Ayant pourvu à tout, il résolut de quitter Lyon le 13 mars au matin,

après y avoir séjourné le 11 et le 12 seulement, c'est-à-dire le temps

absolument indispensable pour rallier les troupes qui arrivaient

successivement de Grenoble, pour les faire reposer un jour, et les

acheminer à la suite de la division Brayer, partie de Lyon dès le 11.

Son projet était de choisir entre les deux routes qui menaient de Lyon

à Paris, celle de la Bourgogne, beaucoup plus sûre que celle du

Bourbonnais, à cause de l'esprit des habitants.

[En marge: Mouvements qu'on exécute sur ses flancs et ses derrières

pour l'arrêter.]

[En marge: Marche des Marseillais.]

[En marge: Conduite de Masséna.]

Tout présageait à Napoléon dans le reste de son voyage, un succès

aussi prompt, aussi complet, que celui qu'il avait obtenu de La Mure à

Lyon. On se donnait cependant beaucoup de mouvement, soit sur ses

derrières, soit sur ses flancs. En effet, les Marseillais en apprenant

son débarquement, avaient été saisis d'une irritation indicible. Ils

avaient cru voir leur port fermé de nouveau, leur misère encore

assurée pour des années, et ils avaient demandé à partir tous pour

courir après celui qu'ils appelaient _le brigand de l'île d'Elbe_. Le

maréchal Masséna, destiné malgré sa gloire aux injustices des deux

dynasties, n'avait pas plus à se louer de Napoléon que de Louis XVIII.

Dégoûté de tout, excepté du repos, il jugeait la situation de la

hauteur de son rare bon sens et de son sincère patriotisme. Attaché de

coeur à la Révolution, mais craignant une nouvelle lutte avec

l'Europe, il voyait dans Louis XVIII la contre-révolution, dans

Napoléon la guerre, et n'avait de penchant ni pour l'un ni pour

l'autre. Dans cette disposition, il envisageait avec peine plutôt

qu'avec plaisir la tentative de son ancien empereur, et était décidé à

se renfermer dans la rigoureuse observation de ses devoirs militaires.

Cédant à la demande des Marseillais, il en avait laissé partir douze

ou quinze cents, escortés de deux régiments d'infanterie, qui avaient

la cocarde tricolore cachée dans leur sac. Cette colonne s'était

dirigée sur Grenoble pour prendre Napoléon à revers, et elle ne

pouvait certes pas lui faire grand mal, étant à plus de cent lieues de

lui. Masséna avait en outre pris ses précautions à Toulon, pour qu'au

milieu du délire des partis on ne livrât pas cette importante place

aux Anglais, et il s'était réservé quelques forces à Marseille, afin

de ne pas rester à la merci d'une populace furieuse.

[En marge: Forces du maréchal Ney à Lons-le-Saulnier.]

[En marge: Bertrand écrit à Ney pour l'inviter à bien réfléchir à sa

conduite.]

