opposés, au lieu d'accumuler les difficultés sur sa route, les
faisaient disparaître. En effet, d'après les indications de l'officier
de gendarmerie dont nous avons parlé, le préfet du Var, croyant que
Napoléon se dirigeait sur Toulon et Marseille, avait placé dans la
forêt de l'Esterel, c'est-à-dire sur la route du littoral, tout ce
qu'il avait pu réunir de gardes nationales et de troupes, les
premières fort zélées, les secondes au contraire animées de sentiments
très-équivoques. Ces précautions prises dans la journée du 2, il avait
expédié au maréchal Masséna à Marseille une estafette qui ne pouvait
arriver que le 3 mars, et une autre à Grenoble qui ne pouvait y
parvenir que le 4. En même temps il avait tâché d'informer de ce qui
se passait tous les commandants des petites places des Alpes, sans
leur donner des instructions que du reste, malgré son zèle, il aurait
été incapable de leur tracer. Dans cet état de choses, chaque
commandant, frappé d'une sorte de saisissement en apprenant la
terrible nouvelle, n'avait songé qu'à se retirer derrière ses
murailles, sans oser en sortir pour barrer le chemin à Napoléon. Le
général Loverdo, qui avait sous son autorité le département des
Basses-Alpes, avait replié le peu de troupes dont il disposait sur la
basse Durance et sur Aix; de leur côté les commandants d'Embrun et de
Mont-Dauphin, pressés de s'enfermer dans les places confiées à leur
honneur, avaient rappelé tous leurs postes sur la haute Durance, et de
la sorte Sisteron, situé entre-deux, s'était trouvé sans défense.
Cette espèce de mouvement de contraction, naturel chez des gens
surpris et effrayés, avait ainsi ouvert le chemin à Napoléon, sans que
la trahison y fût pour rien. Son nom seul avait produit ces
résolutions irréfléchies dont il allait si bien profiter.
[En marge: Entrée à Sisteron.]
Cambronne se présentant devant Sisteron à la tête de cent hommes, y
pénétra sans difficulté le 5, et Napoléon vint y déjeuner, après avoir
vu tomber comme par enchantement l'un des plus grands obstacles de sa
route. Il commençait à rencontrer ici l'esprit des montagnards du
Dauphiné, montagnards braves, très-sensibles à la gloire des armes,
haïssant l'étranger, détestant ce qu'on appelait les nobles et les
prêtres, alarmés outre mesure des prédications du clergé sur les biens
nationaux et la dîme, et par tous ces motifs enthousiastes de
Napoléon. On les voyait descendre en foule des montagnes au cri de
_Vive l'Empereur!_ fournir avec empressement des vivres, des chevaux,
tout ce qu'on leur demandait, le donner volontiers gratis, et plus
volontiers encore pour de l'argent.
Malgré le bon accueil qu'il avait reçu à Sisteron, Napoléon n'eut
garde de s'y arrêter, et il alla coucher à Gap, afin de s'emparer des
défilés qui conduisent du bassin de la Durance dans celui de l'Isère.
Sa troupe était exténuée de fatigue, car il lui faisait faire dix ou
douze lieues par jour, quand ce n'était pas quinze, et beaucoup
d'hommes restaient en arrière. Mais les paysans les recueillaient, les
voituraient, et il suffisait de quelques heures de repos pour que les
traînards eussent rejoint. Arrivé à Gap le 5 au soir, il avait franchi
près de cinquante lieues en quatre jours, par d'affreux chemins de
montagnes, marche d'armée prodigieuse et qui allait devenir plus
surprenante encore les jours suivants.
[En marge: Prompte traversée de Gap, et arrivée à Corps.]
