pour un esprit aussi ferme que celui de Napoléon. Il connaissait la
sagesse de la garde nationale de Paris, il savait que, mécontente au
premier moment, elle lui redeviendrait bientôt favorable lorsqu'elle
serait instruite de ses intentions pacifiques et libérales, et
lorsqu'on aurait éloigné de ses rangs quelques officiers qui
cherchaient le bruit et l'importance. Quant aux tentatives royalistes
dans l'Ouest et le Midi, il était persuadé que le prodigieux effet de
son entrée à Paris suffirait pour les déjouer, et en tout cas il était
loin de croire que les Bourbons, n'ayant pas réussi à lui résister
lorsqu'ils étaient maîtres de Paris, pussent, fugitifs et relégués aux
extrémités du territoire, trouver des forces qui leur avaient fait
défaut lorsqu'ils disposaient de la plénitude de l'autorité
souveraine. Cependant c'eût été leur faire la partie trop belle que de
s'éloigner du siége du gouvernement avant d'en avoir saisi fortement
les rênes; que de se lancer témérairement à travers la Belgique et les
provinces rhénanes avec les seules troupes organisées qui fussent
disponibles, en ne laissant à Paris que des ministres nommés de la
veille, des régiments épars ou disloqués, et en s'exposant ainsi à
voir renaître derrière soi l'autorité des Bourbons, qu'on avait
renversée en passant. Mais il y avait de bien autres considérations
encore et de plus graves à opposer à un tel projet.
[En marge: Forces qu'on devait rencontrer soit en Belgique soit dans
les provinces rhénanes, et qui auraient été d'une supériorité
numérique écrasante.]
D'abord on ne pouvait pas, en ramassant toutes les troupes disponibles
de Paris à Lille, réunir plus de 25 à 30 mille hommes d'infanterie, 4
à 5 mille hommes de cavalerie, et 50 à 60 bouches à feu médiocrement
attelées[7]. Or savait-on ce qu'on trouverait en Belgique? Des peuples
assurément très-bien disposés pour nous, mais des troupes fidèles à
leur souverain, et trois ou quatre fois plus nombreuses que celles que
nous amènerions. On devait en effet rencontrer aux environs de
Bruxelles 20 mille Hollando-Belges, 30 mille Anglais et Hanovriens,
qu'on pousserait en marchant vers Liège sur 30 mille Prussiens, et on
serait ainsi en présence de 80 mille ennemis avec environ 30 à 36
mille combattants. En faisant un pas de plus, on rencontrerait encore
20 mille Prussiens, 18 mille Bavarois, 20 ou 30 mille Wurtembergeois,
Badois, Hessois, etc., et on aurait en arrivant aux bords du Rhin 140
ou 150 mille ennemis sur les bras. On irait donc chercher bien loin
une défaite, possible sur la Meuse, presque certaine sur le Rhin; on
disséminerait ses forces qui n'étaient que trop éparpillées; on
augmenterait la difficulté administrative déjà bien grande de
réorganiser l'armée, en portant ses cadres vides de Lille, Mézières,
Nancy, jusqu'à Cologne, Coblentz, Mayence; on compromettrait, en
poussant les alliés les uns sur les autres, le plan qui faisait déjà
la principale espérance de Napoléon, et qui consistait à profiter de
la dispersion de ses adversaires pour se jeter au milieu d'eux, et les
battre les uns après les autres; enfin, et par-dessus tout, en rendant
les hostilités immédiates, on se priverait des trois mois qu'on était
assuré d'avoir si on ne prenait pas l'initiative, trois mois bien plus
précieux pour nous que pour l'ennemi, car il avait quelque chose et
nous n'avions rien, et ces trois mois employés comme Napoléon savait
le faire, serviraient à compenser l'énorme inégalité de forces qui
existait entre la France et l'Europe coalisée.
[Note 7: Je parle d'après des états positifs.]
Dans tout ce qui précède nous n'avons pas parlé de la situation
nouvelle de Napoléon devant la France, situation des plus difficiles,
et qui lui défendait absolument, péremptoirement, toute opération
immédiate au delà de nos frontières.
[En marge: Raisons politiques qui se joignaient aux raisons
militaires, pour obliger Napoléon à s'arrêter à Paris.]
