Il avait deviné juste, et dans leur trouble ceux qui lui étaient

opposés, au lieu d'accumuler les difficultés sur sa route, les

faisaient disparaître. En effet, d'après les indications de l'officier

de gendarmerie dont nous avons parlé, le préfet du Var, croyant que

Napoléon se dirigeait sur Toulon et Marseille, avait placé dans la

forêt de l'Esterel, c'est-à-dire sur la route du littoral, tout ce

qu'il avait pu réunir de gardes nationales et de troupes, les

premières fort zélées, les secondes au contraire animées de sentiments

très-équivoques. Ces précautions prises dans la journée du 2, il avait

expédié au maréchal Masséna à Marseille une estafette qui ne pouvait

arriver que le 3 mars, et une autre à Grenoble qui ne pouvait y

parvenir que le 4. En même temps il avait tâché d'informer de ce qui

se passait tous les commandants des petites places des Alpes, sans

leur donner des instructions que du reste, malgré son zèle, il aurait

été incapable de leur tracer. Dans cet état de choses, chaque

commandant, frappé d'une sorte de saisissement en apprenant la

terrible nouvelle, n'avait songé qu'à se retirer derrière ses

murailles, sans oser en sortir pour barrer le chemin à Napoléon. Le

général Loverdo, qui avait sous son autorité le département des

Basses-Alpes, avait replié le peu de troupes dont il disposait sur la

basse Durance et sur Aix; de leur côté les commandants d'Embrun et de

Mont-Dauphin, pressés de s'enfermer dans les places confiées à leur

honneur, avaient rappelé tous leurs postes sur la haute Durance, et de

la sorte Sisteron, situé entre-deux, s'était trouvé sans défense.

Cette espèce de mouvement de contraction, naturel chez des gens

surpris et effrayés, avait ainsi ouvert le chemin à Napoléon, sans que

la trahison y fût pour rien. Son nom seul avait produit ces

résolutions irréfléchies dont il allait si bien profiter.

[En marge: Entrée à Sisteron.]

Cambronne se présentant devant Sisteron à la tête de cent hommes, y

pénétra sans difficulté le 5, et Napoléon vint y déjeuner, après avoir

vu tomber comme par enchantement l'un des plus grands obstacles de sa

route. Il commençait à rencontrer ici l'esprit des montagnards du

Dauphiné, montagnards braves, très-sensibles à la gloire des armes,

haïssant l'étranger, détestant ce qu'on appelait les nobles et les

prêtres, alarmés outre mesure des prédications du clergé sur les biens

nationaux et la dîme, et par tous ces motifs enthousiastes de

Napoléon. On les voyait descendre en foule des montagnes au cri de

_Vive l'Empereur!_ fournir avec empressement des vivres, des chevaux,

tout ce qu'on leur demandait, le donner volontiers gratis, et plus

volontiers encore pour de l'argent.

Malgré le bon accueil qu'il avait reçu à Sisteron, Napoléon n'eut

garde de s'y arrêter, et il alla coucher à Gap, afin de s'emparer des

défilés qui conduisent du bassin de la Durance dans celui de l'Isère.

Sa troupe était exténuée de fatigue, car il lui faisait faire dix ou

douze lieues par jour, quand ce n'était pas quinze, et beaucoup

d'hommes restaient en arrière. Mais les paysans les recueillaient, les

voituraient, et il suffisait de quelques heures de repos pour que les

traînards eussent rejoint. Arrivé à Gap le 5 au soir, il avait franchi

près de cinquante lieues en quatre jours, par d'affreux chemins de

montagnes, marche d'armée prodigieuse et qui allait devenir plus

surprenante encore les jours suivants.

[En marge: Prompte traversée de Gap, et arrivée à Corps.]

