an remplissaient Paris de leurs propos et de leur opposition,
s'étaient transportés à la place du Carrousel au nombre de quelques
mille. Le général Exelmans y avait paru des premiers. Après avoir
examiné pendant quelque temps ce palais silencieux et désert, sur
lequel le drapeau blanc continuait de flotter, ils y pénétrèrent,
trouvèrent les domestiques pressés de leur en ouvrir les portes,
firent abattre le drapeau blanc et arborer le drapeau tricolore au
milieu de la joie des assistants. On se répandit ensuite dans Paris
pour chercher les anciens ministres, les anciens dignitaires de
l'Empire, MM. de Bassano, de Rovigo, Decrès, Mollien, Gaudin, la reine
Hortense et l'ancienne reine d'Espagne, femme de Joseph. En un instant
le palais fut rempli des serviteurs de l'Empire, attendant leur maître
avec impatience. Un grand nombre de militaires de tous grades étaient
allés à sa rencontre sur la route de Fontainebleau.
Napoléon, en effet, parvenu dans la nuit à Fontainebleau, s'y était
reposé quelques heures pour attendre sa cavalerie; bientôt il avait
reçu le courrier de M. Lavallette, et avait vu M. de Caulaincourt
lui-même accourir dans la première voiture de poste qu'il avait pu se
procurer. Napoléon avait serré dans ses bras ce fidèle serviteur, et
l'avait tenu longtemps pressé sur son coeur. Il résolut de partir
sur-le-champ, et d'entrer le jour même à Paris, pour s'emparer du
gouvernement sans aucun retard. D'ailleurs le 20 mars était le jour
de la naissance de son fils, et il avait la superstition des
anniversaires, superstition ordinaire chez ceux qui ont beaucoup
demandé à la fortune, et en ont beaucoup obtenu.
[En marge: Marche de Napoléon de Fontainebleau à Paris.]
[En marge: Son arrivée aux Tuileries le 20 mars à neuf heures du
soir.]
Après avoir donné quelques ordres relatifs à la marche de ses troupes,
il quitta Fontainebleau à deux heures, en voiture de poste, ayant avec
lui M. de Caulaincourt, et ses fidèles compagnons Bertrand et Drouot.
Près de Villejuif il vit venir à lui la plupart des troupes destinées
à former l'armée de Melun. L'état-major de cette armée s'était, comme
nous l'avons dit, dirigé sur Saint-Denis. Les soldats étaient donc
sans chefs, et il n'en était que plus facile pour eux de se livrer à
leurs sentiments. Napoléon, après avoir reçu les témoignages de leur
enthousiasme, continua son voyage, escorté par une foule d'officiers à
cheval, appartenant à tous les régiments. Cette foule retardant sa
marche, il n'entra dans Paris que vers les neuf heures du soir. Il
suivit le boulevard extérieur jusqu'aux Invalides, pour éviter les
rues étroites du centre de la capitale, puis il remonta les quais
jusqu'au guichet des Tuileries. Le peuple de Paris ignorait son
arrivée, et il n'y eut d'autres témoins de cette étrange et
prodigieuse restauration impériale, que quelques curieux et la masse
des officiers réunis sur la place du Carrousel.
[En marge: Scène de son entrée.]
[En marge: Vive émotion qu'il éprouve.]
La voiture pénétra dans la cour du palais, sans qu'on sût d'abord ce
qu'elle contenait. Mais une minute suffit pour qu'on en fût informé.
Alors Napoléon, arraché des mains de MM. de Caulaincourt, Bertrand,
Drouot, fut porté dans les bras des officiers à la demi-solde, en
proie à une joie délirante. Un cri formidable de _Vive l'Empereur!_
avait averti la foule des hauts fonctionnaires qui remplissaient les
Tuileries. Elle se précipita aussitôt vers l'escalier, et formant un
courant contraire à celui des officiers qui montaient, il s'engagea
une sorte de conflit presque alarmant, car on faillit s'étouffer, et
étouffer Napoléon lui-même. On le porta ainsi au sommet de l'escalier,
en poussant des cris frénétiques, et lui, pour la première fois de sa
vie ne pouvant dominer l'émotion qu'il éprouvait, laissa échapper
quelques larmes, et, déposé enfin sur le sol, marcha devant lui sans
reconnaître personne, abandonnant ses mains à ceux qui les serraient,
les baisaient, les meurtrissaient de leurs témoignages.
