Pourtant, même entre royalistes violents, ils étaient loin de

s'entendre. Il y en avait, M. de Vitrolles tout le premier, auxquels

le recours à l'étranger répugnait profondément. Ils avaient éprouvé

récemment combien était importune l'influence de l'étranger, car cette

influence les avait empêchés de se livrer à toutes leurs passions, et

ils auraient bien voulu ne pas retomber dans sa dépendance. Pour y

échapper ils avaient imaginé un moyen, c'était, en sortant de Paris

(ce que les uns et les autres considéraient comme inévitable), de se

retirer non pas au nord, vers Lille ou Dunkerque, mais à l'ouest, vers

Angers, Nantes et la Rochelle, ce qui devait conduire en Vendée, au

milieu des vieux soldats du royalisme, qui depuis dix mois avaient

repris les armes. On se figurait qu'on réunirait là cinquante mille

soldats, lesquels, appuyés sur Nantes, la Rochelle, Bordeaux, recevant

des Anglais des secours en argent et en matériel, tiendraient assez

longtemps, attireraient une partie des forces de l'usurpateur, et

donneraient à l'Europe, sans apparence de complicité avec elle, le

temps de résoudre la question fondamentale entre le Rhin et la Seine.

Déjà M. le duc de Bourbon était parti pour Tours et Angers, et on ne

doutait pas qu'il ne parvînt à émouvoir profondément la Vendée. On

avait des nouvelles de Bordeaux, où M. le duc et madame la duchesse

d'Angoulême avaient excité de vifs élans d'enthousiasme, et on

regardait l'asile de l'Ouest comme aussi sûr qu'honorable, car enfin,

en admettant qu'on fût forcé dans cet asile, il restait la mer pour

s'enfuir, et retourner en Angleterre, d'où l'on était venu.

[En marge: Violente altercation entre M. de Vitrolles et M. de

Montesquiou.]

On pouvait sans doute faire valoir des raisons fort spécieuses en

faveur de ce plan, mais il y avait autant d'impopularité attachée à

l'appui des chouans qu'à celui de l'étranger, et entre ces deux

impopularités le choix était difficile. Aussi M. de Montesquiou,

devenu le contradicteur habituel de M. de Vitrolles, disait-il avec le

ton d'un homme importuné par de sots conseils: Eh! monsieur, le roi

des chouans ne sera jamais le roi des Français!--À quoi M. de

Vitrolles répondait que celui des Autrichiens, des Anglais et des

Russes, n'avait pas plus de chances de le devenir.--Ces deux

personnages en étaient arrivés à une telle antipathie réciproque,

qu'ils ne pouvaient plus souffrir la présence l'un de l'autre, et

étaient toujours prêts à en venir aux outrages, M. de Vitrolles

indiquant assez clairement qu'il regardait M. de Montesquiou comme un

abbé de cour, aussi impertinent que léger, M. de Montesquiou, à son

tour, qualifiant M. de Vitrolles de brouillon violent, aussi fatigant

que dangereux.

[En marge: Louis XVIII incline à rester à Paris le plus longtemps

possible.]

