trouvaient presque exclusivement dans les rangs du parti
constitutionnel. On appelait parti constitutionnel celui qui cherchait
à fonder une liberté régulière sous les Bourbons, en les y soumettant
peu à peu par des victoires légalement remportées sur leurs mauvaises
tendances. Soit dans les Chambres, soit au dehors, ce parti fut
unanime pour se rallier aux Bourbons, et essayer de les soutenir. Sans
doute quelques sentiments personnels se mêlaient à la générosité de
cette résolution. Ainsi les membres des deux Chambres se sentaient
compromis, les uns pour avoir prononcé la déchéance de Napoléon, les
autres pour y avoir chaudement adhéré. Certains écrivains, comme M.
Benjamin Constant, avaient déployé contre le régime impérial une
violence de langage qui devait les rendre au moins incompatibles avec
le souverain de l'île d'Elbe, redevenu souverain de la France. Mais
indépendamment de quelques motifs particuliers, la plupart furent
dirigés par le désir parfaitement honnête de tenir le serment prêté
aux Bourbons, d'achever avec eux l'édifice commencé de la liberté
constitutionnelle, et d'épargner à la France une nouvelle et fatale
lutte avec l'Europe. Les chefs du parti constitutionnel mettaient
d'ailleurs à honneur de prouver que leur opposition, manifestée ou par
des discours ou par des écrits, s'adressait non à la dynastie des
Bourbons, mais à leur marche politique. C'était de la part de ces
hommes une conduite loyale, sensée et habile.
[En marge: Les chefs du parti constitutionnel entourent M. Lainé,
président de la seconde Chambre.]
Ceux qui appartenaient aux Chambres se hâtèrent d'accourir au lieu de
leurs séances, de s'y voir, de s'y entretenir, d'épancher dans leurs
conversations les sentiments qu'ils éprouvaient, en attendant qu'ils
pussent les faire éclater par leurs discours lorsqu'ils seraient en
nombre pour délibérer. C'est autour du président de la Chambre des
députés, M. Lainé, qu'on chercha surtout à se grouper. M. Lainé,
devenu partisan ardent des Bourbons par haine de Napoléon, avait tous
les sentiments des royalistes sans leurs préjugés. Il commençait à
reconnaître les fautes commises, auxquelles d'ailleurs il n'était pas
étranger, et n'était pas homme à cacher ce qu'il ressentait. Il se
hâta d'avouer ces fautes, et trouva de l'écho parmi les royalistes
modérés, même chez quelques-uns des ministres.
[En marge: Manière dont se partagent les ministres par suite du grand
événement annoncé.]
[En marge: Les uns reconnaissent les fautes commises, les autres les
nient, et tendent plutôt à les aggraver.]
Ces derniers, ainsi que nous l'avons déjà dit, ne composaient pas un
vrai cabinet. Pour qu'il y ait un cabinet, sous la forme de
gouvernement qu'on essayait alors de donner à la France, il faut
d'abord que la royauté y consente, en souffrant qu'il s'élève une
volonté à côté de la sienne; secondement, il faut qu'il se trouve
parmi les ministres un chef, admis comme tel par ses collègues, et
accepté à la fois par les Chambres et par la royauté comme leur
intermédiaire et leur lien. Or Louis XVIII, ainsi que nous l'avons dit
encore, quoique moins effarouché qu'aucun des monarques que nous ayons
eus, par le spectacle des assemblées libres, ce qu'il devait à un long
séjour en Angleterre, n'avait pas fait jusqu'alors tous les sacrifices
d'autorité qu'exige le régime représentatif, et si dans la pratique il
cédait beaucoup de son pouvoir royal, c'était autant par ennui des
affaires que par bon sens. Quoi qu'il en soit, il ne cherchait pas à
se donner un véritable chef de cabinet, et de plus il n'avait autour
de lui aucun homme capable de le devenir. M. de Talleyrand, absent et
nonchalant, ne pouvait pas l'être, bien qu'il fût le personnage le