Après quelques instants il recouvra ses sens, reconnut ses plus
fidèles serviteurs, les embrassa, puis, sans prendre un moment de
repos, s'enferma avec eux pour composer un gouvernement.
[En marge: Caractères et causes de la révolution du 20 mars 1815.]
Ainsi en vingt jours, du 1er au 20 mars, s'était accomplie cette
étrange prophétie que l'aigle impériale _volerait sans s'arrêter de
clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame_! Rien dans la
destinée de Napoléon n'avait été plus extraordinaire, ni plus
difficile à expliquer en apparence, quoique extrêmement facile à
expliquer en réalité. Les infortunés Bourbons qui s'en allaient,
imputaient cette révolution non pas à leurs fautes, mais à une immense
conspiration, qui, à les en croire, embrassait la France entière. Or,
de conspiration il n'y en avait pas, comme on l'a vu. À la vérité il
avait existé un projet insignifiant de quelques jeunes officiers,
dupes de M. Fouché, projet qui avait si peu d'importance, que mis à
exécution avec le puissant encouragement du débarquement de Napoléon,
il avait complétement échoué. Mais ce projet n'avait eu aucun lien
réel avec l'île d'Elbe, puisque M. de Bassano qui le connaissait sans
s'y être associé, avait envoyé à Napoléon l'avis du mécontentement
public, sans même y ajouter un conseil. Napoléon, peu influencé par
cette communication, s'attendant à être prochainement enlevé de l'île
d'Elbe, à voir ses compagnons d'exil périr d'ennui ou de misère sous
ses yeux, et croyant le congrès dissous, s'était décidé à partir, mû
surtout par son activité dévorante, par son audace extraordinaire, et
comptant pour traverser la mer sur sa fortune, et pour traverser
l'intérieur de la France sur tous les sentiments que les Bourbons
avaient froissés. Toute la profondeur de sa conception avait consisté
à juger d'une manière sûre, que le sentiment national représenté par
l'armée, que les sentiments de quatre-vingt-neuf représentés par le
peuple des campagnes et des villes, éclateraient à sa vue, que dès
lors moyennant un premier danger vaincu, il entraînerait à sa suite le
peuple et l'armée, et arriverait d'un trait à Paris suivi des soldats
envoyés pour le combattre. Il s'était donc embarqué avec sa foi
accoutumée dans son étoile, avait heureusement traversé la mer, avait
débarqué sans difficulté sur une côte gardée à peine par quelques
douaniers, puis entre deux routes, celle des Alpes semée d'obstacles
physiques, celle du littoral semée d'obstacles moraux, avait préféré
la première, et trouvant à La Mure un bataillon qui hésitait, l'avait
décidé en lui découvrant hardiment sa poitrine. Ce jour-là la France
avait été conquise, et Napoléon était remonté sur son trône! Ainsi un
acte de clairvoyance consistant à lire dans le coeur de la France
blessée par l'émigration, un acte d'audace consistant à entraîner un
bataillon qui hésitait entre le devoir et ses sentiments, étaient,
avec les fautes des Bourbons, les vraies causes de cette révolution
étrange, et bien ordinaire, disons-le, tout extraordinaire qu'elle
puisse paraître! Était-il possible en effet que l'ancien régime et la
Révolution, replacés en face l'un de l'autre en 1814, se trouvassent
en présence sans se saisir encore une fois corps à corps, pour se
livrer un dernier et formidable combat? Assurément non, et une
nouvelle lutte entre ces deux puissances était inévitable. Napoléon,
il est vrai, en s'y mêlant, lui donnait des proportions européennes,
c'est-à-dire gigantesques. Sans lui cette lutte aurait été peut-être
moins prompte; peut-être aussi n'aurait-elle point provoqué
l'intervention de l'étranger, et dans ce cas il faudrait regretter à
jamais qu'étant inévitable, elle eût été aggravée par sa présence.
Mais ce point est fort douteux, et probablement l'étranger en voyant
les Bourbons renversés par les régicides, n'aurait pas été moins tenté
d'intervenir qu'en voyant apparaître le visage irritant du vainqueur
d'Austerlitz!
