On sait, par le récit qui précède, ce qu'il y avait de vrai dans ces

assertions. Elles étaient une nouvelle preuve de ce qu'on peut, dans

les moments de crise, construire de mensonges au moyen de quelques

faits et de quelques propos légèrement recueillis, follement

interprétés. En effet Napoléon avait laissé entrevoir autour de lui un

accord avec l'Autriche, sans cependant l'affirmer; M. Fleury de

Chaboulon avait raconté dans l'état-major quelque chose des menées

étourdies des généraux Lefebvre-Desnoëttes et Lallemand, lesquelles,

comme on l'a vu, n'avaient point été concertées avec l'île d'Elbe; et

de ces indices si légers on avait composé autour de Napoléon le tissu

de faussetés apporté au malheureux Ney.--Voilà, se dit-il, ce que

signifient ces paroles de Bertrand, que toutes les mesures sont prises

d'une manière infaillible, et ainsi on m'envoyait combattre seul une

révolution désirée, préparée par tout le monde, même par

l'Europe!...--À partir de ce moment, le maréchal se regarda comme une

dupe, victime de son ignorance, sacrifiée au soutien d'une cause

perdue, et ne pouvant pas même essayer de se battre, car ses soldats

ne voudraient pas le suivre, et, en décidât-il quelques-uns, il ne

verserait qu'un sang inutile, dont il serait gravement responsable

envers Napoléon et envers la France. L'idée d'aller presque sans

soldats combattre ses anciens compagnons d'armes, pour défendre une

cour qui avait fait essuyer plus d'une humiliation à sa femme et à

lui, pour écarter d'ailleurs des calamités auxquelles il ne croyait

plus, Napoléon paraissant d'accord avec les puissances, lui sembla une

idée extravagante, et à laquelle il fallait renoncer.

[En marge: Brusque revirement qui s'opère dans l'esprit du maréchal.]

[En marge: Ney consulte les généraux de Bourmont et Lecourbe, qui

n'essaient pas de le retenir.]

[En marge: Ney assemble les troupes, et leur lit une proclamation par

laquelle il annonce la chute des Bourbons et le rétablissement de

Napoléon.]

[En marge: Enthousiasme frénétique des troupes.]

Mais comment faire après s'être tant engagé, après avoir tant promis

une lutte à outrance contre Napoléon? L'infortuné maréchal était dans

une perplexité cruelle. On essaya de lui persuader qu'il n'y avait

qu'une manière convenable d'agir, c'était d'agir ouvertement, en

disant par exemple dans une proclamation à ses troupes, que la France

s'étant formellement prononcée pour Napoléon, lui serviteur obéissant

de la France ne voulait pas provoquer la guerre civile pour une

dynastie ennemie de la gloire nationale, et à jamais condamnée par ses

fautes. On rédigea une proclamation dans ce sens, et Ney parut disposé

à la publier, peut-être même à en faire personnellement la lecture à

ses soldats. Si dans notre temps, après quarante années de pratique de

la liberté, interrompue mais non oubliée, après avoir appris à nous

attacher à des principes, à les respecter, à nous respecter en eux, on

nous proposait, militaires ou civils, de passer aussi brusquement d'un

parti à un autre, nous nous étonnerions, et nous prendrions une telle

proposition pour une offense. Mais la France alors n'avait reçu que

l'éducation peu morale des révolutions et du despotisme, et en voyant

le gouvernement passer si rapidement de mains en mains, on ne

comprenait pas une invariabilité de conduite en contradiction avec la

variabilité des événements, et bientôt les hommes politiques, plus

accoutumés à calculer leurs démarches que les militaires, ne se

montrèrent pas beaucoup plus scrupuleux. Le maréchal, outre qu'il ne

pouvait avoir que les moeurs du temps, était d'un tempérament fougueux

et violent, qui n'admettait pas les milieux en fait de conduite.

