plus brillantes réussites. L'heureux vent du sud faiblit sensiblement,
et arrivée en vue du cap Saint-André la flottille demeura immobile. À
peine put-on s'élever quelque peu au nord vers l'île de Capraia, et le
27 au matin on n'avait franchi que sept ou huit lieues. On se trouvait
dans les eaux mêmes des croisières anglaise et française, et exposé à
les rencontrer. Le péril était grand. Le capitaine de frégate
Chautard, qui était venu joindre Napoléon à l'île d'Elbe, le capitaine
Taillade, qui commandait le brick _l'Inconstant_, et plusieurs marins
étaient d'avis de rentrer à Porto-Ferrajo, afin d'y attendre sous
voile un vent meilleur. C'était pour éviter un péril se _jeter_ dans
un autre, car malgré l'embargo mis à Porto-Ferrajo sur tous les
bâtiments, un avis pouvait être parvenu aux Anglais, et dans ce cas on
aurait été enfermé dans Porto-Ferrajo par une apparition subite des
forces britanniques, surpris en flagrant délit d'attentat à la paix
générale, et consigné dans une île non plus en souverain mais en
prisonnier. Il valait donc mieux persévérer, et rester en panne
jusqu'à ce que soufflât de nouveau ce vent si désiré du sud. Napoléon
qui avait des hasards de ce monde une expérience sans égale, savait
que dans toute entreprise il faut voir de sang-froid les aspects si
divers que prennent les événements, et prendre patience jusqu'au
retour des circonstances favorables. Le plus grand danger après tout
c'était de rencontrer la croisière française, composée de deux
frégates et d'un brick. Or, on connaissait l'esprit qui animait les
équipages, et il était possible de les enlever sans coup férir, en
sautant à l'abordage avec les aigles et les trois couleurs. Il
attendit donc avec la résolution de sortir d'embarras par un coup
d'audace, si on était aperçu par la croisière française.
[En marge: Rencontre avec le brick français _le Zéphire_.]
À midi le vent fraîchit, et on s'éleva à la hauteur de Livourne. À
droite vers la côte de Gênes on voyait une frégate, et une autre à
gauche vers le large; au loin un vaisseau de ligne, poussé par un vent
d'arrière, semblait se diriger à toutes voiles sur la flottille.
C'étaient là des périls qu'il fallait braver, en se fiant du résultat
à la fortune. On continua de naviguer, et tout à coup on se trouva
bord à bord avec un brick de guerre français, _le Zéphire_, commandé
par le lieutenant de vaisseau Andrieux, bon officier, que la petite
marine de l'île d'Elbe rencontrait souvent. On pouvait essayer
d'enlever ce brick, mais Napoléon ne voulut pas courir sans nécessité
la chance d'une pareille tentative. Il fit coucher ses grenadiers sur
le pont, et ordonna au capitaine Taillade, qui connaissait le
commandant Andrieux, de parlementer avec lui. Le capitaine Taillade
prenant son porte-voix, salua le commandant Andrieux, et lui demanda
où il allait.--À Livourne, répondit celui-ci, et vous?--À Gênes,
repartit le capitaine Taillade; et il offrit de se charger des
commissions du _Zéphire_, ce que le commandant Andrieux n'accepta
point, n'en ayant, disait-il, aucune pour ce port. Et comment se porte
l'Empereur? demanda l'officier de la marine royale.--Très-bien,
répondit le capitaine Taillade.--Tant mieux, ajouta le commandant
Andrieux; et il poursuivit son chemin, sans soupçonner la rencontre
qu'il venait de faire, et l'immensité de choses qu'il venait de
laisser passer sans s'en apercevoir.
[Date en marge: Mars 1815.]
[En marge: Arrivée le 1er mars dans le golfe Juan.]
À la nuit on vit disparaître les bâtiments de guerre qui avaient donné
de l'inquiétude quelques heures auparavant, et on mit le cap sur la
France. On employa la journée du 28 à traverser le golfe de Gênes,
sans autre rencontre que celle d'un vaisseau de 74 qu'on prit d'abord
pour un croiseur ennemi, mais qui bientôt ne parut plus s'occuper de
la flottille, et le 1er mars au matin, jour à jamais mémorable,
quoique bien funeste pour la France et pour Napoléon, on découvrit la
côte avec une satisfaction indicible. À midi on aperçut Antibes et les
îles Sainte-Marguerite. À trois heures on mouilla dans le golfe Juan,
et Napoléon ayant surmonté de la manière la plus heureuse les
premières difficultés de son entreprise, put croire au retour de son
ancienne fortune, et ses soldats qui le croyaient comme lui, firent
retentir les airs du cri de _Vive l'Empereur_!
[En marge: Heureux débarquement.]
