dirent pour se faire valoir.--Je vois, leur dit-il, qu'on a conspiré,
et, continua-t-il en souriant, je veux bien croire que c'est pour moi.
Quant à moi je n'ai conspiré avec personne. Mes seuls correspondants
ont été les journaux. Lorsque j'ai vu en les lisant de quelle manière
on traitait l'armée, les acquéreurs de biens nationaux, et en général
tous les hommes qui avaient lié leur cause à celle de la Révolution,
je n'ai plus douté des sentiments de la France, et j'ai résolu de
venir la délivrer de l'influence des émigrés. D'ailleurs j'étais
certain qu'on voulait m'enlever pour me transporter entre les
tropiques. J'ai choisi le moment où le congrès devait être dissous, et
où les nuits étaient encore assez longues pour couvrir mon évasion.
Une fois échappé à la mer, je me suis présenté aux soldats et je leur
ai demandé s'ils voulaient tirer sur moi. Ils m'ont répondu en criant:
Vive l'Empereur! Les paysans ont répété ce cri, en y ajoutant: À bas
les nobles! à bas les prêtres! Ils m'ont suivi de ville en ville, et
lorsqu'ils ne pouvaient aller plus loin, ils livraient à d'autres le
soin de m'escorter jusqu'à Paris. Après les Provençaux les Dauphinois,
après les Dauphinois les Lyonnais, après les Lyonnais les
Bourguignons, m'ont fait cortége, et les vrais conspirateurs qui m'ont
préparé tous ces amis ont été les Bourbons eux-mêmes. Maintenant il
faut profiter de leurs fautes, et des nôtres, ajouta-t-il en inclinant
la tête avec un sourire modeste. Il ne s'agit pas de recommencer le
passé. Je viens de demeurer une année à l'île d'Elbe, _et là, comme
dans un tombeau, j'ai pu entendre la voix de la postérité_. Je sais ce
qu'il faut éviter, je sais ce qu'il faut vouloir. J'avais conçu jadis
de magnifiques rêves pour la France. Au lendemain de Marengo,
d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, ces rêves étaient pardonnables. Je
n'ai pas besoin de vous dire que j'y ai renoncé... Hélas, il ne m'est
plus permis de rêver après tout ce que j'ai vu. Je veux la paix, et
moi qui n'aurais jamais consenti à signer le traité de Paris, je
m'engage, maintenant qu'il est signé, à l'exécuter fidèlement. J'ai
écrit à Vienne, à ma femme, à mon beau-père, pour offrir la paix à ces
conditions. Sans doute la haine contre nous est grande, mais en
laissant à chacun ce qu'il a pris, l'intérêt peut-être fera taire la
passion. L'Autriche a de puissants motifs de nous ménager.
L'Angleterre est écrasée de dettes. Alexandre par vanité, les
Prussiens par haine, seront seuls tentés de recommencer; mais il n'est
pas sûr qu'ils soient suivis. Nous serons prêts d'ailleurs, et si
après nous être présentés à l'Europe le traité de Paris à la main, on
ne nous écoute pas, nous prierons Dieu de nous assister, et, je
l'espère, nous serons victorieux encore une fois...--Mais, continua
Napoléon, ce n'est pas la paix seule que je veux donner à la France,
c'est la liberté. Notre rôle est de faire résolument, et bien, tout ce
que les Bourbons n'ont pas su faire. Ils ont alarmé les intérêts
légitimes de la Révolution, et ont outragé notre gloire tout en
voulant caresser les chefs de l'armée: il faut rassurer ces intérêts,
et relever cette gloire. Il faut plus, il faut donner franchement la
liberté qu'ils ont donnée contraints et forcés, et tandis qu'ils
l'offraient d'une main, essayant de la retirer de l'autre. J'ai aimé
le pouvoir sans limites, et j'en avais besoin lorsque je cherchais à
reconstituer la France et à fonder un empire immense. Il ne m'est plus
nécessaire aujourd'hui... Qu'on me laisse apaiser ou vaincre
l'étranger, et je me contenterai ensuite de l'autorité d'un roi
constitutionnel... Je ne suis plus jeune, bientôt je n'aurai plus la
même activité; d'ailleurs, ce sera bien assez pour mon fils de
l'autorité d'un roi d'Angleterre!... Seulement gardons-nous d'être des
maladroits, et d'échouer dans nos essais de liberté, car nous
rendrions à la France le besoin et le goût du pouvoir absolu. Pour
moi, sauver la cause de la Révolution, assurer notre indépendance par
la politique ou la victoire, et puis préparer le trône constitutionnel
de mon fils, voilà la seule gloire à laquelle j'aspire. Je me croirai
assez puissant si je réussis dans cette double tâche. Après les
premiers soins donnés à la réorganisation de notre armée et au
rétablissement de nos rapports avec l'Europe, je m'occuperai avec vous
de revoir nos constitutions, et de les approprier à l'état des
esprits. Et sans tarder, nous rendrons, dès demain, la liberté de la
presse. La liberté de la presse! s'écria Napoléon, pourquoi la
craindrais-je désormais?... _Après ce qu'elle écrit depuis un an, elle
n'a plus rien à dire de moi, et il lui reste encore quelque chose à
dire de mes adversaires_...--
[En marge: Satisfaction et confiance qu'inspire le langage de
Napoléon.]
