et franchit les marches du trône, appuyé sur MM. de Blacas et de
Duras. Les membres des deux Chambres se levèrent vivement à l'aspect
du monarque, et applaudirent de toutes leurs forces. Les plus
expansifs dans leurs témoignages étaient les députés siégeant au côté
gauche. Ils voulaient tous la paix, la Charte, le Roi, et tenaient à
lui prouver que s'il était sincère avec eux, ils le seraient avec lui.
Trois et quatre fois ils se levèrent, en répétant le cri de _Vive le
Roi!_ Secondés dans cette manifestation par les députés royalistes,
ils firent entendre à Louis XVIII des acclamations qui l'émurent
profondément, et qui auraient pu lui faire croire qu'il était sauvé.
Malheureusement, ce n'était là que le cri de quelques citoyens
éclairés et vraiment patriotes. Le reste de la nation, entraîné par
des ressentiments dont les Bourbons étaient la cause involontaire,
courait à de nouveaux abîmes!
Le Roi, après s'être remis, prononça, d'une voix claire et bien
accentuée, les paroles suivantes:
[En marge: Discours du Roi.]
«MESSIEURS,
»Dans ce moment de crise, où l'ennemi public a pénétré dans une
portion de mon royaume, et où il menace la liberté de tout le
reste, je viens au milieu de vous resserrer encore les liens qui,
en vous unissant avec moi, font la force de l'État. Je viens, en
m'adressant à vous, exposer à toute la France mes sentiments et
mes voeux.
»J'ai revu ma patrie, je l'ai réconciliée avec toutes les
puissances étrangères, qui seront, n'en doutez pas, fidèles aux
traités qui nous ont rendu la paix; j'ai travaillé au bonheur de
mon peuple; j'ai recueilli, je recueille tous les jours les
marques les plus touchantes de son amour; pourrais-je, à soixante
ans, mieux terminer ma carrière qu'en mourant pour sa
défense?...»
Ici de nouvelles acclamations retentirent.--Non, s'écriaient les
députés, ce n'est pas à vous, c'est à nous à mourir pour le trône et
la Charte!--Le Roi reprit:
«Je ne crains donc rien pour moi, mais je crains pour la France.
Celui qui vient parmi nous allumer les torches de la guerre
civile, y apporte aussi le fléau de la guerre étrangère; il vient
remettre notre patrie sous son joug de fer; il vient enfin
détruire cette Charte constitutionnelle que je vous ai donnée,
cette Charte, mon plus beau titre aux yeux de la postérité, cette
Charte que tous les Français chérissent et que je jure ici de
maintenir.
»Rallions-nous donc autour d'elle! qu'elle soit notre étendard
sacré! Les descendants de Henri IV s'y rangeront les premiers;
ils seront suivis de tous les bons Français. Enfin, Messieurs,
que le concours des deux Chambres donne à l'autorité toute la
force qui lui est nécessaire; et cette guerre vraiment nationale
prouvera, par son heureuse issue, ce que peut un grand peuple uni
par l'amour de son Roi et de la loi fondamentale de l'État.»--
[En marge: Accueil chaleureux fait à ce discours.]
À peine ces derniers mots étaient-ils prononcés que le comte d'Artois
se levant, et saisissant les mains du Roi avec respect, lui dit ces
paroles: Permettez, Sire, qu'au nom de votre famille j'unisse ma voix
à la vôtre, pour protester de notre franche et cordiale union avec
Votre Majesté, et pour jurer d'être fidèle à vous et à la Charte
constitutionnelle.--Oui, oui, s'écrièrent le duc de Berry et le duc
d'Orléans, nous le jurons!--À cette scène inattendue, les deux
Chambres se levèrent pour applaudir à une conformité de sentiments,
bien salutaire si elle avait été manifestée plus tôt, pour remercier
la royauté de chercher son appui dans la nation, et pour le lui
promettre tout entier. Mais, hélas, elles n'en disposaient pas, et
ces Chambres elles-mêmes, dans leur extrême prudence, n'avaient
peut-être pas assez résisté à la royauté pour acquérir une popularité
qui leur permît de la défendre et de la sauver.
[En marge: Succès de la séance royale.]