En effet, comment s'était présenté Napoléon en débarquant à Cannes? Il
s'était présenté en libérateur qui venait débarrasser la France des
émigrés, mais sans attenter ni à la liberté ni à la paix. Paix et
liberté étaient les deux mots qui n'avaient cessé de remplir ses
discours depuis Grenoble. Proférer ces mots était facile, mais y faire
croire ne l'était pas autant. Afin d'y parvenir, Napoléon avait
déclaré partout, et avait même écrit à Vienne des diverses villes où
il avait passé, qu'il acceptait le traité de Paris, et l'observerait
fidèlement, bien qu'il n'eût pas voulu le signer. Cette déclaration
avait charmé tous ceux qui l'avaient entendue, car ils avaient compris
que s'il y avait une seule chance de sauver la paix, c'était
d'annoncer sur-le-champ qu'on acceptait l'oeuvre des puissances,
c'est-à-dire l'ancienne frontière de 1789, un peu agrandie vers Landau
et Chambéry. Or, si le lendemain de son entrée à Paris, Napoléon
s'était élancé d'un bond sur la Meuse et le Rhin, on aurait
nécessairement cru voir en lui le même homme qui avait conduit la
fortune de la France à Moscou, pour la ramener par la route de Leipzig
sur les hauteurs de Montmartre; on n'aurait plus douté de retrouver le
conquérant, et avec le conquérant le despote qui avait perdu le pays
et sa grandeur. Moralement il n'aurait eu personne pour lui, et
matériellement il aurait eu quelques cadres vides, portés à l'immense
distance du Rhin, où la difficulté de les recruter eût été triplée.
Si donc aux raisons militaires et administratives, on ajoute les
raisons politiques, on peut affirmer qu'il y avait non-seulement de
puissants motifs de s'arrêter à Paris, mais nécessité absolue et
indiscutable.
Aussi le parti de Napoléon était-il pris, une fois parvenu au centre
de l'Empire, de s'y saisir des rênes du gouvernement, d'y offrir la
paix aux puissances sur la base des traités de Paris et de Vienne, d'y
endurer les refus humiliants auxquels il serait vraisemblablement
exposé, de rendre ces refus publics au lieu de les dissimuler, afin de
mettre avec lui l'orgueil de la nation, de profiter du répit de ces
pourparlers pour armer avec son activité ordinaire, de tenir ses corps
entre la capitale et la frontière du Nord pour rendre ses opérations
plus faciles, puis en feignant l'inaction, de fondre tout à coup sur
l'ennemi en pénétrant brusquement au milieu de ses cantonnements
dispersés. C'étaient là les seules idées sensées, solides, dignes du
génie administratif et militaire de Napoléon.
[En marge: Formation d'un corps de vingt mille hommes, qui, sous le
général Reille, doit se porter à la frontière du Nord pour en protéger
les places.]
[En marge: Le général Exelmans doit suivre avec trois mille chevaux la
cour fugitive.]
Ayant confié au comte de Lobau le soin de réunir dans sa main les
troupes qui étaient à Paris, ou qui devaient y venir, de les inspecter
rapidement, d'y remettre l'union et la discipline, il lui prescrivit
de former tout de suite un corps d'une vingtaine de mille hommes, que
commanderait le sage et brave général Reille, et qui s'avancerait sur
Lille, où l'on disait que Louis XVIII avait le projet de s'établir
avec sa maison militaire, et peut-être un renfort de troupes
étrangères. Heureusement le maréchal Mortier commandait à Lille sous
l'autorité supérieure du duc d'Orléans. On était assuré que ce
maréchal, s'il recevait Louis XVIII dans cette place, comme c'était
son devoir, ne consentirait pas à y admettre les troupes anglaises et
prussiennes, et que le duc d'Orléans ne voudrait pas se conduire
autrement que le maréchal Mortier; que par conséquent Lille, s'il
devenait momentanément un lieu de repos pour Louis XVIII, ne serait
pas livré à l'ennemi. Pourtant il fallait surveiller non-seulement
cette place, mais toutes celles de la frontière du Nord, et le général
Reille aurait les moyens de suffire à cette tâche avec les 20 ou 30
mille hommes qu'on allait successivement placer sous ses ordres. Le
général Reille ne pouvant pas être prêt avant trois ou quatre jours,
Napoléon ordonna au général Exelmans de réunir immédiatement la
cavalerie disponible, et de suivre avec trois mille chevaux la cour
fugitive. La mission du général Exelmans consistait uniquement à
pousser cette cour hors du territoire avec les ménagements
convenables, sauf peut-être à lui reprendre le petit trésor dont elle
s'était munie, et les diamants de la Couronne qu'elle avait placés
dans ses fourgons. On était certain que le général Exelmans, malgré
ses griefs personnels, n'ajouterait pas à la rigueur de sa mission, et
Napoléon désirait qu'il en fût ainsi, parce qu'il mettait de l'orgueil
à faire contraster sa conduite avec celle des hommes qui avaient mis
sa tête à prix.
