après y avoir séjourné le 11 et le 12 seulement, c'est-à-dire le temps
absolument indispensable pour rallier les troupes qui arrivaient
successivement de Grenoble, pour les faire reposer un jour, et les
acheminer à la suite de la division Brayer, partie de Lyon dès le 11.
Son projet était de choisir entre les deux routes qui menaient de Lyon
à Paris, celle de la Bourgogne, beaucoup plus sûre que celle du
Bourbonnais, à cause de l'esprit des habitants.
[En marge: Mouvements qu'on exécute sur ses flancs et ses derrières
pour l'arrêter.]
[En marge: Marche des Marseillais.]
[En marge: Conduite de Masséna.]
Tout présageait à Napoléon dans le reste de son voyage, un succès
aussi prompt, aussi complet, que celui qu'il avait obtenu de La Mure à
Lyon. On se donnait cependant beaucoup de mouvement, soit sur ses
derrières, soit sur ses flancs. En effet, les Marseillais en apprenant
son débarquement, avaient été saisis d'une irritation indicible. Ils
avaient cru voir leur port fermé de nouveau, leur misère encore
assurée pour des années, et ils avaient demandé à partir tous pour
courir après celui qu'ils appelaient _le brigand de l'île d'Elbe_. Le
maréchal Masséna, destiné malgré sa gloire aux injustices des deux
dynasties, n'avait pas plus à se louer de Napoléon que de Louis XVIII.
Dégoûté de tout, excepté du repos, il jugeait la situation de la
hauteur de son rare bon sens et de son sincère patriotisme. Attaché de
coeur à la Révolution, mais craignant une nouvelle lutte avec
l'Europe, il voyait dans Louis XVIII la contre-révolution, dans
Napoléon la guerre, et n'avait de penchant ni pour l'un ni pour
l'autre. Dans cette disposition, il envisageait avec peine plutôt
qu'avec plaisir la tentative de son ancien empereur, et était décidé à
se renfermer dans la rigoureuse observation de ses devoirs militaires.
Cédant à la demande des Marseillais, il en avait laissé partir douze
ou quinze cents, escortés de deux régiments d'infanterie, qui avaient
la cocarde tricolore cachée dans leur sac. Cette colonne s'était
dirigée sur Grenoble pour prendre Napoléon à revers, et elle ne
pouvait certes pas lui faire grand mal, étant à plus de cent lieues de
lui. Masséna avait en outre pris ses précautions à Toulon, pour qu'au
milieu du délire des partis on ne livrât pas cette importante place
aux Anglais, et il s'était réservé quelques forces à Marseille, afin
de ne pas rester à la merci d'une populace furieuse.
[En marge: Forces du maréchal Ney à Lons-le-Saulnier.]
[En marge: Bertrand écrit à Ney pour l'inviter à bien réfléchir à sa
conduite.]
À Nîmes commençaient à se réunir quelques troupes de ligne, à la tête
desquelles devait se mettre M. le duc d'Angoulême. Mais ces
rassemblements, quoique placés sur les derrières de Napoléon,
n'étaient pas fort à craindre à la distance où ils se trouvaient de
lui. Ce qui présentait plus de gravité, c'était le mouvement du
maréchal Ney, envoyé en Franche-Comté, et destiné à se porter par
Besançon et Lons-le-Saulnier dans le flanc de Napoléon. Celui-là
pouvait joindre l'armée impériale, mais il lui était difficile de
réunir au delà de six mille hommes, qui se battraient à contre-coeur,
ou ne se battraient même pas contre les douze ou quinze mille de
Napoléon, remplis d'enthousiasme, et résolus à passer sur le corps de
quiconque voudrait leur résister. Ce dernier danger n'était donc pas
très-inquiétant, mais une collision eût fort contrarié Napoléon, qui
avait la prétention et l'espérance d'arriver à Paris sans qu'une
goutte de sang eût coulé. Il cherchait par ce motif à éviter tout
conflit, mais il était décidé à n'écrire ni au maréchal Ney ni à
d'autres, désirant tout devoir aux soldats, dont il ne craignait pas
d'être l'obligé, et rien aux chefs militaires, dont il n'avait pas été
content au moment de sa chute, et desquels il ne voulait pas recevoir
de conditions. Toutefois le grand maréchal Bertrand ne garda pas la
même réserve. Il écrivit à Ney pour lui dépeindre la marche triomphale
de Cannes à Lyon et lui en prédire la continuation jusqu'à Paris,
pour lui faire sentir la gravité de la résolution qu'il allait
prendre, le danger de cette résolution pour lui, son inutilité pour
les Bourbons, s'il la prenait contraire à la cause impériale. Il
chargea quelques vieux sous-officiers de l'île d'Elbe de se rendre au
corps de Ney, pour communiquer avec les soldats de ce corps, et les
embraser du feu qui les dévorait tous. Du reste il était probable que
l'on aurait dépassé Mâcon et Chalon, seuls points par lesquels on
pouvait être pris en flanc, lorsque Ney serait en mesure d'agir.