Louis XVIII se retira au milieu de l'émotion générale, fort touché du
succès de son discours et de celui de la séance, succès d'une utilité
certaine quinze jours auparavant, et aujourd'hui d'une utilité bien
douteuse!
[En marge: Revue de la garde nationale; son effet moins heureux que
celui de la séance royale.]
Après la séance royale on avait convoqué la garde nationale, afin que
les princes pussent la passer en revue, et que sous leurs yeux les
hommes de bonne volonté, destinés à former les bataillons mobiles,
sortissent des rangs. Le comte d'Artois déploya tout ce qu'il avait de
grâce pour plaire à la bourgeoisie parisienne sous les armes, mais
quand on fit appel aux hommes de bonne volonté il ne s'en présenta
qu'un petit nombre. On avait en effet trop froissé les sentiments de
cette bourgeoisie pour lui inspirer un dévouement bien ardent. Elle
avait peur de ce qui venait, sans avoir grand amour pour ce qui s'en
allait. Néanmoins les apparences furent sauvées, et les princes,
quoique moins bien accueillis qu'à la Chambre des députés, furent
cependant reçus d'une manière convenable. Sous l'impression de ces
diverses manifestations, et surtout de la tentative manquée des frères
Lallemand, on était revenu un peu à l'espérance, on croyait à la force
numérique et à la fidélité du rassemblement de troupes qui allait se
former à Melun sous le duc de Berry, sous le maréchal Macdonald, sous
les généraux Belliard, Maison, Haxo, etc. Les bonapartistes au
contraire déconcertés par l'aventure des frères Lallemand, croyant y
voir un symptôme alarmant des dispositions de l'armée, étaient
tremblants, et se cachaient, intimidés surtout par le nom du nouveau
préfet de police Bourrienne.
[En marge: Séjour de Napoléon à Auxerre.]
[En marge: Bruits qui circulaient à Auxerre.]
[En marge: Ces bruits, sans inquiéter Napoléon, le décident à marcher
sur Paris militairement.]
Pendant ce temps, Napoléon arrivé à Auxerre le 17 y préparait sa
marche sur Paris. Avec les troupes de Grenoble, de Lyon, avec celles
de Franche-Comté qu'amenait le maréchal Ney, il pouvait réunir environ
une vingtaine de mille hommes et soixante bouches à feu. Le 14e de
ligne, envoyé à Auxerre pour le combattre, l'avait rejoint au cri de
_Vive l'Empereur!_ et avait ainsi augmenté ses forces d'un régiment
d'infanterie. On avait reçu à Auxerre la nouvelle de la formation
d'une armée à Melun. On parlait d'une quarantaine de mille hommes de
troupes de ligne, de maison militaire, de gardes nationaux, sous les
ordres directs du duc de Berry et de plusieurs maréchaux, et il était
possible que ce premier coup de fusil tant désiré par les royalistes,
si redouté par Napoléon, fût enfin tiré sous Paris. On devait croire,
en effet, que dans les cinq ou six mille hommes composant la maison
militaire, il s'en trouverait toujours assez pour engager le conflit,
et alors la situation pouvait devenir grave. Napoléon n'était guère
inquiet de ces rumeurs. Il se disait que les troupes ne tiendraient
pas plus en avant de Paris qu'en avant de Lyon et de Grenoble, qu'à
son approche le gouvernement perdrait la tête, et que le Roi s'en
irait comme avaient fait les préfets, ceux du moins qui avaient voulu
être fidèles. D'ailleurs, des émissaires venus des environs de la
capitale affirmaient n'avoir pas rencontré de soldats sur leur chemin,
et n'avoir vu à Melun que des rassemblements d'officiers à la
demi-solde, fort mal disposés pour le gouvernement qu'ils étaient
chargés de défendre. Napoléon n'attachait donc pas grande importance
aux bruits qui circulaient, mais il était capitaine trop avisé pour
n'en pas tenir compte, et il avait résolu de passer deux ou trois
jours à Auxerre, afin d'y concentrer ses forces, et de marcher
militairement sur Paris. Il attendait le maréchal Ney avec le corps de
la Franche-Comté, peut-être même avec la vieille garde qu'on disait
échappée aux mains du maréchal Oudinot, et il était certain d'avoir
dans ces deux jours donné à son armée une consistance suffisante. Pour
que l'infanterie qui le suivait ne fût pas trop fatiguée, il imagina
de l'embarquer sur la Seine à Auxerre, et de la faire voyager par eau
jusqu'à Montereau. Il en usa de même pour l'artillerie, et dans cette
vue il fit rassembler à prix d'argent tous les bateaux de la Seine. Il
achemina sa cavalerie par terre sur ce même point de Montereau, et il
disposa les choses de manière à pénétrer le 19 dans la forêt de
Fontainebleau avec toutes ses armes réunies.
