Napoléon, comme nous l'avons dit, était venu coucher au bourg de
Corps, très-pressé qu'il avait été de s'emparer des défilés entre Gap
et Grenoble. Il les avait franchis heureusement, et s'avançait avec
confiance en voyant l'esprit des populations se manifester autour de
lui par des cris continuels de _Vive l'Empereur!_ Pourtant il savait
bien que le lendemain serait le jour décisif, car il rencontrerait
pour la première fois un rassemblement de troupes, et de la conduite
que tiendrait ce rassemblement dépendrait le sort de son aventureuse
expédition. Tandis qu'il se préparait à prendre quelques heures de
repos à Corps, il avait eu soin d'envoyer Cambronne, avec une
avant-garde de 200 hommes, pour s'assurer du pont de la Bonne et en
empêcher la destruction. Les lanciers polonais, pourvus de chevaux
depuis qu'on avait pénétré dans l'intérieur, avaient devancé
Cambronne, et franchissant la Bonne, étaient venus demander des
logements au maire de La Mure. À cette heure, c'est-à-dire vers
minuit, arrivait le bataillon du 5e. Bientôt on se mêla, et les
lanciers cherchant à fraterniser avec les soldats du 5e les trouvèrent
bien disposés, mais gênés par la présence de leurs officiers.
Néanmoins il s'établit entre eux de nombreux entretiens, et déjà les
soldats du 5e inclinaient visiblement vers les lanciers, lorsque le
chef de bataillon Lessard survenu presque aussitôt, et redoutant pour
sa troupe le contact des soldats de l'île d'Elbe, résolut de la faire
rétrograder, et de rebrousser jusqu'au village de La Frey. De son
côté, Cambronne arrivé aussi à La Mure, craignant qu'au milieu de ces
pourparlers un homme pris de vin ne provoquât une collision, ce que
Napoléon lui avait recommandé d'éviter, alla chercher ses gens pour
ainsi dire un à un, afin de les ramener en deçà de Ponthaut. Ainsi de
part et d'autre on abandonna spontanément La Mure. Toutefois le pont
de Ponthaut resta au pouvoir de Cambronne.
[En marge: Le chef de bataillon du 5e prend position.]
La nuit se passa de la sorte, l'anxiété la plus vive régnant chez ceux
qui étaient chargés d'arrêter Napoléon, comme chez ceux qui le
suivaient. Pendant ce temps, le chef de bataillon du 5e avait fait une
marche rétrograde de quelques heures pour empêcher toute communication
entre ses soldats et ceux de Napoléon, et s'était arrêté dans une
bonne position, ayant à droite des montagnes, à gauche des étangs. Il
était là en mesure de se défendre, et procurait à sa troupe un peu de
repos. Il attendit jusque vers midi, ne voyant rien venir, et se
flattant déjà que Napoléon aurait changé de route, ce qui l'eût
déchargé d'une immense responsabilité. Vers une heure quelques
lanciers se montrèrent, et plusieurs d'entre eux s'approchèrent assez
pour être entendus des soldats du 5e, leur annonçant que l'Empereur
allait paraître, les pressant de ne pas tirer et de se donner à lui.
Le brave chef de bataillon, fidèle à son devoir, les somma de
s'éloigner, menaçant de faire feu s'ils s'obstinaient à donner à sa
troupe des conseils de défection.
[En marge: Arrivée de Napoléon à La Mure le 7 au matin.]
Ces cavaliers se replièrent sur une colonne plus considérable qui
s'avançait, et paraissait être de plusieurs centaines d'hommes. Cette
colonne était celle de l'île d'Elbe dirigée par Napoléon lui-même. Il
avait couché à Corps, était venu à La Mure, où il avait laissé à sa
troupe le temps de manger la soupe, et s'était ensuite dirigé sur la
position où on lui disait que se trouvait un bataillon du 5e de ligne
avec quelques troupes d'artillerie et du génie, dans l'attitude de
gens prêts à se défendre. Les lanciers qui s'étaient repliés lui
avaient dit que les officiers semblaient disposés à résister, mais que
probablement les soldats ne feraient pas feu. Napoléon regarda quelque
temps avec sa lunette la troupe qui était devant lui, pour observer sa
contenance et sa position. Dans ce moment survinrent des officiers à
la demi-solde, déguisés en bourgeois, qui lui donnèrent des détails
sur les sentiments de la troupe chargée de lui barrer le
chemin.--L'artillerie et le génie ne tireraient pas, assuraient-ils.