Napoléon, fort bien reçu à Gap, y apprit cependant des nouvelles qui
ne lui permettaient point d'y séjourner. Il avait envoyé un émissaire
pour sonder la garnison d'Embrun, et cet émissaire avait rapporté que
les soldats étaient prêts au premier signal à prendre la cocarde
tricolore, mais que le sentiment du devoir retenant les officiers,
ceux-ci, loin de vouloir livrer la place, songeaient au contraire à
occuper le défilé dit de Saint-Bonnet, qui communique de la vallée de
la Durance dans celle du Drac, affluent de l'Isère. Ce défilé commence
au sortir de Gap, traverse une haute montagne au col dit de
Saint-Guignes, et descend ensuite sur Saint-Bonnet. Napoléon craignant
d'être prévenu à un passage aussi dangereux, y achemina son
avant-garde le 6 de très-bonne heure, et la suivit lui-même après
avoir attendu jusqu'à midi la queue de sa colonne à Gap. Le défilé
n'était point gardé, et il put aller coucher le soir au bourg de
Corps, sur la limite du département de l'Isère. Jusqu'ici tout lui
avait parfaitement réussi: il était en plein Dauphiné, et pouvait même
ressentir déjà les émotions de la ville de Grenoble, profondément
agitée à son approche. S'il enlevait cette ville, importante par son
site, ses ouvrages, son arsenal, sa nombreuse garnison, et la valeur
politique et morale de ses habitants, il était presque maître de la
France, car Grenoble lui donnait Lyon, et Lyon lui donnait Paris. Ne
voulant négliger aucune précaution il se fit précéder par le docteur
Émery, qui avait des intelligences dans Grenoble, et qui pouvait y
préparer les esprits en sa faveur.
[En marge: Situation de Grenoble. Embarras du préfet et du général
commandant la division, et leur résolution de faire leur devoir.]
[En marge: La difficulté n'était pas dans le nombre, mais dans la
fidélité des troupes.]
[En marge: Composition de la 7e division militaire, et énumération des
troupes qui l'occupaient.]
L'estafette expédiée de Draguignan par le préfet du Var était arrivée
à Grenoble le samedi 4 mars, dans la soirée. Un savant illustre, M.
Fourier, était préfet de l'Isère. Le général Marchand, l'un des
officiers de l'Empire les plus estimés, commandait à Grenoble, siége
de la 7e division militaire. Le préfet et le général furent
très-désagréablement surpris par la nouvelle qu'on leur mandait, car,
outre ce qu'elle avait de grave pour la France entière, elle
s'aggravait pour eux de la responsabilité qui allait peser sur leur
tête. En effet le préfet du Var, mieux informé, venait de leur
indiquer la direction de Grasse, Digne, Gap et Grenoble, comme celle
que Napoléon avait dû prendre. L'orage se portait donc directement sur
eux. Par une disposition assez naturelle à tous les gouvernements qui
apprennent un événement fâcheux, ils tinrent la nouvelle cachée, ce
qui du reste avait l'avantage de leur laisser quelques heures de
calme pour délibérer sur la conduite à tenir. M. Fourier était du
nombre de ces savants que les agitations publiques importunent, et qui
ne demandent aux gouvernements qu'ils servent, que l'aisance dans
l'étude. Il aurait donc fort désiré que la Providence eût écarté de
lui cette terrible épreuve. Attaché à Napoléon par des souvenirs de
gloire (il avait été de l'expédition d'Égypte), aux Bourbons par
estime et par amour du repos, il n'avait de préférence bien marquée
pour aucune des deux dynasties, et était fort disposé à en vouloir à
celui qui venait troubler sa paisible vie: Ajoutez à ce sentiment un
honnête amour de son devoir, et on comprendra qu'il voulût d'abord
être fidèle aux Bourbons, sans toutefois pousser le dévouement
jusqu'au martyre. Quant au général Marchand, quoique largement associé
à la gloire impériale, il était sévère observateur de la discipline
militaire, et, tout en désapprouvant la conduite de l'émigration, il
était assez intelligent pour comprendre les dangers auxquels le retour
de Napoléon allait exposer la France. Sa résolution était beaucoup
plus ferme que celle du préfet, mais à cette heure le plus ou le moins
d'énergie ne procurait guère de moyens de résistance. Les troupes ne
manquaient pas dans le pays. Le mouvement de concentration vers les
Alpes, ordonné à la suite des imprudences de Murat, avait commencé, et
il y avait dans la Franche-Comté, le Lyonnais, le Dauphiné, plus de
soldats que n'en comportait l'effectif général de l'armée.
Malheureusement en présence de Napoléon, ce n'était pas le nombre des
troupes qui importait, mais leur fidélité. Résisteraient-elles à son
nom, et bientôt à sa présence? Le général Marchand connaissait assez
l'armée pour en douter. Il convoqua en secret les chefs de corps, et
ceux-ci déclarèrent que, prêts à faire leur devoir, ils répondaient
médiocrement de leurs officiers, et nullement de leurs soldats. On
était même assez mal partagé à Grenoble quant au choix des régiments.