Le système des concessions étant écarté, M. de Montesquiou ne voyait

d'autre ressource que de se retirer vers la frontière du Nord,

Dunkerque ou Lille, de rester dans l'une de ces deux places sans

abandonner le sol français, et de laisser le duel de Napoléon avec

l'Europe se vider sans y prendre part. C'était le conseil que M. le

duc d'Orléans, que le maréchal Macdonald, que tous les hommes sages

avaient donné à Louis XVIII, s'il fallait, comme tout l'annonçait,

quitter la capitale et la livrer à Napoléon. Mais ce plan ne plaisait

pas plus au vieux monarque que celui de se réfugier en Vendée. Sortir

de Paris était pour la paresse de Louis XVIII une résolution

souverainement désagréable, et tout plan qui commençait par un

déplacement lui était odieux. Aller guerroyer dans la Vendée lui

semblait un parti d'aventuriers, qui ne convenait ni à son âge, ni à

sa santé, ni à sa dignité. Prendre une place forte pour asile ne lui

paraissait guère praticable, car il fallait d'abord une place prête à

se dévouer, secondement une garnison pour la bien défendre, et les

trois ou quatre mille cavaliers auxquels allait se réduire la maison

militaire lorsqu'on abandonnerait Paris, n'étaient pas une garnison

suffisante pour une ville comme Lille, dont la défense exigeait au

moins douze ou quinze mille hommes de la meilleure infanterie. Enfin

être assiégé dans une forteresse, pour finir par se rendre, était à

ses yeux un sort assez ridicule.

Ce qui lui agréait le plus, c'était Paris, et, à défaut de Paris,

Londres. Or, avec cette disposition à l'inertie, rester aux Tuileries

jusqu'à la dernière extrémité, était au fond sa résolution secrète,

car il augurait mal d'une nouvelle émigration.--La première fois,

disait-il, on nous a bien reçus, parce qu'on imputait nos revers à la

grande et irrésistible catastrophe de la Révolution; mais, cette fois,

on les imputera à notre maladresse, et on nous traitera comme des gens

malhabiles et des hôtes importuns.--Il voulait donc attendre jusqu'à

la dernière heure, en laissant tout proposer sans rien accueillir, en

laissant à M. de Blacas la tâche ingrate d'opposer objection sur

objection aux propositions qui lui déplaisaient.

[En marge: Projet du maréchal Marmont de fortifier les Tuileries, et

d'y supporter un siége.]

[En marge: Railleries de Louis XVIII à l'égard de ce projet.]

Au milieu de cette cour en tumulte, où les auteurs de projets

rencontraient tantôt le regard distrait et ironique du Roi, tantôt les

sèches négations de M. de Blacas, il y avait un personnage qui n'était

pas capable de se tenir tranquille en une conjoncture aussi grave,

c'était le maréchal Marmont. Léger, vain, agité, grand faiseur

d'embarras comme de coutume, appelé à commander la maison du Roi en

cette occasion, et du reste le méritant par sa rare bravoure, il

voulait lui aussi sauver le Roi, et prétendait en avoir trouvé le

moyen. Se heurtant dans les mouvements qu'il se donnait, contre la

froideur peu accueillante de M. de Blacas, il avait conçu pour ce

ministre la haine la plus vive, et sans se ranger précisément avec les

exagérés, il criait avec eux contre lui, et attribuait à son influence

tous les maux de la royauté. Il avait poussé l'imprudence jusqu'à

proposer à M. de Vitrolles d'enlever M. de Blacas pour l'éloigner du

Roi, de s'emparer ensuite du gouvernement, et de sauver la monarchie

sans M. de Blacas, et même sans le Roi. Son plan, lorsque lui et M.

de Vitrolles se seraient saisis du pouvoir, consistait à fortifier les

Tuileries, à y amasser des vivres et des munitions, à s'y enfermer

avec tous les royalistes fidèles, à y attendre Napoléon, et à lui

opposer l'embarras, sans doute assez grand, d'assiéger un vieux roi

dans son palais, de l'y bombarder peut-être au milieu de l'indignation

universelle. M. de Vitrolles avait répondu que le temps des

enlèvements de favoris était passé avec les favoris eux-mêmes, que M.

de Blacas ne l'était pas, et qu'on donnerait, sans sauver le Roi, un

spectacle aussi odieux que ridicule. Louis XVIII ayant reçu du

maréchal Marmont la confidence de la seconde partie de son plan, lui

avait répondu d'un ton peu flatteur: Vous me proposez la chaise

curule; cette idée est au moins aussi vieille que toutes celles qu'on

reproche à mes pauvres émigrés.--

Dans toute situation désespérée on a volontiers recours aux

empiriques, et on s'adressa une dernière fois à M. Fouché, pour en

obtenir, à défaut de son concours, au moins un bon conseil, car, ainsi

que nous l'avons dit, entre la confusion de recourir à un régicide, ou

celle de faire des concessions aux constitutionnels, on aimait mieux

la première.