Ces discours que nous résumons, adressés soit aux uns, soit aux
autres, avec un esprit infini, un parfait naturel, et une complète
apparence de bonne foi, répondaient si bien à la situation et aux
préoccupations de ceux qui les écoutaient, qu'il ne venait à la pensée
de personne d'en contester la sincérité. Sans doute les plus
clairvoyants, si l'émotion du moment leur avait permis de réfléchir,
se seraient demandé si Napoléon serait capable de soumettre son
caractère aux dures épreuves de la liberté. Mais ces clairvoyants
eux-mêmes, étourdis par l'événement auquel ils assistaient, par le
prodige d'un retour si miraculeusement exécuté, songeaient bien plus à
jouir du présent qu'à se plonger dans l'avenir, pour y chercher des
sujets de tristesse.
[En marge: Après quelques paroles dites pour expliquer ses nouvelles
intentions, Napoléon s'occupe de composer un ministère.]
Quoi qu'il en soit, il n'entrait guère dans les habitudes de Napoléon,
bien qu'il fût éloquent et qu'il aimât à parler, de perdre son temps
en vains discours. Ce qu'il avait dit, était nécessaire pour apprendre
à tous dans quelles dispositions il arrivait. Il y avait quelque chose
d'aussi nécessaire et d'aussi pressant, c'était de composer un
ministère. Composer un ministère n'importait guère jadis, quand
Napoléon était tout, l'ensemble et le détail du gouvernement. Mais
aujourd'hui, voulant associer le pays à son action, et lui prouver ses
intentions par ses choix, il était obligé d'apporter beaucoup de
réflexion et de discernement dans la désignation de ministres qui ne
pourraient plus être de simples commis.
[En marge: Retour du duc Decrès à la marine, du duc de Gaëte aux
finances, de M. Mollien au trésor.]
[En marge: Résolution d'appeler le maréchal Davout au ministère de la
guerre, le général Carnot au ministère de l'intérieur, M. Fouché au
ministère de la police, M. de Caulaincourt aux affaires étrangères.]
Après avoir conféré le soir même avec le prince Cambacérès, dont il
appréciait toujours le grand sens, et M. de Bassano, dont il venait
d'éprouver l'invariable dévouement, Napoléon arrêta la liste de ses
ministres avec sa promptitude de résolution accoutumée. Il y en avait
plusieurs qu'il suffisait de remettre à leur place, car ils étaient
dignes de la conserver sous tous les régimes, c'étaient le duc Decrès
à la marine, le duc de Gaëte aux finances, le comte Mollien à
l'administration du trésor, et enfin le duc de Vicence aux affaires
étrangères. Sur ces divers choix, aucun doute ne pouvait s'élever. Il
n'en était pas de même pour la guerre, l'intérieur, la police, la
justice. Il fallait là des choix nouveaux et caractéristiques. Le duc
de Feltre avait suivi les Bourbons, il ne pouvait donc plus être
question de lui. Mais on pouvait le remplacer avantageusement par un
personnage que la voix publique aurait indiqué elle-même si elle avait
eu le temps de se faire entendre, c'était le défenseur de Hambourg, le
maréchal Davout, administrateur probe, ferme et laborieux, autant
qu'homme de guerre intrépide, joignant à ses mérites essentiels un
grand mérite de circonstance, celui d'avoir été le seul maréchal
proscrit par les Bourbons. Napoléon résolut de lui proposer et de lui
faire accepter le portefeuille de la guerre.