À Nîmes commençaient à se réunir quelques troupes de ligne, à la tête

desquelles devait se mettre M. le duc d'Angoulême. Mais ces

rassemblements, quoique placés sur les derrières de Napoléon,

n'étaient pas fort à craindre à la distance où ils se trouvaient de

lui. Ce qui présentait plus de gravité, c'était le mouvement du

maréchal Ney, envoyé en Franche-Comté, et destiné à se porter par

Besançon et Lons-le-Saulnier dans le flanc de Napoléon. Celui-là

pouvait joindre l'armée impériale, mais il lui était difficile de

réunir au delà de six mille hommes, qui se battraient à contre-coeur,

ou ne se battraient même pas contre les douze ou quinze mille de

Napoléon, remplis d'enthousiasme, et résolus à passer sur le corps de

quiconque voudrait leur résister. Ce dernier danger n'était donc pas

très-inquiétant, mais une collision eût fort contrarié Napoléon, qui

avait la prétention et l'espérance d'arriver à Paris sans qu'une

goutte de sang eût coulé. Il cherchait par ce motif à éviter tout

conflit, mais il était décidé à n'écrire ni au maréchal Ney ni à

d'autres, désirant tout devoir aux soldats, dont il ne craignait pas

d'être l'obligé, et rien aux chefs militaires, dont il n'avait pas été

content au moment de sa chute, et desquels il ne voulait pas recevoir

de conditions. Toutefois le grand maréchal Bertrand ne garda pas la

même réserve. Il écrivit à Ney pour lui dépeindre la marche triomphale

de Cannes à Lyon et lui en prédire la continuation jusqu'à Paris,

pour lui faire sentir la gravité de la résolution qu'il allait

prendre, le danger de cette résolution pour lui, son inutilité pour

les Bourbons, s'il la prenait contraire à la cause impériale. Il

chargea quelques vieux sous-officiers de l'île d'Elbe de se rendre au

corps de Ney, pour communiquer avec les soldats de ce corps, et les

embraser du feu qui les dévorait tous. Du reste il était probable que

l'on aurait dépassé Mâcon et Chalon, seuls points par lesquels on

pouvait être pris en flanc, lorsque Ney serait en mesure d'agir.

Napoléon quitta Lyon le 13 mars au matin, annonçant à tout le monde

qu'il serait le 20 à Paris. Il était vraisemblable en effet que la

rapidité de son aigle, _volant de clocher en clocher_, comme il

l'avait dit, ne serait pas moins grande de Lyon à Paris, que de Cannes

à Lyon.

[En marge: Marche de Napoléon sur Mâcon et Chalon.]

[En marge: Accueil enthousiaste des populations de ce pays.]

[En marge: Entrée à Mâcon.]

En s'avançant en Bourgogne, Napoléon allait rencontrer des populations

animées au plus haut point de l'esprit qui avait assuré son triomphe

dans la première partie de son expédition. Les pays qui bordent la

Saône avaient singulièrement prospéré pendant l'Empire, parce qu'alors

les communications fluviales remplaçant les communications maritimes,

la Saône était devenue la voie du commerce continental. Indépendamment

de cette circonstance, la présence de l'ennemi si mal combattu en 1814

par Augereau, avait exaspéré les habitants, fort patriotes comme tous

ceux des provinces frontières. Les imprudences de la noblesse et du

clergé avaient fait le reste, et la Franche-Comté, la Bourgogne

étaient aussi disposées que le Dauphiné à ouvrir les bras à Napoléon.

Les villes de Mâcon et de Chalon surtout, à la nouvelle des événements

de Lyon et de Grenoble, avaient été saisies d'une véritable fièvre.

Napoléon fit une pause de quelques instants à Villefranche, et alla

coucher le soir à Mâcon, en marchant au milieu d'une affluence et d'un

enthousiasme extraordinaires. En apprenant sa prochaine arrivée, les

habitants de Mâcon envahirent le siége des autorités, et opérèrent

eux-mêmes la révolution. Ainsi le mouvement des esprits était tel que

l'approche de Napoléon produisait ce que quelques jours auparavant sa

présence aurait pu seule accomplir. Il fut reçu à Mâcon avec des

transports inouïs, le peuple accourant pêle-mêle avec les troupes, qui

abandonnaient leurs chefs ou s'en faisaient suivre. _À bas les nobles!

à bas les prêtres! à bas les Bourbons! Vive l'Empereur!_ étaient les

cris de cette multitude composée de paysans, de soldats, de marins de

la Saône, et animée de tous les sentiments nationaux et

révolutionnaires que les Bourbons avaient eu l'imprudence de froisser.

Napoléon reçut les autorités municipales, s'entretint familièrement

avec ceux des habitants qui lui adressèrent la parole, leur dit

pourquoi il était sorti de l'île d'Elbe, dans des termes à peu près

semblables à ceux qu'il avait employés à Lyon et à Grenoble; leur

parla de paix, de liberté, et les charma par cette bonhomie dans la

grandeur, dont il savait si habilement se servir quand il voulait s'en

donner la peine. Il demanda à l'un des officiers municipaux pourquoi,

tandis qu'on s'était si bien défendu à Chalon contre les Autrichiens,

on s'était si mal défendu à Mâcon, où les sentiments et le courage

étaient les mêmes?--C'est votre faute, lui répondit naïvement le

Mâconnais. Vous nous aviez donné de mauvaises autorités, vous nous

aviez laissés sans armes et sans chefs, et nous n'avons rien pu avec

nos bras seuls.--L'Empereur sourit, et lui dit: Cela prouve, mon ami,

que nous avons tous fait des fautes; mais il ne faut pas les

recommencer. Nous ne nous fierons désormais qu'à de vrais patriotes;

nous n'irons pas chercher les étrangers chez eux, mais s'ils viennent

chez nous, nous les recevrons de manière à leur ôter l'envie de

revenir.--

[En marge: Départ pour Chalon.]

