ministère, que les légations étrangères vinrent lui demander
leurs passe-ports. Pour les unes, telles que celles d'Angleterre et de
Russie, dont les chefs étaient absents, les secrétaires avaient pris
sur eux de faire cette demande; pour les autres, comme celles
d'Autriche, de Prusse, de Suède, de Danemark, de Sardaigne, de
Hollande, etc., les chefs de mission s'en étaient chargés eux-mêmes,
et malgré les efforts de M. de Caulaincourt pour les retenir, ils
avaient persisté dans la volonté de partir. M. de Caulaincourt eut à
ce sujet un long entretien avec M. de Vincent, ambassadeur d'Autriche,
chercha de toutes les manières à lui persuader que la France voulait
la paix, qu'elle entendait même rester fidèle au traité de Paris; mais
il parvint difficilement à s'en faire écouter, et n'obtint seulement
pas qu'il se chargeât de lettres de Napoléon pour sa femme et pour son
beau-père. Toutefois désirant quitter Paris immédiatement, M. de
Vincent consentit à ce que l'un des secrétaires de la légation
autrichienne qui partait un jour plus tard, emportât les deux lettres.
L'humilité était en ce moment l'un des calculs de Napoléon: M. de
Caulaincourt ne voulant cependant pas pousser ce calcul trop loin, se
contenta de bien constater les dispositions pacifiques de son maître,
mais ne mit aucun obstacle au départ des représentants des diverses
cours, et leur envoya leurs passe-ports le jour même où ils les
avaient réclamés.