S'étant brusquement donné aux Bourbons en 1814 par fatigue de la

guerre, s'étant aussi brusquement éloigné d'eux par mécontentement de

la cour, il leur était brusquement revenu à la nouvelle du

débarquement de Cannes, qui avait réveillé dans son esprit les images

sanglantes de la guerre civile et de la guerre étrangère, et il avait

exprimé la résolution de résister à Napoléon avec une intempérance de

langage qui tenait à l'impétuosité de son caractère. Voyant

aujourd'hui disparaître à la fois la probabilité de la guerre civile

par l'entraînement des soldats vers Napoléon, celle de la guerre

étrangère par un prétendu accord avec l'Europe, il ne croyait pas

qu'il lui appartînt de vouloir autre chose que ce que voulait la

France, et il changeait sans scrupule, avec la mobilité d'un enfant,

car enfant est l'homme que ses impressions gouvernent. Un autre, en

reconnaissant qu'il s'était trompé, se serait mis à l'écart, laissant

passer la fortune qu'il n'avait pas su deviner. Mais le maréchal, par

intérêt autant que par caractère, n'entendait pas briser son épée,

parce qu'il avait commis une erreur politique en ne prévoyant pas le

triomphe de Napoléon. Cédant en outre à quelques-unes de ses secrètes

rancunes, il se disait que si avec Napoléon on n'avait ni la guerre

civile ni la guerre étrangère, mieux valait lui que les Bourbons, car

on serait débarrassé des émigrés, de leurs préjugés, de leur

arrogance, de leurs tendances contre-révolutionnaires. Du reste, il

voulut avant d'agir consulter les généraux de Bourmont et Lecourbe,

ses deux divisionnaires. L'un était, avons-nous dit, un vieux

royaliste, l'autre un vieux républicain, fort opposés tous les deux à

Napoléon, mais sensés, et voyant bien ce qu'avait d'irrésistible le

mouvement qui se prononçait autour d'eux. Le général de Bourmont, doux

et fin, quoique militaire énergique, se tut tristement comme

reconnaissant la force des choses, et, quant à la manière de s'y

soumettre, laissa au maréchal le soin de sa dignité. Lecourbe, ayant

conservé la franchise d'un vieil officier de l'armée du Rhin, dit à

Ney: Tu renonces à toute résistance, et je crois que tu as raison, car

nous voudrions en vain nous mettre en travers de ce torrent. Mais tu

aurais mieux fait de suivre mon conseil, de ne pas te mêler de tout

cela, et de me laisser dans mes champs.--Sauf cette apostrophe un peu

dure, Ney ne rencontra pas autour de lui une objection sérieuse, et il

prit soudainement la résolution, dès qu'il ne résistait plus au

torrent, de s'y livrer. Sans plus tarder il appela ses aides de camp,

qu'il n'instruisit point de ce qu'il allait faire, et ordonna qu'on

réunît les troupes sur la principale place de la ville. Arrivé en leur

présence, et entouré de son état-major dans les rangs duquel se

trouvaient plusieurs officiers royalistes, qu'il avait souvent

gourmandés pour leur tiédeur, il tira son épée d'une manière

convulsive, et au milieu d'une attente silencieuse, il lut la

proclamation célèbre qu'on lui avait rédigée, et qui devait lui coûter

la vie.--Soldats, s'écria-t-il, _la cause des Bourbons est à jamais

perdue_... La dynastie légitime que la France a adoptée va remonter

sur le trône... C'est à l'empereur Napoléon, notre souverain, qu'il

appartient désormais de régner sur notre beau pays!..--À ces mots, qui

causèrent une indicible surprise autour de lui, une joie furieuse

éclata comme le tonnerre dans les rangs des soldats. Mettant leurs

schakos au bout de leurs fusils, ils poussèrent les cris de _Vive

l'Empereur! vive le maréchal Ney!_ avec une violence inouïe, puis ils

rompirent les rangs, se précipitèrent sur le maréchal, et baisant les

uns ses mains, les autres les basques de son habit, ils le

remercièrent à leur façon d'avoir cédé au voeu de leur coeur. Ceux qui

ne pouvaient l'approcher, entouraient ses aides de camp un peu

embarrassés d'hommages qu'ils ne méritaient pas, car ils étaient

étrangers au brusque revirement qui venait de s'accomplir, et leur

serrant la main, Vous êtes de braves gens, disaient-ils; nous

comptions sur vous et sur le maréchal, et nous étions bien certains

que vous ne resteriez pas longtemps avec les émigrés.--Les habitants,

non moins expressifs dans leurs témoignages, s'étaient joints aux

soldats, et Ney rentra chez lui escorté d'une multitude bruyante et

remplie d'allégresse.