plus éminent de cette époque. M. de Montesquiou, le plus considérable
après M. de Talleyrand, et le seul capable de figurer devant une
assemblée, aurait pu être ce chef, si on avait accordé plus
d'importance aux Chambres, et s'il avait eu le caractère à la fois
souple, ferme et laborieux, que ce rôle exige. Il y avait donc des
ministres, comme nous avons déjà eu occasion de le faire remarquer, et
point de ministère. Ces ministres se partageaient en gens d'esprit,
sentant les fautes commises, portés même à les reconnaître, et en
complices ou complaisants de l'émigration, croyant que si on avait eu
un tort, c'était de s'être montré trop faible, trop condescendant pour
les partis adverses. Parmi les premiers, il fallait ranger M. le baron
Louis, exclusivement occupé des finances, et ayant dans sa spécialité
déployé les qualités d'un grand ministre; M. Beugnot, fort injustement
attaqué par l'émigration dont il avait repoussé l'intervention dans la
police, et auquel les royalistes ardents reprochaient avec amertume
d'avoir laissé consommer l'évasion de l'île d'Elbe, qu'il aurait dû en
sa qualité de ministre de la marine empêcher par des croisières plus
vigilantes; M. de Jaucourt, remplaçant temporaire de M. de Talleyrand,
ayant peu d'avis en dehors des affaires de son département, homme
honnête, intelligent et modéré; enfin M. de Montesquiou, apercevant à
quel point on s'était peu à peu laissé entraîner hors du vrai courant
des sentiments nationaux, mettant une noble franchise à en convenir,
mécontent de tous les partis, mais du sien plus que d'aucun autre, lui
imputant volontiers tout le mal qui s'était accompli, et dans son
chagrin, aimant à dire que lui et ses collègues n'avaient rien de
mieux à faire que de céder la place à des hommes plus populaires et
plus capables de sauver la royauté.
MM. Dambray et Ferrand par aveuglement, le maréchal Soult par les
engagements qu'il avait pris avec les royalistes extrêmes,
partageaient au contraire les idées de l'émigration. Selon eux, il
fallait tout simplement être un peu plus royaliste qu'on ne l'avait
été, surtout plus rigoureux, frapper à droite et à gauche si on en
avait l'occasion, reprendre peut-être quelques-unes des concessions de
la Charte (ceci se disait tout bas), et essayer par ces moyens de
sauver la monarchie. M. de Blacas ne se prononçait point. Il avait
assez de clairvoyance pour reconnaître qu'on s'était trompé, soit dans
un sens, soit dans un autre, mais il se regardait comme tellement
identifié à la royauté, qu'il ne supposait même pas que le blâme et le
changement pussent l'atteindre.
[En marge: M. de Montesquiou se rapproche du président Lainé; il se
montre disposé à faire des sacrifices, et tout d'abord celui de son
portefeuille.]
[En marge: M. Lainé s'entoure des chefs de l'opposition.]
Les ministres à repentir s'étaient portés vers M. Lainé, et M. de
Montesquiou notamment n'avait pas hésité à dire que s'il fallait
sacrifier trois ou quatre membres du cabinet, lui compris, il était
prêt à les jeter dans le gouffre pour le refermer. M. Lainé avait fort
applaudi à ces dispositions, et cherché à s'entourer des chefs de
l'opposition modérée, soit dans les Chambres, soit au dehors. Il en
était deux notamment qu'il avait attirés auprès de lui, c'étaient M.
Benjamin Constant, dont les écrits avaient produit une vive sensation,
et M. de Lafayette, qui, après avoir fait une visite à Louis XVIII au
moment de la promulgation de la Charte, pour prouver qu'il était prêt
à accepter la liberté sous les Bourbons, était retourné à son domaine
de Lagrange, et y vivait paisiblement, en attendant qu'il reçût des
électeurs la mission formelle de se mêler des affaires publiques.
[En marge: Concessions qu'on demande au gouvernement.]