Quant à l'infanterie, l'officier qui la commandait ordonnerait
certainement le feu, mais on doutait qu'il fût obéi.--Napoléon, après
avoir entendu ce rapport, résolut de marcher en avant, et de décider
par un acte d'audace une question qui ne pouvait plus être décidée
autrement. Il rangea sur la gauche de la route l'avant-garde de
Cambronne, sur la droite le gros de sa colonne, et en avant la
cinquantaine de cavaliers qu'il était parvenu à monter. Puis d'une
voix distincte il commanda à ses soldats de mettre l'arme sous le bras
gauche, la pointe en bas, et il prescrivit à l'un de ses aides de camp
de se porter sur le front du 5e, de lui dire qu'il allait s'avancer,
et que ceux qui tireraient répondraient à la France et à la postérité
des événements qu'ils auraient amenés. Il avait raison, hélas! et ceux
qu'il interpellait ainsi allaient décider si Waterloo serait inscrit
ou non sur les sanglantes pages de notre histoire!
[En marge: Napoléon se présente devant les soldats du 5e et leur
découvre sa poitrine.]
[En marge: Ils courent à lui en criant _Vive l'Empereur!_]
[En marge: Entretien de Napoléon avec le chef de bataillon du 5e.]
[En marge: Napoléon ne doute plus de son succès définitif.]
Ses ordres donnés, il ébranla sa colonne et marcha en tête, suivi de
Cambronne, Drouot et Bertrand. L'aide de camp envoyé en avant aborda
le bataillon, lui répéta les paroles de l'Empereur, et le lui montra
de la main, qui s'approchait. À cet aspect les soldats du 5e furent
saisis d'une anxiété extraordinaire, et regardant tantôt Napoléon,
tantôt leur chef, semblaient implorer ce dernier pour qu'il ne leur
imposât pas un devoir impossible à remplir. Le chef de bataillon les
voyant troublés, éperdus, devina bien qu'ils étaient incapables de
tenir devant leur ancien maître, et d'une voix ferme ordonna de battre
en retraite.--Que voulez-vous que je fasse? dit-il à un aide de camp
du général Marchand, qui était eu mission auprès de lui; ils sont
pâles comme la mort, et tremblent à l'idée de faire feu sur cet
homme.--Tandis qu'il bat en retraite, les cinquante lanciers de
Napoléon courent au galop sur le 5e, non pour le charger, mais pour le
joindre et lui parler. Le brave Lessard croyant qu'il va être attaqué
ordonne sur-le-champ à ses soldats de s'arrêter, et de présenter la
baïonnette aux assaillants. Les lanciers, arrivés sur les baïonnettes
du 5e, le sabre dans le fourreau, crient: Amis, ne tirez pas;
voici l'Empereur qui s'avance.--Et en effet, Napoléon, arrivé
aussitôt qu'eux, se trouve devant le bataillon et à portée de
la voix. S'arrêtant alors, Soldats du 5e, s'écrie-t-il, me
reconnaissez-vous?--Oui, oui! répondent plusieurs centaines de
voix.--Ouvrant alors sa redingote, et découvrant sa poitrine:
Quel est celui de vous, ajoute-t-il, qui voudrait tirer sur son
empereur?--Transportés à ces derniers mots, artilleurs et fantassins
mettent leurs schakos au bout de leurs sabres et de leurs baïonnettes
en criant _Vive l'Empereur!_ puis rompent leurs rangs, entourent
Napoléon, et baisent ses mains en l'appelant leur général, leur
empereur, leur père! Le chef de bataillon du 5e abandonné de sa troupe
ne sait que devenir, lorsque Napoléon, se débarrassant des mains des
soldats, court à lui, lui demande son nom, son grade, ses services,
puis ajoute: Mon ami, qui vous a fait chef de bataillon?--Vous,
Sire.--Qui vous a fait capitaine?--Vous, Sire.--Et vous vouliez faire
tirer sur moi!--Oui, réplique ce brave homme, pour remplir mon
devoir.--Il remet ensuite son épée à Napoléon, qui la prend, lui serre
la main, et d'une voix où ne perce pas la moindre irritation, lui dit:
Venez me retrouver à Grenoble.--En ce moment le geste, l'accent de
Napoléon indiquent qu'il ne prend l'épée de ce digne officier que pour
la lui rendre. S'adressant alors à Drouot et à Bertrand, Tout est
fini, leur dit-il, dans dix jours nous serons aux Tuileries.--En
effet, après ce grave événement, la question paraissait résolue, et il
n'était plus douteux qu'il régnerait encore. Combien de temps,
personne ne le savait!
