passer la revue des troupes, et naturellement il en fut accueilli avec
transport. Le 5e de ligne caserné à Grenoble, les 7e et 11e venus de
Chambéry, le 4e de hussards tiré de Vienne, le 3e du génie, le 4e
d'artillerie, poussèrent des acclamations dont la vivacité tenait de
la frénésie. Deux ou trois chefs de corps avaient par scrupule
militaire quitté leur régiment, mais la plupart étaient restés, se
tenant pour dégagés de leur serment par l'autorité d'une révolution.
Les cocardes tricolores, conservées par les soldats au fond de leurs
sacs, avaient reparu avec une promptitude magique; les aigles même,
cachées on ne sait où, s'étaient retrouvées au sommet des drapeaux
tricolores, et on n'aurait pas dit qu'il venait d'y avoir dans le
règne impérial une interruption d'une année. Napoléon parla beaucoup
aux soldats de leur gloire flétrie par l'émigration, puis leur répéta
qu'il voulait la paix, qu'il y comptait, car il était résolu à ne plus
se mêler des affaires d'autrui, mais qu'il ne souffrirait pas qu'on se
mêlât des affaires de la France, et que si par malheur on s'en mêlait,
il ne doutait pas de les retrouver aussi vaillants et aussi heureux
que jadis. Il ajouta qu'après avoir marché sur Grenoble sous l'escorte
de ses compagnons d'exil, sortis avec lui de l'île d'Elbe, il allait
sous l'escorte des braves qui venaient de se rallier à sa cause,
marcher sur Lyon et Paris, et achever ainsi la conquête de la France,
laquelle s'accomplirait comme s'était accomplie celle de la Provence
et du Dauphiné, non par les armes, mais par l'élan irrésistible de
l'armée et du peuple; que les heures étaient précieuses, qu'il ne
fallait pas laisser aux Bourbons le temps de se reconnaître et
d'appeler l'étranger à leur secours; qu'il importait donc de partir
tout de suite sans perdre un seul instant. Aussi, après avoir fait
distribuer aux troupes des rations qui étaient préparées, il les mit
lui-même en route vers quatre heures de l'après-midi, en les dirigeant
sur Lyon par Bourgoin.
En les quittant Napoléon leur annonça qu'il les suivrait de près, que
le lendemain au plus tard il serait à leur tête, et irait s'ouvrir les
portes de Lyon, comme il s'était ouvert celles de Grenoble, en
montrant le drapeau tricolore. Les 5e, 11e et 7e de ligne, le 3e du
génie, le 4e d'artillerie, munis d'un parc de campagne de trente
bouches à feu, le 4e de hussards en tête, partirent pour Lyon au cri
de _Vive l'Empereur!_ C'était un corps de 7 mille hommes, complétement
fanatisés, suffisants pour vaincre des soldats fidèles aux Bourbons si
on en rencontrait, mais plus certains encore d'entraîner par le
sentiment qui les avait entraînés eux-mêmes toutes les troupes qu'on
essayerait de leur opposer.
Napoléon, reprenant l'habitude qu'il avait dans ses campagnes de
travailler pendant que ses armées marchaient, rentra à l'hôtel des
Trois Dauphins pour y donner des ordres indispensables, se proposant
de partir le lendemain sous l'escorte des soldats de l'île d'Elbe,
qui grâce à cette disposition auraient goûté une journée de repos. Il
devait ainsi arriver le surlendemain 10 aux portes de Lyon, à la tête
d'un rassemblement beaucoup plus considérable que tous ceux qu'on
pourrait diriger contre lui.
[En marge: Napoléon adresse au préfet Fourier et au général Marchand
l'invitation de le rejoindre.]
[En marge: Message à Marie-Louise.]
Il était mécontent du préfet Fourier, qui ne l'avait pas attendu, et
qui avait fui Grenoble pour ne pas se trouver en sa présence.--Il
était en Égypte avec nous, répétait-il; il a trempé dans la
Révolution, il a même signé une des adresses envoyées à la Convention
contre le malheureux Louis XVI (Napoléon se trompait en ce point),
qu'a-t-il donc de commun avec les Bourbons?--Dans son premier
mouvement de dépit Napoléon allait prendre un arrêté contre M.