Napoléon quitta Lyon le 13 mars au matin, annonçant à tout le monde
qu'il serait le 20 à Paris. Il était vraisemblable en effet que la
rapidité de son aigle, _volant de clocher en clocher_, comme il
l'avait dit, ne serait pas moins grande de Lyon à Paris, que de Cannes
à Lyon.
[En marge: Marche de Napoléon sur Mâcon et Chalon.]
[En marge: Accueil enthousiaste des populations de ce pays.]
[En marge: Entrée à Mâcon.]
En s'avançant en Bourgogne, Napoléon allait rencontrer des populations
animées au plus haut point de l'esprit qui avait assuré son triomphe
dans la première partie de son expédition. Les pays qui bordent la
Saône avaient singulièrement prospéré pendant l'Empire, parce qu'alors
les communications fluviales remplaçant les communications maritimes,
la Saône était devenue la voie du commerce continental. Indépendamment
de cette circonstance, la présence de l'ennemi si mal combattu en 1814
par Augereau, avait exaspéré les habitants, fort patriotes comme tous
ceux des provinces frontières. Les imprudences de la noblesse et du
clergé avaient fait le reste, et la Franche-Comté, la Bourgogne
étaient aussi disposées que le Dauphiné à ouvrir les bras à Napoléon.
Les villes de Mâcon et de Chalon surtout, à la nouvelle des événements
de Lyon et de Grenoble, avaient été saisies d'une véritable fièvre.
Napoléon fit une pause de quelques instants à Villefranche, et alla
coucher le soir à Mâcon, en marchant au milieu d'une affluence et d'un
enthousiasme extraordinaires. En apprenant sa prochaine arrivée, les
habitants de Mâcon envahirent le siége des autorités, et opérèrent
eux-mêmes la révolution. Ainsi le mouvement des esprits était tel que
l'approche de Napoléon produisait ce que quelques jours auparavant sa
présence aurait pu seule accomplir. Il fut reçu à Mâcon avec des
transports inouïs, le peuple accourant pêle-mêle avec les troupes, qui
abandonnaient leurs chefs ou s'en faisaient suivre. _À bas les nobles!
à bas les prêtres! à bas les Bourbons! Vive l'Empereur!_ étaient les
cris de cette multitude composée de paysans, de soldats, de marins de
la Saône, et animée de tous les sentiments nationaux et
révolutionnaires que les Bourbons avaient eu l'imprudence de froisser.
Napoléon reçut les autorités municipales, s'entretint familièrement
avec ceux des habitants qui lui adressèrent la parole, leur dit
pourquoi il était sorti de l'île d'Elbe, dans des termes à peu près
semblables à ceux qu'il avait employés à Lyon et à Grenoble; leur
parla de paix, de liberté, et les charma par cette bonhomie dans la
grandeur, dont il savait si habilement se servir quand il voulait s'en
donner la peine. Il demanda à l'un des officiers municipaux pourquoi,
tandis qu'on s'était si bien défendu à Chalon contre les Autrichiens,
on s'était si mal défendu à Mâcon, où les sentiments et le courage
étaient les mêmes?--C'est votre faute, lui répondit naïvement le
Mâconnais. Vous nous aviez donné de mauvaises autorités, vous nous
aviez laissés sans armes et sans chefs, et nous n'avons rien pu avec
nos bras seuls.--L'Empereur sourit, et lui dit: Cela prouve, mon ami,
que nous avons tous fait des fautes; mais il ne faut pas les
recommencer. Nous ne nous fierons désormais qu'à de vrais patriotes;
nous n'irons pas chercher les étrangers chez eux, mais s'ils viennent
chez nous, nous les recevrons de manière à leur ôter l'envie de
revenir.--
[En marge: Départ pour Chalon.]
