les paroles et les caresses, mais en dehors de ceux qui l'approchaient
et sur lesquels il agissait par sa bonté et sa grâce, il ne conquit
personne. Il avait besoin de quelques fonds pour accorder des
gratifications aux troupes, et les caisses du Trésor n'ayant pas été
pourvues en temps utile, il trouva partout des excuses au lieu
d'argent. Le duc d'Orléans étant arrivé à Lyon vingt-quatre heures
après lui, il délibéra avec ce prince sur ce qu'il y avait de plus
utile à faire. La question était à Lyon ce qu'elle avait été à
Grenoble. Opposer des troupes à Napoléon, c'était les lui livrer;
rétrograder en les emmenant avec soi, c'était lui livrer du pays. Ce
dernier parti était pourtant le seul à prendre, car d'après toutes les
vraisemblances Lyon devant être aux mains de l'ennemi dans deux jours,
il valait mieux se retirer avec les troupes que de fournir à Napoléon
un renfort de quelques mille hommes. Le duc d'Orléans s'efforça de
prouver au comte d'Artois que le parti de la retraite était le plus
sage, mais celui-ci retenu par le chagrin d'abandonner une ville telle
que Lyon, voulut avant de faire un pareil sacrifice consulter le
maréchal Macdonald, qui allait passer pour se rendre à Nîmes auprès du
duc d'Angoulême. Ce maréchal, dont la voiture s'était cassée en route,
n'arriva que le 9 au soir à Lyon. Conduit chez le comte d'Artois qui
l'attendait avec impatience, et qui lui ordonna de rester auprès de
lui parce que la route de Nîmes était interceptée, le maréchal montra
les meilleures dispositions, mais fut très-peu rassuré par le rapport
qu'on lui fit de la situation. Toutefois il ne fut point d'avis
d'évacuer Lyon avant d'y être contraint par les événements. Il proposa
de couper les ponts du Rhône, si on le pouvait, ou au moins de les
barricader; de passer les troupes en revue, de leur parler, de tâcher
de les déterminer en faveur de la cause royale, de choisir parmi les
royalistes ardents quelques hommes dévoués qui, vêtus en soldats,
tireraient le premier coup de fusil, et engageraient ainsi le combat,
ce qui déciderait peut-être l'armée à résister à Napoléon. Ces
propositions ne firent guère d'illusion à la sagacité du duc
d'Orléans, mais ce n'était pas le cas de disputer sur les moyens quand
on en avait si peu, et ce prince n'objecta rien. Le comte d'Artois,
faute de mieux, agréa ce que lui proposa le maréchal, le chargea de
donner les ordres nécessaires, et alla prendre quelque repos en
attendant le lendemain. C'était en effet le lendemain 10 que, d'après
tous les calculs, Napoléon devait se présenter aux portes de Lyon.
[En marge: Il fait barricader les ponts et ramener les bateaux à la
droite du Rhône.]
Le maréchal Macdonald passa la nuit à faire couper ou barricader les
ponts, à ramener les bateaux de la rive gauche à la rive droite du
Rhône, et à recevoir les chefs des régiments qu'il trouva prêts à
remplir leur devoir, par honneur mais non par affection, et unanimes
dans l'opinion qu'ils avaient conçue des mauvaises dispositions de
leurs soldats. Il leur recommanda de préparer au comte d'Artois une
réception convenable, et tandis qu'il était occupé de ces soins, le
général Brayer, commandant à Lyon, vint lui dire qu'il fallait se
garder de montrer le prince aux troupes, car l'accueil était trop
douteux pour en courir le risque. Le maréchal se transporta en hâte
chez le prince qu'il fit éveiller, l'étonna peu en lui rapportant ces
tristes nouvelles, et convint avec lui de commencer la revue sans sa
présence, sauf à le faire appeler, si les efforts qu'il allait tenter
obtenaient un premier succès.
[En marge: Revue des troupes le 10 mars au matin.]