Napoléon, fort bien reçu à Gap, y apprit cependant des nouvelles qui

ne lui permettaient point d'y séjourner. Il avait envoyé un émissaire

pour sonder la garnison d'Embrun, et cet émissaire avait rapporté que

les soldats étaient prêts au premier signal à prendre la cocarde

tricolore, mais que le sentiment du devoir retenant les officiers,

ceux-ci, loin de vouloir livrer la place, songeaient au contraire à

occuper le défilé dit de Saint-Bonnet, qui communique de la vallée de

la Durance dans celle du Drac, affluent de l'Isère. Ce défilé commence

au sortir de Gap, traverse une haute montagne au col dit de

Saint-Guignes, et descend ensuite sur Saint-Bonnet. Napoléon craignant

d'être prévenu à un passage aussi dangereux, y achemina son

avant-garde le 6 de très-bonne heure, et la suivit lui-même après

avoir attendu jusqu'à midi la queue de sa colonne à Gap. Le défilé

n'était point gardé, et il put aller coucher le soir au bourg de

Corps, sur la limite du département de l'Isère. Jusqu'ici tout lui

avait parfaitement réussi: il était en plein Dauphiné, et pouvait même

ressentir déjà les émotions de la ville de Grenoble, profondément

agitée à son approche. S'il enlevait cette ville, importante par son

site, ses ouvrages, son arsenal, sa nombreuse garnison, et la valeur

politique et morale de ses habitants, il était presque maître de la

France, car Grenoble lui donnait Lyon, et Lyon lui donnait Paris. Ne

voulant négliger aucune précaution il se fit précéder par le docteur

Émery, qui avait des intelligences dans Grenoble, et qui pouvait y

préparer les esprits en sa faveur.

[En marge: Situation de Grenoble. Embarras du préfet et du général

commandant la division, et leur résolution de faire leur devoir.]

[En marge: La difficulté n'était pas dans le nombre, mais dans la

fidélité des troupes.]

[En marge: Composition de la 7e division militaire, et énumération des

troupes qui l'occupaient.]

L'estafette expédiée de Draguignan par le préfet du Var était arrivée

à Grenoble le samedi 4 mars, dans la soirée. Un savant illustre, M.

Fourier, était préfet de l'Isère. Le général Marchand, l'un des

officiers de l'Empire les plus estimés, commandait à Grenoble, siége

de la 7e division militaire. Le préfet et le général furent

très-désagréablement surpris par la nouvelle qu'on leur mandait, car,

outre ce qu'elle avait de grave pour la France entière, elle

s'aggravait pour eux de la responsabilité qui allait peser sur leur

tête. En effet le préfet du Var, mieux informé, venait de leur

indiquer la direction de Grasse, Digne, Gap et Grenoble, comme celle

que Napoléon avait dû prendre. L'orage se portait donc directement sur

eux. Par une disposition assez naturelle à tous les gouvernements qui

apprennent un événement fâcheux, ils tinrent la nouvelle cachée, ce

qui du reste avait l'avantage de leur laisser quelques heures de

calme pour délibérer sur la conduite à tenir. M. Fourier était du

nombre de ces savants que les agitations publiques importunent, et qui

ne demandent aux gouvernements qu'ils servent, que l'aisance dans

l'étude. Il aurait donc fort désiré que la Providence eût écarté de

lui cette terrible épreuve. Attaché à Napoléon par des souvenirs de

gloire (il avait été de l'expédition d'Égypte), aux Bourbons par

estime et par amour du repos, il n'avait de préférence bien marquée

pour aucune des deux dynasties, et était fort disposé à en vouloir à

celui qui venait troubler sa paisible vie: Ajoutez à ce sentiment un

honnête amour de son devoir, et on comprendra qu'il voulût d'abord

être fidèle aux Bourbons, sans toutefois pousser le dévouement

jusqu'au martyre. Quant au général Marchand, quoique largement associé

à la gloire impériale, il était sévère observateur de la discipline

militaire, et, tout en désapprouvant la conduite de l'émigration, il

était assez intelligent pour comprendre les dangers auxquels le retour

de Napoléon allait exposer la France. Sa résolution était beaucoup

plus ferme que celle du préfet, mais à cette heure le plus ou le moins

d'énergie ne procurait guère de moyens de résistance. Les troupes ne

manquaient pas dans le pays. Le mouvement de concentration vers les

Alpes, ordonné à la suite des imprudences de Murat, avait commencé, et

il y avait dans la Franche-Comté, le Lyonnais, le Dauphiné, plus de

soldats que n'en comportait l'effectif général de l'armée.

Malheureusement en présence de Napoléon, ce n'était pas le nombre des

troupes qui importait, mais leur fidélité. Résisteraient-elles à son

nom, et bientôt à sa présence? Le général Marchand connaissait assez

l'armée pour en douter. Il convoqua en secret les chefs de corps, et

ceux-ci déclarèrent que, prêts à faire leur devoir, ils répondaient

médiocrement de leurs officiers, et nullement de leurs soldats. On

était même assez mal partagé à Grenoble quant au choix des régiments.