Pour le ministère de l'intérieur, il aurait désiré M. Lavallette, dont
la droiture de coeur égalait la droiture d'esprit, et avec lequel il
avait depuis vingt ans l'habitude de s'épancher sans réserve. On lui
objecta que pour un ministère aussi important, il fallait un
personnage plus éclatant et qui indiquât mieux ses intentions
nouvelles, et on lui proposa l'illustre Carnot, type des
révolutionnaires honnêtes, ayant joint à ses anciens titres
d'organisateur de la victoire et de proscrit de fructidor, ceux de
défenseur d'Anvers, et d'auteur du _Mémoire au Roi_. À peine indiqué,
ce choix plut à Napoléon. Carnot avait gagné son coeur en demandant du
service en 1814, et en résistant hardiment à la Restauration.
Seulement il craignait la signification républicaine de son nom, car
la France, disait-il, est aujourd'hui éprise de la monarchie
constitutionnelle (ce mot était devenu usuel depuis une année), mais
elle n'a pas cessé d'avoir peur de la république.--Tenant toutefois à
ce choix, Napoléon imagina un moyen d'en corriger la signification en
donnant à Carnot le titre de comte, comme récompense méritée de sa
belle conduite à Anvers.
Le ministère de la police n'importait pas moins que celui de
l'intérieur, et Napoléon aurait voulu y replacer le duc de Rovigo,
quoique ce dernier l'eût souvent importuné par sa franchise. Ce fut,
dès qu'il en parla, un récri universel, non contre la personne du duc
de Rovigo, mais contre l'ancien arbitraire impérial dont il était la
représentation vivante. Napoléon n'insista pas, mais accueillit assez
mal le nom du duc d'Otrante qui se trouva simultanément dans toutes
les bouches. Il voyait dans M. Fouché plus qu'un intrigant toujours en
haleine, il y voyait un ennemi secret, capable des plus dangereuses
machinations. On lui dit que M. Fouché avait ajouté au régicide de
nouvelles incompatibilités avec les Bourbons, puisqu'il s'était exposé
à être incarcéré.--Brouillé avec les Bourbons, répondit Napoléon, il
est possible qu'il le soit, mais cela même n'est pas certain. En tout
cas il ne l'est ni avec le duc d'Orléans, ni avec la république, ni
avec je ne sais quelle régence de Marie-Louise qu'il a imaginée, et
dont il colporte le projet depuis l'an dernier.--On répliqua que le
duc d'Otrante, irrévocablement séparé des Bourbons par le sang de
Louis XVI et par une récente arrestation, serait définitivement
rattaché à l'Empire par le portefeuille de la police; que d'ailleurs
au milieu du réveil des partis, il avait seul assez de dextérité pour
les diriger, les contenir sans les froisser, qu'en un mot il était
nécessaire.
Napoléon ne convint que de ce dernier mérite, dû au hasard des
circonstances, et il céda, sans espérer de M. Fouché tous les services
qu'on semblait en attendre. Mais il sentit qu'il serait dangereux d'en
faire un ennemi déclaré, en le frustrant d'un poste qu'il ambitionnait
ardemment. Au surplus il résolut de lui donner un surveillant, en
plaçant le duc de Rovigo qui était son ennemi à la tête de la
gendarmerie. Il dédommageait ainsi un serviteur fidèle, et le mettait
en sentinelle auprès du ministre trop peu sûr qu'il était obligé de
prendre.
Restait à remplir le ministère de la justice. Napoléon voulait le
confier, au moins par intérim, au prince Cambacérès, qui seul avait
assez de tact et d'autorité pour rallier la magistrature, inquiète,
divisée, mécontente de l'esprit rétrograde des Bourbons, mais alarmée
de l'esprit entreprenant de Napoléon, et hésitante entre les maîtres
qui s'étaient succédé depuis une année. On ne pouvait qu'applaudir à
un tel choix, si Napoléon parvenait à décider le timide
archichancelier à prendre au gouvernement une part quelconque.
[En marge: Napoléon s'adresse aux divers personnages sur lesquels il
avait arrêté sa pensée, afin d'avoir leur acceptation.]
[En marge: M. de Caulaincourt hésite à accepter les affaires
étrangères, et remet son acceptation aux jours suivants.]
Les personnages dont il fallait s'assurer le consentement étaient
actuellement dans le salon des Tuileries, et sous la main de Napoléon.