À côté du 5e d'infanterie, bien discipliné et bien commandé, on avait
le 4e d'artillerie, dans lequel Napoléon avait fait ses premières
armes, et qui depuis la dissolution de l'artillerie de la garde
impériale, en avait reçu plusieurs compagnies. On avait aussi le 3e du
génie, animé de sentiments peu favorables aux Bourbons, et on
craignait avec raison l'ordinaire influence des corps savants sur le
reste des troupes. Le général Marchand conçut donc de vives
inquiétudes, et attendit pour prendre un parti l'arrivée du général
Mouton-Duvernet, qui commandait la subdivision de Valence. La 7e
division militaire, formée alors de quatre départements, était
partagée en deux subdivisions, celle de Grenoble qui comprenait
l'Isère et le Mont-Blanc, celle de Valence qui comprenait la Drôme et
les Hautes-Alpes. Il en résultait que le général Mouton-Duvernet, pour
aller donner des ordres dans les Hautes-Alpes, c'est-à-dire à Gap,
était obligé de passer par Grenoble.
Ce général informé de son côté des événements, avait pris à la hâte
quelques précautions pour la défense du pont de Romans sur l'Isère, en
cas que Napoléon suivît les bords du Rhône, puis était parti
précipitamment pour les Hautes-Alpes, et il était arrivé à Grenoble
le dimanche 5, au matin. Là, dans une réunion composée du préfet
Fourier, du général Marchand, du général Mouton-Duvernet, et de
quelques officiers d'état-major, on avait délibéré sur les mesures
qu'il convenait d'adopter. Il n'était pas aisé d'en imaginer qui
répondissent aux justes inquiétudes des esprits prévoyants.
[En marge: Fâcheuse alternative où l'on se trouvait de livrer à
Napoléon ou du terrain ou des troupes.]
[En marge: On prend le parti de concentrer à Grenoble toutes les
troupes réunies en Dauphiné.]
Envoyer des troupes à la rencontre de Napoléon c'était probablement
les lui livrer, car malgré la fidélité des chefs, il était peu
vraisemblable qu'elles résistassent à sa présence. Les rappeler à soi
pour faire le vide autour de lui, c'était lui livrer du pays, et
souvent des postes de la plus haute importance, comme celui de
Sisteron par exemple. Ainsi, quoi qu'on fît, on était exposé à lui
abandonner ou des hommes ou du terrain. Cependant l'occupation de
Grenoble par l'ennemi était un fait si grave, que toute incertitude
cessait par rapport à elle. Cette capitale du Dauphiné, outre qu'elle
avait une grande importance morale, était une place anciennement
fortifiée; elle contenait une école d'artillerie, une école du génie,
et un matériel immense, consistant en 80 mille fusils, 200 bouches à
feu, et tout l'attirail qui accompagne un pareil dépôt d'armes. On ne
pouvait donc pas déserter un poste d'une telle valeur. Il fut convenu
qu'on y réunirait toutes les troupes répandues dans le Dauphiné et la
partie de la Savoie restée à la France. On envoya à Chambéry l'ordre
d'en faire partir les deux régiments d'infanterie qui s'y trouvaient,
les 7e et 11e de ligne, et à Vienne celui d'expédier le 4e de hussards
dont on avait un extrême besoin, car on manquait de cavalerie.
Malheureusement le 4e de hussards, quoique commandé par un officier
excellent et plein d'honneur, le major Blot, était si peu sûr, que,
pendant la récente visite du comte d'Artois, on n'avait pu l'empêcher
de crier _Vive l'Empereur!_ Mais il fallait se servir de ce qu'on
avait, et on se flatta qu'en réunissant une masse considérable de
troupes, on parviendrait à ranimer chez elles l'esprit militaire, et
avec l'esprit militaire le sentiment des devoirs attachés à cette
noble profession. Ces résolutions adoptées, le général Mouton-Duvernet
partit pour les Hautes-Alpes, en suivant la route même de Gap, par
laquelle arrivait Napoléon. Ce général espérait le devancer au passage
important de Saint-Bonnet, et prendre des précautions matérielles qui
peut-être suffiraient pour l'arrêter.
[En marge: Sentiments divers de la population de Grenoble.]