Après avoir écouté et dit bien des paroles en compagnie de ces bonnes

gens, il prit quelque repos, se proposant de continuer sa route le

lendemain sur Chalon.

[En marge: En ce moment Napoléon pouvait trouver le maréchal Ney sur

son flanc droit.]

[En marge: Situation du maréchal Ney, et force dont il dispose.]

Napoléon touchait à la seconde conjoncture décisive de son entreprise,

c'était la rencontre possible avec le maréchal Ney. Il ne la redoutait

pas précisément, car il avait déjà rallié à sa cause plus de la moitié

des troupes concentrées par les Bourbons dans l'est de la France,

c'est-à-dire de douze à quinze mille hommes. Or, d'après tous les

renseignements, c'est à peine si le maréchal pouvait avoir six mille

hommes, probablement mal disposés, et entièrement noyés au milieu

d'une population dévouée à l'Empire et à la Révolution. Cependant il

était impossible de prévoir ce que pourrait faire la _mauvaise tête_

du maréchal, ainsi qu'on s'exprimait généralement, et Napoléon aurait

vivement regretté une collision, dont le résultat n'était pas

douteux, mais dont le succès eût ôté quelque chose de son prestige à

cette conquête pacifique de la France accomplie sans aucune effusion

de sang. Le grand maréchal Bertrand, ainsi que nous l'avons déjà dit,

avait seul écrit au maréchal Ney, en son propre nom, et pour lui

inspirer de sérieuses réflexions. Quant à Napoléon, il s'était

contenté de lui adresser des ordres de mouvement, conçus comme si Ney

n'avait jamais cessé d'être sous son commandement. Il lui avait

prescrit de diriger ses troupes sur Autun et Auxerre, où il

s'attendait à le voir lui-même. Au surplus, on était fort près du

maréchal, car on le disait à Lons-le-Saulnier, et si quelques hommes

prudents étaient inquiets, le peuple regardait Ney et ses soldats

comme aussi conquis que tout ce qu'on avait rencontré de La Mure à

Mâcon.

[En marge: Ses dispositions morales et politiques.]

[En marge: Il est tout à fait isolé de ceux qui complotaient contre

les Bourbons.]

Le moment approchait en effet, où allait s'accomplir l'une des scènes

les plus étranges de notre longue et prodigieuse révolution. Le

maréchal Ney, complétement étranger aux menées des généraux Lallemand

et Lefebvre-Desnoëttes, brouillé depuis longtemps avec le maréchal

Davout, convaincu que Napoléon lui gardait rancune pour sa conduite à

Fontainebleau, n'ayant par conséquent aucune affinité avec les

bonapartistes, avait senti s'évanouir son humeur contre les Bourbons,

en apprenant le débarquement opéré au golfe Juan, et dans son simple

bon sens, il avait regardé cet événement comme précurseur de la guerre

étrangère et peut-être de la guerre civile. Aussi avait-il promis de

très-bonne foi à Louis XVIII de s'opposer de toutes ses forces à la

marche de Napoléon.

[En marge: Efforts du maréchal Ney pour composer son corps d'armée.]

Arrivé à Besançon, il avait fait avec zèle, intelligence et

résolution, tout ce qu'exigeaient les circonstances. Presque rien

n'était prêt de ce qui est nécessaire à la composition d'un corps

d'armée, soit par la faute des circonstances, soit par celle des

bureaux de la guerre. Il y avait suppléé tant qu'il avait pu, en se

plaignant au ministre avec sa rudesse ordinaire. Trouvant les

royalistes abattus, et peu disposés à soutenir l'arrogance qui avait

tant nui à la cause des Bourbons, il s'était emporté contre eux, et

avait contribué à remonter les esprits par cette énergie naturelle qui

respirait dans ses yeux, retentissait dans sa voix, se révélait en un

mot dans tous les mouvements de sa personne héroïque. Les royalistes

du pays, sans partager sa confiance, avaient été charmés de ses

sentiments et de son attitude.

[En marge: Choix des généraux de Bourmont et Lecourbe pour commander

ses divisions.]