À côté du 5e d'infanterie, bien discipliné et bien commandé, on avait

le 4e d'artillerie, dans lequel Napoléon avait fait ses premières

armes, et qui depuis la dissolution de l'artillerie de la garde

impériale, en avait reçu plusieurs compagnies. On avait aussi le 3e du

génie, animé de sentiments peu favorables aux Bourbons, et on

craignait avec raison l'ordinaire influence des corps savants sur le

reste des troupes. Le général Marchand conçut donc de vives

inquiétudes, et attendit pour prendre un parti l'arrivée du général

Mouton-Duvernet, qui commandait la subdivision de Valence. La 7e

division militaire, formée alors de quatre départements, était

partagée en deux subdivisions, celle de Grenoble qui comprenait

l'Isère et le Mont-Blanc, celle de Valence qui comprenait la Drôme et

les Hautes-Alpes. Il en résultait que le général Mouton-Duvernet, pour

aller donner des ordres dans les Hautes-Alpes, c'est-à-dire à Gap,

était obligé de passer par Grenoble.

Ce général informé de son côté des événements, avait pris à la hâte

quelques précautions pour la défense du pont de Romans sur l'Isère, en

cas que Napoléon suivît les bords du Rhône, puis était parti

précipitamment pour les Hautes-Alpes, et il était arrivé à Grenoble

le dimanche 5, au matin. Là, dans une réunion composée du préfet

Fourier, du général Marchand, du général Mouton-Duvernet, et de

quelques officiers d'état-major, on avait délibéré sur les mesures

qu'il convenait d'adopter. Il n'était pas aisé d'en imaginer qui

répondissent aux justes inquiétudes des esprits prévoyants.

[En marge: Fâcheuse alternative où l'on se trouvait de livrer à

Napoléon ou du terrain ou des troupes.]

[En marge: On prend le parti de concentrer à Grenoble toutes les

troupes réunies en Dauphiné.]

Envoyer des troupes à la rencontre de Napoléon c'était probablement

les lui livrer, car malgré la fidélité des chefs, il était peu

vraisemblable qu'elles résistassent à sa présence. Les rappeler à soi

pour faire le vide autour de lui, c'était lui livrer du pays, et

souvent des postes de la plus haute importance, comme celui de

Sisteron par exemple. Ainsi, quoi qu'on fît, on était exposé à lui

abandonner ou des hommes ou du terrain. Cependant l'occupation de

Grenoble par l'ennemi était un fait si grave, que toute incertitude

cessait par rapport à elle. Cette capitale du Dauphiné, outre qu'elle

avait une grande importance morale, était une place anciennement

fortifiée; elle contenait une école d'artillerie, une école du génie,

et un matériel immense, consistant en 80 mille fusils, 200 bouches à

feu, et tout l'attirail qui accompagne un pareil dépôt d'armes. On ne

pouvait donc pas déserter un poste d'une telle valeur. Il fut convenu

qu'on y réunirait toutes les troupes répandues dans le Dauphiné et la

partie de la Savoie restée à la France. On envoya à Chambéry l'ordre

d'en faire partir les deux régiments d'infanterie qui s'y trouvaient,

les 7e et 11e de ligne, et à Vienne celui d'expédier le 4e de hussards

dont on avait un extrême besoin, car on manquait de cavalerie.

Malheureusement le 4e de hussards, quoique commandé par un officier

excellent et plein d'honneur, le major Blot, était si peu sûr, que,

pendant la récente visite du comte d'Artois, on n'avait pu l'empêcher

de crier _Vive l'Empereur!_ Mais il fallait se servir de ce qu'on

avait, et on se flatta qu'en réunissant une masse considérable de

troupes, on parviendrait à ranimer chez elles l'esprit militaire, et

avec l'esprit militaire le sentiment des devoirs attachés à cette

noble profession. Ces résolutions adoptées, le général Mouton-Duvernet

partit pour les Hautes-Alpes, en suivant la route même de Gap, par

laquelle arrivait Napoléon. Ce général espérait le devancer au passage

important de Saint-Bonnet, et prendre des précautions matérielles qui

peut-être suffiraient pour l'arrêter.

[En marge: Sentiments divers de la population de Grenoble.]