[En marge: Derniers conseils demandés à M. Fouché.]

On chargea donc M. Dambray de voir M. Fouché, et de l'entretenir au

nom de Louis XVIII. M. Fouché avait un tel goût d'intrigue, qu'engagé

contre les Bourbons jusqu'à pousser lui-même les frères Lallemand à

entreprendre leur folle tentative, il avait plaisir encore à

rencontrer le chancelier de Louis XVIII, à écouter des propositions et

à y répondre. M. Dambray ayant au nom du Roi demandé à M. Fouché son

opinion et ses conseils, ce qui indiquait assez qu'on serait prêt à

accepter son concours, il dit, ce que tout le monde savait, qu'il

était trop tard; que le mouvement était donné, que l'armée le suivrait

jusqu'au dernier homme; que Napoléon serait à Paris avant huit jours,

qu'il n'y avait donc plus qu'à se retirer, et à mettre la royauté hors

d'atteinte, afin d'attendre en sûreté les événements ultérieurs. M.

Dambray s'étant récrié contre des prophéties aussi désolantes, et

ayant paru dire que M. Fouché ne prévoyait si facilement de telles

extrémités que parce qu'au fond il les désirait peut-être, celui-ci,

avec un mélange d'imprudence et de vanité sans pareilles, lui

répondit, que pour son compte, il éprouvait du retour de Napoléon

autant de chagrin que les royalistes eux-mêmes, qu'il détestait

Napoléon et en était détesté, mais qu'il se résignait à une épreuve

devenue inévitable; que si les Bourbons avaient pris ses conseils

moins tardivement, il leur aurait épargné à eux et à la France cette

nouvelle et dangereuse crise, mais qu'il n'était plus temps d'y

échapper; que pour la traverser heureusement, il fallait même s'y

prêter, qu'ainsi on ne devrait pas être étonné, si dans quelques jours

lui, duc d'Otrante, devenait ministre de Napoléon, qu'il le

deviendrait pour échapper à sa tyrannie et en accélérer la chute; que

c'était vers cette voie de salut qu'il avait les yeux fixés, et

qu'alors peut-être débarrassé de ce fou dangereux, il pourrait en

faveur des Bourbons ce qu'il ne pouvait pas aujourd'hui.

[En marge: Cynisme de ce personnage.]

[En marge: Voyant qu'on ne peut conquérir M. Fouché, on se décide à le

faire arrêter.]

[En marge: Son évasion.]

On ne sait de quoi il faut le plus s'étonner, ou du cynisme de tels

aveux, ou de l'imprudence de telles confidences, ou de la puérilité

d'un orgueil qui croyait prévoir et dominer les événements de si loin.

M. Dambray se laissa prendre à tous ces faux semblants de politique

profonde, et quitta son interlocuteur, consterné et écrasé par sa

prétendue supériorité. Il en fit part au Roi et au comte d'Artois, qui

furent fâchés, le dernier surtout, de s'être adressés si tard au génie

de M. Fouché. Cependant son refus de répondre aux avances de la cour

parut suspect, et on se dit que puisqu'il repoussait des ouvertures

qui étaient des offres véritables, c'est qu'il était résolûment engagé

avec l'ennemi. Ne l'ayant pas pour soi, il fallait l'annuler, et pour

cela s'emparer de sa personne. La police violente de M. de Bourrienne

ne pouvait être détournée d'un tel acte, ni par son bon sens ni par

ses scrupules, et elle envoya des agents pour arrêter le duc

d'Otrante. C'était une extravagance inutile, qu'en tout cas il ne

fallait pas essayer sans réussir. Mais M. Fouché qui, en se mêlant à

tout, avait au moins l'esprit de s'attendre à tout, s'était ménagé une

retraite dans l'hôtel de la reine Hortense, contigu au sien, et en

prétextant auprès des agents qui venaient l'arrêter le besoin de

s'éloigner quelques minutes, il leur échappa par son jardin.