[En marge: Chagrin de quelques officiers de Ney.]

[En marge: Rude réponse du maréchal.]

[En marge: Il se rallie non à un homme mais à la France, et à

condition que Napoléon se conduira en homme amendé par le malheur.]

Pourtant en revenant à sa résidence, il trouva la gêne, et même

l'improbation sur le visage de la plupart de ses aides de camp. L'un

d'eux, ancien émigré, brisa son épée en lui disant: Monsieur le

maréchal, il fallait nous avertir, et ne pas nous rendre témoins d'un

pareil spectacle.--Et que vouliez-vous que je fisse? lui répondit le

maréchal. Est-ce que je puis arrêter la mer avec mes mains?--D'autres,

en convenant qu'il était impossible de faire battre les soldats contre

Napoléon, lui exprimèrent le regret de ce qu'il prenait sur lui de

jouer à si peu d'intervalle de temps deux rôles si contraires.--Vous

êtes des enfants, répliqua le maréchal; il faut vouloir une chose ou

une autre. Puis-je aller me cacher comme un poltron, en fuyant la

responsabilité des événements? Le maréchal Ney ne peut pas se réfugier

dans l'ombre. D'ailleurs il n'y a qu'un moyen de diminuer le mal,

c'est de se prononcer tout de suite, pour prévenir la guerre civile,

pour nous emparer de l'homme qui revient, et l'empêcher de commettre

des folies; car, ajouta-t-il, je n'entends pas me donner à un homme,

mais à la France, et si cet homme voulait nous ramener sur la Vistule,

je ne le suivrais point!--

[En marge: Les officiers du corps de Ney répètent qu'ils veulent de

Napoléon, mais sans le despotisme et sans la guerre.]

Après avoir ainsi rudoyé ses improbateurs, Ney reçut à dîner, outre

les généraux, tous les chefs des régiments, un seul excepté qui refusa

de s'y rendre. Sauf un peu de gêne, provenant de la violation du

devoir militaire qu'on se reprochait intérieurement, ce ne fut qu'une

longue récapitulation des fautes des Bourbons, qui sans le vouloir ou

en le voulant (chacun en jugeait à sa manière), s'étaient livrés à

l'émigration, à l'étranger, et avaient affiché des sentiments qui

n'étaient pas ceux de la France. Ce ne fut aussi qu'une protestation

unanime contre les anciennes fautes de l'Empereur, contre sa folie

belliqueuse, contre son despotisme, contre son refus d'écouter les

représentations de ses généraux en 1812 et en 1813, ce ne fut enfin

qu'une résolution énergique de lui dire la vérité, et d'exiger de sa

part des garanties de liberté et de bonne politique.--Je vais le voir,

disait Ney, je vais lui parler, et je lui déclarerai que nous ne nous

laisserons plus conduire à Moscou. Ce n'est pas à lui que je me donne,

c'est à la France, et si nous nous rattachons à lui comme au

représentant de notre gloire, ce n'est pas à une restauration du

régime impérial que nous entendons nous prêter.--Les généraux Lecourbe

et de Bourmont assistèrent à ce dîner, prenant peu de part à ce qui

s'y disait, mais admettant comme inévitable, et comme trop motivée par

les fautes des Bourbons, la révolution qui venait de s'accomplir.

[En marge: Ney exécute les ordres de Napoléon, et dirige ses troupes

sur la route de la Bourgogne.]

Le maréchal quitta ses convives pour exécuter les ordres qu'il avait

reçus de Lyon, conçus, avons-nous dit, comme si Napoléon n'avait cessé

de régner, et prescrivant d'acheminer les troupes sur Autun et

Auxonne. Il adressa à sa femme une lettre dans laquelle il racontait

ce qu'il avait fait, et qu'il finissait par ces mots caractéristiques:

«_Mon amie, tu ne pleureras plus en sortant des Tuileries_[4].»

