[En marge: Cambronne en fait autant, et La Mure se trouve évacué.]

Napoléon, comme nous l'avons dit, était venu coucher au bourg de

Corps, très-pressé qu'il avait été de s'emparer des défilés entre Gap

et Grenoble. Il les avait franchis heureusement, et s'avançait avec

confiance en voyant l'esprit des populations se manifester autour de

lui par des cris continuels de _Vive l'Empereur!_ Pourtant il savait

bien que le lendemain serait le jour décisif, car il rencontrerait

pour la première fois un rassemblement de troupes, et de la conduite

que tiendrait ce rassemblement dépendrait le sort de son aventureuse

expédition. Tandis qu'il se préparait à prendre quelques heures de

repos à Corps, il avait eu soin d'envoyer Cambronne, avec une

avant-garde de 200 hommes, pour s'assurer du pont de la Bonne et en

empêcher la destruction. Les lanciers polonais, pourvus de chevaux

depuis qu'on avait pénétré dans l'intérieur, avaient devancé

Cambronne, et franchissant la Bonne, étaient venus demander des

logements au maire de La Mure. À cette heure, c'est-à-dire vers

minuit, arrivait le bataillon du 5e. Bientôt on se mêla, et les

lanciers cherchant à fraterniser avec les soldats du 5e les trouvèrent

bien disposés, mais gênés par la présence de leurs officiers.

Néanmoins il s'établit entre eux de nombreux entretiens, et déjà les

soldats du 5e inclinaient visiblement vers les lanciers, lorsque le

chef de bataillon Lessard survenu presque aussitôt, et redoutant pour

sa troupe le contact des soldats de l'île d'Elbe, résolut de la faire

rétrograder, et de rebrousser jusqu'au village de La Frey. De son

côté, Cambronne arrivé aussi à La Mure, craignant qu'au milieu de ces

pourparlers un homme pris de vin ne provoquât une collision, ce que

Napoléon lui avait recommandé d'éviter, alla chercher ses gens pour

ainsi dire un à un, afin de les ramener en deçà de Ponthaut. Ainsi de

part et d'autre on abandonna spontanément La Mure. Toutefois le pont

de Ponthaut resta au pouvoir de Cambronne.

[En marge: Le chef de bataillon du 5e prend position.]

La nuit se passa de la sorte, l'anxiété la plus vive régnant chez ceux

qui étaient chargés d'arrêter Napoléon, comme chez ceux qui le

suivaient. Pendant ce temps, le chef de bataillon du 5e avait fait une

marche rétrograde de quelques heures pour empêcher toute communication

entre ses soldats et ceux de Napoléon, et s'était arrêté dans une

bonne position, ayant à droite des montagnes, à gauche des étangs. Il

était là en mesure de se défendre, et procurait à sa troupe un peu de

repos. Il attendit jusque vers midi, ne voyant rien venir, et se

flattant déjà que Napoléon aurait changé de route, ce qui l'eût

déchargé d'une immense responsabilité. Vers une heure quelques

lanciers se montrèrent, et plusieurs d'entre eux s'approchèrent assez

pour être entendus des soldats du 5e, leur annonçant que l'Empereur

allait paraître, les pressant de ne pas tirer et de se donner à lui.

Le brave chef de bataillon, fidèle à son devoir, les somma de

s'éloigner, menaçant de faire feu s'ils s'obstinaient à donner à sa

troupe des conseils de défection.

[En marge: Arrivée de Napoléon à La Mure le 7 au matin.]

Ces cavaliers se replièrent sur une colonne plus considérable qui

s'avançait, et paraissait être de plusieurs centaines d'hommes. Cette

colonne était celle de l'île d'Elbe dirigée par Napoléon lui-même. Il

avait couché à Corps, était venu à La Mure, où il avait laissé à sa

troupe le temps de manger la soupe, et s'était ensuite dirigé sur la

position où on lui disait que se trouvait un bataillon du 5e de ligne

avec quelques troupes d'artillerie et du génie, dans l'attitude de

gens prêts à se défendre. Les lanciers qui s'étaient repliés lui

avaient dit que les officiers semblaient disposés à résister, mais que

probablement les soldats ne feraient pas feu. Napoléon regarda quelque

temps avec sa lunette la troupe qui était devant lui, pour observer sa

contenance et sa position. Dans ce moment survinrent des officiers à

la demi-solde, déguisés en bourgeois, qui lui donnèrent des détails

sur les sentiments de la troupe chargée de lui barrer le

chemin.--L'artillerie et le génie ne tireraient pas, assuraient-ils.