La nouvelle, d'abord renfermée entre les principales autorités de la

ville, s'était bientôt répandue, et dans le milieu de la journée du

dimanche elle était devenue publique. Le préfet, le général, crurent

alors qu'il convenait de l'annoncer officiellement, et publièrent une

proclamation dans laquelle ils engageaient les fonctionnaires de

toutes les classes à remplir leurs devoirs, promettant de leur donner

eux-mêmes l'exemple. Grenoble offrait un échantillon complet de l'état

de la France à cette époque. On y voyait quelques anciens nobles

affichant imprudemment leurs espérances et leurs voeux, mais ayant

compris depuis le procès Exelmans, depuis les funérailles de

mademoiselle Raucourt, qu'ils devaient se contenir s'ils ne voulaient

s'exposer à de nouveaux malheurs. On y voyait une bourgeoisie

nombreuse, riche, éclairée, n'ayant donné ni dans les excès ni dans

les brusques retours de l'esprit révolutionnaire, admirant le génie de

Napoléon, détestant ses fautes, profondément blessée de la conduite de

l'émigration, mais sentant vivement le danger d'un rétablissement de

l'Empire en présence de l'Europe en armes. On y voyait enfin un peuple

laborieux, aisé, brave, moins combattu dans ses sentiments que la

bourgeoisie parce qu'il était moins éclairé, passionné pour la gloire

militaire, ayant en aversion ce qu'on appelait les nobles et les

prêtres, partageant en un mot toutes les dispositions des paysans du

Dauphiné, bien que pour sentir comme eux il n'eût pas le motif

intéressé des biens nationaux.

On devine, sans qu'il soit besoin de le dire, les émotions que la

nouvelle de l'approche de Napoléon dut produire parmi ces diverses

classes. La noblesse poussa des cris de colère, et courut chez les

autorités pour les exciter à faire leur devoir, en les menaçant de

tout son courroux si elles montraient la moindre hésitation. Mais tout

en criant, s'agitant, elle n'apportait aucun moyen sérieux de

résistance. Toutefois elle en avait un à sa disposition, c'était de

fournir quelques hommes dévoués qui tireraient le premier coup de

fusil, seule manière d'engager les troupes et de les décider. Elle

promettait de trouver ces quelques hommes, mais on en doutait, et elle

en doutait elle-même. La bourgeoisie se montra inquiète et partagée,

car si elle condamnait la marche politique des Bourbons, elle

entrevoyait clairement les périls attachés à leur chute. Quant au

peuple, dans les rangs duquel s'étaient mêlés beaucoup d'officiers à

la demi-solde, il tressaillit de joie, et ne cacha guère ses désirs et

ses espérances. Les fonctionnaires dissimulaient plus que jamais leurs

véritables sentiments, mais au fond du coeur ils souhaitaient le

succès de Napoléon, pour être dispensés envers les Bourbons d'une

hypocrisie fatigante, qui les humiliait sans les rassurer sur la

conservation de leurs emplois. Une population disposée de la sorte ne

présentait donc pas beaucoup de ressource. Si on avait possédé une

garde nationale unie et bien organisée, on aurait pu en la mêlant aux

troupes les contenir par le bon exemple. Mais les nobles avaient comme

partout affecté de se renfermer dans la cavalerie de la garde

nationale, et laissé à la bourgeoisie seule le soin de composer

l'infanterie. Celle-ci ayant manifesté plus d'une fois une vive

opposition à la marche du gouvernement, avait été, sous divers

prétextes, privée de ses fusils, et elle était en ce moment désarmée

et désorganisée. On n'avait par conséquent sous la main que les

troupes de ligne, dont la fidélité était le grand problème du jour.

[En marge: Extrême agitation parmi toutes les classes de la

population, lorsqu'on apprend l'approche de Napoléon.]