Fourier, lorsqu'on lui communiqua les explications que ce préfet, en
quittant Grenoble, lui avait adressées par voie indirecte. Il se
calma, et lui expédia l'ordre de le venir joindre à Lyon. Il expédia
le même ordre au général Marchand, puis se mit à écrire à Marie-Louise
pour lui annoncer son entrée à Grenoble et la certitude de sa
prochaine entrée à Paris, pour la presser de le rejoindre, de lui
amener son fils, et de renouveler à l'empereur François l'assurance de
ses intentions pacifiques. Il adressa cette lettre au général de
Bubna, commandant les troupes autrichiennes à Turin, le même avec
lequel il avait traité si amicalement à Dresde en 1813, lui recommanda
de la transmettre à Marie-Louise, et voulut que le courrier porteur de
son message prît publiquement la route du mont Cenis, afin qu'on crût
à des communications établies avec la cour d'Autriche. Le jeudi 9,
tous ses ordres étant donnés, il quitta Grenoble à midi, accompagné
des voeux du peuple du Dauphiné, et s'achemina sur Lyon.
[En marge: Impression produite à Paris par la nouvelle du débarquement
de Napoléon.]
[En marge: Cette nouvelle arrive le 5 mars.]
[En marge: Louis XVIII la reçoit avec peu d'émotion.]
Tandis que Napoléon pénétrait ainsi en France, s'emparant
successivement des troupes envoyées pour le combattre, le bruit de son
apparition avait causé partout une émotion profonde. Cette nouvelle,
partie du golfe Juan dans l'après-midi du 1er mars, s'était répandue
aussi vite que le permettaient les moyens de communication dont on
disposait à cette époque. Elle avait été apportée à Marseille le 3, et
avait jeté la population effervescente de cette ville dans un état
d'agitation extraordinaire. Elle était arrivée le 5 au matin à Lyon,
où elle avait trouvé les habitants partagés, et fort animés les uns
contre les autres; enfin transmise par le télégraphe à Paris, elle y
était parvenue au milieu de cette même journée du 5. Remise à
l'instant par M. de Vitrolles à Louis XVIII, elle avait singulièrement
surpris ce prince, qui prenant en général toutes choses avec assez de
sang-froid, s'était montré dans le premier moment plus étonné
qu'alarmé, et cherchait pour ainsi dire dans les yeux de ceux qui
l'entouraient ce qu'il fallait penser de ce grand événement. Bientôt,
à la folle joie des uns, qui croyaient qu'on n'aurait qu'à saisir et à
fusiller l'échappé de l'île d'Elbe, à la terreur des autres, qui le
voyaient déjà maître de toutes les forces envoyées contre lui, il
avait compris que l'événement était de la plus haute gravité, et il
avait tâché de démêler dans les avis contradictoires de ses
conseillers habituels ce qu'il y avait de plus convenable à faire.
Impotent dès son jeune âge, n'ayant agi que très-peu dans l'exil,
s'étant même raillé très-souvent de l'activité incessante de son
frère, il était devenu inerte autant par habitude que par nature,
répugnait aux résolutions promptes et décisives, et était aussi lent
d'esprit que de corps dans les occasions difficiles.
[En marge: Secret gardé; convocation des princes et des ministres.]
[En marge: Réunion de corps d'armée dans diverses directions.]
[En marge: M. le comte d'Artois doit se rendre à Lyon, le duc de Berry
en Franche-Comté, le duc d'Angoulême en Languedoc.]