[En marge: Impossibilité d'arracher aux soldats le cri de _Vive le
Roi_.]
Dès le matin, par une pluie battante, le maréchal fit assembler les
20e et 24e de ligne, ainsi que le 13e de dragons, lesquels au milieu
du désordre régnant n'avaient reçu aucune distribution, ce qui
ajoutait à leur disposition hostile la mauvaise humeur des privations.
Il les fit former en cercle autour de lui, leur rappela les vingt ans
de guerre pendant lesquels il avait toujours servi dans leurs rangs,
la loyale conduite qu'il avait tenue à Fontainebleau, les fautes qui
avaient amené les malheurs de la France en 1814, et leur annonça de
plus grands malheurs encore si on livrait le pays à Napoléon, car on
aurait de nouveau l'Europe sur les bras, plus unie, plus puissante,
plus irritée que jamais! Il parla avec raison, avec chaleur, mais sans
succès. Désirant enfin tirer la conclusion de son discours, il saisit
son épée, et, d'une voix forte, cria: _Vive le Roi!_--Pas une voix ne
répondit à la sienne. Un peu déconcerté, il voulut essayer si la
présence du comte d'Artois ne produirait pas quelque effet, certain
d'ailleurs par l'attitude des troupes qu'il n'en pouvait rien advenir
de fâcheux. Le prince accourut, montra aux soldats son visage aimable
et attrayant, fut reçu d'eux avec respect, mais avec une invincible
froideur. Arrivé devant le 13e de dragons, le maréchal fit sortir des
rangs un vieux sous-officier, dont les cheveux gris, et la croix
étalée sur sa poitrine, attestaient les longs services. Il lui parla
de ses campagnes, et puis l'invita, devant le prince, à crier: _Vive
le Roi!_--Le vieux soldat, ébahi, resta immobile et muet, salua M. le
comte d'Artois et rentra dans le rang, sans avoir poussé le cri qu'on
lui demandait.
[En marge: Le comte d'Artois abandonne la revue.]
[En marge: Le maréchal Macdonald reçoit chez lui le corps des
officiers, et cherche en vain à détruire les préventions dont leur
esprit est rempli.]
Le prince vivement affecté changea de couleur, mais ne témoigna rien,
et retourna vers sa demeure, laissant sur le terrain le maréchal qui,
pour faire un dernier essai, invita les officiers à le suivre chez
lui. Ils y vinrent au nombre d'une centaine, et sans s'écarter des
égards dus à l'homme de guerre éprouvé qui leur parlait, exposèrent
leurs griefs avec une extrême amertume. Le maréchal pour les calmer
convint des torts qu'on avait eus envers l'armée, leur en promit la
réparation, mais ne put les ramener, même en leur présentant la
perspective d'un duel à mort avec l'Europe. Il les trouva profondément
irrités contre la maison du Roi, et contre ce qu'ils appelaient les
chouans, blessés du dédain qu'on montrait pour la Légion d'honneur,
car en ce moment même le comte Roger de Damas ne la portait point, et
quoique convaincus de la presque certitude d'une nouvelle lutte avec
l'Europe, résolus à en braver les chances, et à mourir tous pour
relever la France, pour la purger, disaient-ils, des émigrés, des
chouans, des Autrichiens, des Russes, des Anglais, qu'ils confondaient
dans les mêmes appellations et la même haine.
[En marge: Sur le conseil du maréchal Macdonald, M. le comte d'Artois
quitte Lyon.]
Il n'y avait rien à obtenir d'esprits aussi malheureusement prévenus.
Le maréchal se rendit chez M. le comte d'Artois, et bien qu'il n'y eût
aucun danger pour sa personne, si ce n'est celui de devenir prisonnier
de Napoléon, il l'engagea à partir sur-le-champ avec M. le duc
d'Orléans. Quant à lui, il se décida à rester, pour essayer encore
d'engager le combat, et d'amener les troupes à prendre parti pour la
Restauration contre l'Empire.