[En marge: Profond chagrin des gens éclairés.]
Quoi qu'il en soit, au milieu de la joie délirante des uns, de la
consternation naturelle des autres, les patriotes éclairés qui
auraient souhaité que la liberté modérée s'interposant entre l'ancien
régime et la Révolution, fît aboutir leur dernier conflit à des luttes
paisibles et légales, et que ce conflit ne devînt pas un dernier duel
à mort entre la France et l'Europe, devaient être profondément
attristés. Aussi la bourgeoisie, comprenant de ces patriotes plus
qu'aucune autre classe, sans regretter les émigrés, sans repousser
Napoléon qui lui plaisait par sa gloire, était incertaine, inquiète,
sans larmes dans les yeux, sans joie au visage, et à peine curieuse,
tant elle prévoyait de tristes choses qu'elle avait déjà vues, et qui
l'alarmaient profondément. Les événements devaient bientôt justifier
ses pressentiments douloureux!
FIN DU LIVRE CINQUANTE-SEPTIÈME.
LIVRE CINQUANTE-HUITIÈME.
L'ACTE ADDITIONNEL.
Langage pacifique et libéral de Napoléon dans ses premiers
entretiens. -- Choix de ses ministres arrêté dans la soirée même du
20 mars. -- Le prince Cambacérès provisoirement chargé de
l'administration de la justice; le maréchal Davout appelé au
ministère de la guerre, le duc d'Otrante à celui de la police, le
général Carnot à celui de l'intérieur, le duc de Vicence à celui
des affaires étrangères, etc.... -- Le comte de Lobau nommé
commandant de la première division militaire, avec mission de
rétablir la discipline dans les régiments qui doivent presque
tous traverser la capitale. -- Le 21 mars au matin Napoléon se
met à l'oeuvre, et se saisit de toutes les parties du
gouvernement. -- Devait-il profiter de l'impulsion de ses succès
pour envahir la Belgique, et se porter d'un trait sur le Rhin? --
Raisons péremptoires contre une telle résolution. -- Napoléon
prend le parti de s'arrêter, et d'organiser ses forces
militaires, en offrant la paix à l'Europe sur la base du traité
de Paris. -- Ordre au général Exelmans de suivre avec trois mille
chevaux la retraite de la cour fugitive. -- Séjour de Louis XVIII
à Lille. -- Accueil froid mais respectueux des troupes. --
Conseil auquel assistent le duc d'Orléans et plusieurs maréchaux.
-- Le duc d'Orléans conseille au Roi de se rendre à Dunkerque et
de s'y établir. -- Louis XVIII approuve d'abord cet avis, puis
change de résolution et se retire à Gand. -- Les troupes et les
maréchaux l'accompagnent jusqu'à la frontière, en refusant de le
suivre au delà. -- Licenciement de la maison militaire. --
Pacification du nord et de l'est de la France. -- Courte
apparition du duc de Bourbon en Vendée, et sa prompte retraite en
Angleterre. -- La politique des chefs vendéens est d'attendre la
guerre générale avant d'essayer une prise d'armes. -- Madame la
duchesse d'Angoulême s'arrête à Bordeaux, où la population paraît
disposée à la soutenir. -- Le général Clausel chargé de ramener
Bordeaux à l'autorité impériale. -- M. de Vitrolles essaie
d'établir un gouvernement royal à Toulouse. -- Voyage de M. le
duc d'Angoulême à Marseille. -- Ce prince réunit quelques
régiments pour marcher sur Lyon. -- Les troubles du Midi
n'inquiètent guère Napoléon, qui regarde la France comme
définitivement pacifiée par le départ de Louis XVIII. -- Tout en
affichant les sentiments les plus pacifiques Napoléon, certain
d'avoir la guerre, commence ses préparatifs militaires sur la
plus grande échelle. -- Son plan conçu et ordonné du 25 au 27
mars. -- Formation de huit corps d'armée, sous le titre de corps
d'observation, dont cinq entre Maubeuge et Paris, destinés à agir
les premiers. -- Reconstitution de la garde impériale. -- Pour ne
pas recourir à la conscription Napoléon rappelle les semestriers,
les militaires en congé illimité, et se flatte de réunir ainsi
400 mille hommes dans les cadres de l'armée active. -- Il se
réserve de rappeler plus tard la conscription de 1815, pour
laquelle il croit n'avoir pas besoin de loi. -- Les officiers à
la demi-solde employés à former les 4e et 5e bataillons. --
Napoléon mobilise 200 mille hommes de gardes nationales d'élite
afin de leur confier la défense des places et de quelques
portions de la frontière. -- Création d'ateliers extraordinaires
d'armes et d'habillements, et rétablissement du dépôt de
Versailles. -- Armement de Paris et de Lyon. -- La marine appelée
à contribuer à la défense de ces points importants. -- Après
avoir donné ces ordres, Napoléon expédie quelques troupes au
général Clausel pour soumettre Bordeaux, et envoie le général
Grouchy à Lyon pour réprimer les tentatives du duc d'Angoulême.