Quant à l'infanterie, l'officier qui la commandait ordonnerait

certainement le feu, mais on doutait qu'il fût obéi.--Napoléon, après

avoir entendu ce rapport, résolut de marcher en avant, et de décider

par un acte d'audace une question qui ne pouvait plus être décidée

autrement. Il rangea sur la gauche de la route l'avant-garde de

Cambronne, sur la droite le gros de sa colonne, et en avant la

cinquantaine de cavaliers qu'il était parvenu à monter. Puis d'une

voix distincte il commanda à ses soldats de mettre l'arme sous le bras

gauche, la pointe en bas, et il prescrivit à l'un de ses aides de camp

de se porter sur le front du 5e, de lui dire qu'il allait s'avancer,

et que ceux qui tireraient répondraient à la France et à la postérité

des événements qu'ils auraient amenés. Il avait raison, hélas! et ceux

qu'il interpellait ainsi allaient décider si Waterloo serait inscrit

ou non sur les sanglantes pages de notre histoire!

[En marge: Napoléon se présente devant les soldats du 5e et leur

découvre sa poitrine.]

[En marge: Ils courent à lui en criant _Vive l'Empereur!_]

[En marge: Entretien de Napoléon avec le chef de bataillon du 5e.]

[En marge: Napoléon ne doute plus de son succès définitif.]

Ses ordres donnés, il ébranla sa colonne et marcha en tête, suivi de

Cambronne, Drouot et Bertrand. L'aide de camp envoyé en avant aborda

le bataillon, lui répéta les paroles de l'Empereur, et le lui montra

de la main, qui s'approchait. À cet aspect les soldats du 5e furent

saisis d'une anxiété extraordinaire, et regardant tantôt Napoléon,

tantôt leur chef, semblaient implorer ce dernier pour qu'il ne leur

imposât pas un devoir impossible à remplir. Le chef de bataillon les

voyant troublés, éperdus, devina bien qu'ils étaient incapables de

tenir devant leur ancien maître, et d'une voix ferme ordonna de battre

en retraite.--Que voulez-vous que je fasse? dit-il à un aide de camp

du général Marchand, qui était eu mission auprès de lui; ils sont

pâles comme la mort, et tremblent à l'idée de faire feu sur cet

homme.--Tandis qu'il bat en retraite, les cinquante lanciers de

Napoléon courent au galop sur le 5e, non pour le charger, mais pour le

joindre et lui parler. Le brave Lessard croyant qu'il va être attaqué

ordonne sur-le-champ à ses soldats de s'arrêter, et de présenter la

baïonnette aux assaillants. Les lanciers, arrivés sur les baïonnettes

du 5e, le sabre dans le fourreau, crient: Amis, ne tirez pas;

voici l'Empereur qui s'avance.--Et en effet, Napoléon, arrivé

aussitôt qu'eux, se trouve devant le bataillon et à portée de

la voix. S'arrêtant alors, Soldats du 5e, s'écrie-t-il, me

reconnaissez-vous?--Oui, oui! répondent plusieurs centaines de

voix.--Ouvrant alors sa redingote, et découvrant sa poitrine:

Quel est celui de vous, ajoute-t-il, qui voudrait tirer sur son

empereur?--Transportés à ces derniers mots, artilleurs et fantassins

mettent leurs schakos au bout de leurs sabres et de leurs baïonnettes

en criant _Vive l'Empereur!_ puis rompent leurs rangs, entourent

Napoléon, et baisent ses mains en l'appelant leur général, leur

empereur, leur père! Le chef de bataillon du 5e abandonné de sa troupe

ne sait que devenir, lorsque Napoléon, se débarrassant des mains des

soldats, court à lui, lui demande son nom, son grade, ses services,

puis ajoute: Mon ami, qui vous a fait chef de bataillon?--Vous,

Sire.--Qui vous a fait capitaine?--Vous, Sire.--Et vous vouliez faire

tirer sur moi!--Oui, réplique ce brave homme, pour remplir mon

devoir.--Il remet ensuite son épée à Napoléon, qui la prend, lui serre

la main, et d'une voix où ne perce pas la moindre irritation, lui dit:

Venez me retrouver à Grenoble.--En ce moment le geste, l'accent de

Napoléon indiquent qu'il ne prend l'épée de ce digne officier que pour

la lui rendre. S'adressant alors à Drouot et à Bertrand, Tout est

fini, leur dit-il, dans dix jours nous serons aux Tuileries.--En

effet, après ce grave événement, la question paraissait résolue, et il

n'était plus douteux qu'il régnerait encore. Combien de temps,

personne ne le savait!