[Note 4: Je tiens ce détail d'un ancien colonel de l'artillerie de la

garde impériale, membre de plusieurs de nos assemblées, royaliste de

coeur, homme d'esprit et d'une parfaite sincérité, qui avait vu cette

lettre dans les mains de la maréchale.]

[En marge: Arrivée de Napoléon à Auxerre.]

L'entreprise si extraordinaire de conquérir la France avec sa personne

seule, commencée par Napoléon à La Mure, presque accomplie à Grenoble

et à Lyon, ne pouvait plus présenter le moindre doute après la

détermination du maréchal Ney. Napoléon qui avait couché le 14 à

Chalon, continua sa route par Autun et Avallon, marchant presque au

pas des troupes, que tour à tour il suivait ou devançait, pour se

ménager des séjours dans les résidences un peu considérables. Il

arriva ainsi le 17 à Auxerre, entouré des populations de la Bourgogne,

qui s'insurgeaient de concert avec les troupes pour proclamer le

rétablissement de l'Empire. Partout il répétait le langage qu'il avait

tenu à Lyon, affirmant qu'il apportait la paix, la liberté, et le

triomphe définitif des principes de quatre-vingt-neuf. Le préfet de

l'Yonne, M. Gamot, beau-frère du maréchal Ney, était venu à sa

rencontre jusqu'à Vermanton. Il l'accueillit amicalement, et alla

s'établir à la préfecture, où il se hâta de faire ses préparatifs pour

sa dernière marche, celle qui devait le conduire à Paris même.

[En marge: Événements à Paris pendant la marche si rapide de

Napoléon.]

[En marge: Efforts de M. Lainé pour rapprocher l'opposition

constitutionnelle de la dynastie.]

Pendant que Napoléon s'avançait ainsi vers Paris, M. Lainé, stimulé

par les événements, n'avait cessé de faire les plus honorables efforts

pour réconcilier la dynastie avec l'opposition constitutionnelle. À

mesure que les membres de la Chambre des députés arrivaient à Paris,

il les suppliait d'oublier les fautes commises, et de chercher dans

ces fautes mêmes l'occasion du bien, en exigeant des réparations qu'on

était, disait-il, disposé à leur accorder, telles qu'une large

modification du ministère, une augmentation de la Chambre des pairs,

le renouvellement des deux tiers de la Chambre des députés (tout cela

dans le sens libéral); une loi électorale qui en consacrant

l'influence de la propriété consacrerait aussi celle des professions

libérales et industrielles, une loi sur la responsabilité

ministérielle (garantie à laquelle on tenait beaucoup alors), une

nouvelle législation sur la presse, et enfin un système de tarifs qui

protégerait l'industrie française contre l'industrie britannique.

Ajoutant avec très-bonne intention un mensonge officieux aux promesses

qu'il énumérait, M. Lainé affirmait que toutes ces concessions, on y

pensait, on s'en occupait même, pour en faire le sujet des travaux de

la session, lorsque le _génie du mal_ avait de nouveau mis le pied sur

le sol de la France. Ne se bornant pas à tenir ces sages propos dans

les entretiens particuliers, M. Lainé conduisit au pied du trône les

députés arrivés à Paris, et répéta devant le Roi qu'il fallait

reconnaître et oublier les fautes commises, et les réparer par un

ensemble de mesures conformes aux besoins du temps et aux voeux de

l'opinion publique.

[En marge: M. de Montesquiou seconde M. Lainé, mais la cour refuse de

l'écouter.]

[En marge: Les royalistes sont convaincus que la seule faute commise

c'est d'avoir été faible.]

Les chefs du parti constitutionnel, tant ceux qui étaient dans les

Chambres, que ceux qui n'y étaient pas, et parmi ces derniers MM. de

Lafayette et Benjamin Constant, s'étaient empressés d'entourer M.