[En marge: Ordres relatifs à l'Ouest et au Midi.]
Quant au Midi, avant de rien prescrire, il voulut savoir avec
précision ce qui s'y passait. D'ailleurs il lui fallait le temps de
rassembler quelques troupes indépendamment de celles qu'on allait
donner au général Reille, et en attendant l'esprit de Lyon et de
Grenoble le rassurait pleinement sur ce qu'on tenterait de ce côté.
Relativement à l'Ouest, il expédia un officier pour Orléans, afin
d'intimer au maréchal Saint-Cyr, sous la menace des peines les plus
sévères, l'ordre de restituer le commandement au général Pajol, et il
fit partir pour Bordeaux le général Clausel avec mission d'y marcher
avec les troupes qu'il trouverait sur son chemin, et d'en expulser
madame la duchesse d'Angoulême, qui, toute respectable qu'elle était,
ne pouvait devenir un ennemi bien redoutable.
Après avoir consacré à ces soins urgents la matinée du 21, il employa
le reste de la journée à passer la revue tant des corps qui étaient à
Paris, que de ceux qui l'avaient suivi depuis Grenoble, et qui avaient
eu le temps de venir de Fontainebleau. C'était une occasion naturelle
de se montrer aux Parisiens qui ne l'avaient pas encore vu, et de
tenir un langage qui, sortant du cercle de ses entretiens intimes, pût
être reporté par tous les échos de la France à tous les échos de
l'Europe.
[En marge: Revue militaire le 21 mars au matin.]
[En marge: Véhémente allocution aux troupes.]
[En marge: Grand effet produit par cette revue.]
On réunit sur la place du Carrousel environ vingt-cinq mille hommes,
comprenant les troupes venues de Grenoble à Fontainebleau, celles du
camp de Villejuif, et surtout le bataillon de l'île d'Elbe, qui avait
exécuté à pied et en vingt jours la prodigieuse marche de deux cent
quarante lieues. La garde nationale parisienne n'y fut point appelée,
parce qu'elle n'avait point été préparée par quelques changements
d'officiers à figurer dans une solennité où l'on allait célébrer le
rétablissement de l'Empire. Mais la population avertie était accourue,
et parmi les plus empressés se trouvaient naturellement ceux qui
haïssaient les émigrés, ceux à qui la gloire impériale n'avait pas
cessé d'être chère, et beaucoup de curieux que la merveilleuse
expédition de l'île d'Elbe avait arrachés à leur indifférence. Du
reste on peut toujours ménager une fête brillante à un gouvernement,
car tout gouvernement, si dépourvu qu'il soit, a ses partisans qui
sont présents à ses solennités tandis que ses adversaires en sont
absents, et qui applaudissent assez pour simuler l'universalité des
citoyens. Ici d'ailleurs il y avait dans les événements accomplis de
quoi toucher la population la plus froide. Le peuple des faubourgs en
effet se rendit à la place du Carrousel pour applaudir l'homme qui
plus qu'aucun autre avait remué son imagination, pour applaudir
surtout les huit cents grenadiers et chasseurs de la garde, qui, après
avoir suivi leur général dans l'exil, le ramenaient triomphant sur le
trône de France. Ces vieux soldats, couverts de cicatrices, épuisés de
fatigue, portant des chaussures en lambeaux, émurent vivement les
assistants, et bon nombre d'entre eux répondirent non par des cris,
mais par des larmes, aux acclamations de la foule. Les regards avides
du public ne les quittaient que pour chercher sous sa redingote
populaire le personnage fabuleux, qui venait de réaliser un nouveau
miracle digne de sa fortune passée. On le trouvait engraissé, mais
fortement bruni, ce qui corrigeait l'effet de son embonpoint, et
promenant toujours autour de lui l'oeil enflammé du génie. Il fit
former les troupes en masse serrée autour de son cheval, les officiers
en avant, et leur adressa de sa voix vibrante quelques paroles
énergiques et passionnées. «Soldats, leur dit-il, je suis venu avec
huit cents hommes en France, parce que je comptais sur l'amour du