Après avoir écouté et dit bien des paroles en compagnie de ces bonnes
gens, il prit quelque repos, se proposant de continuer sa route le
lendemain sur Chalon.
[En marge: En ce moment Napoléon pouvait trouver le maréchal Ney sur
son flanc droit.]
[En marge: Situation du maréchal Ney, et force dont il dispose.]
Napoléon touchait à la seconde conjoncture décisive de son entreprise,
c'était la rencontre possible avec le maréchal Ney. Il ne la redoutait
pas précisément, car il avait déjà rallié à sa cause plus de la moitié
des troupes concentrées par les Bourbons dans l'est de la France,
c'est-à-dire de douze à quinze mille hommes. Or, d'après tous les
renseignements, c'est à peine si le maréchal pouvait avoir six mille
hommes, probablement mal disposés, et entièrement noyés au milieu
d'une population dévouée à l'Empire et à la Révolution. Cependant il
était impossible de prévoir ce que pourrait faire la _mauvaise tête_
du maréchal, ainsi qu'on s'exprimait généralement, et Napoléon aurait
vivement regretté une collision, dont le résultat n'était pas
douteux, mais dont le succès eût ôté quelque chose de son prestige à
cette conquête pacifique de la France accomplie sans aucune effusion
de sang. Le grand maréchal Bertrand, ainsi que nous l'avons déjà dit,
avait seul écrit au maréchal Ney, en son propre nom, et pour lui
inspirer de sérieuses réflexions. Quant à Napoléon, il s'était
contenté de lui adresser des ordres de mouvement, conçus comme si Ney
n'avait jamais cessé d'être sous son commandement. Il lui avait
prescrit de diriger ses troupes sur Autun et Auxerre, où il
s'attendait à le voir lui-même. Au surplus, on était fort près du
maréchal, car on le disait à Lons-le-Saulnier, et si quelques hommes
prudents étaient inquiets, le peuple regardait Ney et ses soldats
comme aussi conquis que tout ce qu'on avait rencontré de La Mure à
Mâcon.
[En marge: Ses dispositions morales et politiques.]
[En marge: Il est tout à fait isolé de ceux qui complotaient contre
les Bourbons.]
Le moment approchait en effet, où allait s'accomplir l'une des scènes
les plus étranges de notre longue et prodigieuse révolution. Le
maréchal Ney, complétement étranger aux menées des généraux Lallemand
et Lefebvre-Desnoëttes, brouillé depuis longtemps avec le maréchal
Davout, convaincu que Napoléon lui gardait rancune pour sa conduite à
Fontainebleau, n'ayant par conséquent aucune affinité avec les
bonapartistes, avait senti s'évanouir son humeur contre les Bourbons,
en apprenant le débarquement opéré au golfe Juan, et dans son simple
bon sens, il avait regardé cet événement comme précurseur de la guerre
étrangère et peut-être de la guerre civile. Aussi avait-il promis de
très-bonne foi à Louis XVIII de s'opposer de toutes ses forces à la
marche de Napoléon.
[En marge: Efforts du maréchal Ney pour composer son corps d'armée.]
Arrivé à Besançon, il avait fait avec zèle, intelligence et
résolution, tout ce qu'exigeaient les circonstances. Presque rien
n'était prêt de ce qui est nécessaire à la composition d'un corps
d'armée, soit par la faute des circonstances, soit par celle des
bureaux de la guerre. Il y avait suppléé tant qu'il avait pu, en se
plaignant au ministre avec sa rudesse ordinaire. Trouvant les
royalistes abattus, et peu disposés à soutenir l'arrogance qui avait
tant nui à la cause des Bourbons, il s'était emporté contre eux, et
avait contribué à remonter les esprits par cette énergie naturelle qui
respirait dans ses yeux, retentissait dans sa voix, se révélait en un
mot dans tous les mouvements de sa personne héroïque. Les royalistes
du pays, sans partager sa confiance, avaient été charmés de ses
sentiments et de son attitude.
[En marge: Choix des généraux de Bourmont et Lecourbe pour commander
ses divisions.]