Il s'en saisit à l'instant même, et, un seul excepté, ne les laissa
pas sortir sans les avoir nommés. MM. Decrès, de Gaëte, Mollien,
consentirent à reprendre d'anciens postes où tout le monde s'attendait
à les revoir. Le duc de Vicence enclin en tout temps, et plus encore
aujourd'hui, à mal augurer des événements, n'espérait pas assez la
conservation de la paix pour entreprendre la mission de la maintenir.
Il résista donc aux instances de Napoléon, et tout dévoué qu'il était,
il quitta les Tuileries sans avoir accepté le département des affaires
étrangères. Le prince Cambacérès, dégoûté des choses et des hommes,
n'avait aucun penchant à se charger d'un ministère, ce qui d'ailleurs
pour un ancien grand dignitaire était un amoindrissement de situation.
Il est vrai qu'avec le régime constitutionnel qui était annoncé, un
ministre responsable pouvait devenir supérieur même aux anciens
dignitaires. Ces considérations n'étaient pas de nature à toucher le
prince Cambacérès; il céda néanmoins par dévouement et par obéissance
à Napoléon, et reçut le titre de prince archichancelier, _administrant
provisoirement la justice_.
[En marge: Résistance du maréchal Davout.]
[En marge: Motifs qui décident son acceptation.]
Napoléon prit ensuite à part le maréchal Davout et lui annonça ses
intentions. Le maréchal lui exprima le désir de servir activement à la
tête des troupes, comme il avait toujours fait, et lui objecta en
outre le peu de sympathie qu'il inspirait à l'armée, où sa dureté
était devenue proverbiale.--C'est justement cette dureté, jointe à
votre probité incontestée, lui répondit Napoléon, dont j'ai besoin.
L'armée a été infectée depuis un an par la faveur. Les Bourbons ont
prodigué les grades. Tous ceux qui ont épousé ma cause, et le nombre
en est considérable, attendent des faveurs à leur tour, et n'en seront
pas moins avides. Il me faut un ministre inflexible, et dont
l'impartiale justice, dirigée par le seul amour du bien public, ne
puisse être taxée de tendance au royalisme. Votre situation vous met
au-dessus du soupçon, et vous me rendrez des services que je ne puis
attendre d'aucun autre.--Comme le maréchal continuait de résister,
l'Empereur ajouta: Vous êtes un homme sûr, je puis vous dire tout. Je
laisse croire que je suis d'accord avec une au moins des puissances
européennes, et que j'ai notamment de secrètes communications avec mon
beau-père, l'empereur d'Autriche. Il n'en est rien: je suis seul,
seul, entendez-vous, en face de l'Europe. Je m'attends à la trouver
unie et implacable. Il faut donc nous battre à outrance, et pour cela
préparer en trois mois des moyens formidables. J'ai besoin d'un
administrateur infatigable autant qu'intègre, et en outre quand je
partirai pour l'armée, il me faut ici quelqu'un de sûr, à qui je
puisse déléguer une autorité absolue sur Paris. Vous voyez qu'il ne
s'agit pas d'écouter nos goûts, mais de vaincre ou de mourir. Notre
existence à tous en dépend.--À ces franches et énergiques paroles, le
maréchal Davout obéit en soldat, et il accepta le ministère de la
guerre en échangeant avec Napoléon un fort serrement de main.
[En marge: M. Fouché préférait les affaires étrangères. Il accepte la
police.]
Napoléon entretint ensuite le duc de Rovigo, et avec son adresse
accoutumée lui parla du ministère de la police de manière à provoquer
un refus. Ce fidèle serviteur comprenait en effet que la police ne
pouvait plus être dans ses mains, et il exposa lui-même les raisons
pour lesquelles il ne devait pas s'en charger. Napoléon feignant de se
rendre à ses désirs, lui annonça qu'il lui confiait la gendarmerie, et
par conséquent la surveillance de M. Fouché. Enfin il prit en
particulier le duc d'Otrante. Ce dernier, qui le croirait? aurait
voulu non pas la police, qui lui convenait si bien, mais les affaires
étrangères. De même que M. de Talleyrand était l'intermédiaire des
Bourbons auprès de l'Europe, il aurait voulu être auprès d'elle celui
de Napoléon. Il avait la présomption de croire qu'il pourrait par ses
intrigues au dehors, ou ramener les puissances européennes à
l'Empereur, ou, si la chose était impossible, leur faire agréer
quelqu'un qu'il choisirait lui-même, comme Marie-Louise, le duc
d'Orléans, ou tout autre. Il se persuadait qu'il arriverait ainsi plus
sûrement au grand rôle qu'il rêvait depuis que la carrière des
révolutions était rouverte. Il eut donc la hardiesse d'insinuer qu'il
serait plus utile au dehors qu'au dedans. Napoléon qui avait discerné
d'un coup d'oeil la profonde vanité de M. Fouché, se défendit d'en
rire, car le malheur lui avait appris à se contenir. Il s'excusa de ne
pas le mettre à la tête des affaires étrangères en citant le nom du
duc de Vicence, devant lequel toute prétention devait tomber. Il lui
adressa d'ailleurs des choses obligeantes sur les grands services
qu'il était appelé à rendre dans le ministère de la police, et alors
M. Fouché accepta le poste offert, voyant bien qu'on ne lui en
offrirait point d'autre.