[En marge: Le maréchal Macdonald reste à Lyon pour essayer jusqu'au
dernier moment d'amener les troupes à faire leur devoir.]
Après avoir accompagné les princes jusqu'à leur voiture, il revint
vers les ponts du Rhône, afin de voir où en était l'exécution de ses
ordres. Les ponts, bien entendu, n'avaient pas été coupés, car la
population n'y aurait pas consenti; mais ils n'étaient pas même
barricadés. Quant à ces agitateurs royalistes qui avaient tant
contribué à indisposer la population lyonnaise, aucun ne s'était
offert pour prendre la capote du soldat, et tirer le premier coup de
fusil. Le maréchal fit obstruer les ponts du mieux qu'il put, et
ordonna l'ouverture d'une tranchée, pour commencer une espèce de tête
de pont. Tandis qu'il présidait lui-même à ces travaux, un soldat
d'infanterie dont il cherchait à stimuler le zèle, lui répondit avec
sang-froid: Allons donc, maréchal, vous êtes un brave homme, qui avez
passé votre vie dans nos rangs, et non dans ceux des émigrés! Vous
feriez bien mieux de nous conduire auprès de notre empereur qui
approche, et qui vous recevrait à bras ouverts...--Il n'y avait ni
punitions, ni raisonnements à adresser à des soldats ainsi disposés,
et le maréchal attendit dans une anxiété cruelle l'apparition de
l'ennemi, que plusieurs officiers, envoyés en reconnaissance, disaient
prochaine. Il était trois ou quatre heures de l'après-midi, vendredi
10, et on assurait que Napoléon n'était pas loin du faubourg de la
Guillotière.
[En marge: Marche de Napoléon de Grenoble à Lyon.]
Napoléon, en effet, que nous avons laissé sortant de Grenoble le 9 à
midi, n'avait pas perdu de temps, et s'était hâté de rejoindre ses
troupes qu'il avait dès le 8 acheminées vers Lyon. Voyageant dans une
calèche ouverte, et n'avançant qu'au pas à cause de l'affluence des
populations, sa marche de Grenoble à Lyon, au milieu des campagnards
acquéreurs pour la plupart de biens nationaux, et curieux de voir cet
homme extraordinaire, fut une sorte de triomphe. On n'entendait de
tout côté que les cris de _Vive l'Empereur! à bas les nobles! à bas
les prêtres!_ et, à chaque instant, Napoléon était obligé de s'arrêter
pour écouter les harangues des maires, et pour leur faire des réponses
conformes à leurs passions. Il avait soupé à Rives, couché à Bourgoin,
et continué le 10 à marcher sur Lyon où il espérait entrer avant la
fin du jour.
[En marge: Son avant-garde, composée d'un détachement du 4e de
hussards, arrive le 10 à quatre heures au faubourg de la Guillotière.]
[En marge: Elle fraternise avec le 13e de dragons et avec les troupes
qui gardent le pont de la Guillotière.]
[En marge: Le maréchal Macdonald est réduit à s'enfuir au galop.]