À un signal donné, et au bruit du canon, on arbora sur tous les
bâtiments le drapeau tricolore, chaque soldat prit la cocarde aux
trois couleurs, et on mit les chaloupes à la mer pour opérer le
débarquement. Napoléon ordonna au capitaine d'infanterie Lamouret
d'aller avec vingt-cinq hommes s'emparer d'une batterie de côte,
située au milieu du golfe. Le capitaine Lamouret s'y transporta en
chaloupe, ne trouva que des douaniers charmés d'apprendre l'arrivée de
Napoléon, et fort pressés de se donner à lui. On toucha terre avec
une joie facile à comprendre, et tandis que les chaloupes opéraient le
va-et-vient des bâtiments à la côte, le capitaine Lamouret imagina de
se diriger sur Antibes pour enlever la place, ce qui eût procuré un
point d'appui d'une assez grande importance.
[En marge: Fausse tentative sur Antibes.]
Ce téméraire officier se présenta en effet devant Antibes, aborda le
poste qui gardait la porte, et en fut très-bien accueilli. Le général
Corsin, commandant Antibes, était en ce moment en visite aux îles
Sainte-Marguerite. Le colonel Cuneo d'Ornano le remplaçait. Celui-ci
apprenant ce dont il s'agissait, et tenant à remplir ses devoirs
militaires, laissa entrer les vingt-cinq grenadiers, puis ordonna de
lever tout à coup le pont-levis, et les fit ainsi prisonniers. Mais
ils se mirent à parler aux soldats du 87e, en garnison à Antibes, et
les émurent à tel point que ceux-ci criant _Vive l'Empereur!_
voulurent absolument livrer la place à Napoléon. Le colonel d'Ornano
parvint à les calmer, et en attendant désarma les vingt-cinq
grenadiers, auxquels il promit de rendre leurs armes dès que les faits
seraient mieux éclaircis.
Ces vingt-cinq hommes trop confiants se trouvaient donc perdus pour
Napoléon, et on aurait pu regarder ce début comme de fort mauvais
augure, si, en même temps, on n'avait vu une multitude de soldats du
87e se jeter à bas des remparts, et courir vers Cannes pour se
joindre, disaient-ils, à leur empereur.
[En marge: Curiosité de la population, sans aucune manifestation
prononcée.]
À cinq heures le débarquement était terminé. Les onze cents hommes de
Napoléon, avec quatre pièces de canon et leur bagage, étaient
descendus à terre, et avaient établi leur bivouac dans un champ
d'oliviers, sur la route d'Antibes à Cannes. D'abord les habitants en
voyant plusieurs bâtiments chargés de monde tirer le canon, crurent
que c'étaient des Barbaresques qui enlevaient des pêcheurs, et furent
épouvantés. Mais bientôt mieux renseignés, ils accoururent avec
curiosité, sans se prononcer ni dans un sens ni dans un autre, car les
populations du littoral n'étaient pas en général très-favorables à
l'Empire, qui leur avait valu quinze ans de guerre maritime. Napoléon
envoya Cambronne à la tête d'une avant-garde à Cannes, pour commander
des vivres et acheter des chevaux, et sachant que pour attirer les
gens il ne faut pas commencer par froisser leurs intérêts, il fit tout
payer argent comptant. Les vivres furent en effet préparés, et
quelques mulets, quelques chevaux achetés. Malgré l'ordre de ne
laisser sortir personne de Cannes, surtout par la route qui menait à
Toulon, un officier de gendarmerie, auquel Cambronne avait proposé
d'acheter des chevaux et qui avait feint de vouloir les céder,
s'échappa au galop pour aller à Draguignan donner avis au préfet du
Var du grand événement qui venait de s'accomplir. Heureusement pour
Napoléon, cet officier ayant remarqué que l'artillerie qu'on avait
débarquée était placée sur la route de Toulon, s'en fia aux premières
apparences, et alla répandre la nouvelle que l'expédition se dirigeait
vers la Provence, c'est-à-dire vers Toulon et Marseille.
[En marge: Bivouac à Cannes.]
[En marge: Les deux routes qui s'offrent à Napoléon.]
Il n'en était rien, comme on va le voir. Dans le champ d'oliviers où
Napoléon avait établi son bivouac, on lui avait dressé un siége et une
table, et il y avait déployé ses cartes. Deux routes s'offraient:
l'une d'un parcours facile, celle de la basse Provence, aboutissant à
Toulon et Marseille, l'autre, celle du Dauphiné, hérissée de montagnes
escarpées, couverte alors de neige et de glace, et coupée d'affreux
défilés où cinquante hommes déterminés auraient pu arrêter une armée.
Cette dernière, tracée au milieu des Alpes françaises, était en
plusieurs endroits non carrossable, de façon qu'il fallait, si on la
préférait, commencer par se séparer de son artillerie. Malgré ces
difficultés effrayantes au premier aspect, Napoléon n'hésita point, et
par le choix qu'il fit en ce moment assura le succès de son
aventureuse entreprise.
[En marge: Motifs profonds qui décident Napoléon à préférer celle des
montagnes, et à négliger celle du littoral.]