[Illustration: Napoléon.]
[En marge: Sa marche sur Grenoble.]
[En marge: Rencontre avec le 7e.]
[En marge: Dispositions du colonel de La Bédoyère.]
Après quelques instants donnés à la joie, les troupes conquises à La
Mure, mêlées avec celles qui arrivaient de l'île d'Elbe, marchèrent
confondues vers La Frey et Vizille. Chemin faisant on rencontra des
partisans enthousiastes de l'Empire qui accouraient au-devant de
Napoléon, et qui annonçaient qu'un régiment entier se dirigeait de
Grenoble vers La Mure, son colonel en tête. Ils semblaient croire aux
manifestations des soldats qu'il n'y avait rien à en craindre. Bientôt
en effet on aperçut de loin ce régiment qui s'avançait en colonne, et
de nouveaux survenants apprirent ce qu'il fallait penser de ses
dispositions. C'était le 7e de ligne commandé par le colonel de La
Bédoyère, dont le silence à la table du général Marchand avait paru
singulier, et en contradiction avec ses sentiments supposés. Le jeune
de La Bédoyère avait, comme nous l'avons dit, par sa femme, par sa
famille, des liens étroits avec la maison de Bourbon, et on aurait dû
croire qu'il lui était dévoué. Mais il nourrissait au fond du coeur
des sentiments contraires à son origine et à sa parenté. Il avait
conservé pour Napoléon, pour la gloire des armes françaises, un
attachement des plus vifs. Partageant les préjugés de la plupart de
ses camarades, il voyait dans les Bourbons des créatures de
l'étranger, et il ne voulait plus servir. Néanmoins sur les instances
de sa famille, il avait consenti à reprendre du service, et il avait
accepté le commandement du 7e, se flattant d'après les bruits vagues
de guerre qui avaient circulé pendant le congrès de Vienne, qu'on
pourrait venger sur les Autrichiens les derniers malheurs de la
France. Envoyé en Dauphiné par une fatalité déplorable, et se trouvant
sur le chemin de Napoléon, il n'avait pu résister à l'entraînement qui
le portait vers lui. Mais incapable d'attendre que la fortune se fût
prononcée pour se prononcer lui-même, il avait, en quittant la table
du général Marchand, réuni son régiment sur l'une des places de
Grenoble, fait tirer d'une caisse l'aigle du 7e, crié _Vive
l'Empereur!_ et brandissant son épée, dit à ses soldats: Qui m'aime me
suive!--Le régiment presque entier l'avait suivi, et avait pris la
route de La Mure, au milieu des applaudissements frénétiques du peuple
de Grenoble.
[En marge: Le colonel de La Bédoyère se jette dans les bras de
Napoléon.]
Tels furent les détails rapportés à Napoléon, détails qui étaient de
nature à dissiper ses inquiétudes, s'il avait pu en conserver après ce
qui venait de se passer à La Mure. Bientôt le 7e s'étant rapproché, on
vit La Bédoyère se jeter à bas de cheval pour courir vers Napoléon, et
celui-ci de son côté mettre pied à terre, recevoir dans ses bras le
colonel, et le remercier avec effusion du mouvement spontané qui
l'avait porté vers lui, dans un moment où tout était incertain encore.