peuple et sur la mémoire de l'armée. Je n'ai pas été trompé dans mon
attente. Soldats, je vous en remercie! La gloire de ce que nous venons
d'accomplir est toute au peuple et à vous. La mienne, à moi, c'est de
vous avoir connus et devinés... Le trône des Bourbons était
illégitime, parce que renversé par la nation il y a vingt ans, il
n'avait été relevé que par des mains étrangères, parce qu'il n'offrait
de garanties qu'à une minorité arrogante, dont les prétentions
étaient contraires à vos droits. Le trône impérial peut seul garantir
les intérêts de la nation, et le plus noble de ces intérêts, celui de
notre gloire. Soldats, nous allons marcher pour chasser du territoire
ces princes complices et instruments de l'ennemi, et arrivés à la
frontière, nous nous y arrêterons... Nous ne voulons pas nous mêler
des affaires des autres nations, mais malheur à celles qui voudraient
se mêler des nôtres!--Puis faisant approcher les officiers du
bataillon de l'île d'Elbe, et les montrant aux troupes, Soldats,
reprit Napoléon, voilà les officiers qui m'ont accompagné dans mon
infortune; ils sont tous mes amis, ils sont tous chers à mon coeur!
Chaque fois que je les voyais, je croyais revoir l'armée elle-même,
car dans ces huit cents braves il y a des représentants de tous les
régiments. Leur présence me rappelait ces immortelles journées, qui
jamais ne s'effaceront ni de votre mémoire ni de la mienne. En les
aimant, c'est vous que j'aimais! Ils vous ont rapporté intactes et
toujours glorieuses ces aigles que la trahison avait couvertes un
moment d'un crêpe funèbre. Soldats, je vous les rends; jurez-moi
que vous les suivrez partout où l'intérêt de la patrie les
appellera!...--Nous le jurons!» répondirent-ils en agitant leurs
baïonnettes, en brandissant leurs sabres.--L'émotion fut grande, parce
que les sentiments auxquels s'adressait Napoléon étaient profonds chez
les hommes qui écoutaient son allocution véhémente.
[En marge: Carnot accepte le ministère de l'intérieur, et M. de
Caulaincourt celui des affaires étrangères.]
Napoléon rentra ensuite dans l'intérieur du palais au milieu d'une
affluence considérable, le regard animé et comme entouré d'un
prestige nouveau. Les hauts fonctionnaires qui ne s'étaient pas
présentés la veille, soit qu'ils n'eussent point été avertis, soit
qu'ils hésitassent encore, se montrèrent dans cette journée du 21, et
l'Empereur fut en quelque sorte universellement reconnu et proclamé.
Carnot arraché à sa retraite était venu aux Tuileries, et poussé par
un sentiment que partageaient tous ses amis, celui de s'unir à
Napoléon pour défendre en commun la cause de la Révolution, avait
accepté le ministère de l'intérieur. Le titre de comte ne lui plaisait
guère; il ne jugea pas conforme à la gravité de la situation d'en
faire une difficulté. Le duc de Vicence accepta également le ministère
des affaires étrangères. Le gouvernement de Napoléon se trouva donc
complet, et il put immédiatement mettre la main à son immense tâche.
[En marge: Retraite de Louis XVIII vers Lille.]
Tandis que Napoléon vaquait à ces premiers soins, Louis XVIII avait
continué sa retraite sur Lille. Ainsi qu'on l'a vu, les royalistes
extrêmes avaient tâché de l'attirer en Vendée, tandis que les
royalistes modérés, soucieux de ménager les sentiments de la France,
avaient voulu l'amener à Lille, pour qu'il assistât sans passer la
frontière à la lutte qui allait s'engager entre l'Europe et l'Empire
rétabli. N'ayant pas grande confiance dans l'asile qu'il pourrait
trouver au sein d'une ville française, répugnant au séjour de la
Belgique, Louis XVIII n'avait de goût que pour le pays où il avait
durant six années joui d'un parfait repos. Aussi, délivré des fous et
des sages dès qu'il avait passé Saint-Denis, il avait cédé à son
penchant, et pris la route d'Abbeville, qui devait le conduire à
Calais, de Calais à Londres.