Lainé, et d'adhérer publiquement à ses idées conciliatrices. Tout

allait donc bien de ce côté, mais il fallait amener la cour à ces

idées, et M. Lainé n'avait cessé d'insister pour qu'on mît la main à

l'oeuvre et que l'on commençât par le commencement, c'est-à-dire par

le changement de trois ou quatre ministres. Il avait persuadé, comme

on l'a vu, M. de Montesquiou, qui s'offrait le premier en sacrifice,

mais il n'avait persuadé que lui seul. La cour, rendue par le danger à

son exaltation royaliste, loin d'être disposée à des concessions,

l'était plutôt à des rigueurs, soutenant que les seules fautes

commises étaient des fautes de faiblesse. Louis XVIII placé entre les

royalistes modérés et les royalistes violents, ne sachant à qui

entendre, inclinant toutefois vers les premiers, mais obligé de

commencer le sacrifice d'une partie du ministère par M. de Blacas, que

les libéraux mal informés considéraient comme l'agent de l'émigration

auprès de la royauté, ne se hâtait pas de prendre un parti, et perdait

ainsi en déplorables hésitations le temps que Napoléon employait à

s'avancer avec une rapidité foudroyante.

[En marge: En fait de concessions on n'en veut faire qu'à l'armée.]

[En marge: Imprudent appel à tous les officiers à la demi-solde.]

[En marge: Recours tardif et inutile à la garde nationale.]

En fait de concessions, on n'avait songé à en faire qu'à l'armée, et

celles-là, du reste assez mal conçues, outre le défaut de dignité

avaient l'inconvénient de préparer des dangers plutôt que des moyens

de salut. Le ministre de la guerre s'était activement occupé des

officiers à la demi-solde et des anciens soldats laissés dans leurs

foyers. Il avait rappelé les uns et les autres à l'activité. En

conséquence les officiers à la demi-solde avaient reçu ordre de se

rendre immédiatement à la suite des régiments, pour y former le cadre

de nouveaux bataillons que l'on voulait composer avec les soldats

rappelés. Ceux qui n'auraient pas trouvé place dans ces bataillons

dits de réserve, devaient être employés dans des bataillons de garde

nationale qu'on songeait à mobiliser. Les autres enfin devaient être

réunis autour de la personne royale, pour accroître la maison

militaire, dont ils auraient les avantages et les honneurs. Tous

étaient à l'instant même remis en jouissance de la solde entière. Sans

doute il est des situations où aucun remède n'est bon; cependant avec

l'esprit qu'on avait laissé naître et s'étendre parmi les officiers à

la demi-solde, s'imaginer qu'on parviendrait à les rattacher aux

Bourbons dans un moment où ils savaient Napoléon descendu sur le sol

de la France, était de la part du ministre de la guerre une bien

étrange illusion. La garde nationale elle-même, animée de l'esprit de

la bourgeoisie qui n'inclinait pas vers le rétablissement de l'Empire,

sur laquelle par conséquent on aurait dû compter, était loin d'être

sûre. Appelée à temps, préparée de longue main à la double défense du

trône et des libertés publiques, elle aurait pu contenir l'armée, et

l'empêcher de se jeter dans les bras de Napoléon. Mais on l'avait

laissée presque partout se diviser en cavalerie composée de l'ancienne

noblesse, et en infanterie composée de la classe moyenne: or, celle-ci

blessée, irritée, mécontente, avait été dissoute dans la plupart des

villes. Il n'y avait donc pas grand parti à en tirer. Néanmoins on

invita les préfets à former des bataillons de garde nationale mobile

sous des officiers à la demi-solde. On les autorisa même à convoquer

les Conseils généraux pour voter des contributions destinées à cet

emploi. On multipliait ainsi les remèdes, comme on fait à l'égard d'un

malade désespéré, sans savoir s'ils seront utiles, uniquement pour ne

pas assister à son agonie sans lui rien prescrire. À tout cela le

ministre de la guerre avait ajouté une proclamation violente, peu

propre à lui concilier l'armée, et de nature au contraire à prêter à

rire à tous ceux qui se rappelaient son langage et sa conduite à

Toulouse.

[En marge: En apprenant la nouvelle de l'entrée de Napoléon à Lyon,

les royalistes exaspérés croient à une vaste conspiration.]

[En marge: Leurs soupçons se portent sur tout le monde.]

[En marge: Ils se croient trahis par le maréchal Soult, et mal servis

par M. d'André.]

[En marge: Injustice de ces défiances.]

Voilà ce qu'on avait fait pour arrêter la marche de Napoléon.