[En marge: En apprenant l'entrée de Napoléon à Fontainebleau, Louis

XVIII se décide à quitter Paris.]

[En marge: Il donne sa confiance au maréchal Macdonald, et lui remet

le soin de préparer son départ.]

[En marge: Précautions prises par le maréchal.]

Cette aventure eût fort prêté à rire, si la situation eût été moins

grave. Le 19 au matin, la nouvelle étant parvenue que Napoléon allait

être à Fontainebleau, le moment extrême que Louis XVIII s'était

assigné pour prendre un parti, était évidemment arrivé. Avec ses

opinions et ses goûts, il n'avait guère à choisir. Il était trop

tard, en effet, pour recourir au parti constitutionnel, dont il

connaissait peu les principaux chefs, et auxquels, lors même qu'il se

serait fié à eux, il n'aurait pu se livrer qu'en excitant la colère de

son parti à un point qui dépassait son courage. Il jugeait ridicule le

projet du maréchal Marmont de braver un siége dans les Tuileries; il

trouvait le projet de M. de Vitrolles de se réfugier en Vendée, digne

de M. le comte d'Artois, et pour lui c'était tout dire. Il ne lui

restait donc qu'à se retirer sur la frontière du Nord, sans la

franchir. Ce dernier projet qui était celui du duc d'Orléans et du

maréchal Macdonald, était plus conforme à son esprit de sagesse, et il

le préférait de beaucoup à tous les autres. M. le duc d'Orléans

s'était rendu en Flandre. Le maréchal Macdonald, destiné à commander

l'armée de Melun, sous le duc de Berry, était à Paris, et Louis XVIII

avait conçu pour sa prudence, son sang-froid, sa loyauté, une grande

estime. Il l'avait appelé auprès de lui, afin d'avoir son avis. Le

maréchal, occupé à former l'armée de Melun, avait déclaré au Roi que

cette armée ne lui inspirait aucune confiance, que la maison

militaire, dévouée, brave, mais inexpérimentée, ne tiendrait pas deux

heures contre les troupes impériales; que les bataillons volontaires

de la garde nationale étaient presque nuls en nombre; qu'enfin les

troupes de ligne passeraient à l'ennemi dès qu'on serait à portée de

canon. Leurs dispositions étaient même si peu rassurantes, que le

maréchal n'avait pas encore osé les réunir à Melun, de peur, en les

assemblant, de faire éclater leurs sentiments secrets. Aussi n'y

avait-il envoyé que les officiers à la demi-solde, formés en

bataillons d'élite par le maréchal Soult, lesquels tenaient déjà les

plus affreux propos, et menaçaient à chaque instant de s'insurger. De

ce sincère exposé des choses, le maréchal avait conclu qu'il fallait

se retirer à Lille, s'y enfermer, et y attendre le résultat de la

lutte qui allait s'engager entre l'Europe et l'Empire rétabli. Le Roi

avait trouvé l'avis du maréchal fort sensé, et s'y était complétement

rallié. Seulement il ne croyait pas qu'il fût plus facile de tenir à

Lille qu'à Paris, et son penchant était de regagner tout simplement

l'asile d'Hartwell, où il avait goûté pendant six ans un parfait

repos, et où il craignait d'être obligé de finir sa vie, grâce aux

fautes de ses amis et de son frère. Au surplus, comme Lille était le

chemin de Londres, et comme après tout, rester à la frontière, si on

le pouvait, valait mieux évidemment, il adopta le plan du maréchal, et

lui ordonna d'en préparer l'exécution. Mais une inquiétude le

préoccupait, et le maréchal ne laissait pas de la partager dans une

certaine mesure. La mémoire, cette dangereuse faculté des Bourbons,

lui rappelait que Louis XVI, cherchant à fuir, avait été arrêté à

Varennes, et ramené de force à Paris. Il craignait donc qu'une émeute

populaire, excitée par les gens des faubourgs et par les officiers à

la demi-solde, n'arrêtât sa voiture, et ne l'empêchât de partir.