[En marge: Débris dont la cour fugitive est suivie.]
Pendant ce temps le comte d'Artois et le duc de Berry restés à la tête
de la maison militaire, avaient suivi la route de Beauvais au pas de
l'infanterie. Rien n'était plus pénible à voir que la maison militaire
en ce moment. Remplie de gens dévoués, mais pour la plupart étrangers
au service militaire, incomplétement équipée, elle formait une longue
queue de traînards, qui faute de chevaux avaient mis sur des
charrettes leurs personnes et leurs équipements. Il n'y avait de
fortement organisée que la compagnie des gardes du corps du maréchal
Marmont, composée avec soin d'anciens soldats, et bien tenue comme
l'étaient ordinairement les troupes confiées à ce maréchal. Le reste
offrait l'aspect le plus triste et le plus désolé. Il y avait un
spectacle plus triste encore, c'était celui des troupes réunies à
Saint-Denis.
[En marge: Le maréchal Macdonald suit le Roi, et le rejoint à
Abbeville.]
Nous avons dit que pour dissimuler au public le prochain départ de la
famille royale, on avait dirigé sur Villejuif les troupes destinées à
l'armée de Melun, et qu'une fois la sortie du Roi opérée sans
obstacle, on leur avait expédié l'ordre de se rabattre sur
Saint-Denis. Elles n'avaient point obéi, comme on l'a vu, et il
n'avait paru à Saint-Denis que le très-petit nombre de celles qu'on y
avait envoyées directement. Parmi ces dernières figuraient une grande
partie de l'artillerie, un bataillon d'officiers à la demi-solde, plus
quelques jeunes gens de l'école de droit qui avaient suivi Louis XVIII
sous le nom de volontaires royaux, et qui représentaient la jeunesse
honnête, espérant la liberté des Bourbons et ne l'attendant pas des
Bonaparte. Le maréchal Macdonald s'était transporté à Saint-Denis pour
y recueillir ces débris, et les conduire à Louis XVIII. Mais arrivé
dans l'après-midi du 20, il trouva le bataillon des officiers à la
demi-solde en pleine révolte, s'efforçant d'insurger l'artillerie, et
ravageant même les bagages du cortége royal. Le maréchal s'efforça de
mettre un terme à ce scandale, mais quoique personnellement respecté,
il fut réduit à s'éloigner, et à rejoindre la maison militaire, qu'il
rencontra en marche et dans l'état que nous venons de décrire. Il
quitta ensuite le comte d'Artois et le duc de Berry pour se rendre
auprès du Roi, et essayer de faire prévaloir le conseil qu'il n'avait
cessé de donner, celui de se retirer à Lille.
[En marge: État dans lequel il le trouve.]
[En marge: Conseils qu'il lui donne.]
Parvenu le 21 au soir à Abbeville il se présenta au Roi, qu'il trouva
entre M. de Blacas et le prince Berthier, parfaitement calme, et
paraissant plus sensible à l'incommodité de ce brusque déplacement
qu'à la perte du trône. Conservant peu d'espérance, attribuant ses
nouveaux malheurs à son frère et aux émigrés, convaincu que l'Europe
n'éprouverait qu'un médiocre intérêt pour des gens qui n'avaient pas
su se soutenir, Louis XVIII était plus pressé de gagner son asile
d'Hartwell que de sauver par une conduite habile les restes d'un
avenir dont il doutait fort. Il parla uniquement de sa fatigue, de sa
goutte, des gênes auxquelles l'exposait la perte de son bagage, et
n'écouta qu'avec une sorte de distraction tout ce que lui dit le
maréchal pour le ramener dans la direction de Lille. Ce brave et sage
militaire, qui joignait à une rare intrépidité, à une profonde
expérience de la guerre, beaucoup de sens politique, lui rappela le
mauvais effet produit par les compliments qu'il avait faits au prince
régent en quittant Londres, le reproche universellement adressé aux
Bourbons de préférer l'étranger à la France, et particulièrement
l'Angleterre à tous les autres pays, l'inconvénient de justifier ces
préventions en se hâtant de passer la frontière, et de la passer pour
gagner Londres. Il insista donc avec véhémence pour que le Roi se
rendît à Lille, et qu'il restât au moins sur le bord extrême du
territoire. À Lille il serait en sûreté, et pourrait toujours se
mettre à l'abri en faisant une ou deux lieues pour sortir de France.