Entre M. Lainé, M. de Montesquiou et les divers chefs du parti
constitutionnel, on avait émis certaines idées, comme de changer trois
ou quatre ministres, tels que M. de Montesquiou qui s'offrait en
sacrifice, MM. de Blacas, Soult, Ferrand qui ne s'offraient pas, de
mettre à leur place des personnages populaires, d'augmenter la Chambre
des pairs, d'y appeler des hommes signalés par de grands services
civils ou militaires, de compléter la Chambre des députés, en faisant
remplacer les deux séries dont les pouvoirs étaient expirés par des
députés agréables à l'opinion libérale, et, vu le peu de temps dont on
disposait, de confier ces choix à la Chambre elle-même; de réorganiser
les gardes nationales, de les composer de la bourgeoisie, généralement
bonne, et d'en donner le commandement supérieur à M. de Lafayette; de
s'expliquer sur les biens nationaux de manière à dissiper les
inquiétudes des acquéreurs; de rechercher enfin les mesures qui
avaient froissé l'armée, de les abroger immédiatement, et de leur
substituer des dispositions contraires.
[En marge: M. de Montesquiou juge ces concessions raisonnables, mais
n'est plus écouté par la cour, qui lui reproche de montrer de la
faiblesse.]
[En marge: Louis XVIII placé entre des avis contraires, ne prend
aucune résolution.]
M. de Montesquiou avait paru croire qu'aucune de ces concessions, même
le choix de M. de Lafayette, n'était un prix trop élevé du service
qu'on rendrait en sauvant la monarchie. Les ministres opposés aux
concessions, et en particulier les sacrifiés, avaient jeté les hauts
cris, et M. de Blacas, écoutant tout pour le compte de Louis XVIII qui
ne se prononçait pas, demeurait immobile et silencieux. En vain M.
Lainé, prévoyant que Napoléon marcherait avec sa rapidité ordinaire,
insistait-il pour qu'on prît promptement un parti, M. de Montesquiou,
désavoué par la cour depuis qu'il montrait des sentiments si sages, ne
pouvait guère donner une réponse qu'il n'obtenait pas lui-même, et
Louis XVIII, obsédé par les remontrances de la portion raisonnable des
royalistes, par les emportements de la portion exaltée, ne sachant qui
entendre, qui croire, aimait mieux dans le doute ne pas sortir de ses
habitudes, c'est-à-dire garder M. de Blacas et ne renvoyer personne.
Dans cette cruelle perplexité, on ne se bornait pas à consulter les
constitutionnels, qui de tous les opposants étaient les seuls
sincères, les seuls animés du désir de conserver la dynastie en
redressant sa marche, on reprenait certaines relations avec les
principaux révolutionnaires, tels que MM. Fouché, Barras et autres,
imitant en cela les malades, presque toujours portés à préférer les
empiriques qui les flattent, aux vrais médecins qui leur prescrivent
des remèdes déplaisants. Il faut ajouter que dans les partis, les
entêtés, les fous, lorsqu'ils sont obligés de choisir entre leurs
adversaires, pardonnent plus volontiers aux extrêmes qui leur
ressemblent, qu'aux modérés avec lesquels ils n'ont pas plus de
rapports de caractère que d'opinion.
[En marge: Nouvelles tentatives auprès de M. Fouché.]
[En marge: Celui-ci n'y répond point.]
Les intermédiaires ordinairement employés auprès de M. Fouché lui
firent encore entrevoir le ministère de la police, dont on l'avait
dégoûté en le lui faisant trop attendre, mais ils le trouvèrent évasif
cette fois, beaucoup moins empressé que de coutume à donner ses
conseils, et indiquant clairement qu'il était trop tard. M. d'André,
dirigeant la police avec sagesse et modération, chercha même à attirer
auprès de lui le duc de Rovigo, pour avoir son avis, et le duc de
Rovigo lui répondit sans détour, qu'on avait tellement maltraité les
hommes de l'Empire, et en particulier ceux de l'armée, qu'il y avait
bien peu de chances d'en ramener aucun.
[En marge: Agitations et inquiétudes des bonapartistes.]