[En marge: Entretien de Napoléon avec le préfet et avec divers
personnages.]
Ces mesures prises avec sa promptitude et sa précision accoutumées, il
employa son temps à recevoir les maires, les sous-préfets, les chefs
de corps, et à leur tenir les discours qu'il avait tenus partout. Le
soir, à la table du préfet, et dans un cercle plus étroit, composé de
Drouot, de Bertrand, de Cambronne et du préfet lui-même, il parla
confidentiellement, et avec le langage net, expressif, mordant, qui
lui était propre.--J'ai laissé répandre autour de moi, dit-il, que
j'étais d'accord avec les puissances, il n'en est rien. Je ne suis
d'accord avec personne, pas même avec ceux qu'on accuse de conspirer à
Paris pour ma cause. J'ai vu de l'île d'Elbe les fautes que l'on
commettait, et j'ai résolu d'en profiter. Mon entreprise a toutes les
apparences d'un acte d'audace extraordinaire, et elle n'est en réalité
qu'un acte de raison. Il n'était pas douteux que les soldats, les
paysans, les classes moyennes elles-mêmes, après tout ce qu'on avait
fait pour les blesser, m'accueilleraient avec transport. À Grenoble,
je n'ai eu qu'à _frapper la porte avec ma tabatière_ pour qu'elle
s'ouvrît. Sans doute, Louis XVIII est un prince sage, éclairé par le
malheur, et s'il avait été seul, j'aurais eu infiniment plus de peine
à lui reprendre la France. Mais sa famille, ses amis, détruisent tout
le bien qu'il serait capable de faire. Ils se sont persuadés qu'ils
rentraient dans l'héritage de leurs pères, et qu'ils pouvaient s'y
conduire à leur gré, et ils ne voient pas que c'est dans mon héritage
qu'ils rentrent, et que le mien ne pouvait pas être géré comme le
leur.--Sur l'observation du préfet que les Bourbons s'étaient
cependant renfermés dans la stricte observation des lois, Napoléon
répondit que ce n'était pas assez de gouverner selon le texte des
lois, qu'il fallait gouverner selon leur esprit.--On exécutait,
dit-il, les lois du temps présent avec l'esprit du temps passé, et il
n'était pas possible qu'on ne révoltât pas la génération actuelle.
C'est là l'unique cause de mon succès. On a prétendu l'année dernière
que c'est moi qui avais ramené les Bourbons. Ils me ramènent cette
année, par conséquent nous sommes quittes...--
[En marge: Arrivée du maréchal Ney à Mâcon.]
Napoléon passa ainsi la soirée à s'entretenir avec sa verve
accoutumée, faisant l'exposé le plus frappant des fautes des Bourbons,
avouant aussi les siennes avec bonne grâce, mais affirmant du reste
qu'il était changé, et qu'on ne trouverait plus en lui ni le maître
absolu, ni le conquérant, car il savait, disait-il, se corriger, et
n'était pas comme les Bourbons, qui en vingt-cinq ans _n'avaient rien
appris, rien oublié_...--
Le lendemain 18, arriva le maréchal Ney. Napoléon l'attendait avec
impatience, et semblait même s'étonner qu'il ne fût pas arrivé plus
tôt. Le maréchal, retenu par les ordres qu'il avait eu à expédier,
était en effet en retard, et ce n'était pas d'ailleurs sans embarras
qu'il s'approchait du quartier général. Il avait deux causes de gêne,
sa conduite à Fontainebleau, et celle qu'il venait de tenir à
Lons-le-Saulnier. Sa conduite à Fontainebleau, sauf les formes qui
avaient été rudes, pouvait s'expliquer par l'empire des circonstances.