[En marge: Louis XVIII consent à se rendre à Lille.]
Louis XVIII lui répondit avec finesse qu'il ne serait pas à Lille plus
en sûreté qu'ailleurs, parce qu'il y faudrait une garnison, que toute
garnison se comporterait comme les troupes dont on avait essayé de se
servir, et qu'appeler à Lille les Anglais ou les Prussiens serait aux
yeux de la France la pire des conduites. Sensible du reste aux
observations d'un serviteur aussi loyal que le maréchal Macdonald, il
consentit à suivre son avis; seulement il lui demanda le temps de
prendre un peu de nourriture, et l'engagea à le précéder, en
promettant de le rejoindre dans quelques heures. Pendant cette espèce
de conseil, le maréchal avait parlé seul. M. de Blacas, jugeant tous
les partis également mauvais, n'avait presque rien dit, bien qu'il
préférât visiblement la retraite sur Lille. L'infortuné Berthier,
aussi étonné de se trouver où il était, que le public de l'y voir,
avait montré sur son visage abattu et silencieux les perplexités de
son âme: triste punition dans la personne d'un honnête homme de ce
désir d'être de tous les régimes, et de conserver malgré son passé sa
place dans tous!
[En marge: Le maréchal y précède le Roi.]
Le maréchal Macdonald prit donc immédiatement la route de Béthune,
afin d'aller préparer à Lille l'établissement de la famille royale. Il
arriva le 22 mars au matin devant cette place, occupée par le duc
d'Orléans qui en avait fermé les portes. On doit se souvenir que ce
prince avait reçu le commandement des troupes du Nord, avec mission
d'y former une réserve, qui viendrait prendre la gauche du duc de
Berry si on se battait en avant de Paris, et couvrirait la retraite de
la famille royale si on était obligé d'abandonner la capitale. Ce
prince, le seul qui jouît de quelque popularité parmi les troupes, les
avait trouvées tranquilles mais évidemment mal disposées pour la cause
royale, et avait eu soin de les tenir séparées, pour retarder en les
divisant l'explosion de leurs sentiments. Il avait dirigé sur Lille
celles dont la discipline lui semblait un peu moins ébranlée, et
s'était enfermé dans cette place avec six à sept mille hommes et le
maréchal Mortier, également résolu à y donner asile au roi et à en
refuser l'accès aux Prussiens et aux Anglais. Ayant appris le 21 au
matin par le télégraphe que Napoléon était entré à Paris, il avait
interdit toute communication extérieure, dans la double intention
d'empêcher les émissaires bonapartistes de pénétrer dans la ville, et
les soldats de déserter.
[En marge: Difficultés que le maréchal éprouve pour entrer dans la
place.]
Les ordres du duc d'Orléans avaient été si ponctuellement exécutés,
que les clefs de la ville avaient été déposées à l'état-major de la
place, et que les gardiens s'étant absentés il n'y avait personne pour
répondre. Le maréchal Macdonald ne sachant comment se faire entendre,
fut obligé d'écrire un billet au crayon, de l'attacher à une pierre,
et de le jeter à la sentinelle qui gardait le rempart. Comme le billet
portait sur la suscription qu'il était du maréchal Macdonald, la
sentinelle le remit au poste le plus voisin, et ce poste à
l'état-major. La porte fut bientôt ouverte et le maréchal fut conduit
auprès du duc d'Orléans, qui lui apprit l'état des choses, et lui
donna la certitude que le Roi recevrait des troupes une hospitalité
respectueuse mais courte, à condition toutefois de ne chercher à
introduire dans la place ni la maison militaire, ni les Anglais.
[En marge: Arrivée de Louis XVIII à la suite du maréchal.]
[En marge: Accueil qu'il reçoit.]