Tandis que du côté des royalistes on s'agitait sans rien produire, on
ne s'agitait pas moins du côté des bonapartistes et des
révolutionnaires, et d'une manière tout aussi inefficace pour le but
qu'on avait en vue. Les uns et les autres avaient été surpris comme
par un coup de foudre en apprenant l'apparition de Napoléon. M. de
Bassano, qui seul s'était mis en communication avec l'île d'Elbe,
uniquement pour envoyer quelques informations, n'avait pas été moins
surpris que les autres, car M. Fleury de Chaboulon ne lui avait rien
mandé depuis son départ, et n'était pas encore revenu. Dans la crainte
d'un résultat malheureux, l'ancien et fidèle ministre de Napoléon en
était à regretter la part, si petite qu'elle fût, qu'il pouvait avoir
eue à la détermination de son maître. Les jeunes militaires, premiers
inventeurs du complot que nous avons exposé, lesquels n'avaient eu
aucune communication avec l'île d'Elbe, pas même avec le colonel de La
Bédoyère, devenus plus ardents que jamais, voulaient agir
sur-le-champ, afin de seconder l'entreprise de Napoléon. Les
bonapartistes de l'ordre civil, MM. Regnaud de Saint-Jean d'Angély,
Boulay de la Meurthe, Thibaudeau, et autres, aussi peu informés que M.
de Bassano, craignaient autant d'agir que de ne pas agir, car s'il
pouvait être bon d'opérer au nord une diversion en faveur de Napoléon,
il était possible d'un autre côté qu'on dérangeât ses plans, en
conseillant un mouvement qu'il n'aurait ni prévu ni ordonné. Habitués
à attendre, et point à devancer les déterminations de l'Empereur, ils
étaient plongés dans les plus étranges perplexités.
[En marge: Satisfaction des révolutionnaires.]
[En marge: M. Fouché seul éprouve une sorte de dépit du retour de
Napoléon.]
[En marge: Cependant il est d'avis de le seconder.]
Quant aux révolutionnaires, ils furent en général satisfaits.
Cependant le principal d'entre eux, M. Fouché, bien qu'il aimât
par-dessus tout les événements, toujours agréables à sa nature agitée,
avait été fort contrarié par la nouvelle du retour de Napoléon, qui
venait déranger ses calculs. Il croyait en effet avoir les Bourbons
dans ses mains, et être en mesure de les maintenir ou de les renverser
à son gré, par la position qu'il avait prise au sein de toutes les
intrigues, même royalistes.--Nous allions, disait-il à ses affidés,
composer un ministère de régicides, tels que Carnot, Garat et moi, de
militaires inflexibles, tels que Davout, et nous aurions renvoyé ou
dominé les Bourbons. Mais voilà cet homme terrible qui vient nous
apporter son despotisme et la guerre. Pourtant, au point où en sont
les choses, il faut le seconder, afin de l'enchaîner par nos services,
sauf à voir ce que nous ferons ensuite lorsqu'il sera ici, et qu'il
sera probablement aussi embarrassé que nous par son triomphe.--
[En marge: Projets des frères Lallemand, et encouragement que leur
donne M. Fouché.]
Plus hardi que les bonapartistes à la façon de M. de Bassano, moins
respectueux pour l'infaillibilité de l'Empereur, et sachant risquer,
sinon sa vie, du moins celle des autres, il fut d'avis de mettre la
main à l'oeuvre, et de lâcher la bride aux jeunes militaires. Les
généraux Lallemand, Lefebvre-Desnoëttes, Drouet d'Erlon, étaient venus
à Paris, et il les encouragea dans leur projet d'agir immédiatement.
Drouet d'Erlon commandait à Lille sous le maréchal Mortier,
et il pouvait disposer de plusieurs régiments d'infanterie.
Lefebvre-Desnoëttes avait à Cambrai les anciens chasseurs de la garde,
devenus chasseurs royaux, et tout près à Arras, les grenadiers à
cheval, devenus cuirassiers royaux. Les deux frères Lallemand étaient,
l'un commandant dans l'Aisne, l'autre général d'artillerie à La Fère.