Toute la fin de la journée du dimanche 5, toute la première moitié du

lundi 6, se passèrent en vives agitations, en une succession rapide

d'espérances et de craintes, qui à chaque instant faisait de la joie

des uns un sujet de vive douleur pour les autres. Tantôt on disait

Napoléon poursuivi, arrêté, fusillé, et les royalistes promenaient

dans les rues des visages riants, même provocants, puis rentraient

chez eux pour mander à Lyon et à Paris les plus heureuses nouvelles:

tantôt on disait Napoléon vainqueur de tous les obstacles, arrivé

presque aux portes de Grenoble, et alors c'étaient les royalistes qui

étaient tristes et silencieux, et à son tour le peuple transporté de

joie courait les rues en criant _Vive l'Empereur!_ Les officiers à la

demi-solde, dont l'influence fut alors funeste, cherchaient à

s'approcher des troupes, à se mettre en rapport avec elles, trouvaient

les officiers gênés et silencieux, mais les soldats expansifs, joyeux,

et ayant la cocarde tricolore cachée au fond de leurs schakos. Les

généraux instruits du danger de semblables relations essayèrent de les

interdire, tinrent pour cela les troupes ou casernées ou sous les

armes, mais ils ne réussirent qu'à les mécontenter, sans empêcher ces

communications en quelque sorte électriques qui tiennent à la parfaite

communauté des sentiments.

Le lundi 6, au milieu du jour, on eut des nouvelles du général

Mouton-Duvernet. S'étant avancé en toute hâte sur la route de Gap par

Vizille, ce général avait rencontré un voyageur qu'il avait fait

arrêter. C'était le docteur Émery, dépêché à Grenoble par Napoléon. Il

avait questionné ce voyageur, qui avait déclaré ne rien savoir, être

parti de l'île d'Elbe depuis plusieurs mois, et revenir tranquillement

à Grenoble, sa patrie, pour y fixer son séjour. Trompé par ces

déclarations, le général Mouton-Duvernet avait laissé passer le

docteur Émery, et s'était ensuite porté en avant. Il avait bientôt

appris que Napoléon, après avoir couché la veille à Gap, marchait ce

jour-là même sur Corps, où il allait arriver, après avoir franchi le

défilé de Saint-Bonnet. Il n'était donc plus temps de l'arrêter, et

rebrousser chemin vers Grenoble était la seule chose que le général

Mouton-Duvernet eût à faire. En route, ce général s'étant ravisé à

l'égard du docteur Émery, avait fait courir après lui pour s'emparer

de sa personne. Mais le docteur, fort alerte, avait eu le temps de

gagner Grenoble, où il était allé se cacher chez des amis qu'il avait

chargés de répandre les proclamations de Napoléon et la nouvelle de

son approche.

[En marge: On envoie un bataillon du 5e avec une compagnie

d'artillerie et une du génie au pont de Ponthaut, dans l'espérance

d'arrêter Napoléon au passage de la Bonne.]

Quand on sut à Grenoble qu'il n'avait pas été possible de devancer

Napoléon aux défilés qui séparent le bassin de la Durance de celui de

l'Isère, qu'il serait dans la soirée à Corps, et peut-être le

lendemain à Grenoble, l'agitation redoubla. D'une part, on disait que

rien ne lui résisterait, et que les troupes envoyées à sa rencontre ne

serviraient qu'à augmenter ses forces; de l'autre, on prétendait

qu'une armée, commandée par le comte d'Artois et plusieurs maréchaux,

se réunissait à Lyon pour arrêter l'évadé de l'île d'Elbe, et le punir

d'une manière éclatante. Les royalistes, qui répandaient cette

nouvelle afin de reprendre courage, ne parvenaient guère à se

rassurer. Ils entouraient les autorités, les gourmandaient, les

accusaient de ne rien faire, sans faire davantage eux-mêmes, et leur

reprochaient amèrement de s'enfermer passivement dans Grenoble. À les

entendre, c'était ouvrir toutes les issues à Napoléon, et lui livrer

la France. On citait un nouvel endroit où il serait possible de

l'arrêter en faisant sauter un pont. Ce pont était celui de Ponthaut

sur une petite rivière, la Bonne, qui se jette dans le Drac, affluent

de l'Isère, et barre la route de Gap. On disait qu'en faisant sauter

ce pont, on réduirait Napoléon à se réfugier dans les montagnes, ou

bien à descendre dans la plaine, c'est-à-dire au bord du Rhône, où les

forces assemblées à Lyon ne manqueraient pas de le détruire. On

insista tellement auprès des autorités civiles et militaires, que le

préfet et le général prirent le parti d'envoyer à ce pont de la Bonne

une compagnie d'artillerie, une compagnie du génie, et un bataillon du

5e de ligne, dont on augurait bien à cause de sa parfaite discipline.