La Bédoyère répondit qu'il avait agi de la sorte pour relever la
France humiliée, puis, avec l'abandon d'un coeur qui ne se possédait
plus, dit à Napoléon qu'il allait trouver la nation bien changée,
qu'il devait renoncer à son ancienne manière de gouverner, et qu'il ne
pouvait régner qu'à la condition de commencer un nouveau règne[3].--Je
le sais, dit Napoléon, je reviens pour relever votre gloire, pour
sauver les principes de la Révolution, pour vous assurer une liberté
qui, difficile au début de mon règne, est devenue aujourd'hui
non-seulement possible mais nécessaire.--
[Note 3: Napoléon a nié à Sainte-Hélène que La Bédoyère lui eût parlé
de la sorte. Sans doute Napoléon était autorisé à contester la
violence de langage qu'on a prêtée à La Bédoyère, mais il ne pouvait
nier le fond des idées exprimées par ce dernier, et que nous avons
rapportées en substance. Du reste, je puis garantir toutes les
circonstances du récit qu'on vient de lire. J'ai eu pour les
événements de l'île d'Elbe, de Cannes, de Grasse, de Gap, de La Mure,
de Grenoble, de Lyon, une quantité de relations manuscrites du plus
haut intérêt, rédigées les unes par des militaires, les autres par des
magistrats, tous témoins oculaires, dignes d'une entière confiance par
leur caractère et leur position. Quant au séjour à l'île d'Elbe, le
document le plus curieux, le plus complet, c'est le registre des
Ordres et des Correspondances de Napoléon, et c'est en l'ayant sous
les yeux que j'ai composé cette narration.]
[En marge: Arrivée à Vizille.]
Napoléon traversa ensuite Vizille, et après y avoir reçu l'accueil le
plus démonstratif, continua sa route vers Grenoble, où il arriva vers
les neuf heures du soir dans cette même journée du 7. Il avait exécuté
en six jours un trajet de quatre-vingts lieues, à la tête d'une troupe
armée, marche, comme il l'a dit lui-même, sans exemple dans
l'histoire. Le zèle des habitants fournissant des chevaux, des
charrettes à ses soldats, l'avait singulièrement aidé à réaliser ce
prodige de vitesse.
[En marge: Transports du peuple de Grenoble en apprenant l'approche de
Napoléon.]
En cet instant la confusion régnait dans Grenoble. Le général en
apprenant le départ du 7e avait fait fermer les portes de la ville, et
déposer les clefs chez lui, ce qui n'avait pas empêché quelques
soldats du 7e restés en arrière de se jeter à bas des remparts pour
rejoindre leurs camarades. La noblesse consternée s'était retirée dans
ses maisons; la bourgeoisie partagée entre le plaisir d'être vengée de
la noblesse, et la crainte des malheurs qui menaçaient la France, se
montrait à peine. Le peuple, livré à lui-même, courait les rues
pêle-mêle avec les officiers à la demi-solde, en criant _Vive
l'Empereur!_ Poussé au dernier degré d'exaltation par la nouvelle de
l'événement de La Mure, que quelques hommes à cheval avaient apportée,
il avait couru aux portes de la ville, et les trouvant fermées, il
s'était accumulé sur les remparts, attendant que la colonne de l'île
d'Elbe apparût à ses yeux impatients.
[En marge: Entrée triomphale à Grenoble.]
Lorsque Napoléon fut en vue de Grenoble, des transports de joie
éclatèrent. Le peuple qui était sur les remparts se précipita vers la
porte pour essayer de l'ouvrir, tandis qu'au dehors des bandes de
paysans travaillaient à l'enfoncer. La porte cédant sous ce double
effort, s'abattit à l'instant même où Napoléon arrivait à la tête de
ses soldats. Il eut la plus grande difficulté à s'avancer à travers
les rangs pressés de la foule, et il alla descendre à l'hôtel des
Trois Dauphins.
[En marge: Napoléon logé à l'hôtel des Trois Dauphins.]
Dès qu'on avait connu son approche, les principales autorités avaient
disparu. Le général s'était transporté dans le département du
Mont-Blanc, pour y réunir autour de lui ce qui restait de troupes, et
tâcher jusqu'au dernier moment de s'acquitter de ses obligations
militaires. Le préfet, embarrassé par ses relations passées avec
Napoléon, s'était enfui, de peur, s'il le voyait, d'être entraîné hors
de la ligne de ses devoirs. Il s'était dirigé vers Lyon, en se faisant
excuser auprès de son ancien maître de ce départ précipité. Napoléon
ne voulut loger ni à la préfecture ni à l'hôtel de la division
militaire, et il resta à l'auberge des Trois Dauphins, où il était
d'abord descendu, par suite de la loi qu'il s'était imposée dans cette
expédition de payer partout sa dépense, afin de se distinguer en cela
des princes de Bourbon, dont les voyages avaient été fort onéreux aux
provinces visitées.