Après avoir donné des ordres pour atteler quelques pièces
d'artillerie, pour confectionner des cartouches, pour suppléer enfin
au matériel qui lui manquait, il avait résolu de distribuer ses
troupes en deux divisions, sous deux généraux de confiance. Il pouvait
disposer de cinq régiments d'infanterie, le 15e léger cantonné à
Saint-Amour, le 81e de ligne à Poligny, le 76e à Bourg, les 60e et 77e
déjà réunis à Lons-le-Saulnier, et de trois régiments de cavalerie, le
5e de dragons établi à Lons-le-Saulnier, le 8e de chasseurs en route
pour s'y rendre, et le 6e de hussards envoyé à Auxonne pour protéger
le dépôt d'artillerie. On lui avait promis en outre le 4e de ligne et
le 6e léger, lesquels ne devaient guère arriver que dans une dizaine
de jours. Il avait choisi pour les mettre à la tête de ses deux
divisions les généraux de Bourmont et Lecourbe. Le général de
Bourmont, commandant à Besançon, était sous sa main. Ancien chef de
chouans, il avait de quoi rassurer les royalistes; distingué par ses
services militaires sous l'Empire, il était fort présentable aux
troupes. Il réunissait donc toutes les convenances à la fois, et il ne
pouvait refuser de servir activement, lorsqu'il s'agissait de défendre
la cause des Bourbons. Il n'en était pas de même du général Lecourbe.
Cet officier, le premier de son temps pour la guerre de montagnes,
était un vieux républicain, disgracié par Napoléon, vivant dans ses
terres, et resté aussi loin des faveurs des Bourbons que de celles de
Napoléon. Ney le fit venir, lui rappela leur ancienne confraternité
d'armes à l'armée du Rhin, leur commune aversion pour le despotisme
impérial, les maux que l'ambition de Napoléon avait causés à la
France, les dangers dont cette ambition la menaçait encore, le trouva
dépourvu de rancune à l'égard de Napoléon, mais alarmé de son retour
qui pouvait être suivi de la guerre civile et de la guerre étrangère,
et parvint à lui faire accepter le commandement de l'une des deux
divisions qu'on essayait de former en Franche-Comté.
[En marge: Ses dispositions terminées, le maréchal Ney se porte à
Lons-le-Saulnier le 12 mars au matin.]
[En marge: État des esprits à Lons-le-Saulnier et dans la contrée
environnante.]
[En marge: Profonde sensation produite par l'approche de Napoléon.]
Ces arrangements terminés, son artillerie attelée à la hâte, le
maréchal partit pour Lons-le-Saulnier avec les généraux Lecourbe et de
Bourmont. Arrivé dans cette ville le 12 mars au matin, il y trouva les
60e et 77e de ligne, et le 5e de dragons. On y attendait le 8e de
chasseurs. Il avait deux partis à prendre, ou de se jeter sur Lyon,
s'il était temps encore d'en interdire l'entrée à Napoléon, ou s'il
était trop tard, de tourner à droite pour se porter sur la Saône, et
pour intercepter la route de Paris à travers la Bourgogne. Mais à
peine entré à Lons-le-Saulnier, Ney apprit que Lyon était évacué, et
il commença à sentir l'immense commotion produite dans le pays par
l'approche de Napoléon. Les troupes ne disaient rien, mais malgré leur
silence on pouvait apercevoir dans leurs yeux leur profonde émotion.
La population curieuse et inquiète, en quête de nouvelles, les
désirant favorables à Napoléon, ne prenait guère la peine de cacher
ses sentiments. Le clergé s'était enfermé dans les églises. La
noblesse désolée était accourue pour chercher auprès du maréchal une
confiance qu'elle avait perdue. Le comte de Grivel, ancien militaire,
inspecteur des gardes nationales, royaliste dévoué, était venu offrir
son épée pour contribuer au salut de la cause royale si gravement
compromise.
[En marge: Efforts du maréchal Ney pour fermer son coeur aux
impressions de ceux qui l'entourent.]
[En marge: Son langage énergique.]
[En marge: Il gourmande jusqu'aux royalistes eux-mêmes.]
Le maréchal Ney entrevoyait déjà les embarras dans lesquels il s'était
jeté, mais plus il sentait approcher de son coeur les impressions qui
régnaient autour de lui, plus il se roidissait pour les en éloigner.
Il disait aux royalistes qui lui parlaient de la gravité de la
situation, qu'il la connaissait bien, que ce n'était pas une petite
entreprise que de tenir tête à Napoléon, mais qu'il fallait avoir le
courage de ce qu'on entreprenait; qu'il n'avait pas besoin de
_trembleurs_ autour de lui, que ceux qui avaient peur étaient libres
de se retirer; que fût-il seul, il résisterait; qu'il prendrait un
fusil, tirerait le premier coup, et obligerait bien ses soldats à se
battre. Les royalistes éperdus lui serraient la main en entendant ce
langage, lui témoignaient leur gratitude, leur admiration même, mais
ne lui manifestaient pas de grandes espérances, car ils n'en
conservaient que de très-faibles. L'attitude des troupes était en
effet désespérante.