[En marge: Carnot étant absent, on remet sa nomination au lendemain.]
Il ne restait plus à obtenir que le consentement du futur ministre de
l'intérieur. Mais le sauvage Carnot n'était pas aux Tuileries. Vivant
seul, dans l'un des faubourgs de Paris, ne connaissant les événements
qu'avec le public, il ne savait pas encore l'arrivée de Napoléon aux
Tuileries. Il était tard, Napoléon le fit mander pour le lendemain
matin.
Ainsi s'acheva cette journée du 20 mars, commencée dans la forêt de
Fontainebleau, et terminée à Paris au milieu de l'ancienne cour
impériale, par la formation d'un ministère. Il fut convenu que le
_Moniteur_ du lendemain publierait les nouveaux choix, excepté ceux de
MM. Carnot et de Caulaincourt. M. de Bassano, toujours dévoué à
l'Empereur, reprit la secrétairerie d'État, M. Lavallette les postes,
et tous les anciens présidents du Conseil d'État furent réintégrés
dans leur présidence.
[En marge: Le 21 mars Napoléon, sans perdre un moment, donne ses
premiers ordres.]
[En marge: Il fait annoncer partout son entrée à Paris pour déterminer
la révolution dans toute la France.]
[En marge: Le comte de Lobau chargé de la première division militaire
afin de réorganiser les régiments qui doivent presque tous y passer.]
Le lendemain 21, après quelques courtes heures de repos, Napoléon
recommença cette active correspondance au moyen de laquelle il faisait
mouvoir si puissamment les ressorts du gouvernement. Il traça d'abord
au maréchal Davout ce qu'il avait à faire pour se saisir de sa vaste
administration, que les circonstances allaient rendre si importante.
Il lui ordonna d'annoncer dans toute la France la journée du 20 mars,
soit par le télégraphe, soit par des courriers extraordinaires, afin
de décider les troupes qui n'avaient pas encore fait éclater leurs
sentiments, et les autorités locales qui hésitaient à prendre parti.
Il lui recommanda d'expédier des officiers hardis et intelligents dans
les départements où les préfets voudraient résister au rétablissement
de l'Empire, afin de se servir des troupes contre eux; d'envoyer
surtout des instructions aux commandants des places frontières pour y
arborer le drapeau tricolore, et en fermer les portes à l'ennemi qui
serait peut-être tenté de les surprendre. Il prescrivit au ministre de
la police de s'occuper sur-le-champ des préfets et des sous-préfets
pour les confirmer ou les révoquer suivant leur conduite, et au
nouveau commandant de la gendarmerie, duc de Rovigo, de s'emparer le
plus tôt possible de cette troupe si précieuse par son intelligence,
sa vigilance et son dévouement à ses devoirs. Il manda le comte de
Lobau, dont le sens, le tact et l'autorité morale dans l'armée étaient
éprouvés, pour lui conférer le commandement de Paris et des troupes
qui devaient y passer. Napoléon en prenant cette mesure avait une
intention digne de la profondeur de son esprit. La révolution qui
venait de le replacer sur le trône était au fond une révolution
militaire. La plupart des régiments avaient été obligés de se
prononcer pour lui en présence d'officiers, les uns embarrassés
quoique dévoués à sa cause, les autres tout à fait contraires, et à
l'égard de ces derniers, du reste bien peu nombreux, les soldats se
trouvaient dans un état de révolte qu'il fallait faire cesser au plus
tôt, si on ne voulait pas tomber dans une véritable anarchie. Le comte
de Lobau était merveilleusement choisi pour porter remède à un
semblable état de choses. Napoléon lui donna, outre le commandement de
la première division militaire, une autorité dictatoriale sur les
troupes de passage, avec mission de changer les officiers, ou de les
réconcilier avec leurs soldats, et de rétablir ainsi l'ordre et la
discipline dans l'armée. Le projet de Napoléon était d'amener
successivement presque tous les régiments à Paris, au moins pour
quelques jours, afin de les faire passer sous la main douce et ferme
du comte de Lobau. Il lui recommanda d'entreprendre à l'instant même
ce genre de reconstitution, car sur les quinze ou vingt mille hommes
qui étaient actuellement réunis dans la capitale, sur le nombre à peu
près égal qui allait y arriver, il lui fallait en choisir vingt mille
environ, en bon état, pour les diriger sur Lille, afin de tenir tête,
ou à quelque tentative royaliste de la part des princes fugitifs, ou à
quelque pointe, peu vraisemblable mais possible, de l'armée
anglo-hollandaise cantonnée en Belgique.