-- Réception, le 28 mars, des grands corps de l'État. --
Renouvellement, sous une forme plus solennelle, de la promesse de
maintenir la paix, et de modifier profondément les institutions
impériales. -- Prompte répression des essais de résistance dans
le Midi. -- Entrée du général Clausel à Bordeaux, et embarquement
de madame la duchesse d'Angoulême. -- Arrestation de M. de
Vitrolles à Toulouse. -- Campagne de M. le duc d'Angoulême sur le
Rhône. -- Capitulation de ce prince. -- Napoléon le fait
embarquer à Cette. -- Soumission générale à l'Empire. --
Continuation des préparatifs de Napoléon, et formation d'un 9e
corps. -- État de l'Europe. -- Refus de recevoir les courriers
français, et singulière exaltation des esprits à Vienne. --
Déclaration du congrès du 13 mars, par laquelle Napoléon est mis
hors la loi des nations. -- Cette déclaration envoyée par
courriers extraordinaires sur toutes les frontières de France. --
On enlève le Roi de Rome à Marie-Louise, et on oblige cette
princesse à se prononcer entre Napoléon et la coalition. --
Marie-Louise renonce à son époux, et consent à rester à Vienne
sous la garde de son père et des souverains. -- En apprenant le
succès définitif de Napoléon et son entrée à Paris, le congrès
renouvelle l'alliance de Chaumont par le traité du 25 mars. -- Le
duc de Wellington, quoique sans instructions de son gouvernement,
ne craint pas d'engager l'Angleterre, et signe le traité du 25
mars. -- Plan de campagne, et projet de faire marcher 800 mille
hommes contre la France. -- Deux principaux rassemblements, un à
l'Est sous le prince de Schwarzenberg, un au Nord sous lord
Wellington et Blucher. -- Départ de lord Wellington pour
Bruxelles, et envoi du traité du 25 mars à Londres. -- État des
esprits en Angleterre. -- La masse de la nation anglaise,
dégoûtée de la guerre, mécontente des Bourbons, et frappée des
déclarations réitérées de Napoléon, voudrait qu'on mît ses
dispositions pacifiques à l'épreuve. -- Le cabinet, décidé à
ratifier les engagements contractés par lord Wellington, mais
embarrassé par l'état de l'opinion, prend le parti de dissimuler
avec le Parlement, et lui propose un message trompeur qui
n'annonce que de simples précautions, tandis qu'on ratifie en
secret le traité du 25 mars, et qu'on se prononce ainsi pour la
guerre. -- Discussion et adoption du message au Parlement, dans
la croyance qu'il ne s'agit que de simples précautions. -- Deux
membres du cabinet britannique envoyés en Belgique pour
s'entendre avec lord Wellington. -- État de la cour de Gand. --
Violences des Allemands et menace de partager la France. -- Lord
Wellington s'efforce de calmer ces emportements, et malgré
l'impatience des Prussiens empêche qu'on ne commence les
hostilités avant la concentration de toutes les forces coalisées.