La nouvelle, d'abord renfermée entre les principales autorités de la
ville, s'était bientôt répandue, et dans le milieu de la journée du
dimanche elle était devenue publique. Le préfet, le général, crurent
alors qu'il convenait de l'annoncer officiellement, et publièrent une
proclamation dans laquelle ils engageaient les fonctionnaires de
toutes les classes à remplir leurs devoirs, promettant de leur donner
eux-mêmes l'exemple. Grenoble offrait un échantillon complet de l'état
de la France à cette époque. On y voyait quelques anciens nobles
affichant imprudemment leurs espérances et leurs voeux, mais ayant
compris depuis le procès Exelmans, depuis les funérailles de
mademoiselle Raucourt, qu'ils devaient se contenir s'ils ne voulaient
s'exposer à de nouveaux malheurs. On y voyait une bourgeoisie
nombreuse, riche, éclairée, n'ayant donné ni dans les excès ni dans
les brusques retours de l'esprit révolutionnaire, admirant le génie de
Napoléon, détestant ses fautes, profondément blessée de la conduite de
l'émigration, mais sentant vivement le danger d'un rétablissement de
l'Empire en présence de l'Europe en armes. On y voyait enfin un peuple
laborieux, aisé, brave, moins combattu dans ses sentiments que la
bourgeoisie parce qu'il était moins éclairé, passionné pour la gloire
militaire, ayant en aversion ce qu'on appelait les nobles et les
prêtres, partageant en un mot toutes les dispositions des paysans du
Dauphiné, bien que pour sentir comme eux il n'eût pas le motif
intéressé des biens nationaux.
On devine, sans qu'il soit besoin de le dire, les émotions que la
nouvelle de l'approche de Napoléon dut produire parmi ces diverses
classes. La noblesse poussa des cris de colère, et courut chez les
autorités pour les exciter à faire leur devoir, en les menaçant de
tout son courroux si elles montraient la moindre hésitation. Mais tout
en criant, s'agitant, elle n'apportait aucun moyen sérieux de
résistance. Toutefois elle en avait un à sa disposition, c'était de
fournir quelques hommes dévoués qui tireraient le premier coup de
fusil, seule manière d'engager les troupes et de les décider. Elle
promettait de trouver ces quelques hommes, mais on en doutait, et elle
en doutait elle-même. La bourgeoisie se montra inquiète et partagée,
car si elle condamnait la marche politique des Bourbons, elle
entrevoyait clairement les périls attachés à leur chute. Quant au
peuple, dans les rangs duquel s'étaient mêlés beaucoup d'officiers à
la demi-solde, il tressaillit de joie, et ne cacha guère ses désirs et
ses espérances. Les fonctionnaires dissimulaient plus que jamais leurs
véritables sentiments, mais au fond du coeur ils souhaitaient le
succès de Napoléon, pour être dispensés envers les Bourbons d'une
hypocrisie fatigante, qui les humiliait sans les rassurer sur la
conservation de leurs emplois. Une population disposée de la sorte ne
présentait donc pas beaucoup de ressource. Si on avait possédé une
garde nationale unie et bien organisée, on aurait pu en la mêlant aux
troupes les contenir par le bon exemple. Mais les nobles avaient comme
partout affecté de se renfermer dans la cavalerie de la garde
nationale, et laissé à la bourgeoisie seule le soin de composer
l'infanterie. Celle-ci ayant manifesté plus d'une fois une vive
opposition à la marche du gouvernement, avait été, sous divers
prétextes, privée de ses fusils, et elle était en ce moment désarmée
et désorganisée. On n'avait par conséquent sous la main que les
troupes de ligne, dont la fidélité était le grand problème du jour.
[En marge: Extrême agitation parmi toutes les classes de la
population, lorsqu'on apprend l'approche de Napoléon.]