À l'exemple de ses préfets il voulut que l'on tînt la nouvelle secrète
le plus longtemps possible. Il n'y avait eu d'abord d'initiés au
redoutable mystère que les princes, le ministre de la guerre,
personnage indispensable en semblable circonstance, M. de Blacas, qui
était toujours instruit de tout, et M. de Vitrolles, qui des débris de
l'ancien ministère d'État avait conservé le télégraphe. Les princes
furent fort émus, car appelés par leur position à se mettre à la tête
des troupes, ils sentaient mieux que personne la difficulté de leur
rôle. Quant au maréchal Soult, ministre de la guerre, qui s'était jeté
dans les bras des Bourbons comme s'il n'avait jamais dû rencontrer
désormais la terrible figure de Napoléon, il fut consterné des
embarras qui se dressaient devant lui. Il n'en fit pas moins grande
montre de zèle. L'idée qui se présenta naturellement à tous les
esprits, fut de donner aux princes le commandement des divers
rassemblements de troupes qu'on allait former, et de placer le
principal de ces rassemblements sous les ordres de M. le comte
d'Artois, toujours le plus remuant des membres de la famille, et le
plus populaire parmi les royalistes extrêmes, qui cette fois pouvaient
rendre des services signalés si leur dévouement était aussi actif que
bruyant. Napoléon étant en marche depuis le 1er mars, et ayant dû se
diriger sur Lyon quelque route qu'il eût prise, celle de Grenoble ou
celle de Marseille, c'était à Lyon évidemment qu'on devait le
rencontrer, et qu'il fallait accumuler les moyens de résistance. M. le
comte d'Artois offrit avec beaucoup d'empressement de s'y transporter,
et cette mesure coulait tellement de source que son offre fut acceptée
sur-le-champ. On imagina de lui donner pour lieutenants ses deux fils,
le duc de Berry à gauche, le duc d'Angoulême à droite (celui-ci était
en ce moment à Bordeaux), l'un et l'autre devant partir des provinces
qu'ils avaient l'habitude de visiter, et en amener les forces sur les
flancs de Napoléon. Il fut convenu que M. le duc de Berry, qui était
connu des provinces militaires de l'Est, se rendrait en Franche-Comté,
réunirait à Besançon les troupes de ligne, les gardes nationales de
bonne volonté, et les conduirait par Lons-le-Saulnier sur la gauche de
Lyon; que M. le duc d'Angoulême, familiarisé avec les populations du
Midi, quitterait Bordeaux immédiatement, se rendrait par Toulouse à
Nîmes, et prendrait ainsi Napoléon par derrière, avec les forces qu'il
aurait rassemblées. Ces combinaisons, que le ministre de la guerre
regardait comme très-savantes, supposaient deux conditions:
premièrement, qu'on aurait le temps de concentrer les troupes sur ces
divers points, et secondement, qu'elles seraient fidèles. Or on
délibérait le 5 au soir; les ordres expédiés le 6 ne pouvaient arriver
dans chaque lieu que le 7, le 8, le 9, le 10, selon les distances,
exigeaient en outre un certain temps pour leur exécution, et on vient
de voir que Napoléon devait être dans la journée même du 10 devant
Lyon. Quant à la fidélité des troupes, le récit qui précède prouve ce
qu'il restait d'espérance fondée sous ce rapport.
Le ministre de la guerre n'en affectait pas moins un grand zèle, une
grande activité, et proposait très-sérieusement comme des moyens
infaillibles de salut les mesures que nous venons d'énumérer. On le
laissa faire, car après tout il savait mieux que les hommes dont la
royauté était entourée, comment il fallait s'y prendre pour remuer des
soldats. Ignorant ce qui s'était passé à La Mure et à Grenoble, on ne
désespéra pas de la fidélité des troupes, et pour s'en mieux assurer,
on résolut de placer auprès des princes des chefs populaires et
respectés dans l'armée. Le maréchal Ney, commandant en Franche-Comté,
fut choisi pour accompagner le duc de Berry. Le maréchal Macdonald,
commandant à Bourges, reçut ordre de partir sur-le-champ pour Nîmes,
afin d'assister le duc d'Angoulême. Ces deux maréchaux, qui avaient
été à Fontainebleau les négociateurs de Napoléon, semblaient
parfaitement choisis pour lui être opposés. On ne doutait pas de la
rigide probité avec laquelle le maréchal Macdonald remplirait ses
devoirs. Quant au maréchal Ney, quoiqu'on le sût mécontent de la cour
et pour ce motif retiré dans ses terres, on supposait qu'il devait
voir avec peine le retour de Napoléon, surtout en se rappelant les
scènes de Fontainebleau, et on se flattait qu'à l'aspect de ce
formidable revenant toutes ses passions se réveilleraient.
[En marge: Le duc d'Orléans adjoint au comte d'Artois.]
[En marge: Sur les observations du duc d'Orléans, M. le duc de Berry
est retenu à Paris.]