-- Napoléon, en présence des déclarations de l'Europe, n'ayant
plus rien à dissimuler, se décide à dire toute la vérité à la
nation. -- Publication, le 13 avril, du rapport de M. de
Caulaincourt, où sont exposées sans réserve les humiliations
qu'on vient d'essuyer. -- Revue de la garde nationale, et langage
énergique de Napoléon. -- Napoléon redouble d'activité dans ses
préparatifs militaires, et fait insérer au _Moniteur_ les décrets
relatifs à l'armement de la France, lesquels s'étaient exécutés
jusque-là sans aucune publicité. -- Tristesse de Napoléon et du
public. -- Napoléon se décide enfin à tenir la promesse qu'il a
faite de modifier les institutions impériales. -- Il n'hésite pas
à donner purement et simplement la monarchie constitutionnelle.
-- Son opinion sur les diverses questions qui se rattachent à
cette grave matière. -- Il ne veut pas convoquer une
Constituante, de peur d'avoir en pleine guerre une assemblée
révolutionnaire sur les bras. -- Il prend la résolution de
rédiger lui-même, ou de faire rédiger une constitution nouvelle,
et de la présenter à l'acceptation de la France. -- Ayant appris
que M. Benjamin Constant est resté caché à Paris, il le fait
appeler, et lui confie la rédaction de la nouvelle constitution.
-- Napoléon paraît d'accord sur tous les points avec M. Constant,
sauf l'abolition de la confiscation, l'hérédité de la pairie et
le titre de la nouvelle constitution. -- Napoléon veut absolument
la qualifier d'_Acte additionnel aux constitutions de l'Empire_.
-- Le projet est envoyé au Conseil d'État, et M. Benjamin
Constant est nommé conseiller d'État pour soutenir son ouvrage.
-- Rédaction définitive et promulgation de la nouvelle
constitution sous le titre d'_Acte additionnel_. -- Caractère de
cet acte.
[Date en marge: Mars 1815.]
[En marge: Aspect des Tuileries pendant la soirée du 20 mars.]
[En marge: Entretien de Napoléon avec la reine Hortense.]
Le palais des Tuileries pendant la soirée du 20 mars présenta le
spectacle d'une joie confuse et bruyante, que le respect, toujours
fort amoindri par les révolutions, ne contenait plus, de rencontres
fortuites entre personnages qui ne s'étaient pas vus depuis une année,
et qui ne croyaient plus se revoir en ce palais. Dès qu'il en
paraissait un auquel on avait cessé de penser, et qui avait eu le
mérite, alors fort rare, de se dérober à la faveur des Bourbons, on
l'applaudissait en oubliant la majesté du lieu et du maître qui était
revenu l'habiter. On vit avec beaucoup d'intérêt défiler à travers les
rangs serrés de cette foule la reine d'Espagne et la reine Hortense.
Celle-ci, comme nous l'avons dit, protégée par l'empereur Alexandre,
était demeurée à Paris, où elle avait obtenu pour ses enfants le duché
de Saint-Leu. L'empereur, affectueux pour tous les assistants, ne fut
sévère que pour elle.--Vous à Paris! lui dit-il en l'apercevant; c'est
vous seule que je n'aurais pas voulu y trouver.--J'y suis restée,
répondit-elle en pleurant, pour soigner ma mère.--Mais après la mort
de votre mère...--Après cette mort, j'ai trouvé dans l'empereur
Alexandre un protecteur pour mes enfants, et je me suis efforcée
d'assurer leur avenir!...--Vos enfants!... il valait mieux pour eux la
misère et l'exil que la protection de l'empereur de Russie.--Mais
vous, Sire, n'avez-vous pas permis que le roi de Rome dût le duché de
Parme à la générosité de ce prince?--Ne répondant rien à cet argument
péremptoire, Napoléon reprit: Et ce procès, qui vous l'a conseillé?
(La princesse venait de plaider devant les tribunaux français, pour
disputer ses enfants à son mari)... On vous a fait étaler des misères
de famille qu'il fallait cacher, et vous avez perdu votre procès...
c'est bien fait...--Regrettant bientôt cette sévérité, et ouvrant les
bras à une fille adoptive qu'il aimait, Napoléon l'embrassa en lui
disant: Je suis un bon père, vous le savez, ne parlons plus de tout
ceci... Vous avez donc vu mourir cette pauvre Joséphine!... Au milieu
de nos désastres, sa mort m'a navré le coeur...--Cette courte
explication terminée, Napoléon redevint pour la reine Hortense le père
le plus affectueux, et continua de se montrer tel pendant tout son
séjour en France.