Ce bataillon était commandé par un officier très-distingué, nommé

Lessard, ayant servi jadis dans la garde impériale, mais rigoureux

observateur de ses devoirs, et résolu à tenir ses serments. On suivit

ces troupes jusqu'à la porte de Bonne par laquelle elles sortirent,

les royalistes se confiant en leur excellente tenue, les

bonapartistes, au contraire, disant que les regards, les gestes des

soldats ne laissaient aucun doute sur la conduite qu'ils tiendraient

en présence de Napoléon.

[En marge: Arrivée des troupes mandées à Grenoble, et notamment du 7e

de ligne commandé par le colonel de La Bédoyère.]

La colonne étant partie dans la soirée, on ne pouvait avoir de ses

nouvelles que le lendemain, et on les attendit avec impatience. Le

lendemain, mardi 7, arrivèrent le 11e et le 7e de ligne, venus de

Chambéry, et le 4e de hussards venu de Vienne. En même temps on

s'était mis à l'ouvrage, et on avait activement travaillé à l'armement

de la place, en tirant les canons de l'arsenal pour les hisser sur les

murailles. Les royalistes fondaient beaucoup d'espérances sur l'un des

deux régiments d'infanterie arrivés de Chambéry, sur le 7e, commandé

par le colonel de La Bédoyère, jeune officier des plus brillants,

ayant fait les campagnes les plus rudes de l'Empire, très-ancien

gentilhomme, allié par sa femme à la famille des Damas, protégé de la

cour, et paraissant lui être dévoué. On racontait qu'en entrant dans

Grenoble, il avait distribué à ses soldats une somme d'argent prise

sur ses propres deniers, et on ne doutait pas qu'il ne l'eût fait pour

s'attacher son régiment et le maintenir dans la voie du devoir.

[En marge: Réunion des chefs de corps chez le général Marchand; leur

langage, et le silence du colonel de La Bédoyère.]

Ce jeune colonel dînait en ce moment avec les officiers de la garnison

chez le général Marchand, qui les avait réunis à sa table pour mieux

s'assurer de leurs dispositions. La plupart, sous les yeux de

l'autorité supérieure, manifestaient assez de zèle, mais quelques-uns

plus sincères, tout en affirmant qu'ils feraient leur devoir,

n'avaient pas caché qu'il leur en coûterait de le faire contre

Napoléon. Au milieu de ces manifestations diverses, le colonel de La

Bédoyère s'était tu, et ce silence, de la part d'un officier supposé

royaliste, avait paru singulier, mais nullement inquiétant, tant le

doute semblait impossible à son égard. On quitta la table vers deux

heures, et comme à cette heure les troupes envoyées au pont de

Ponthaut devaient être en face de Napoléon, et que la crise

approchait, chacun se retira pour vaquer à ses fonctions.

[En marge: Arrivée à La Mure des troupes envoyées pour détruire le

pont de Ponthaut.]

En effet, les troupes parties la veille au soir s'étaient dirigées par

Vizille, La Frey, La Mure, sur Ponthaut, les deux compagnies du génie

et de l'artillerie en semant la route de leurs cocardes blanches et en

tenant de fort mauvais propos, le bataillon du 5e au contraire en ne

donnant aucun signe de ses sentiments. Les deux compagnies du génie et

de l'artillerie s'étaient arrêtées au village de La Mure, à une petite

distance du pont de Ponthaut sur la Bonne. Le maire et les habitants

de La Mure en apprenant ce qu'on venait faire s'émurent vivement, et

s'opposèrent à la destruction d'un pont qui était leur principal moyen

de communication avec la Provence. Ils alléguèrent pour raison de leur

résistance qu'un peu au-dessus de Ponthaut la Bonne était guéable, et

que tout le tort qu'on ferait à la colonne impériale serait de

l'obliger à passer la rivière dans une eau assez froide. Les soldats

du génie feignirent de trouver suffisantes les raisons des habitants

de La Mure, et sans insister ils demandèrent des logements, qu'on

s'empressa de leur procurer en attendant l'arrivée du 5e de ligne.

[En marge: Rencontre de ces troupes avec l'avant-garde de Cambronne.]

[En marge: Les soldats des deux partis se mêlent, et s'entretiennent

les uns avec les autres.]

[En marge: Le chef de bataillon du 5e ramène sa troupe en arrière.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 6 / 46 段