[En marge: Le maréchal Ney remplace le duc de Berry en Franche-Comté.]
Enfin, pour procurer à M. le comte d'Artois un lieutenant de plus, et
un lieutenant de grande importance, on fit un choix, en apparence
malicieux, mais en réalité proposé très-innocemment par M. le comte
d'Artois lui-même, celui de M. le duc d'Orléans. Ce prince, quoiqu'il
se comportât avec beaucoup de réserve, était, comme nous l'avons dit,
redevenu l'objet de toutes les défiances de l'émigration. Fort visité
chez lui, il était agréable aux militaires qui se souvenaient de ses
services dans les armées républicaines, et aux partisans des idées
constitutionnelles qui étaient charmés de voir leurs opinions
partagées par un membre de la famille royale. Cette espèce de
popularité, dont M. le duc d'Orléans ne songeait nullement à abuser,
offusquait la cour, et Louis XVIII n'était pas fâché de se débarrasser
de lui en le donnant à M. le comte d'Artois, qui, pour sa part,
n'était pas fâché d'avoir à ses côtés un Bourbon militaire. Ce choix
fut accueilli aussi facilement que les autres, et on chargea le
ministre de la guerre de prescrire immédiatement les mouvements de
troupes et de matériel qui devaient être la conséquence des
combinaisons adoptées. Il fut convenu que M. le comte d'Artois
partirait pour Lyon dans la nuit même du 5 au 6 mars. On manda M. le
duc d'Orléans aux Tuileries, pour lui communiquer la nouvelle qu'on
tenait secrète, et pour lui transmettre par la bouche même du Roi les
ordres qui le concernaient. Ce prince ne se fit point attendre.--Eh
bien, lui dit Louis XVIII avec une singulière nonchalance, _Bonaparte_
est en France!--M. le duc d'Orléans, apercevant avec son ordinaire
sagacité le danger qui menaçait la dynastie, ne dissimula pas ses
craintes.--Que voulez-vous que j'y fasse? répondit Louis XVIII avec un
mouvement d'impatience; j'aimerais mieux qu'il n'y fût pas, mais il y
est, et il faut nous en débarrasser comme nous pourrons.--M. le duc
d'Orléans, convaincu que les mesures adoptées pour la défense de Lyon
seraient tardives et inefficaces, se sentait peu de goût pour la
mission qu'on lui offrait, et tâcha de persuader au Roi de le garder à
Paris, où ne resterait aucun prince du sang s'il s'éloignait, et où la
popularité dont il ne se vantait pas, mais qui était reconnue,
pourrait être utile. Mais en demandant à rester, il demandait
justement ce que le Roi voulait le moins, et il dut se soumettre et
partir. Le seul résultat qu'il obtint de ses conseils, fut de faire
retenir à Paris M. le duc de Berry. On pensa, en effet, qu'il fallait
laisser auprès du Roi l'un de ses neveux, et que d'ailleurs il ne
convenait pas de livrer à lui-même le caractère trop bouillant de M.
le duc de Berry. En conséquence on décida que le maréchal Ney se
rendrait seul à Besançon. Ce maréchal, qui était dans sa terre des
Coudreaux, fut immédiatement appelé à Paris par le télégraphe.
[En marge: Après les mesures militaires, on s'occupe des mesures
politiques.]
[En marge: Ordre de courir sus à Napoléon.]
Après avoir pris ces mesures militaires, on convoqua les autres
ministres pour s'occuper des mesures politiques. L'impression fut la
même chez tous, c'est-à-dire extrêmement vive, mêlée de quelque
repentir chez ceux qui sentaient les fautes commises, accompagnée chez
les autres d'un seul regret, celui d'avoir été trop doux,
c'est-à-dire, trop faibles à les entendre. Aussi voulaient-ils
compenser leur récente faiblesse par une grande énergie dans les
circonstances présentes. Sans réfléchir, sans se rendre compte de la
gravité de l'acte qu'ils allaient commettre, du terrible droit de
représailles auquel ils allaient s'exposer, ils rédigèrent une
ordonnance, fondée sur l'article 14 de la Charte, par laquelle il
était prescrit à tout citoyen de courir sus à Napoléon, de le prendre
mort ou vif, et si on le prenait vivant, de le livrer à une commission
militaire, qui lui ferait sur-le-champ l'application des lois
existantes, et par conséquent le ferait fusiller. Cette ordonnance fut
non-seulement rendue contre Napoléon, mais aussi contre les compagnons
et les fauteurs de son entreprise. Il suffisait de l'identité
constatée pour que la condamnation et l'exécution fussent immédiates.