Vers quatre heures son avant-garde, composée d'un détachement du 4e de
hussards, parut à l'entrée du faubourg de la Guillotière, où se
trouvait en observation un détachement du 13e de dragons. À peine ces
deux troupes de cavalerie furent-elles en présence l'une de l'autre,
qu'elles fraternisèrent au cri de _Vive l'Empereur!_ puis elles
parcoururent le faubourg, où le peuple les accueillit en poussant le
même cri. Bientôt peuple et cavaliers se dirigèrent en masse vers le
pont de la Guillotière. Au bruit que faisait cette foule, le maréchal
Macdonald fit ordonner à deux bataillons de le suivre, et s'avança
lui-même vers le pont en prescrivant à ses officiers de mettre l'épée
à la main, pour tâcher d'entraîner les troupes, et de faire partir ce
premier coup de fusil, duquel il attendait le salut de la cause
royale. Tandis qu'il exécutait ce mouvement, les hussards du 4e mêlés
aux dragons du 13e parurent, et poussant le cri de _Vive l'Empereur!_
provoquèrent chez les fantassins qui gardaient le pont un mouvement
irrésistible. Ceux-ci répondirent par le cri de _Vive l'Empereur!_
puis se jetant sur les barricades qu'on avait essayé d'élever,
travaillèrent à les abattre au plus vite. De leur côté les hussards et
les dragons, aidés par le peuple du faubourg, se mirent à l'oeuvre, et
en moins de quelques minutes le passage fut rétabli. Le maréchal, à ce
spectacle, ne songea plus qu'à s'échapper, pour se soustraire au zèle
de ses soldats qui voulaient le conduire à Napoléon, et le forcer de
se réconcilier avec lui. Enfonçant les éperons dans les flancs de son
cheval, il s'enfuit au galop, accompagné du général Digeon et de ses
aides de camp. Il traversa Lyon ventre à terre, serré de près par
quelques cavaliers qui, sans intention de lui faire aucun mal,
désiraient s'emparer de sa personne pour le rattacher à la cause
impériale. Mais le maréchal, s'opiniâtrant dans l'accomplissement de
son devoir, par honneur, par intelligence des vrais intérêts de la
France, voulait se dérober à une réconciliation qui, de la part de
Napoléon, eût été certainement accompagnée des plus éclatantes
faveurs. Il fut poursuivi pendant quelques lieues, puis, comme dirent
ses soldats, _abandonné à sa mauvaise étoile_, qu'il s'obstinait à
suivre.
[En marge: Entrée triomphale de Napoléon à Lyon.]
Au pont de la Guillotière se passait en ce moment une scène d'un autre
genre. On avait débarrassé le pont le plus promptement possible, et
une foule immense composée de bourgeois offensés par les royalistes,
de patriotes tourmentés depuis six mois à titre de révolutionnaires,
était accourue à la rencontre de Napoléon, et, mêlée aux troupes, le
proclamait empereur. Quant à lui, tranquille et accueillant comme un
maître qui rentre dans son domaine, il répondait par des saluts
affectueux aux témoignages enthousiastes qu'on lui prodiguait de
toutes parts.
[En marge: Son langage à toutes les autorités.]
Il alla descendre non pas dans une auberge comme à Grenoble, mais au
palais de l'archevêché, qui était pour lui un palais de famille. Les
autorités civiles, judiciaires et militaires se hâtèrent de lui
apporter leurs hommages et leurs félicitations. Aux unes comme aux
autres il répéta les discours qu'il avait déjà tenus à Grenoble, mais
cette fois en un langage moins populaire et un peu plus impérial. Il
leur dit qu'il venait pour sauver les principes et les intérêts de la
Révolution mis en péril par les émigrés, pour rendre à la France sa
gloire, sans toutefois lui rendre la guerre qu'il espérait pouvoir
éviter; qu'il accepterait les traités signés avec l'Europe, et vivrait
en paix avec elle, pourvu qu'elle ne songeât point à se mêler de nos
affaires; que les temps étaient changés, qu'il fallait se contenter
d'être la plus glorieuse des nations, sans prétendre à maîtriser
toutes les autres; qu'au dedans comme au dehors il tiendrait compte
des changements survenus, et accorderait à la France toute la liberté
dont elle était digne et capable; que si un pouvoir très-étendu était
nécessaire quand il avait de vastes projets de conquête, un pouvoir
sagement limité suffisait pour administrer la France pacifique et
heureuse; qu'il arriverait bientôt à Paris, et qu'il se hâterait de
convoquer la nation elle-même, pour modifier de concert avec elle les
constitutions de l'Empire, et les adapter au nouvel état des choses.
[En marge: Napoléon porte en avant les régiments qui viennent de
l'accueillir, et donne un peu de repos à ceux qui l'ont suivi.]