[En marge: Revue des troupes, et harangue que leur adresse le
maréchal.]
Quelques heures après son arrivée, le maréchal Ney voulut passer ses
régiments en revue. Il fit déployer les 60e et 77e de ligne, le 5e de
dragons, et le 8e de chasseurs qui avait rejoint. Après les avoir
soigneusement examinés, il réunit les officiers en cercle autour de
lui, et leur parla avec chaleur et résolution. Il leur rappela qu'il
avait suivi Napoléon jusqu'à Moscou et jusqu'à Fontainebleau, qu'il
l'avait servi par conséquent jusqu'au dernier moment, mais qu'après
son abdication, il avait comme eux prêté serment aux Bourbons, et
entendait rester fidèle à ce serment; que le rétablissement de
l'Empire devait inévitablement amener sur la France un déluge de maux,
qu'il attirerait sur elle l'Europe tout entière, et ferait recommencer
une lutte désastreuse; que tout bon Français devait s'y opposer; que
pour sa part il y était décidé, sans vouloir toutefois contraindre
personne, et que si parmi ceux qui l'écoutaient il se trouvait des
hommes que leurs affections détournaient de leurs devoirs, ils
n'avaient qu'à le déclarer, et qu'il les renverrait chez eux, sans
qu'il leur en coûtât d'autre peine que celle de sortir des rangs, mais
qu'il n'entendait garder auprès de lui que des hommes sûrs et dévoués.
[En marge: Silence glacial des soldats.]
[En marge: Propos que tiennent entre eux les officiers.]
Malgré son ascendant ordinaire sur les troupes, le maréchal obtint
pour unique réponse un silence glacial, qui lui montrait assez qu'il
fallait renvoyer chez eux presque tous ses officiers s'il ne voulait
avoir auprès de lui que des hommes de son avis. À peine le cercle
était-il rompu, que les aides de camp du maréchal entendirent dans
tous les rangs les propos les plus fâcheux.--Qu'avions-nous besoin,
murmuraient la plupart des officiers, de ce que nous dit là le
maréchal? Ne sait-il pas ce que nous pensons? Ne doit-il pas le penser
comme nous? Nous sommes dans les rangs, nous y attendrons en bon ordre
ce que le sort décidera. Qu'il attende comme nous, et laisse les
royalistes qui l'entourent faire les énergumènes, sans se livrer à des
manifestations qui ne lui conviennent point!--
Ces propos répétés au maréchal lui déplurent moins que le langage
découragé des royalistes qui composaient son état-major.--Qu'on s'en
aille, répétait-il avec une sorte d'irritation nerveuse, qu'on s'en
aille si on tremble, qu'on me laisse seul, et je saurai bien prendre
un fusil des mains d'un grenadier, et tirer le premier coup de feu.--
[En marge: Le maréchal Ney s'obstine, et donne rendez-vous au comte
d'Artois sur la Saône.]
Plus l'impression générale envahissait son robuste coeur, plus il se
défendait, et par cette lutte intérieure il touchait les royalistes
clairvoyants sans les rassurer, mais il affligeait les bonapartistes,
désolés de le voir s'engager dans une voie sans issue. Plusieurs
officiers de M. le comte d'Artois, notamment le duc de Maillé,
s'étaient rendus auprès de lui. Il se plaignit amèrement à eux de ce
qu'on avait évacué Lyon si facilement, conjura M. le comte d'Artois de
ne pas rétrograder davantage, de venir par un mouvement à gauche
rejoindre la Saône, tandis qu'il la rejoindrait lui par un mouvement à
droite, et soutint qu'en réunissant leurs forces ils réussiraient
peut-être à arrêter l'ennemi. Il promit, toujours avec la même
sincérité, de s'engager le premier, et ajouta qu'aussitôt son
artillerie arrivée, le lendemain probablement, il s'acheminerait sur
Mâcon ou Chalon à la rencontre de M. le comte d'Artois. Il ne savait
pas, l'infortuné, que le lendemain ce ne serait pas M. le comte
d'Artois, déjà retourné à Paris, mais Napoléon lui-même, qui se
trouverait sur la Saône!