Cependant lorsqu'on apprit ses progrès rapides, lorsqu'on sut qu'il

était entré à Grenoble, puis à Lyon, ce qu'on avait d'abord nié,

déclaré faux, impossible, il fallut se rendre à l'évidence, et

renoncer à dire, comme le faisaient les royalistes, que Napoléon

n'était venu en France que pour y être fusillé. Mais si on sentit

davantage le besoin d'agir, on ne comprit pas mieux dans quel sens il

convenait d'agir. L'usage des partis qui ont commis des fautes n'est

pas de se croire coupables mais trahis. Les royalistes de toute

nuance, en voyant les défections qui venaient de se produire à

Grenoble et à Lyon (on ignorait alors celle du maréchal Ney), furent

saisis d'une sorte de défiance fébrile, qui s'adressait à tout le

monde sans distinction. Ils virent des traîtres partout, et crièrent à

la trahison en présence même des chefs de l'armée qu'on avait tant

caressés naguère. Ceux d'entre eus qui n'avaient pas l'âme fière, et

il s'en trouvait de tels parmi les plus braves, ne répondaient à ces

allusions offensantes que par des protestations outrées de dévouement,

et n'en étaient pas pour cela plus fidèles. Les autres étaient

indignés, et n'avaient qu'un désir, c'était de voir bientôt punie tant

de folie et d'arrogance. Comme il était arrivé quelques mois

auparavant, les défiances se portèrent plus particulièrement sur les

deux personnages qui dirigeaient l'armée et la police. Après les avoir

accusés de ne rien faire, on les accusa de faire trop, lorsqu'ils

prirent les mesures que nous venons de rapporter. Les royalistes

supposaient qu'il y avait une vaste conspiration dans laquelle

entraient tous les officiers de l'armée, depuis les sous-lieutenants

jusqu'aux maréchaux. Notre récit a démontré pourtant qu'il n'en était

rien, qu'à Grenoble les généraux Marchand et Mouton-Duvernet avaient

sincèrement essayé de remplir leurs devoirs, qu'à Lyon le général

Brayer ne s'était rendu qu'après que ses troupes avaient ouvert les

portes de la ville à l'armée impériale, que La Bédoyère était étranger

aux menées des frères Lallemand et de Lefebvre-Desnoëttes, que

Napoléon même avait agi indépendamment du faible et étourdi complot de

Paris. Mais les vérités de cette nature, c'est l'histoire qui,

longtemps après les événements, à force de recherches et

d'impartialité, finit par les établir; et dans le moment les partis

n'en croient rien. Les royalistes, dans leur supposition d'une vaste

conspiration embrassant presque tout le monde, se demandaient si le

maréchal Soult lui-même n'en était pas. Les plus exaltés d'entre eux,

que la conduite du maréchal Soult en Bretagne, que son monument de

Quiberon, avaient particulièrement charmés, lui restaient fidèles, et

soutenaient que lui seul pouvait sauver la monarchie. Les autres, en

bien plus grand nombre, voyaient des raisons de se défier jusque dans

les actes qui enchantaient quelques-uns d'entre eux. La proclamation

violente du maréchal n'était à leurs yeux qu'une feinte pour mieux

tromper la dynastie, et la livrer pieds et poings liés à Napoléon. La

mesure consistant à réunir à Paris, et à placer auprès du Roi les

officiers à la demi-solde qui n'auraient pas trouvé place dans les

nouveaux bataillons, mesure tardive et maintenant imprudente, mais

imaginée de très-bonne foi, n'était encore à leurs yeux qu'une

perfidie. Il n'en était rien assurément, car le maréchal Soult,

très-capable d'abandonner les gens que la fortune délaissait, ne

l'était pas de les trahir, et loin d'avoir une tête profonde, l'avait

faible. Il n'en passait pas moins pour un Italien raffiné du quinzième

siècle, et tandis que trois mois auparavant, lorsqu'il s'agissait

d'expulser le général Dupont, on disait que tout était perdu si on ne

prenait pas le maréchal pour ministre de la guerre, aujourd'hui, au

contraire, on disait que tout était perdu si on le laissait dans ce

poste.

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 12 / 46 段