Entrant dans ses craintes, le maréchal convint avec lui d'envoyer les

troupes à Villejuif, sous prétexte de leur formation en corps d'armée,

et après s'être débarrassé de leur présence de réunir la maison

militaire dans le Champ-de-Mars, sous le prétexte, également fort

plausible, de la passer en revue, de conduire la famille royale au

milieu d'elle, puis de franchir brusquement la Seine, de prendre le

chemin de la Révolte, et de gagner par Saint-Denis la route du Nord.

Le Roi tomba d'accord de tous ces détails avec le maréchal Macdonald,

ne dit rien de ses projets au maréchal Marmont, de l'indiscrétion

duquel il se défiait, et ne donna à ce dernier d'autres ordres que de

tenir la maison militaire toujours sur pied, et prête à partir pour

aller combattre.

Les choses en étaient arrivées à ce point dans la matinée du 19, que

personne ne songeait plus à contredire, à présenter des projets, et

qu'avec la perspective de voir Napoléon entrer dans Paris sous

vingt-quatre heures, chacun ne pensait qu'à se dérober à sa férocité,

qu'on se figurait d'après la haine qu'on lui portait. Louis XVIII

était donc débarrassé de ses contradicteurs, et quant à son frère le

comte d'Artois, à son neveu le duc de Berry, l'évidence du danger ne

leur permettait plus d'avoir un avis autre que le sien. Tout fut donc

disposé en grand secret le 19 au matin, pour partir dans la journée ou

dans la nuit, lorsqu'on n'aurait plus aucun doute sur l'approche de

Napoléon.

[En marge: Moyens employés pour se procurer des fonds.]

[En marge: Distributions faites aux principaux personnages de la

cour.]

[En marge: M. de Vitrolles chargé d'aller organiser un gouvernement

royal dans le Midi.]

Conformément au projet adopté, le maréchal Macdonald achemina

immédiatement les troupes sur Villejuif, dirigea sur Vincennes les

volontaires royaux commandés par M. de Viomesnil, et annonça qu'il se

rendrait avec les princes à Villejuif pour y prendre le commandement

de l'armée. Ces bruits avaient pour but de tromper le gros du public,

mais on ne dissimula guère aux gens de la cour qu'il fallait se

préparer à quitter Paris. Aussi toute la journée fut-elle remplie de

départs individuels. On avait besoin d'argent, et avec un ministre

aussi scrupuleux que M. Louis, s'en procurer était difficile.