Son dernier revirement, quoique pouvant s'expliquer de même, avait été
si brusque, qu'il en était embarrassé même devant Napoléon qui en
avait tant profité. Le maréchal, pour se justifier, avait répété
partout ce qu'il avait déjà dit à Lons-le-Saulnier, qu'il cédait au
voeu de la France, laquelle venait de se montrer unanime à Grenoble, à
Lyon, à Mâcon, à Chalon, etc., mais qu'il n'avait pas entendu se
donner à un homme, surtout à celui qui avait conduit les Français à
Moscou; que les circonstances étaient changées, qu'il fallait
aujourd'hui à la France la paix et la liberté, qu'il l'entendait
ainsi, et le dirait à l'Empereur à sa prochaine entrevue, et que si
l'Empereur ne voulait pas écouter ce langage, il se retirerait dans
ses champs pour n'en plus sortir.--Tels étaient les propos que Ney
avait semés sur sa route, qu'il répéta en arrivant au préfet son
beau-frère, et qu'il voulait adresser à Napoléon lui-même. Pourtant en
approchant, sa hardiesse tombait peu à peu, et craignant de ne pas
oser, ou de ne pas savoir dire tout ce qu'il avait dans l'esprit, il
avait fait de sa conduite et de ses sentiments un exposé par écrit,
qui commençait à Fontainebleau et finissait à Lons-le-Saulnier. Il le
lut à son beau-frère, qui n'y trouva rien à reprendre, et il se rendit
chez Napoléon, cet exposé à la main, peu d'instants après son arrivée.
[En marge: Entrevue de Napoléon avec le maréchal.]
[En marge: Son adresse à empêcher le maréchal de dire ce qu'il
voulait.]
[En marge: Napoléon et le maréchal affectent d'être plus contents l'un
de l'autre qu'ils ne le sont véritablement.]
[En marge: Unanimité des militaires à désirer, en se donnant à
Napoléon, qu'il soit changé, et qu'il soit à la fois pacifique et
libéral.]
Napoléon, avec sa profonde sagacité, avait deviné tout ce que le
maréchal serait tenté de lui dire, et il lui suffisait de ce qu'il
avait déjà entendu de plus d'une bouche, pour prévoir que Ney lui
apporterait à la fois des excuses et des remontrances. Or, il voulait
le dispenser des unes, et s'épargner les autres. Il vint à lui les
bras ouverts, en s'écriant: Embrassons-nous, mon cher maréchal....
Puis Ney déployant son papier, il ne lui en laissa pas commencer la
lecture.--Vous n'avez pas besoin d'excuse, lui dit-il. Votre excuse,
comme la mienne, est dans les événements, qui ont été plus forts que
les hommes. Mais ne parlons plus du passé, et ne nous en souvenons que
pour nous mieux conduire dans l'avenir.--Après ces premiers mots,
Napoléon ne donnant pas au maréchal le temps de proférer une parole,
lui fit un exposé de la situation et de ses intentions qui ne laissait
rien à désirer, car il reconnaissait à la fois la nécessité de la paix
et d'une liberté suffisante, et paraissait résolu à concéder l'une et
l'autre. Il déclara qu'il acceptait le traité de Paris, qu'il l'avait
fait dire à Vienne, qu'il comptait sur cette communication et sur
l'intervention de Marie-Louise pour prévenir une nouvelle lutte avec
l'Europe, et que rendu à Paris, il réunirait les hommes les plus
éclairés pour se concerter avec eux sur les changements qu'il
convenait d'apporter aux constitutions impériales. Le maréchal aurait
voulu en vain ajouter quelque chose aux déclarations de Napoléon, car
elles comprenaient tout ce qui était désirable, et précisaient mieux
qu'il n'aurait pu le faire les besoins du moment. Pourtant il répéta à
sa manière tout ce qu'il venait d'entendre, afin de pouvoir au moins
se vanter de l'avoir dit, et Napoléon l'écouta sans peine, parce que
ce n'était que la répétition de ses propres pensées, précédemment
exprimées. L'entretien fut donc très-convenable. Néanmoins Ney, sans
avoir la finesse de son interlocuteur, comprit bien que celui-ci
n'avait pas voulu se laisser poser des conditions, et Napoléon avait
compris encore mieux qu'on avait voulu lui en faire. Ils furent donc
au fond moins satisfaits l'un de l'autre qu'ils n'affectaient de le
paraître. Ney en se retirant dit à tous les officiers et à son
beau-frère qu'il avait été très-content de l'Empereur, qui avait été
avec lui très-amical, et très-raisonnable. Ses camarades applaudirent
et déclarèrent qu'ils n'avaient rien à souhaiter, puisqu'ils
retrouvaient l'Empereur, et le retrouvaient corrigé par les
événements. Napoléon, de son côté, devinant aux airs de visage, aux
mots échappés, qu'on s'excusait de la violation de ses devoirs
militaires par la résolution hautement annoncée de lui mettre un
frein, feignit de ne pas s'en apercevoir, et affecta de se montrer
parfaitement content du maréchal. Toutefois, ce premier moment
d'effusion passé, il reprit peu à peu une certaine hauteur impériale
avec Ney, et lui donna rendez-vous à Paris, comme s'il n'avait pas eu
besoin de lui pour y entrer.