[En marge: Réception des autorités civiles et militaires.]
À peine établi dans le modeste appartement de l'hôtel des Trois
Dauphins, il se mit à recevoir ceux qui se présentèrent, et passa la
soirée à entretenir le maire, les autorités municipales, les chefs des
troupes, et à se montrer de temps en temps à la fenêtre pour
satisfaire l'impatience du peuple. Il remit au lendemain la réception
officielle des autorités départementales, ainsi que la revue des
troupes.
Le lendemain 8 mars, il employa la première partie de la matinée à
donner des ordres pour organiser son gouvernement dans les contrées
qu'il venait de conquérir, puis il reçut les autorités civiles,
judiciaires et militaires. Toutes, en le félicitant de son triomphe,
en lui présageant un triomphe plus complet encore dans sa marche sur
Paris, s'applaudirent de le voir revenir pour relever les principes
menacés de la Révolution française, et cependant, à travers de
nombreuses protestations de dévouement, lui déclarèrent hardiment
qu'il fallait se préparer à un nouveau règne, entièrement différent du
précédent, à un règne à la fois pacifique et libéral. Bien que le
respect pour l'autorité à peine rétablie de Napoléon fût grand, le
langage n'était plus celui qu'on tient à un maître, mais au chef d'un
État libre. Les visages, en exprimant toujours en sa présence la
curiosité et l'admiration, ne révélaient plus cette humble soumission
qui se manifestait autrefois dès qu'on le voyait paraître.
[En marge: Discours de Napoléon à toutes les autorités; sentiments
pacifiques et libéraux dont il fait profession.]
[En marge: Napoléon promet la paix.]
Napoléon ne témoigna ni gêne, ni mécontentement. Tranquille, serein,
et comme façonné à son nouveau rôle, il dit à tous ceux qu'il
entretint, soit en particulier, soit en public, tantôt avec le langage
familier de la conversation, tantôt avec le langage contenu d'une
réception officielle, qu'il venait d'employer dix mois à réfléchir au
passé, et à tâcher d'en tirer d'utiles leçons; que les outrages dont
il avait été l'objet, loin de l'irriter, l'avaient instruit; qu'il
voyait ce qu'il fallait à la France, et tâcherait de le lui procurer;
que la paix et la liberté étaient, il le savait, un besoin impérieux
du temps, et qu'il en ferait désormais la règle de sa conduite; qu'il
avait sans doute aimé la grandeur, et trop cédé à l'entraînement des
conquêtes, mais qu'il n'était pas le seul coupable; que les puissances
de l'Europe par leur soumission, les corps constitués par leur
empressement à lui offrir le sang et les trésors de la France, la
France elle-même par ses applaudissements, avaient contribué à un
entraînement qui avait été général; que d'ailleurs la tentation de
faire de la France la dominatrice des nations était excusable, qu'il
fallait se la pardonner, mais n'y plus revenir; qu'il n'aurait pas
signé le traité de Paris, car il n'avait pas hésité à descendre du
trône plutôt que d'ôter lui-même à la France ce qu'il ne lui avait pas
donné, mais que le respect des traités était la loi de tout
gouvernement régulier, qu'il acceptait donc le traité de Paris une
fois signé, et le prendrait pour base de sa politique; que, moyennant
cette déclaration, il ne doutait pas du maintien de la paix; qu'il
avait transmis l'expression de ces sentiments à son beau-père, qu'il
avait des raisons d'espérer que cette communication lui vaudrait le
concours de l'Autriche, qu'il allait encore écrire à Vienne par Turin,
et qu'il comptait sur la prochaine arrivée à Paris de sa femme et de
son fils.
[En marge: Il promet la liberté.]