Après avoir donné des ordres pour atteler quelques pièces

d'artillerie, pour confectionner des cartouches, pour suppléer enfin

au matériel qui lui manquait, il avait résolu de distribuer ses

troupes en deux divisions, sous deux généraux de confiance. Il pouvait

disposer de cinq régiments d'infanterie, le 15e léger cantonné à

Saint-Amour, le 81e de ligne à Poligny, le 76e à Bourg, les 60e et 77e

déjà réunis à Lons-le-Saulnier, et de trois régiments de cavalerie, le

5e de dragons établi à Lons-le-Saulnier, le 8e de chasseurs en route

pour s'y rendre, et le 6e de hussards envoyé à Auxonne pour protéger

le dépôt d'artillerie. On lui avait promis en outre le 4e de ligne et

le 6e léger, lesquels ne devaient guère arriver que dans une dizaine

de jours. Il avait choisi pour les mettre à la tête de ses deux

divisions les généraux de Bourmont et Lecourbe. Le général de

Bourmont, commandant à Besançon, était sous sa main. Ancien chef de

chouans, il avait de quoi rassurer les royalistes; distingué par ses

services militaires sous l'Empire, il était fort présentable aux

troupes. Il réunissait donc toutes les convenances à la fois, et il ne

pouvait refuser de servir activement, lorsqu'il s'agissait de défendre

la cause des Bourbons. Il n'en était pas de même du général Lecourbe.

Cet officier, le premier de son temps pour la guerre de montagnes,

était un vieux républicain, disgracié par Napoléon, vivant dans ses

terres, et resté aussi loin des faveurs des Bourbons que de celles de

Napoléon. Ney le fit venir, lui rappela leur ancienne confraternité

d'armes à l'armée du Rhin, leur commune aversion pour le despotisme

impérial, les maux que l'ambition de Napoléon avait causés à la

France, les dangers dont cette ambition la menaçait encore, le trouva

dépourvu de rancune à l'égard de Napoléon, mais alarmé de son retour

qui pouvait être suivi de la guerre civile et de la guerre étrangère,

et parvint à lui faire accepter le commandement de l'une des deux

divisions qu'on essayait de former en Franche-Comté.

[En marge: Ses dispositions terminées, le maréchal Ney se porte à

Lons-le-Saulnier le 12 mars au matin.]

[En marge: État des esprits à Lons-le-Saulnier et dans la contrée

environnante.]

[En marge: Profonde sensation produite par l'approche de Napoléon.]

Ces arrangements terminés, son artillerie attelée à la hâte, le

maréchal partit pour Lons-le-Saulnier avec les généraux Lecourbe et de

Bourmont. Arrivé dans cette ville le 12 mars au matin, il y trouva les

60e et 77e de ligne, et le 5e de dragons. On y attendait le 8e de

chasseurs. Il avait deux partis à prendre, ou de se jeter sur Lyon,

s'il était temps encore d'en interdire l'entrée à Napoléon, ou s'il

était trop tard, de tourner à droite pour se porter sur la Saône, et

pour intercepter la route de Paris à travers la Bourgogne. Mais à

peine entré à Lons-le-Saulnier, Ney apprit que Lyon était évacué, et

il commença à sentir l'immense commotion produite dans le pays par

l'approche de Napoléon. Les troupes ne disaient rien, mais malgré leur

silence on pouvait apercevoir dans leurs yeux leur profonde émotion.

La population curieuse et inquiète, en quête de nouvelles, les

désirant favorables à Napoléon, ne prenait guère la peine de cacher

ses sentiments. Le clergé s'était enfermé dans les églises. La

noblesse désolée était accourue pour chercher auprès du maréchal une

confiance qu'elle avait perdue. Le comte de Grivel, ancien militaire,

inspecteur des gardes nationales, royaliste dévoué, était venu offrir

son épée pour contribuer au salut de la cause royale si gravement

compromise.

[En marge: Efforts du maréchal Ney pour fermer son coeur aux

impressions de ceux qui l'entourent.]

[En marge: Son langage énergique.]

[En marge: Il gourmande jusqu'aux royalistes eux-mêmes.]

Le maréchal Ney entrevoyait déjà les embarras dans lesquels il s'était

jeté, mais plus il sentait approcher de son coeur les impressions qui

régnaient autour de lui, plus il se roidissait pour les en éloigner.

Il disait aux royalistes qui lui parlaient de la gravité de la

situation, qu'il la connaissait bien, que ce n'était pas une petite

entreprise que de tenir tête à Napoléon, mais qu'il fallait avoir le

courage de ce qu'on entreprenait; qu'il n'avait pas besoin de

_trembleurs_ autour de lui, que ceux qui avaient peur étaient libres

de se retirer; que fût-il seul, il résisterait; qu'il prendrait un

fusil, tirerait le premier coup, et obligerait bien ses soldats à se

battre. Les royalistes éperdus lui serraient la main en entendant ce

langage, lui témoignaient leur gratitude, leur admiration même, mais

ne lui manifestaient pas de grandes espérances, car ils n'en

conservaient que de très-faibles. L'attitude des troupes était en

effet désespérante.