[Illustration: Napoléon.]

[En marge: Sa marche sur Grenoble.]

[En marge: Rencontre avec le 7e.]

[En marge: Dispositions du colonel de La Bédoyère.]

Après quelques instants donnés à la joie, les troupes conquises à La

Mure, mêlées avec celles qui arrivaient de l'île d'Elbe, marchèrent

confondues vers La Frey et Vizille. Chemin faisant on rencontra des

partisans enthousiastes de l'Empire qui accouraient au-devant de

Napoléon, et qui annonçaient qu'un régiment entier se dirigeait de

Grenoble vers La Mure, son colonel en tête. Ils semblaient croire aux

manifestations des soldats qu'il n'y avait rien à en craindre. Bientôt

en effet on aperçut de loin ce régiment qui s'avançait en colonne, et

de nouveaux survenants apprirent ce qu'il fallait penser de ses

dispositions. C'était le 7e de ligne commandé par le colonel de La

Bédoyère, dont le silence à la table du général Marchand avait paru

singulier, et en contradiction avec ses sentiments supposés. Le jeune

de La Bédoyère avait, comme nous l'avons dit, par sa femme, par sa

famille, des liens étroits avec la maison de Bourbon, et on aurait dû

croire qu'il lui était dévoué. Mais il nourrissait au fond du coeur

des sentiments contraires à son origine et à sa parenté. Il avait

conservé pour Napoléon, pour la gloire des armes françaises, un

attachement des plus vifs. Partageant les préjugés de la plupart de

ses camarades, il voyait dans les Bourbons des créatures de

l'étranger, et il ne voulait plus servir. Néanmoins sur les instances

de sa famille, il avait consenti à reprendre du service, et il avait

accepté le commandement du 7e, se flattant d'après les bruits vagues

de guerre qui avaient circulé pendant le congrès de Vienne, qu'on

pourrait venger sur les Autrichiens les derniers malheurs de la

France. Envoyé en Dauphiné par une fatalité déplorable, et se trouvant

sur le chemin de Napoléon, il n'avait pu résister à l'entraînement qui

le portait vers lui. Mais incapable d'attendre que la fortune se fût

prononcée pour se prononcer lui-même, il avait, en quittant la table

du général Marchand, réuni son régiment sur l'une des places de

Grenoble, fait tirer d'une caisse l'aigle du 7e, crié _Vive

l'Empereur!_ et brandissant son épée, dit à ses soldats: Qui m'aime me

suive!--Le régiment presque entier l'avait suivi, et avait pris la

route de La Mure, au milieu des applaudissements frénétiques du peuple

de Grenoble.

[En marge: Le colonel de La Bédoyère se jette dans les bras de

Napoléon.]

Tels furent les détails rapportés à Napoléon, détails qui étaient de

nature à dissiper ses inquiétudes, s'il avait pu en conserver après ce

qui venait de se passer à La Mure. Bientôt le 7e s'étant rapproché, on

vit La Bédoyère se jeter à bas de cheval pour courir vers Napoléon, et

celui-ci de son côté mettre pied à terre, recevoir dans ses bras le

colonel, et le remercier avec effusion du mouvement spontané qui

l'avait porté vers lui, dans un moment où tout était incertain encore.