[En marge: Accueil fait aux divers dignitaires de l'Empire.]
On vit ensuite arriver le prince Cambacérès, cassé, vieilli, à peine
capable de ressentir un mouvement de joie, M. de Bassano, plus ravi
encore de retrouver son maître que de recouvrer la faveur souveraine.
Napoléon accueillit le premier avec la considération qu'il avait
toujours accordée à sa haute sagesse, le second, avec une amitié
démonstrative. Il les entretint longuement tous les deux. Puis vinrent
les ducs de Vicence, de Gaëte, de Rovigo, Decrès, les comtes Mollien,
Regnaud de Saint-Jean d'Angély, Lavallette, Defermon. Un murmure
favorable, toujours mesuré sur leur conduite récente, accueillit ces
divers personnages. Lorsque parut le maréchal Davout, que sa mémorable
défense de Hambourg et sa proscription avaient rendu cher aux
bonapartistes, des applaudissements bruyants éclatèrent, et il fallut
rappeler aux assistants qu'on n'était pas dans un lieu public.
[En marge: Entrevue avec le maréchal Davout.]
Napoléon n'avait pas vu le maréchal depuis la lugubre séparation à
Smorgoni, en 1812, lorsqu'il quitta l'armée de Russie. Le maréchal
retiré d'abord sur le bas Elbe, puis renfermé dans Hambourg, y avait
tenu le drapeau tricolore arboré jusqu'à la fin d'avril, en face de
toutes les armées européennes, et quand il était rentré à Paris les
Bourbons régnaient depuis deux mois. Napoléon l'embrassa, le
complimenta sur sa glorieuse défense de Hambourg, lui parla de son
mémoire justificatif qu'il loua beaucoup, et ajouta malicieusement:
J'ai vu avec plaisir en lisant ce mémoire que mes lettres vous avaient
été utiles...--Le maréchal en effet avait cité pour sa justification
quelques passages des terribles lettres que Napoléon lui avait écrites
de Dresde, en omettant cependant ceux qui ordonnaient des rigueurs
excessives, laissées du reste sans exécution.--Je n'ai cité, répondit
le maréchal, qu'une très-petite partie des lettres de Votre Majesté,
parce qu'elle était absente... Aujourd'hui je les citerais en
entier.--Napoléon sourit de cette réponse, et témoigna au maréchal la
plus haute estime.
[En marge: Entrevue avec le duc d'Otrante.]
Bientôt se présenta un personnage tout différent, que d'imbéciles
courtisans se hâtèrent de conduire à l'Empereur comme celui dont
l'adhésion importait le plus, c'était le duc d'Otrante. À force de
jouer l'homme nécessaire, M. Fouché l'était devenu aux yeux du public,
et on le prenait pour l'auteur de cette prétendue conspiration, dont
la journée actuelle semblait le triomphe: chimère funeste, à laquelle
les bonapartistes avaient la sottise de croire, que les émigrés
fugitifs se promettaient de punir par le sang, et qui devait faire
tomber les têtes les plus illustres! Ces courtisans avaient vanté à
Napoléon les services, les dangers même de M. Fouché, et en le voyant
paraître, ils s'écrièrent: Laissez passer M. le duc d'Otrante! comme
si ce personnage avait dû amener enchaînés aux pieds de Napoléon tous
les partis dont on le supposait le secret moteur. Napoléon n'était pas
dupe de la commune illusion, mais sentant la nécessité de ménager
tout le monde, il reçut M. Fouché comme un vieil ami de la Révolution
et de l'Empire, en mettant cependant une nuance entre son accueil
d'aujourd'hui et celui d'autrefois, en lui montrant moins de
familiarité et moins de dureté. M. Fouché dit à Napoléon qu'il avait
bien fait de venir, car la France n'y tenait plus, et ne manqua pas de
raconter avec une sorte de nonchalance que c'était lui, duc d'Otrante,
qui avait fait marcher les troupes de Flandre, pour opérer une
diversion en sa faveur, et que si ce mouvement n'avait pas réussi, la
faute en était à l'étourderie des exécuteurs.
[En marge: Langage tenu par Napoléon aux divers personnages de
l'Empire accourus auprès de lui.]