Toute la fin de la journée du dimanche 5, toute la première moitié du
lundi 6, se passèrent en vives agitations, en une succession rapide
d'espérances et de craintes, qui à chaque instant faisait de la joie
des uns un sujet de vive douleur pour les autres. Tantôt on disait
Napoléon poursuivi, arrêté, fusillé, et les royalistes promenaient
dans les rues des visages riants, même provocants, puis rentraient
chez eux pour mander à Lyon et à Paris les plus heureuses nouvelles:
tantôt on disait Napoléon vainqueur de tous les obstacles, arrivé
presque aux portes de Grenoble, et alors c'étaient les royalistes qui
étaient tristes et silencieux, et à son tour le peuple transporté de
joie courait les rues en criant _Vive l'Empereur!_ Les officiers à la
demi-solde, dont l'influence fut alors funeste, cherchaient à
s'approcher des troupes, à se mettre en rapport avec elles, trouvaient
les officiers gênés et silencieux, mais les soldats expansifs, joyeux,
et ayant la cocarde tricolore cachée au fond de leurs schakos. Les
généraux instruits du danger de semblables relations essayèrent de les
interdire, tinrent pour cela les troupes ou casernées ou sous les
armes, mais ils ne réussirent qu'à les mécontenter, sans empêcher ces
communications en quelque sorte électriques qui tiennent à la parfaite
communauté des sentiments.
Le lundi 6, au milieu du jour, on eut des nouvelles du général
Mouton-Duvernet. S'étant avancé en toute hâte sur la route de Gap par
Vizille, ce général avait rencontré un voyageur qu'il avait fait
arrêter. C'était le docteur Émery, dépêché à Grenoble par Napoléon. Il
avait questionné ce voyageur, qui avait déclaré ne rien savoir, être
parti de l'île d'Elbe depuis plusieurs mois, et revenir tranquillement
à Grenoble, sa patrie, pour y fixer son séjour. Trompé par ces
déclarations, le général Mouton-Duvernet avait laissé passer le
docteur Émery, et s'était ensuite porté en avant. Il avait bientôt
appris que Napoléon, après avoir couché la veille à Gap, marchait ce
jour-là même sur Corps, où il allait arriver, après avoir franchi le
défilé de Saint-Bonnet. Il n'était donc plus temps de l'arrêter, et
rebrousser chemin vers Grenoble était la seule chose que le général
Mouton-Duvernet eût à faire. En route, ce général s'étant ravisé à
l'égard du docteur Émery, avait fait courir après lui pour s'emparer
de sa personne. Mais le docteur, fort alerte, avait eu le temps de
gagner Grenoble, où il était allé se cacher chez des amis qu'il avait
chargés de répandre les proclamations de Napoléon et la nouvelle de
son approche.
[En marge: On envoie un bataillon du 5e avec une compagnie
d'artillerie et une du génie au pont de Ponthaut, dans l'espérance
d'arrêter Napoléon au passage de la Bonne.]
Quand on sut à Grenoble qu'il n'avait pas été possible de devancer
Napoléon aux défilés qui séparent le bassin de la Durance de celui de
l'Isère, qu'il serait dans la soirée à Corps, et peut-être le
lendemain à Grenoble, l'agitation redoubla. D'une part, on disait que
rien ne lui résisterait, et que les troupes envoyées à sa rencontre ne
serviraient qu'à augmenter ses forces; de l'autre, on prétendait
qu'une armée, commandée par le comte d'Artois et plusieurs maréchaux,
se réunissait à Lyon pour arrêter l'évadé de l'île d'Elbe, et le punir
d'une manière éclatante. Les royalistes, qui répandaient cette
nouvelle afin de reprendre courage, ne parvenaient guère à se
rassurer. Ils entouraient les autorités, les gourmandaient, les
accusaient de ne rien faire, sans faire davantage eux-mêmes, et leur
reprochaient amèrement de s'enfermer passivement dans Grenoble. À les
entendre, c'était ouvrir toutes les issues à Napoléon, et lui livrer
la France. On citait un nouvel endroit où il serait possible de
l'arrêter en faisant sauter un pont. Ce pont était celui de Ponthaut
sur une petite rivière, la Bonne, qui se jette dans le Drac, affluent
de l'Isère, et barre la route de Gap. On disait qu'en faisant sauter
ce pont, on réduirait Napoléon à se réfugier dans les montagnes, ou
bien à descendre dans la plaine, c'est-à-dire au bord du Rhône, où les
forces assemblées à Lyon ne manqueraient pas de le détruire. On
insista tellement auprès des autorités civiles et militaires, que le
préfet et le général prirent le parti d'envoyer à ce pont de la Bonne
une compagnie d'artillerie, une compagnie du génie, et un bataillon du
5e de ligne, dont on augurait bien à cause de sa parfaite discipline.