Cependant on parvint à y pourvoir par des moyens parfaitement

réguliers. On n'avait pas encore disposé du domaine extraordinaire,

qui était administré par la liste civile. Il s'y trouvait pour près de

six millions en actions de la Banque, que depuis plusieurs jours on

avait eu soin de faire vendre. La liste civile s'en constitua

débitrice envers le trésor extraordinaire, et elle les réalisa en or

et en argent. Comme on était au commencement de l'année, la liste

civile qui était considérable, pouvait prendre une avance de plusieurs

millions, et de la sorte on s'en procura encore 5 ou 6, ce qui faisait

un total de 11 ou 12. On en confia 4 au trésorier de la maison

militaire, et 3 environ à M. de Blacas pour les dépenses de la maison

civile. Quelques millions furent distribués entre les princes, les

principaux seigneurs de la cour et les généraux accompagnant la

famille royale[5]; puis, ce qui n'était pas aussi régulier, on plaça

dans des fourgons les diamants de la couronne, pour les emporter à la

suite de la royauté fugitive. Politiquement on croyait n'avoir rien à

ordonner, et on n'ordonna rien. On se contenta de prescrire aux

ministres de suivre le Roi, mais on ne fit aucune communication aux

Chambres. Seulement M. le duc d'Angoulême et madame la duchesse

d'Angoulême se trouvant dans le Midi, où se manifestait beaucoup de

zèle en faveur de la cause royale, le duc de Bourbon de son côté étant

parti pour la Vendée, il fut convenu que M. de Vitrolles, qui avait

toujours paru compter beaucoup sur les provinces de l'Ouest, s'y

rendrait afin de servir de ministre responsable soit à M. le duc

d'Angoulême, soit à M. le duc de Bourbon, et essayerait d'y former

sous l'autorité de ces princes un gouvernement particulier à ces

contrées. Il était porteur des pouvoirs du Roi, et devait s'acheminer

vers le Midi au moment où la famille royale prendrait la route du

Nord.

[Note 5: Le compte de ces sommes, très-régulièrement présenté, existe

aux archives de l'Empire.]

Pendant toute cette journée du 19 une foule inquiète, curieuse, et

visiblement bienveillante, remplit la place du Carrousel, regardant

les voitures qui entraient et sortaient, et se doutant par les départs

qu'on avait remarqués dans le faubourg Saint-Germain, qu'il s'en

accomplirait bientôt un plus important aux Tuileries. Cette foule,

bien que dans ses rangs il se cachât plus d'un officier à la

demi-solde venu pour observer ce qui se passait, témoignait un intérêt

véritable pour la famille royale, et criait de temps en temps _Vive le

Roi!_ Dans cette même journée, M. Lainé vint au nom du parti

constitutionnel renouveler une dernière fois l'offre de faire une

tentative de résistance, en mettant M. de Lafayette à la tête de la

garde nationale. On l'accueillit avec politesse, mais sans lui

annoncer le prochain départ de la cour, et en laissant voir que pour

tout projet il était trop tard. Dans l'après-midi le Roi, d'accord

avec le maréchal Macdonald, voulut faire une première sortie pour

sonder les dispositions du peuple, et voir s'il aurait la liberté de

quitter la capitale. Le maréchal Marmont avait reçu ordre de réunir la

maison militaire au Champ-de-Mars, ce qui, prescrit à l'improviste,

n'avait pu être exécuté que partiellement. Pourtant le gros de la

maison militaire avait répondu à l'appel, et il était convenu que le

Roi, sous prétexte d'aller la passer en revue, sortirait des

Tuileries, y rentrerait si tout lui semblait paisible, et au contraire

si l'aspect de la foule était inquiétant, franchirait la Seine sur le

pont d'Iéna, traverserait le bois de Boulogne, et gagnerait la route

de Saint-Denis en ordonnant à ses gardes du corps de le suivre.

Il sortit en effet entre deux et trois heures, trouva la foule du

Carrousel curieuse, mais paisible, affectueuse même, et s'ouvrant avec

respect pour le laisser passer. Il se rendit au Champ-de-Mars, aperçut

partout le plus grand calme, et rentra aux Tuileries, dans l'intention

de ne partir que dans la soirée même, ce qui lui donnait un peu plus

de temps pour ses préparatifs.

[En marge: Départ de Louis XVIII le 19 au soir.]

Vers la fin du jour, on sut que Napoléon s'était porté sur

Fontainebleau, et on ne douta plus de son entrée à Paris le lendemain.

En conséquence, on résolut de ne plus différer le départ. Vers onze

heures, la foule des curieux s'étant peu à peu dispersée, on ferma les

grilles des Tuileries, et toute la famille royale monta en voiture.