[En marge: Revue des troupes.]
Ce langage réussit à Lyon comme il avait réussi à Grenoble, et il
semblait tellement impossible dans le moment de penser autrement, que
personne ne se demanda si Napoléon était sincère. Les réceptions et
les harangues terminées, son premier soin à Lyon de même qu'à
Grenoble, fut de pousser toujours sur Paris, sans perdre une heure.
Pour cela il résolut de faire comme il avait déjà fait, de retenir
auprès de lui les troupes qui l'avaient escorté, afin de leur procurer
un peu de repos, et de porter en avant celles qui venaient de se
donner à lui, et qui n'avaient encore essuyé aucune fatigue. Il se
proposait de les suivre avec celles qu'il avait amenées de Grenoble,
et qui, après une halte d'un jour, seraient capables de se remettre en
route. Avec la garnison de Lyon il devait avoir environ 12 mille
hommes, et un parc d'artillerie qui se compléterait en passant à
Auxonne. Il était douteux que les Bourbons eussent le temps de réunir
une force pareille, et surtout qu'ils pussent la décider à se battre.
Toutefois Napoléon ne pouvait acheminer sur Paris la division Brayer
qui venait de lui livrer Lyon, sans auparavant la voir et lui parler.
Il ordonna donc pour le lendemain matin la revue de la garde nationale
et des troupes. Le lendemain 11 mars, en effet, il passa en revue,
sur la place Bellecour, qu'il avait réédifiée, les soldats de l'île
d'Elbe, ceux de Grenoble, ceux de Lyon, mêlés à la garde nationale
lyonnaise. L'espérance, hélas chimérique! d'avoir à la tête du
gouvernement un grand homme, dévoué à la cause de la Révolution,
acceptant par bon sens autant que par nécessité la paix et les
principes d'une sage liberté, de réunir par conséquent le triple
avantage du génie, de la gloire, et d'une origine populaire, tout cela
sans guerre et sans despotisme, cette espérance séduisait les
imaginations, et rendit à Napoléon le coeur des Lyonnais, aliéné
depuis trois ans par ses fautes. Il parcourut le front de la division
Brayer, la remercia dignement, en général qui savait parler aux
soldats, et l'invita à partir immédiatement pour aller lui conquérir
de nouveaux régiments et de nouvelles cités.
[En marge: M. Fourier nommé préfet de Lyon.]
Rentré à l'archevêché, il s'occupa sans retard des soins de
l'administration, dont il cherchait à chaque pas à ressaisir les fils
épars. Le jeune Fleury de Chaboulon, de retour de Naples, vint
soudainement tomber à ses pieds, ivre de joie de le voir si
miraculeusement échappé à tous les dangers de la mer et de la terre.
Napoléon l'accueillit avec bonté, et l'attacha sur-le-champ à son
cabinet. Il songea ensuite à choisir un préfet de Lyon. Ainsi qu'on
l'a vu, il avait été mécontent à Grenoble du départ précipité de M.
Fourier. Mais bientôt calmé par ses explications, il lui avait fait
dire de le joindre à Lyon, et M. Fourier, incapable de trahir le
pouvoir qui tombait, mais tout aussi incapable de tenir rigueur au
pouvoir qui se relevait, s'était hâté de venir. Napoléon le reçut à
merveille, puis trouvant convenable, et même piquant de faire préfet
de Lyon le préfet qui avait voulu lui interdire l'entrée de Grenoble,
il lui donna la préfecture du Rhône, ce que M. Fourier accepta sans
difficulté.
[En marge: Décrets de Lyon.]
[En marge: Dissolution des Chambres de Louis XVIII.]