[En marge: Revue des troupes, et harangue que leur adresse le

maréchal.]

Quelques heures après son arrivée, le maréchal Ney voulut passer ses

régiments en revue. Il fit déployer les 60e et 77e de ligne, le 5e de

dragons, et le 8e de chasseurs qui avait rejoint. Après les avoir

soigneusement examinés, il réunit les officiers en cercle autour de

lui, et leur parla avec chaleur et résolution. Il leur rappela qu'il

avait suivi Napoléon jusqu'à Moscou et jusqu'à Fontainebleau, qu'il

l'avait servi par conséquent jusqu'au dernier moment, mais qu'après

son abdication, il avait comme eux prêté serment aux Bourbons, et

entendait rester fidèle à ce serment; que le rétablissement de

l'Empire devait inévitablement amener sur la France un déluge de maux,

qu'il attirerait sur elle l'Europe tout entière, et ferait recommencer

une lutte désastreuse; que tout bon Français devait s'y opposer; que

pour sa part il y était décidé, sans vouloir toutefois contraindre

personne, et que si parmi ceux qui l'écoutaient il se trouvait des

hommes que leurs affections détournaient de leurs devoirs, ils

n'avaient qu'à le déclarer, et qu'il les renverrait chez eux, sans

qu'il leur en coûtât d'autre peine que celle de sortir des rangs, mais

qu'il n'entendait garder auprès de lui que des hommes sûrs et dévoués.

[En marge: Silence glacial des soldats.]

[En marge: Propos que tiennent entre eux les officiers.]

Malgré son ascendant ordinaire sur les troupes, le maréchal obtint

pour unique réponse un silence glacial, qui lui montrait assez qu'il

fallait renvoyer chez eux presque tous ses officiers s'il ne voulait

avoir auprès de lui que des hommes de son avis. À peine le cercle

était-il rompu, que les aides de camp du maréchal entendirent dans

tous les rangs les propos les plus fâcheux.--Qu'avions-nous besoin,

murmuraient la plupart des officiers, de ce que nous dit là le

maréchal? Ne sait-il pas ce que nous pensons? Ne doit-il pas le penser

comme nous? Nous sommes dans les rangs, nous y attendrons en bon ordre

ce que le sort décidera. Qu'il attende comme nous, et laisse les

royalistes qui l'entourent faire les énergumènes, sans se livrer à des

manifestations qui ne lui conviennent point!--

Ces propos répétés au maréchal lui déplurent moins que le langage

découragé des royalistes qui composaient son état-major.--Qu'on s'en

aille, répétait-il avec une sorte d'irritation nerveuse, qu'on s'en

aille si on tremble, qu'on me laisse seul, et je saurai bien prendre

un fusil des mains d'un grenadier, et tirer le premier coup de feu.--

[En marge: Le maréchal Ney s'obstine, et donne rendez-vous au comte

d'Artois sur la Saône.]

Plus l'impression générale envahissait son robuste coeur, plus il se

défendait, et par cette lutte intérieure il touchait les royalistes

clairvoyants sans les rassurer, mais il affligeait les bonapartistes,

désolés de le voir s'engager dans une voie sans issue. Plusieurs

officiers de M. le comte d'Artois, notamment le duc de Maillé,

s'étaient rendus auprès de lui. Il se plaignit amèrement à eux de ce

qu'on avait évacué Lyon si facilement, conjura M. le comte d'Artois de

ne pas rétrograder davantage, de venir par un mouvement à gauche

rejoindre la Saône, tandis qu'il la rejoindrait lui par un mouvement à

droite, et soutint qu'en réunissant leurs forces ils réussiraient

peut-être à arrêter l'ennemi. Il promit, toujours avec la même

sincérité, de s'engager le premier, et ajouta qu'aussitôt son

artillerie arrivée, le lendemain probablement, il s'acheminerait sur

Mâcon ou Chalon à la rencontre de M. le comte d'Artois. Il ne savait

pas, l'infortuné, que le lendemain ce ne serait pas M. le comte

d'Artois, déjà retourné à Paris, mais Napoléon lui-même, qui se

trouverait sur la Saône!