[En marge: Suite de nouvelles funestes pendant toute la journée du
13.]
Le lendemain 13, pendant que Napoléon marchait sur Mâcon, la situation
prit tout à coup l'aspect le plus sombre. À chaque instant on recevait
la nouvelle que l'incendie avait éclaté, tantôt sur un point, tantôt
sur un autre, de manière qu'on en était comme enveloppé de toute part.
M. Capelle, préfet de l'Ain, arriva vers le milieu de la journée,
poursuivi par les habitants de Bourg qui venaient de s'insurger. Le
76e, qui occupait cette ville, s'était uni aux habitants pour arborer
les trois couleurs. Plus près encore, à Saint-Amour, le 15e léger
menaçait d'en faire autant. Vers les dix heures du soir, un officier,
parti de Mâcon, apporta la nouvelle, envoyée par le préfet lui-même,
que la ville de Mâcon s'était soulevée et avait expulsé les autorités
royales. À minuit, une dépêche du maire de Chalon annonça qu'un
bataillon du 76e, escortant l'artillerie que le maréchal attendait
avec impatience, s'était révolté, et conduisait cette artillerie à
Napoléon. Une heure après, un officier qui avait suivi la route de la
Bourgogne raconta que le 6e de hussards, commandé par le prince de
Carignan, s'était porté au galop sur Dijon pour insurger cette ville;
et une heure plus tard, on apprit par une dépêche du général Heudelet
que cette capitale de la Bourgogne, répondant à l'impulsion des villes
voisines, venait de proclamer le rétablissement de l'Empire.
Ces divers messages, successivement parvenus au maréchal pendant cette
fatale nuit, furent pour lui comme autant de coups de poignard. Ne
pouvant retrouver un sommeil sans cesse interrompu par de si terribles
émotions, il se leva, et se mit à se promener en tout sens,
s'attendant à de nouveaux coups plus douloureux encore. Il savait
qu'un certain nombre de soldats de l'île d'Elbe, venus de Lyon,
s'étaient mêlés à ses troupes, et s'efforçaient de leur communiquer le
souffle de l'insurrection.
[En marge: Arrivée dans la nuit du 13 au 14 de voyageurs partis de
Lyon, les uns simples négociants, les autres officiers envoyés par
Bertrand.]
[En marge: Langage qu'ils tiennent au maréchal Ney, et faux bruits sur
lesquels ils s'appuient.]
Il était dans cet état d'agitation, lorsque vers le milieu de la nuit
deux négociants partis de Lyon dans la journée lui furent amenés, et
lui causèrent par leur rapport une impression profonde. Ils lui
racontèrent avec quelle facilité la révolution en faveur de l'Empire
s'était opérée à Lyon, combien on avait de raisons de croire cette
révolution déjà effectuée à Paris, et combien il serait inutile de
répandre du sang pour s'y opposer. Au même instant survinrent des
officiers porteurs de la lettre du grand maréchal Bertrand, connus
personnellement du maréchal Ney, et chargés d'ajouter des explications
verbales à la lettre qu'ils apportaient. Ces officiers, mêlant le faux
et le vrai, et répétant ce qu'ils avaient entendu dire autour de
Napoléon, donnèrent des paroles du grand maréchal Bertrand un funeste
commentaire. Ils assurèrent que tout était concerté depuis longtemps
entre Paris, l'île d'Elbe et Vienne; qu'à Paris une vaste conspiration
comprenant l'armée entière, et jusqu'au ministre de la guerre, avait
déjà renversé, ou allait renverser les Bourbons; que Napoléon placé au
centre de cette trame, était d'accord avec son beau-père, que le
général autrichien Kohler était allé s'entendre avec lui à
Porto-Ferrajo, que les vaisseaux anglais eux-mêmes s'étaient éloignés
pour laisser passer la flottille impériale, que les puissances,
fatiguées des Bourbons, étaient décidées à accueillir Napoléon s'il
s'engageait à conserver la paix et à observer le traité du 30 mai, ce
qu'il venait en effet de promettre solennellement; qu'ainsi tout était
convenu, arrangé, et qu'il y aurait folie à résister à une révolution
préparée de si longue main, entre les plus hauts potentats, et dont
les suites en apparence les plus inquiétantes avaient été conjurées
d'avance.
[En marge: Origine de ces faux bruits.]
[En marge: Ney croit Napoléon d'accord avec l'Europe, et suppose la
révolution déjà faite à Paris.]