À ces actes administratifs Napoléon en ajouta de plus graves. Arrivé à
Lyon, il se regardait comme déjà en possession de l'autorité
souveraine, et il résolut d'en user pour frapper au coeur les pouvoirs
qui lui étaient opposés. Il prononça la dissolution des deux Chambres
de Louis XVIII, en alléguant contre chacune d'elles les motifs les
plus propres à les rendre impopulaires. Il reprocha à celle des pairs
d'être composée, ou d'anciens sénateurs de l'Empire qui avaient
pactisé avec l'ennemi victorieux, ou d'émigrés qui étaient rentrés à
la suite de l'étranger. Quant à la Chambre des députés, il rappela que
ses pouvoirs étaient expirés, au moins pour les deux tiers de ses
membres, qu'elle s'était prêtée aussi aux communications avec
l'ennemi, enfin qu'elle avait émis un vote scandaleux et antinational
en accordant, sous prétexte de payer les dettes du Roi, une somme de
trente millions, destinée à solder vingt ans de guerre civile.
[En marge: Convocation du Champ de Mai.]
Après avoir frappé les deux Chambres actuellement en fonctions, il
fallait cependant prendre garde de réveiller dans les esprits l'idée
de ce despotisme géant, qui durant quinze années avait voulu exister
tout seul, et décider tout seul des destinées de la France. Les
Chambres de la royauté détruites, Napoléon prit une mesure qui devait
préparer la formation des Chambres de l'Empire. Il décréta que le
corps électoral tout entier, réuni sous deux mois à Paris en Champ de
Mai, y assisterait au sacre de l'Impératrice et du Roi de Rome, et
apporterait aux constitutions impériales les changements commandés par
l'état des esprits et par le besoin d'une sage liberté. C'était une
manière indirecte d'annoncer, sans la promettre formellement, la
prochaine arrivée de Marie-Louise et du Roi de Rome, d'en référer au
pays lui-même pour les nouvelles institutions qu'il s'agissait de lui
donner, de prendre en même temps pour base du pouvoir impérial la
souveraineté de la nation, et non le droit divin invoqué par les
Bourbons.
[En marge: Rétablissement de la magistrature impériale.]
[En marge: Expulsion des émigrés.]
[En marge: Projet de décret comminatoire contre MM. de Talleyrand, de
Dalberg, de Vitrolles, etc., contre les maréchaux Marmont et
Augereau.]
[En marge: Résistance du grand maréchal Bertrand à ce décret.]
Napoléon ne se borna point à frapper les grands corps de l'État
composant le gouvernement des Bourbons, et à proclamer la formation à
bref délai de ceux qui devaient composer le sien, il voulut par
quelques autres mesures s'assurer le concours des principaux
fonctionnaires. Ainsi les Bourbons avaient annoncé la reconstitution
de la magistrature, et, en faisant attendre cette reconstitution,
avaient tenu les magistrats dans une inquiétude continuelle. Napoléon
déclara nulles les destitutions et les nominations prononcées depuis
avril 1814, et ordonna aux anciens magistrats impériaux de remonter
immédiatement sur leurs siéges. C'était se donner d'un trait de plume
la magistrature tout entière. Il ne prescrivit rien touchant les
préfets et sous-préfets, qui pour la plupart étaient ceux de l'Empire
restés au service de la Restauration, sur lesquels il était impossible
de statuer de loin, et dont il était probable qu'il recouvrerait le
plus grand nombre lorsqu'ils seraient en position de faire leur choix.