[En marge: Convocation immédiate des Chambres.]
À cet acte dictatorial, premier emploi de cet article 14 qui devait
être si funeste à la dynastie, on en ajouta un autre fort légitime,
fort nécessaire, ce fut de convoquer les Chambres, qui avaient été
ajournées au 1er mai. Il n'y avait rien de mieux entendu que de les
appeler autour du Roi, pour prendre d'accord avec elles les mesures de
défense que les circonstances comportaient, et d'opposer ainsi à
Napoléon, représentant du despotisme militaire, la royauté légitime
entourée de tout l'appareil de la liberté constitutionnelle. Les
Chambres furent donc appelées à se réunir dans le plus bref délai
possible, et leurs membres présents à Paris furent invités à se rendre
à leurs palais respectifs, afin de se constituer dès qu'ils seraient
en nombre suffisant pour délibérer.
[En marge: Première émotion produite par la nouvelle du débarquement.]
[En marge: Le gouvernement s'applique à en diminuer l'effet.]
Ces résolutions adoptées le lundi 6 mars, publiées le mardi 7 (jour
même où Napoléon entrait à Grenoble), révélèrent au public la grande
nouvelle, qu'on avait retenue tant qu'on avait pu, mais qui peu à peu
s'était échappée des Tuileries, et avait causé une profonde sensation
parmi les gens informés. Pourtant les détails publiés diminuèrent un
peu la première émotion. Le gouvernement ne connaissait encore que le
débarquement de Napoléon au golfe Juan, à la tête de onze cents
hommes, la tentative manquée sur Antibes, et la marche vers les hautes
Alpes. Les préfets en mandant ces faits avaient mis en relief les
circonstances les plus favorables, et le gouvernement s'appliqua de
son côté à communiquer au public l'impression rassurante qu'on avait
cherché à lui inspirer à lui-même. Comme on attachait une extrême
importance à la première manifestation des sentiments de l'armée, on
appuya beaucoup sur ce qui s'était passé à Antibes, et on présenta
_Buonaparte_, ainsi qu'on l'appelait alors, comme repoussé par les
troupes qu'il avait rencontrées en débarquant, et comme obligé de se
jeter dans les montagnes, où il ne pouvait tarder de succomber sous
les coups de la misère ou de la justice.--Ce _lâche brigand_,
s'écriait-on, indigne de mourir de la mort des héros, mourrait bientôt
de la mort des malfaiteurs, et il fallait remercier le ciel qui
prenait soin de le faire sortir de la retraite où l'on avait eu la
faiblesse de le laisser, pour venir s'offrir lui-même au supplice
qu'il n'avait que trop mérité.--Cette manière de considérer la chose
fut adoptée par les royalistes ardents, et après s'être remis de leur
première terreur, ils ne virent plus dans le grand événement du jour
qu'un sujet d'espérance.
[En marge: Satisfaction secrète du peuple et des révolutionnaires.]
[En marge: Inquiétudes de la bourgeoisie.]