[En marge: Départ de Napoléon d'Auxerre, et son entrée à Fontainebleau
le 20 mars au matin.]
Le 19 au matin, toutes ses dispositions étant terminées et ses troupes
devant être rendues à Montereau, Napoléon quitta Auxerre pour se
mettre à leur tête. Vers la nuit il était à la lisière de la forêt de
Fontainebleau entouré de ses soldats. Là, on lui parla beaucoup des
mouvements de troupes qui se faisaient en avant de Paris; il n'en tint
compte, et s'enfonça dans la forêt suivi de quelques cavaliers. À
quatre heures du matin, 20 mars, il pénétra dans cette cour du château
de Fontainebleau, où onze mois auparavant (20 avril) il avait adressé
ses adieux à la garde impériale. Déjà un groupe de cavalerie,
déserteur de l'armée de Melun, s'y était transporté pour l'attendre.
En mettant le pied dans ce palais où avait fini le premier Empire, et
où semblait recommencer le second, son visage s'illumina d'un profond
sentiment de satisfaction. Cette revanche que lui accordait la fortune
était assurément bien éclatante, et dans ce grand esprit qui s'était
guéri à l'île d'Elbe de toutes les illusions (on en verra bientôt la
preuve), la joie fit taire un instant la prévoyance!
[En marge: Les fausses espérances conçues par les royalistes
promptement dissipées.]
[En marge: Leur désespoir, et leur penchant à émigrer de nouveau.]
Cependant, la plus violente agitation régnait aux Tuileries. Les
espérances dont on s'était bercé n'avaient pas été de longue durée, et
tandis qu'il avait fallu au maréchal Soult trois mois pour se
discréditer, huit jours avaient suffi au ministre Clarke pour perdre
toute la confiance qu'on avait mise en lui. En apprenant la marche
triomphale de Napoléon à travers les populations de la Bourgogne, en
apprenant surtout la défection du maréchal Ney, on avait bientôt
reconnu que c'était puérilité d'attendre son salut d'un ministre de la
guerre quel qu'il fût, et on s'était livré à un complet désespoir. Les
royalistes violents n'avaient vu de ressource que dans une seconde
émigration à l'étranger, où ils espéraient trouver encore l'appui
qu'ils avaient obtenu à toutes les époques. En effet, si les nouvelles
de France étaient désolantes, celles de Vienne étaient rassurantes au
contraire, et on savait que le congrès réuni extraordinairement avait
fulminé contre Napoléon un véritable arrêt de mort. Malheureusement il
fallait aller chercher au dehors ce dangereux appui de l'étranger, qui
pouvait procurer quelque force matérielle, mais en en ôtant toute
force morale!
[En marge: MM. Lainé et de Montesquiou persistent à conseiller les
concessions, mais les conseillent vainement.]
On doit à M. Lainé, à M. de Montesquiou, à tous ceux enfin qui avaient
cru trouver le salut de la cause royale dans l'union de la dynastie
avec le parti libéral, la justice de reconnaître qu'ils ne
désespérèrent pas de leur politique, et que jusqu'au dernier jour ils
voulurent en essayer à leurs risques et périls, c'est-à-dire avec le
danger de tomber dans les mains de Napoléon, avant d'avoir pu opérer
la réconciliation désirée. MM. Lainé et de Montesquiou insistèrent
pour qu'on se livrât entièrement aux constitutionnels, qu'on les prît
pour ministres, qu'on mît M. de Lafayette à la tête de la garde
nationale, et qu'on opposât ainsi à Napoléon la Charte confiée aux
mains des libéraux. Les constitutionnels ratifièrent ces propositions
en s'offrant jusqu'au dernier instant, et le 19 mars au matin, M.