À ces mesures que la politique justifiait, Napoléon en ajouta de moins
excusables, destinées les unes à satisfaire les passions du parti
révolutionnaire et militaire, les autres à ramener ou à contenir
certains ennemis de grande importance en les intimidant sans les
frapper. Il décida par décret que les émigrés rentrés sans radiation
régulière, antérieure à 1814, seraient tenus d'évacuer le territoire,
et que ceux d'entre eux qui avaient obtenu des grades militaires en
déposeraient les épaulettes, et quitteraient sur-le-champ les rangs de
l'armée. Cette mesure, déjà fort rigoureuse mais inévitable, car si on
n'y avait pourvu d'avance les soldats auraient expulsé violemment les
officiers émigrés qu'on avait introduits dans leurs rangs, fut de
beaucoup dépassée par une autre qui n'avait pas l'excuse de la
nécessité, et qui, par la notoriété des personnages atteints, devait
produire un effet déplorable. Napoléon en voulait à MM. de Talleyrand,
de Dalberg, de Vitrolles, Marmont, Augereau, etc., qui avaient, les
uns amené l'ennemi, les autres traité avec lui. Il rédigea donc un
décret pour ordonner la mise en jugement, et en attendant le séquestre
des biens, contre MM. de Talleyrand, de Dalberg, de Vitrolles, contre
M. Lynch, maire de Bordeaux, contre les maréchaux Marmont et Augereau,
sous le prétexte que tous indistinctement avaient connivé avec les
envahisseurs du territoire. Comme la plupart étaient absents, et que
les autres ne pouvaient manquer de s'absenter bientôt, c'était une
menace qui devait porter sur les biens seulement, et qu'on pouvait
faire cesser si ces personnages demandaient à se rallier. Ce n'en
était pas moins de la part de Napoléon un acte de réaction violente,
qui contrastait avec la clémence promise dans ses proclamations, et
qui pouvait faire beaucoup plus de mal à sa cause en alarmant les
esprits, qu'aux absents en les menaçant sans les atteindre. Le grand
maréchal Bertrand, revêtu de la qualité de major général, devait
contre-signer ces décrets, rendus militairement en quelque sorte. Le
caractère généreux du grand maréchal répugnait à de tels actes, et il
résista vivement. Il soutint qu'une pareille mesure suffirait pour
détruire toute confiance dans les promesses de Napoléon, et pour
fournir à ses ennemis l'occasion de dire qu'il revenait en France
plein de ressentiments, et aussi enraciné que jamais dans ses
habitudes despotiques. Napoléon répondit au grand maréchal qu'il
n'entendait rien à la politique, que la clémence ne produisait ses
effets qu'accompagnée d'une certaine dose de sévérité, surtout à
l'égard d'ennemis dangereux, et quelques-uns implacables; qu'en
réalité il ne voulait point exercer de rigueurs, qu'il venait de le
prouver en nommant préfet de Lyon M. Fourier, si hautement prononcé
contre lui; qu'il fallait pourtant traiter différemment ceux qui
avaient cédé aux circonstances, et ceux qui avaient connivé avec
l'ennemi pendant que les bons Français versaient leur sang à la
frontière; que cette apparence de sévérité serait une immense
satisfaction pour tous ceux qui composaient son parti en France; que,
du reste, il le répétait, il voulait intimider, non frapper, et qu'il
était prêt à ouvrir les bras à quiconque manifesterait l'intention de
revenir à lui. Pourtant Napoléon se laissa fléchir par les
observations du grand maréchal Bertrand, qui lui disait qu'il ne
fallait pas fermer la voie à un raccommodement, et qu'au lieu de
ramener les hommes dont il s'agissait, on les éloignerait en les
menaçant. Le décret fut donc non pas abandonné mais ajourné.
[En marge: Nouvelle lettre à Marie-Louise.]
Napoléon avant de quitter Lyon écrivit de nouveau à Marie-Louise, lui
fit connaître les progrès de sa marche, lui annonça son entrée
triomphale à Paris pour le 20 mars, jour de naissance du Roi de Rome,
et la pressa enfin de revenir en France. Il envoya un message à son
frère Joseph, qui était dans le canton de Vaud, pour le charger de
faire parvenir à Vienne la lettre écrite à Marie-Louise, pour
l'informer aussi de ses prodigieux succès, pour l'autoriser en outre à
déclarer officiellement à tous les ministres des puissances résidant
en Suisse, l'intention formelle où il était de conserver la paix aux
conditions du traité de Paris.
[En marge: Napoléon quitte Lyon le 13 mars au matin, et prend la route
de la Bourgogne.]