La Bédoyère répondit qu'il avait agi de la sorte pour relever la

France humiliée, puis, avec l'abandon d'un coeur qui ne se possédait

plus, dit à Napoléon qu'il allait trouver la nation bien changée,

qu'il devait renoncer à son ancienne manière de gouverner, et qu'il ne

pouvait régner qu'à la condition de commencer un nouveau règne[3].--Je

le sais, dit Napoléon, je reviens pour relever votre gloire, pour

sauver les principes de la Révolution, pour vous assurer une liberté

qui, difficile au début de mon règne, est devenue aujourd'hui

non-seulement possible mais nécessaire.--

[Note 3: Napoléon a nié à Sainte-Hélène que La Bédoyère lui eût parlé

de la sorte. Sans doute Napoléon était autorisé à contester la

violence de langage qu'on a prêtée à La Bédoyère, mais il ne pouvait

nier le fond des idées exprimées par ce dernier, et que nous avons

rapportées en substance. Du reste, je puis garantir toutes les

circonstances du récit qu'on vient de lire. J'ai eu pour les

événements de l'île d'Elbe, de Cannes, de Grasse, de Gap, de La Mure,

de Grenoble, de Lyon, une quantité de relations manuscrites du plus

haut intérêt, rédigées les unes par des militaires, les autres par des

magistrats, tous témoins oculaires, dignes d'une entière confiance par

leur caractère et leur position. Quant au séjour à l'île d'Elbe, le

document le plus curieux, le plus complet, c'est le registre des

Ordres et des Correspondances de Napoléon, et c'est en l'ayant sous

les yeux que j'ai composé cette narration.]

[En marge: Arrivée à Vizille.]

Napoléon traversa ensuite Vizille, et après y avoir reçu l'accueil le

plus démonstratif, continua sa route vers Grenoble, où il arriva vers

les neuf heures du soir dans cette même journée du 7. Il avait exécuté

en six jours un trajet de quatre-vingts lieues, à la tête d'une troupe

armée, marche, comme il l'a dit lui-même, sans exemple dans

l'histoire. Le zèle des habitants fournissant des chevaux, des

charrettes à ses soldats, l'avait singulièrement aidé à réaliser ce

prodige de vitesse.

[En marge: Transports du peuple de Grenoble en apprenant l'approche de

Napoléon.]

En cet instant la confusion régnait dans Grenoble. Le général en

apprenant le départ du 7e avait fait fermer les portes de la ville, et

déposer les clefs chez lui, ce qui n'avait pas empêché quelques

soldats du 7e restés en arrière de se jeter à bas des remparts pour

rejoindre leurs camarades. La noblesse consternée s'était retirée dans

ses maisons; la bourgeoisie partagée entre le plaisir d'être vengée de

la noblesse, et la crainte des malheurs qui menaçaient la France, se

montrait à peine. Le peuple, livré à lui-même, courait les rues

pêle-mêle avec les officiers à la demi-solde, en criant _Vive

l'Empereur!_ Poussé au dernier degré d'exaltation par la nouvelle de

l'événement de La Mure, que quelques hommes à cheval avaient apportée,

il avait couru aux portes de la ville, et les trouvant fermées, il

s'était accumulé sur les remparts, attendant que la colonne de l'île

d'Elbe apparût à ses yeux impatients.

[En marge: Entrée triomphale à Grenoble.]

Lorsque Napoléon fut en vue de Grenoble, des transports de joie

éclatèrent. Le peuple qui était sur les remparts se précipita vers la

porte pour essayer de l'ouvrir, tandis qu'au dehors des bandes de

paysans travaillaient à l'enfoncer. La porte cédant sous ce double

effort, s'abattit à l'instant même où Napoléon arrivait à la tête de

ses soldats. Il eut la plus grande difficulté à s'avancer à travers

les rangs pressés de la foule, et il alla descendre à l'hôtel des

Trois Dauphins.

[En marge: Napoléon logé à l'hôtel des Trois Dauphins.]

Dès qu'on avait connu son approche, les principales autorités avaient

disparu. Le général s'était transporté dans le département du

Mont-Blanc, pour y réunir autour de lui ce qui restait de troupes, et

tâcher jusqu'au dernier moment de s'acquitter de ses obligations

militaires. Le préfet, embarrassé par ses relations passées avec

Napoléon, s'était enfui, de peur, s'il le voyait, d'être entraîné hors

de la ligne de ses devoirs. Il s'était dirigé vers Lyon, en se faisant

excuser auprès de son ancien maître de ce départ précipité. Napoléon

ne voulut loger ni à la préfecture ni à l'hôtel de la division

militaire, et il resta à l'auberge des Trois Dauphins, où il était

d'abord descendu, par suite de la loi qu'il s'était imposée dans cette

expédition de payer partout sa dépense, afin de se distinguer en cela

des princes de Bourbon, dont les voyages avaient été fort onéreux aux

provinces visitées.