Quant au gouvernement intérieur de la France, Napoléon empruntant le
langage des passions du temps, dit qu'il venait pour sauver les
paysans de la dîme, les acquéreurs de biens nationaux d'une spoliation
imminente, l'armée d'humiliations insupportables, et assurer enfin le
triomphe des principes de 1789, mis en péril par les entreprises de
l'émigration; que les Bourbons, eussent-ils les lumières et la force
qui leur manquaient, n'auraient jamais pu se comporter autrement
qu'ils n'avaient fait; que, représentants d'une royauté féodale,
s'appuyant sur les nobles et les prêtres, proscrits avec eux, ils
n'avaient pu revenir sans eux; qu'en se gardant d'être injustes ou
injurieux pour les Bourbons, on devait tirer de leurs fautes une
seule conclusion, c'est qu'ils étaient incompatibles avec la France,
et qu'il fallait pour protéger les intérêts nouveaux un gouvernement
nouveau, né de ces intérêts, formé par eux et pour eux; que son fils,
pour lequel il allait travailler, serait le vrai représentant de ce
gouvernement; qu'il venait pour préparer son règne, et le lui ménager
digne et tranquille; qu'au surplus s'il n'était pas venu, les Bourbons
n'en eussent pas moins succombé au milieu des convulsions qu'ils
auraient provoquées; que lui, au contraire, en donnant sécurité aux
intérêts nouveaux, satisfaction à l'esprit de liberté, préviendrait
les agitations futures en supprimant leur cause; qu'il proposerait
lui-même la révision des constitutions impériales, pour en faire
sortir la véritable monarchie représentative, seule forme de
gouvernement qui fût digne d'une nation aussi éclairée que la France;
que quiconque le seconderait dans cette oeuvre patriotique serait le
bienvenu, car il ne voulait tirer des derniers événements que des
leçons et non des sujets de ressentiment; qu'il aurait les bras
ouverts pour tous ceux qui épouseraient la cause nationale; qu'on
avait bien fait de recevoir les Bourbons, d'essayer encore une fois de
leur manière de gouverner, qu'il n'en pouvait vouloir à personne de
s'être prêté à cet essai, car il l'avait conseillé en quittant
Fontainebleau à ses serviteurs les plus fidèles; mais que l'essai
était fait, et qu'il fallait nécessairement en conclure que le
gouvernement des Bourbons était impossible; qu'il attendrait donc avec
confiance, et accueillerait cordialement le retour de tous les bons
Français à la cause de la Révolution, de la liberté, de la France,
dont lui et son fils étaient les vrais, les uniques représentants.
[En marge: Napoléon se montre surtout occupé d'assurer le règne de son
fils.]
Dans tout ce qu'il dit, Napoléon, simple, ouvert, adroit, convint de
ce qu'on aurait pu lui reprocher, de manière à faire expirer le blâme
en le devançant. Il s'exprima du reste avec une suffisante dignité,
mettant les fautes d'autrui et les siennes sur le compte des
circonstances, plus fortes, disait-il, que les hommes. Il excusa même
les Bourbons en s'appliquant à les montrer moins coupables pour les
montrer plus incorrigibles, ne fit jamais mention des droits de sa
dynastie que comme des droits de la nation elle-même; parla de son
fils plus souvent que de lui-même, afin d'indiquer qu'il reparaissait
sur la scène uniquement pour préparer, sur la tête d'un enfant qui
serait celui de la France, un règne paisible, libéral et prospère. Ces
explications eurent un succès général, même auprès de ceux qui
redoutaient cette tentative de rétablissement de l'Empire en face de
l'Europe armée, et qui craignaient aussi chez Napoléon ses habitudes
d'autorité arbitraire et absolue. On se flatta, ou du moins, le sort
en étant jeté, on prit plaisir à se flatter qu'avec ces dispositions,
et son génie rajeuni par le repos, la réflexion, le malheur, il
parviendrait à surmonter les difficultés de son nouveau rôle, et à
donner à la France tout ce qu'il avait le bon esprit de lui promettre.
Toujours libre dans ses pensées au milieu des situations les plus
agitées, il s'entretint avec M. Berryat-Saint-Prix de quelques
dispositions de nos codes sur lesquelles les jurisconsultes n'étaient
pas d'accord, et il lui promit de ranger l'examen, et au besoin le
changement de ces dispositions au nombre des réformes législatives
dont il allait s'occuper au sein d'une paix profonde, qu'il ne
songerait plus, disait-il, à troubler.
[En marge: Après avoir donné audience aux autorités, Napoléon passe
les troupes en revue.]
[En marge: Langage qu'il leur tient.]
[En marge: Il les dirige immédiatement sur Lyon, en séjournant
lui-même à Grenoble vingt-quatre heures de plus.]