Ce bataillon était commandé par un officier très-distingué, nommé
Lessard, ayant servi jadis dans la garde impériale, mais rigoureux
observateur de ses devoirs, et résolu à tenir ses serments. On suivit
ces troupes jusqu'à la porte de Bonne par laquelle elles sortirent,
les royalistes se confiant en leur excellente tenue, les
bonapartistes, au contraire, disant que les regards, les gestes des
soldats ne laissaient aucun doute sur la conduite qu'ils tiendraient
en présence de Napoléon.
[En marge: Arrivée des troupes mandées à Grenoble, et notamment du 7e
de ligne commandé par le colonel de La Bédoyère.]
La colonne étant partie dans la soirée, on ne pouvait avoir de ses
nouvelles que le lendemain, et on les attendit avec impatience. Le
lendemain, mardi 7, arrivèrent le 11e et le 7e de ligne, venus de
Chambéry, et le 4e de hussards venu de Vienne. En même temps on
s'était mis à l'ouvrage, et on avait activement travaillé à l'armement
de la place, en tirant les canons de l'arsenal pour les hisser sur les
murailles. Les royalistes fondaient beaucoup d'espérances sur l'un des
deux régiments d'infanterie arrivés de Chambéry, sur le 7e, commandé
par le colonel de La Bédoyère, jeune officier des plus brillants,
ayant fait les campagnes les plus rudes de l'Empire, très-ancien
gentilhomme, allié par sa femme à la famille des Damas, protégé de la
cour, et paraissant lui être dévoué. On racontait qu'en entrant dans
Grenoble, il avait distribué à ses soldats une somme d'argent prise
sur ses propres deniers, et on ne doutait pas qu'il ne l'eût fait pour
s'attacher son régiment et le maintenir dans la voie du devoir.
[En marge: Réunion des chefs de corps chez le général Marchand; leur
langage, et le silence du colonel de La Bédoyère.]
Ce jeune colonel dînait en ce moment avec les officiers de la garnison
chez le général Marchand, qui les avait réunis à sa table pour mieux
s'assurer de leurs dispositions. La plupart, sous les yeux de
l'autorité supérieure, manifestaient assez de zèle, mais quelques-uns
plus sincères, tout en affirmant qu'ils feraient leur devoir,
n'avaient pas caché qu'il leur en coûterait de le faire contre
Napoléon. Au milieu de ces manifestations diverses, le colonel de La
Bédoyère s'était tu, et ce silence, de la part d'un officier supposé
royaliste, avait paru singulier, mais nullement inquiétant, tant le
doute semblait impossible à son égard. On quitta la table vers deux
heures, et comme à cette heure les troupes envoyées au pont de
Ponthaut devaient être en face de Napoléon, et que la crise
approchait, chacun se retira pour vaquer à ses fonctions.
[En marge: Arrivée à La Mure des troupes envoyées pour détruire le
pont de Ponthaut.]
En effet, les troupes parties la veille au soir s'étaient dirigées par
Vizille, La Frey, La Mure, sur Ponthaut, les deux compagnies du génie
et de l'artillerie en semant la route de leurs cocardes blanches et en
tenant de fort mauvais propos, le bataillon du 5e au contraire en ne
donnant aucun signe de ses sentiments. Les deux compagnies du génie et
de l'artillerie s'étaient arrêtées au village de La Mure, à une petite
distance du pont de Ponthaut sur la Bonne. Le maire et les habitants
de La Mure en apprenant ce qu'on venait faire s'émurent vivement, et
s'opposèrent à la destruction d'un pont qui était leur principal moyen
de communication avec la Provence. Ils alléguèrent pour raison de leur
résistance qu'un peu au-dessus de Ponthaut la Bonne était guéable, et
que tout le tort qu'on ferait à la colonne impériale serait de
l'obliger à passer la rivière dans une eau assez froide. Les soldats
du génie feignirent de trouver suffisantes les raisons des habitants
de La Mure, et sans insister ils demandèrent des logements, qu'on
s'empressa de leur procurer en attendant l'arrivée du 5e de ligne.
[En marge: Rencontre de ces troupes avec l'avant-garde de Cambronne.]
[En marge: Les soldats des deux partis se mêlent, et s'entretiennent
les uns avec les autres.]
[En marge: Le chef de bataillon du 5e ramène sa troupe en arrière.]