[En marge: Réception des autorités civiles et militaires.]

À peine établi dans le modeste appartement de l'hôtel des Trois

Dauphins, il se mit à recevoir ceux qui se présentèrent, et passa la

soirée à entretenir le maire, les autorités municipales, les chefs des

troupes, et à se montrer de temps en temps à la fenêtre pour

satisfaire l'impatience du peuple. Il remit au lendemain la réception

officielle des autorités départementales, ainsi que la revue des

troupes.

Le lendemain 8 mars, il employa la première partie de la matinée à

donner des ordres pour organiser son gouvernement dans les contrées

qu'il venait de conquérir, puis il reçut les autorités civiles,

judiciaires et militaires. Toutes, en le félicitant de son triomphe,

en lui présageant un triomphe plus complet encore dans sa marche sur

Paris, s'applaudirent de le voir revenir pour relever les principes

menacés de la Révolution française, et cependant, à travers de

nombreuses protestations de dévouement, lui déclarèrent hardiment

qu'il fallait se préparer à un nouveau règne, entièrement différent du

précédent, à un règne à la fois pacifique et libéral. Bien que le

respect pour l'autorité à peine rétablie de Napoléon fût grand, le

langage n'était plus celui qu'on tient à un maître, mais au chef d'un

État libre. Les visages, en exprimant toujours en sa présence la

curiosité et l'admiration, ne révélaient plus cette humble soumission

qui se manifestait autrefois dès qu'on le voyait paraître.

[En marge: Discours de Napoléon à toutes les autorités; sentiments

pacifiques et libéraux dont il fait profession.]

[En marge: Napoléon promet la paix.]

Napoléon ne témoigna ni gêne, ni mécontentement. Tranquille, serein,

et comme façonné à son nouveau rôle, il dit à tous ceux qu'il

entretint, soit en particulier, soit en public, tantôt avec le langage

familier de la conversation, tantôt avec le langage contenu d'une

réception officielle, qu'il venait d'employer dix mois à réfléchir au

passé, et à tâcher d'en tirer d'utiles leçons; que les outrages dont

il avait été l'objet, loin de l'irriter, l'avaient instruit; qu'il

voyait ce qu'il fallait à la France, et tâcherait de le lui procurer;

que la paix et la liberté étaient, il le savait, un besoin impérieux

du temps, et qu'il en ferait désormais la règle de sa conduite; qu'il

avait sans doute aimé la grandeur, et trop cédé à l'entraînement des

conquêtes, mais qu'il n'était pas le seul coupable; que les puissances

de l'Europe par leur soumission, les corps constitués par leur

empressement à lui offrir le sang et les trésors de la France, la

France elle-même par ses applaudissements, avaient contribué à un

entraînement qui avait été général; que d'ailleurs la tentation de

faire de la France la dominatrice des nations était excusable, qu'il

fallait se la pardonner, mais n'y plus revenir; qu'il n'aurait pas

signé le traité de Paris, car il n'avait pas hésité à descendre du

trône plutôt que d'ôter lui-même à la France ce qu'il ne lui avait pas

donné, mais que le respect des traités était la loi de tout

gouvernement régulier, qu'il acceptait donc le traité de Paris une

fois signé, et le prendrait pour base de sa politique; que, moyennant

cette déclaration, il ne doutait pas du maintien de la paix; qu'il

avait transmis l'expression de ces sentiments à son beau-père, qu'il

avait des raisons d'espérer que cette communication lui vaudrait le

concours de l'Autriche, qu'il allait encore écrire à Vienne par Turin,

et qu'il comptait sur la prochaine arrivée à Paris de sa femme et de

son fils.

[En marge: Il promet la liberté.]