Benjamin Constant écrivit dans le _Journal des Débats_ un article de
la plus extrême violence contre Napoléon, déclarant pour les Bourbons
et pour la Charte une préférence formelle et irrévocable.
[En marge: Déchaînement de la cour contre MM. de Montesquiou et de
Blacas.]
[En marge: M. de Blacas accusé d'être la cause des irrésolutions du
Roi.]
À cette heure, le conseil des ministres n'était presque plus le
conseil du Roi, car, ainsi qu'il arrive dans les jours de crise, une
foule d'empressés accouraient autour du gouvernement, forçaient ses
portes, se mêlaient à ses délibérations, et prétendaient conduire les
affaires presque autant que ceux qui en étaient responsables. Ces
moments sont ceux de la dissolution du pouvoir, car tout le monde
ordonne, personne n'obéit, et quand cet état se produit, on peut
affirmer que l'agonie commence. Les royalistes de diverses nuances
avaient envahi les deux ou trois étages des Tuileries; on les
rencontrait partout, se remuant, parlant, déclamant contre MM. de
Montesquiou et de Blacas, à qui on attribuait tout le mal. Le premier
était devenu un objet d'aversion depuis qu'il faisait entendre des
conseils de modération, et on disait que c'était un esprit léger, un
faux mérite, inventé et vanté par les femmes, et incapable de
supporter le fardeau du pouvoir. Le second avait aux yeux de ces
royalistes fougueux le tort d'être l'homme du Roi. On le considérait
comme la cause de l'inertie de Louis XVIII et de ses irrésolutions.
Les modérés eux-mêmes aussi bien que les immodérés s'en prenaient à
lui de n'être pas écoutés, lui reprochaient d'être en quelque sorte un
mur élevé autour de la royauté pour empêcher les saines inspirations
de lui parvenir, et il est certain que sa froide hauteur était bien
faite pour inspirer cette idée, quoiqu'en réalité il s'empressât de
transmettre exactement à Louis XVIII tout ce qu'il apprenait. Il faut
ajouter que dans les circonstances difficiles, c'est ordinairement aux
favoris, ou à ceux qui passent pour tels, qu'on s'en prend des
malheurs publics, et qu'on se venge de leur faveur en les accusant de
tout, même de ce qu'ils tâchent d'empêcher.
[En marge: Le parti d'une prompte retraite prévaut.]
[En marge: Partage d'avis entre les royalistes, sur le lieu où l'on
doit se retirer.]
Le déchaînement contre ces deux personnages était donc extrême. M. de
Montesquiou, ne se déconcertant guère, persistait à soutenir le
système des concessions, tandis que M. de Blacas gardait un froid
silence. Les royalistes extrêmes s'obstinant à ne reconnaître au
gouvernement d'autre tort que celui de la faiblesse, regardaient les
concessions comme un redoublement de cette faiblesse qui ajouterait à
la déconsidération du pouvoir sans apporter aucune amélioration
sensible à l'état des choses. À leur avis il n'y avait plus qu'à
quitter Paris, et à se retirer à l'étranger, où l'on trouverait
l'appui de l'Europe, le seul sur lequel on pût désormais compter. Ils
se disaient avec une satisfaction à peine dissimulée que la coalition
punirait cette nation ingrate qu'on n'avait pas su gouverner, parce
qu'elle ne pouvait être menée que par une main de fer, celle de
Napoléon ou celle de l'Europe. Ils ajoutaient qu'on y gagnerait d'être
débarrassé de cette Charte, cause essentielle, à les en croire, des
nouveaux revers dont la légitimité était menacée. Le tort, à leurs
yeux, n'était pas de l'avoir mal observée, mais de l'avoir donnée.
[En marge: M. de Vitrolles voudrait qu'on se retirât en Vendée, M. de
Montesquiou en Flandre, sans toutefois passer la frontière.]