[En marge: Grave question qui s'élevait au moment de l'entrée de
Napoléon à Paris.]
[En marge: Devait-il profiter de l'élan des esprits, et pousser
jusqu'au Rhin?]
Les précautions à prendre de ce côté faisaient naître une question qui
n'en était pas une pour Napoléon, mais qu'il discuta le matin même
avec le nouveau ministre de la guerre. Devait-il, comme l'ont imaginé
depuis certains critiques[6], poursuivre sa marche triomphale vers le
Nord, et aller accomplir jusqu'aux bords du Rhin la révolution qu'il
venait d'opérer du Rhône à la Seine, de manière à recouvrer d'un seul
coup les anciennes frontières de la France avec la France elle-même?
Le projet était séduisant, car avec l'enthousiasme qui régnait, il
était sûr de ne rencontrer aucun obstacle jusqu'à Lille, et pouvait se
flatter de surmonter ceux qu'il rencontrerait de Lille à Cologne.
Pourtant ce projet tout éblouissant qu'il paraissait, n'ébranla pas un
instant les résolutions d'une prudence, nouvelle chez lui mais
fortement arrêtée.
[Note 6: Ce reproche s'adresse au maréchal Marmont, qui, avec la
légèreté ordinaire de ses jugements, a prétendu dans ses Mémoires
qu'il fallait ne pas s'arrêter à Paris, mais profiter de l'élan
imprimé aux esprits pour marcher jusqu'au Rhin. On va voir par ce qui
suit combien ce jugement est inconsidéré, et dépourvu à la fois de
raison et de connaissance des faits.]
[En marge: Puissantes raisons qui s'y opposent.]
[En marge: État inquiétant du midi de la France.]
D'abord, pendant sa marche sur Paris, Napoléon avait recueilli des
nouvelles du Midi, lesquelles sans être alarmantes méritaient
toutefois quelque attention. On lui disait, ce qui était vrai, que
Marseille était en feu, et que la population de la basse Provence
marchait sur Grenoble et Lyon sous la conduite du duc d'Angoulême. La
matinée du 21 lui procura en même temps des nouvelles de Bordeaux et
de l'Ouest. On lui mandait que sous l'influence de madame la duchesse
d'Angoulême, Bordeaux imitant Marseille, essayait d'insurger les
départements au delà de la Garonne, et avait quelque chance d'y
réussir; que M. le duc de Bourbon, établi à Angers, y fomentait un
soulèvement dans la Vendée; que le maréchal Saint-Cyr accouru à
Orléans avec des pouvoirs extraordinaires de Louis XVIII, y avait
fait disparaître la cocarde tricolore, arborée par les troupes sous
l'impulsion du général Pajol, mis ce général aux arrêts, et relevé le
drapeau blanc sur les bords de la Loire. Enfin, et ceci était plus
grave, on assurait qu'il ne fallait pas se fier à la garde nationale
parisienne. Cette garde, composée de la bourgeoisie de la capitale,
n'avait pas vu avec plaisir la chute du trône constitutionnel de Louis
XVIII, et craignait par-dessus tout la guerre. Si même on jugeait de
ses dispositions d'après le langage de quelques-uns de ses officiers,
on était fondé à lui prêter des intentions véritablement hostiles.
[En marge: Dispositions incertaines de la garde nationale de Paris.]