Il fut convenu que le plus téméraire de tous, et le plus sûr de sa
troupe, Lefebvre-Desnoëttes, partirait de Cambrai avec les chasseurs
de la garde, se porterait vers l'Aisne, se présenterait devant La
Fère, où les frères Lallemand amèneraient les troupes qu'ils auraient
réussi à entraîner, qu'ensuite descendant l'Oise en commun, ils se
rendraient à Compiègne, où Drouet les rejoindrait avec l'infanterie de
Lille. Placés ainsi à la tête de douze ou quinze mille hommes, ils
pouvaient exercer une influence considérable sur les événements,
décider peut-être le soulèvement de l'armée entière, et tout au moins
couper la retraite aux Bourbons, pour les livrer (sains et saufs du
reste) à Napoléon, qui en ferait ce qu'il voudrait.
[En marge: Le maréchal Davout refuse définitivement son concours.]
Ce projet devait s'exécuter sur l'heure, sans autre délai que le temps
d'aller de Paris à Lille, car on était au commencement de mars,
Napoléon avait débarqué le 1er, on ne savait pas plus que le
gouvernement la direction qu'il avait prise, mais dans tous les cas il
importait d'opérer le plus tôt possible une forte diversion en sa
faveur. On s'était toujours flatté que le maréchal Davout prendrait le
commandement du corps d'armée insurgé, dès qu'on aurait réuni ce corps
quelque part, et on avait espéré qu'un si grand nom, à la tête de
troupes éprouvées, déciderait les incertains à se joindre au
mouvement. Mais on avait mis tant de pétulance, d'indiscrétion dans
l'organisation de ce complot, que le maréchal, soit répugnance pour
une entreprise qui ne concordait guère avec ses habitudes de
discipline, soit crainte d'être compromis par des étourdis, soit aussi
crainte de devancer les ordres de Napoléon, vint déclarer à M. de
Bassano qu'il ne fallait pas le compter au nombre des collaborateurs
de l'oeuvre qu'on préparait, beaucoup trop légèrement à son avis. Les
jeunes généraux, fort mécontents, répondirent qu'ils sauraient se
passer de lui, et sans plus différer ils partirent pour aller tenter,
sans leur illustre chef, l'aventure qu'ils avaient depuis si longtemps
projetée.
[En marge: Les royalistes toujours incertains de ce qu'il faut faire,
continuent de ne pas prendre de parti.]
[En marge: Arrivée à Paris du maréchal Ney.]
[En marge: Il part pour la Franche-Comté, en promettant d'amener
Napoléon prisonnier aux pieds de Louis XVIII.]
Tandis que les ennemis de la maison de Bourbon se comportaient avec
l'activité et l'audace qui leur étaient naturelles, les Bourbons
eux-mêmes, assaillis de conseils contradictoires, continuaient
d'hésiter entre les résolutions proposées, et se bornaient à quelques
mesures militaires qui n'auraient pu être efficaces que s'ils avaient
été sûrs de l'armée. Nous avons dit que le duc de Berry, destiné
d'abord à la Franche-Comté, devait rester à Paris auprès du Roi, et
que le maréchal Ney était chargé de se rendre seul à Besançon. Ce
maréchal, mandé par le télégraphe, avait appris avec beaucoup de peine
l'événement qui ouvrait de nouveau à Napoléon le chemin du trône.
Moins coupable envers son ancien empereur des torts qu'il avait eus,
que de ceux dont il s'était vanté, il n'aurait pas désiré se retrouver
sous sa main; mais il faut dire à son honneur qu'avec son bon sens de
soldat, il entrevoyait comme certaine et nécessairement funeste une
nouvelle guerre contre l'Europe si on rétablissait l'Empire. Ses
motifs pour voir avec effroi, même avec colère, le retour de Napoléon,
n'étaient donc pas moins patriotiques que personnels. N'ayant jamais
pris la peine de dissimuler ses sentiments, il les exprima tout haut
dès son arrivée à Paris. Enchanté de le trouver dans ces dispositions,
on le combla de caresses, on le conduisit chez le Roi qui lui fit
l'accueil le plus flatteur, et auquel il promit de ramener Napoléon,
vaincu et prisonnier. Les habitués de la cour prétendirent même qu'il
avait dit _prisonnier dans une cage de fer_, propos vrai ou faux, qui
ne prouvait rien qu'une intempérance de langage fort pardonnable chez
un soldat peu accoutumé à ménager ses paroles. Le maréchal Ney partit
donc, donnant à la cour des espérances qui de sa part étaient données
sincèrement, plus sincèrement qu'elles n'étaient reçues, car on
affectait de croire à sa fidélité plus qu'on n'y croyait
véritablement. Sans se l'avouer, en effet, on pressentait
l'entraînement général qui allait emporter les esprits et les coeurs
vers l'homme qu'on avait par sa faute constitué le représentant de
tous les intérêts moraux et matériels de la Révolution française.