Le reste du public en jugea autrement. Il ne s'en tint pas à la
version officielle, et ne considéra pas Napoléon comme aussi
certainement perdu qu'on se plaisait à le dire. La masse du peuple,
éprouvant une préférence d'instinct pour l'homme qui avait si
puissamment remué son imagination, conçut une secrète joie à la
nouvelle de son retour. Les militaires, émus jusqu'au fond de l'âme,
se mirent à former pour leur ancien général des voeux qu'ils ne
dissimulaient guère, bien que les chefs affectassent une rigide
fidélité à leurs devoirs. Les révolutionnaires, après avoir applaudi
dix mois auparavant au retour des Bourbons qui les vengeait de
Napoléon, applaudirent de même au retour de Napoléon qui les vengeait
des Bourbons. Les acquéreurs de biens nationaux, innombrables dans les
campagnes, se regardèrent comme sauvés d'une spoliation imminente. La
bourgeoisie, au contraire, tranquille, désintéressée dans la question
des biens nationaux dont elle avait beaucoup moins acheté que les
habitants des campagnes, désirant la paix et une liberté modérée, fut
saisie d'une profonde inquiétude. Quoique blessée par la partialité
des Bourbons pour les nobles et les prêtres, elle aimait mieux
conserver les Bourbons en leur résistant, que de courir avec Napoléon
de nouvelles chances de guerre, et très-peu de chances de liberté. Ces
sentiments étaient surtout ceux de la bourgeoisie de Paris, la plus
sage de France, parce qu'elle a beaucoup de lumières, et beaucoup
moins de ces intérêts particuliers de province qui font fléchir la
rectitude des opinions. Ainsi dans les villes maritimes, ruinées par
le blocus continental, la bourgeoisie éprouva une sorte de fureur,
tandis que dans les villes manufacturières, dont l'industrie créée par
Napoléon avait beaucoup souffert des communications avec l'Angleterre,
elle ressentit une joie véritable, balancée seulement par les craintes
de guerre.
[En marge: Douleur des hommes éclairés.]
[En marge: Dangers de tout genre qu'ils entrevoient comme conséquence
inévitable du retour de Napoléon.]
Chez les hommes véritablement éclairés, il n'y eut qu'un sentiment,
celui de la douleur. Ces hommes en général peu nombreux, mais
influents sans chercher à l'être, n'attendirent du retour de Napoléon
que d'affreuses calamités. Pour aucun la guerre ne parut douteuse. Le
congrès qu'on avait cru près de se dissoudre, s'était prolongé, et il
était évident dès lors qu'il ne se séparerait plus, et s'efforcerait
de renverser, sans lui laisser le temps de se rasseoir, l'homme qui
venait mettre en question tout ce qu'on avait fait à Vienne. Ce serait
donc un nouveau duel à mort de la France avec les grandes puissances
européennes. Ce premier danger devait suffire à lui seul pour décider
tout bon citoyen contre la tentative faite en ce moment. À la vérité
le tort en était non-seulement à Napoléon, mais aux Bourbons
eux-mêmes, qui par leurs fautes avaient suggéré l'idée et préparé le
succès de cette entreprise; mais que le tort fût aux uns ou aux
autres, pour la France le malheur était le même.
Sous le rapport des affaires intérieures, les motifs de regrets, sans
être aussi graves, étaient sérieux pourtant. Les Bourbons avaient
choqué quiconque avait dans le coeur l'amour du sol et l'attachement
aux principes de quatre-vingt-neuf, mais enfin on était occupé à leur
tenir tête, et à les vaincre constitutionnellement. Les élections de
l'année allaient faire arriver un contingent d'opposants modérés,
lesquels renforceraient la majorité indépendante qui s'était formée
dans la Chambre des députés, et on avait ainsi la certitude d'une
victoire régulière, lente peut-être, mais tôt ou tard complète, sur
les fâcheux penchants de l'émigration. De la sorte on rétablirait avec
les vrais principes de la Révolution française, une liberté sage,
légale, pratique, à l'image de celle qui faisait le bonheur de
l'Angleterre. C'était au surplus une oeuvre commencée, et il valait
mieux la mener à fin, que d'en aller entreprendre une autre, et de
recommencer ainsi toujours sans jamais rien achever.
D'ailleurs aurait-on avec Napoléon, même éclairé par l'adversité et la
réflexion, d'égales chances de succès? C'était fort contestable. Sans
doute on n'aurait aucune difficulté avec lui à l'égard des principes
de quatre-vingt-neuf, qui composaient en quelque sorte sa philosophie
politique; mais sous le rapport de la liberté constitutionnelle, on
aurait probablement fort à faire. Même en supposant bien rapide chez
lui l'éducation du malheur, ne rencontrerait-on pas sa puissante
volonté, son redoutable génie, et pourrait-on le plier à toutes les
exigences du régime constitutionnel? Il fallait donc prévoir avec lui
une guerre certaine, une liberté douteuse, et c'était plus qu'il n'en
fallait pour empêcher les hommes éclairés de souhaiter son retour.
[En marge: Sentiments et conduite du parti constitutionnel.]