Quant au gouvernement intérieur de la France, Napoléon empruntant le

langage des passions du temps, dit qu'il venait pour sauver les

paysans de la dîme, les acquéreurs de biens nationaux d'une spoliation

imminente, l'armée d'humiliations insupportables, et assurer enfin le

triomphe des principes de 1789, mis en péril par les entreprises de

l'émigration; que les Bourbons, eussent-ils les lumières et la force

qui leur manquaient, n'auraient jamais pu se comporter autrement

qu'ils n'avaient fait; que, représentants d'une royauté féodale,

s'appuyant sur les nobles et les prêtres, proscrits avec eux, ils

n'avaient pu revenir sans eux; qu'en se gardant d'être injustes ou

injurieux pour les Bourbons, on devait tirer de leurs fautes une

seule conclusion, c'est qu'ils étaient incompatibles avec la France,

et qu'il fallait pour protéger les intérêts nouveaux un gouvernement

nouveau, né de ces intérêts, formé par eux et pour eux; que son fils,

pour lequel il allait travailler, serait le vrai représentant de ce

gouvernement; qu'il venait pour préparer son règne, et le lui ménager

digne et tranquille; qu'au surplus s'il n'était pas venu, les Bourbons

n'en eussent pas moins succombé au milieu des convulsions qu'ils

auraient provoquées; que lui, au contraire, en donnant sécurité aux

intérêts nouveaux, satisfaction à l'esprit de liberté, préviendrait

les agitations futures en supprimant leur cause; qu'il proposerait

lui-même la révision des constitutions impériales, pour en faire

sortir la véritable monarchie représentative, seule forme de

gouvernement qui fût digne d'une nation aussi éclairée que la France;

que quiconque le seconderait dans cette oeuvre patriotique serait le

bienvenu, car il ne voulait tirer des derniers événements que des

leçons et non des sujets de ressentiment; qu'il aurait les bras

ouverts pour tous ceux qui épouseraient la cause nationale; qu'on

avait bien fait de recevoir les Bourbons, d'essayer encore une fois de

leur manière de gouverner, qu'il n'en pouvait vouloir à personne de

s'être prêté à cet essai, car il l'avait conseillé en quittant

Fontainebleau à ses serviteurs les plus fidèles; mais que l'essai

était fait, et qu'il fallait nécessairement en conclure que le

gouvernement des Bourbons était impossible; qu'il attendrait donc avec

confiance, et accueillerait cordialement le retour de tous les bons

Français à la cause de la Révolution, de la liberté, de la France,

dont lui et son fils étaient les vrais, les uniques représentants.

[En marge: Napoléon se montre surtout occupé d'assurer le règne de son

fils.]

Dans tout ce qu'il dit, Napoléon, simple, ouvert, adroit, convint de

ce qu'on aurait pu lui reprocher, de manière à faire expirer le blâme

en le devançant. Il s'exprima du reste avec une suffisante dignité,

mettant les fautes d'autrui et les siennes sur le compte des

circonstances, plus fortes, disait-il, que les hommes. Il excusa même

les Bourbons en s'appliquant à les montrer moins coupables pour les

montrer plus incorrigibles, ne fit jamais mention des droits de sa

dynastie que comme des droits de la nation elle-même; parla de son

fils plus souvent que de lui-même, afin d'indiquer qu'il reparaissait

sur la scène uniquement pour préparer, sur la tête d'un enfant qui

serait celui de la France, un règne paisible, libéral et prospère. Ces

explications eurent un succès général, même auprès de ceux qui

redoutaient cette tentative de rétablissement de l'Empire en face de

l'Europe armée, et qui craignaient aussi chez Napoléon ses habitudes

d'autorité arbitraire et absolue. On se flatta, ou du moins, le sort

en étant jeté, on prit plaisir à se flatter qu'avec ces dispositions,

et son génie rajeuni par le repos, la réflexion, le malheur, il

parviendrait à surmonter les difficultés de son nouveau rôle, et à

donner à la France tout ce qu'il avait le bon esprit de lui promettre.

Toujours libre dans ses pensées au milieu des situations les plus

agitées, il s'entretint avec M. Berryat-Saint-Prix de quelques

dispositions de nos codes sur lesquelles les jurisconsultes n'étaient

pas d'accord, et il lui promit de ranger l'examen, et au besoin le

changement de ces dispositions au nombre des réformes législatives

dont il allait s'occuper au sein d'une paix profonde, qu'il ne

songerait plus, disait-il, à troubler.

[En marge: Après avoir donné audience aux autorités, Napoléon passe

les troupes en revue.]

[En marge: Langage qu'il leur tient.]

[En marge: Il les dirige immédiatement sur Lyon, en séjournant

lui-même à Grenoble vingt-quatre heures de plus.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 7 / 46 段