[En marge: Départ du comte d'Artois pour Lyon.]
[En marge: État agité de cette grande ville.]
Le comte d'Artois, parti dans la nuit du 5 au 6 mars, arriva le
mercredi 8 à Lyon, au milieu d'une agitation extraordinaire des
esprits. Nous avons précédemment fait connaître la situation morale de
cette grande ville. Un parti peu nombreux mais violent de royalistes
aveugles avait fini par éloigner des Bourbons toute la population
lyonnaise, qui au surplus s'était toujours regardée comme l'obligée de
Napoléon, parce qu'il s'était appliqué à réparer ses malheurs, et
qu'il avait ouvert le continent à son commerce. Un assassinat récent
commis sur un patriote par un royaliste, assassinat demeuré impuni,
avait porté l'exaspération au comble, et en apprenant l'approche de la
colonne de l'île d'Elbe, tout le monde, à l'exception de quelques
esprits sages, avait tressailli de joie. Bientôt même, à la nouvelle
des événements de Grenoble, on n'avait plus conservé de doute sur ce
qui arriverait prochainement à Lyon.
[En marge: Insuffisance des moyens du Gouvernement royal.]
Les royalistes étaient irrités et consternés, disant comme partout
qu'on ne faisait rien, mais pas plus qu'ailleurs n'indiquant ce qu'il
y avait à faire. Le comte Roger de Damas, gouverneur de la division,
ne manquait certes ni de bonne volonté ni de courage, mais il ne
disposait d'aucune force sur laquelle il pût compter. La garde
nationale, expression la plus fidèle de la population, était froide au
moins, sauf la petite portion de cette garde qui servait à cheval, et
qui là comme ailleurs était formée par la noblesse du pays. Les
troupes de la garnison consistant dans le 24e de ligne et le 13e de
dragons cantonnés à Lyon, et dans le 20e de ligne venu de Montbrison,
ne dissimulaient aucunement leurs sentiments, et paraissaient prêtes à
ouvrir les bras à Napoléon dès qu'il se montrerait aux portes de la
ville. On n'avait pas une seule pièce de canon. Le maréchal Soult
avait eu la singulière idée d'en faire demander à Grenoble,
c'est-à-dire à un arrondissement d'artillerie qui d'après toutes les
probabilités devait être envahi lorsque les ordres de Paris y
parviendraient. Du reste la privation n'était pas grande, car il faut
des bras pour manoeuvrer les canons, et on ne pouvait pas plus compter
sur les bras de l'artillerie que sur ceux de l'infanterie.
Tel était l'état des choses à Lyon, lorsque M. le comte d'Artois y
arriva. Il vit bientôt que le zèle honorable mais peu réfléchi qui l'y
avait conduit, ne servirait qu'à l'exposer à une échauffourée. Il fut
donc fort au regret d'y être venu, car sans se préoccuper des dangers
personnels qu'il pouvait courir, il allait par sa présence rendre
infiniment plus grave la perte à peu près certaine de cette grande
ville.
[En marge: Vains efforts de M. le comte d'Artois pour se concilier la
population.]
[En marge: Avis du duc d'Orléans.]
[En marge: Arrivée du maréchal Macdonald.]
[En marge: Ce maréchal s'efforce d'agir sur l'esprit des troupes.]