[En marge: Suite de nouvelles funestes pendant toute la journée du

13.]

Le lendemain 13, pendant que Napoléon marchait sur Mâcon, la situation

prit tout à coup l'aspect le plus sombre. À chaque instant on recevait

la nouvelle que l'incendie avait éclaté, tantôt sur un point, tantôt

sur un autre, de manière qu'on en était comme enveloppé de toute part.

M. Capelle, préfet de l'Ain, arriva vers le milieu de la journée,

poursuivi par les habitants de Bourg qui venaient de s'insurger. Le

76e, qui occupait cette ville, s'était uni aux habitants pour arborer

les trois couleurs. Plus près encore, à Saint-Amour, le 15e léger

menaçait d'en faire autant. Vers les dix heures du soir, un officier,

parti de Mâcon, apporta la nouvelle, envoyée par le préfet lui-même,

que la ville de Mâcon s'était soulevée et avait expulsé les autorités

royales. À minuit, une dépêche du maire de Chalon annonça qu'un

bataillon du 76e, escortant l'artillerie que le maréchal attendait

avec impatience, s'était révolté, et conduisait cette artillerie à

Napoléon. Une heure après, un officier qui avait suivi la route de la

Bourgogne raconta que le 6e de hussards, commandé par le prince de

Carignan, s'était porté au galop sur Dijon pour insurger cette ville;

et une heure plus tard, on apprit par une dépêche du général Heudelet

que cette capitale de la Bourgogne, répondant à l'impulsion des villes

voisines, venait de proclamer le rétablissement de l'Empire.

Ces divers messages, successivement parvenus au maréchal pendant cette

fatale nuit, furent pour lui comme autant de coups de poignard. Ne

pouvant retrouver un sommeil sans cesse interrompu par de si terribles

émotions, il se leva, et se mit à se promener en tout sens,

s'attendant à de nouveaux coups plus douloureux encore. Il savait

qu'un certain nombre de soldats de l'île d'Elbe, venus de Lyon,

s'étaient mêlés à ses troupes, et s'efforçaient de leur communiquer le

souffle de l'insurrection.

[En marge: Arrivée dans la nuit du 13 au 14 de voyageurs partis de

Lyon, les uns simples négociants, les autres officiers envoyés par

Bertrand.]

[En marge: Langage qu'ils tiennent au maréchal Ney, et faux bruits sur

lesquels ils s'appuient.]

Il était dans cet état d'agitation, lorsque vers le milieu de la nuit

deux négociants partis de Lyon dans la journée lui furent amenés, et

lui causèrent par leur rapport une impression profonde. Ils lui

racontèrent avec quelle facilité la révolution en faveur de l'Empire

s'était opérée à Lyon, combien on avait de raisons de croire cette

révolution déjà effectuée à Paris, et combien il serait inutile de

répandre du sang pour s'y opposer. Au même instant survinrent des

officiers porteurs de la lettre du grand maréchal Bertrand, connus

personnellement du maréchal Ney, et chargés d'ajouter des explications

verbales à la lettre qu'ils apportaient. Ces officiers, mêlant le faux

et le vrai, et répétant ce qu'ils avaient entendu dire autour de

Napoléon, donnèrent des paroles du grand maréchal Bertrand un funeste

commentaire. Ils assurèrent que tout était concerté depuis longtemps

entre Paris, l'île d'Elbe et Vienne; qu'à Paris une vaste conspiration

comprenant l'armée entière, et jusqu'au ministre de la guerre, avait

déjà renversé, ou allait renverser les Bourbons; que Napoléon placé au

centre de cette trame, était d'accord avec son beau-père, que le

général autrichien Kohler était allé s'entendre avec lui à

Porto-Ferrajo, que les vaisseaux anglais eux-mêmes s'étaient éloignés

pour laisser passer la flottille impériale, que les puissances,

fatiguées des Bourbons, étaient décidées à accueillir Napoléon s'il

s'engageait à conserver la paix et à observer le traité du 30 mai, ce

qu'il venait en effet de promettre solennellement; qu'ainsi tout était

convenu, arrangé, et qu'il y aurait folie à résister à une révolution

préparée de si longue main, entre les plus hauts potentats, et dont

les suites en apparence les plus inquiétantes avaient été conjurées

d'avance.

[En marge: Origine de ces faux bruits.]

[En marge: Ney croit Napoléon d'accord avec l'Europe, et suppose la

révolution déjà faite à Paris.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 11 / 46 段