Elle se dirigea sur Saint-Denis, sans rencontrer ni résistance ni

curiosité, car à cette heure les rues de la capitale étaient

entièrement désertes. Le maréchal Macdonald ordonna aux troupes qui

n'étaient point encore parties pour Villejuif de prendre le chemin de

Saint-Denis, n'ayant pas du reste la moindre espérance de les

soustraire à la contagion et de les conserver à la royauté. À minuit,

on traversa Saint-Denis, sans avoir essuyé d'autre accident que

quelques cris inconvenants d'un bataillon d'officiers à la demi-solde,

acheminé dans cette direction. Ainsi, après onze mois, l'infortunée

famille des Bourbons, moins par ses fautes que par celles de ses amis,

prenait une seconde fois la route de l'exil!

[En marge: Ignorance du public le 20 mars au matin.]

Le lendemain, 20 mars, lorsque le jour vint éclairer la solitude des

Tuileries, une grande anxiété régna parmi les curieux, accourus comme

la veille pour savoir ce qui se passait. On voyait encore des

domestiques en livrée, mais on ne découvrait pas un officier, pas un

garde du corps, et on remarquait seulement les postes de la garde

nationale placés en dehors comme de coutume. Le drapeau blanc flottait

toujours sur le dôme principal, quelques cris plus rares de _Vive le

Roi!_ se faisaient entendre, mais ceux de _Vive l'Empereur!_ quoiqu'il

y eût là beaucoup d'officiers à la demi-solde, n'osaient pas se

produire. Bientôt le fatal secret finit par se répandre, et remplit

Paris en un clin d'oeil. Les personnages principaux des partis,

informés les premiers, coururent se le communiquer les uns aux autres,

les royalistes avec désespoir, les constitutionnels avec dépit d'avoir

été leurrés et inutilement compromis, les chefs du parti bonapartiste

avec une joie bien naturelle, car depuis l'arrestation manquée de M.

Fouché ils avaient vécu dans des inquiétudes continuelles, et, en ce

moment encore, ils ne pouvaient se défendre d'une sorte de crainte,

car tant que Napoléon n'était pas aux Tuileries, rien ne leur

paraissait décidé. Quelques-uns se rendirent chez le vieux Cambacérès,

pour lui demander ce qu'il fallait faire. Il leur recommanda

expressément de ne devancer en rien les volontés de Napoléon, qui ne

saurait gré à personne d'avoir voulu agir avant lui et sans lui. Comme

on lui parlait des caisses publiques, des postes, de tout ce qu'il

importait enfin de sauver d'un désordre populaire, Ne vous en mêlez

pas, disait-il, tout vaut mieux que de chercher à suppléer l'autorité

de l'Empereur.--C'était là le vieil Empire, mais le nouveau n'y

pourrait guère ressembler.

[En marge: M. Lavallette envoie un courrier à Napoléon pour lui

apprendre le départ de la cour.]

M. Lavallette voulut cependant aller aux postes, qu'il avait

administrées si longtemps, uniquement pour avoir des nouvelles, ne

sachant pas qu'il allait ainsi préparer l'arrêt de mort qui devait le

frapper plus tard. Les employés, en le voyant, l'entourèrent, le

supplièrent de se mettre à leur tête, et M. Ferrand, le directeur des

postes pour le compte de Louis XVIII, lui demanda avec instance de le

remplacer, et de lui délivrer à lui-même un permis pour obtenir des

chevaux. Ce vieux royaliste, persuadé que les Bourbons avaient

succombé non par leurs fautes mais par une conspiration, croyait en

voir l'accomplissement dans l'apparition de M. Lavallette, pourtant

bien accidentelle. M. Lavallette, étranger à toute conspiration, même

à la petite échauffourée des frères Lallemand, se borna à faire partir

un courrier pour Fontainebleau, afin de prévenir Napoléon de

l'évacuation des Tuileries.

[En marge: Les officiers à la demi-solde accumulés à Paris font

arborer le drapeau tricolore aux Tuileries.]

[En marge: Tous les grands de l'Empire s'y rendent pour recevoir

Napoléon.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 15 / 46 段