Les obstacles physiques dont la route des Alpes était hérissée
consistaient dans des chemins escarpés ou couverts de glace, dans des
défilés à forcer ou à tourner, et ces obstacles on pouvait les
surmonter avec de la patience, de l'opiniâtreté, de l'audace. Napoléon
amenait avec lui onze cents hommes, capables de tout, et
très-suffisants pour triompher de la résistance qui pouvait s'offrir
dans ces contrées, où il était impossible qu'il trouvât autre chose
que de petites garnisons commandées par un capitaine ou un chef de
bataillon. Au contraire les obstacles moraux qui l'attendaient sur la
route du littoral étaient bien autrement redoutables. En suivant cette
route qui passe par Toulon, Marseille, Avignon, Valence, il devait
rencontrer des populations violentes, animées d'un royalisme furieux,
et capables de retenir le zèle des troupes pour lui. De plus il
allait trouver sur son chemin des autorités d'un ordre élevé, des
amiraux à Toulon, un maréchal de France à Marseille (c'était Masséna
qui commandait dans cette ville). Or, dans l'entreprise qu'il tentait,
les hauts grades étaient le plus grand des dangers. Dans l'armée, les
soldats, presque tous anciens au service, venus des prisons ou des
garnisons étrangères, éprouvaient pour Napoléon un véritable
fanatisme. Les officiers partageaient cette disposition, mais avec un
peu plus de réserve, parce qu'ils étaient gênés par leurs serments et
par le sentiment de leur devoir. Les généraux, les maréchaux surtout,
plus retenus encore par ces mêmes considérations, et d'ailleurs
appréciant mieux le danger du rétablissement de l'Empire, craignant
aussi de se compromettre gravement, devaient céder plus difficilement
que les officiers à l'entraînement des troupes. Il y avait donc moins
de chances d'enlever un maréchal à la tête de huit ou dix mille
hommes, qu'un colonel ou un capitaine à la tête de quelques centaines
de soldats.
Par toutes ces raisons il fallait éviter les autorités supérieures,
civiles ou militaires, et préférer les chemins même les plus mauvais,
si on devait n'y rencontrer que des officiers de grade inférieur. Sur
la route du Dauphiné, Napoléon ne pouvait avoir affaire, comme nous
venons de le dire, qu'à de petites garnisons faiblement commandées, et
à des paysans qui n'aimaient ni les nobles, ni les prêtres, et qui
presque tous étaient acquéreurs de biens nationaux. La plus grande
ville à traverser, en prenant par les montagnes, était Grenoble. Or,
Napoléon savait que les Grenoblais, animés d'un fort esprit militaire,
comme toutes les populations de la frontière, et fidèles aux
traditions libérales, depuis la fameuse assemblée de Vizille, étaient
tout à fait opposés aux Bourbons. Il avait dans sa garde un
chirurgien, Dauphinois de naissance, le docteur Émery, qui avait
entretenu des relations secrètes avec sa ville natale, et qui
répondait de ses compatriotes. Napoléon choisit donc la route des
montagnes, en laissant sur sa gauche la belle route du littoral et le
royalisme marseillais, et fit preuve ici encore une fois de ce coup
d'oeil supérieur, qui lui avait si souvent procuré les plus grands
triomphes militaires, et qui devait lui procurer en cette occasion le
plus grand triomphe politique que jamais ait obtenu un chef d'empire
ou de parti. Il fit toutes ses dispositions en conséquence.
[En marge: Napoléon abandonne son artillerie, et met son bagage sur
des mulets.]
Il prit le parti d'abandonner son artillerie, dont il n'avait pas un
sérieux besoin, car l'idée d'un combat à coups de canon n'entrait
guère dans son esprit. Les onze cents hommes qu'il avait suffisaient
pour le garantir de la main des gendarmes, ou de la résistance d'un
chef de bataillon, et quant aux autres résistances c'était sur l'effet
de sa présence qu'il comptait pour les faire évanouir. Ou bien à la
vue de sa redingote, de son chapeau si fameux, le premier détachement
envoyé à sa rencontre tomberait à ses pieds, et successivement l'armée
tout entière, ou bien il expirerait sur la grande route de la mort des
plus vils malfaiteurs: là était la question qui ne pouvait pas
évidemment se décider à coups de canon. Renonçant à son artillerie
qui n'aurait pas pu le suivre, il fit charger sur des mulets son petit
trésor, reste de ce qu'il avait porté à l'île d'Elbe, et montant à 17
ou 1800 mille francs. Le surplus avait été, ou dépensé à l'île d'Elbe,
ou laissé à sa mère. Il résolut de quitter Cannes vers minuit. En même
temps, il envoya à Grasse pour faire préparer des vivres, et pour
livrer à l'impression deux proclamations dont ses officiers avaient
déjà fait de nombreuses copies à bord du brick _l'Inconstant_, et qui
étaient destinées l'une au peuple français, l'autre à l'armée. Ces
proclamations contenaient ce qui suit, ou textuellement, ou en
substance.
[En marge: Ses proclamations au peuple et à l'armée.]
«Français, disait-il dans la première, les victoires de Champaubert,
de Montmirail, de Château-Thierry, de Vauchamp, de Mormans, de
Montereau, de Craonne, de Reims, d'Arcis-sur-Aube, de Saint-Dizier,
l'insurrection des braves paysans de la Lorraine, de la Champagne, de
l'Alsace, de la Franche-Comté, de la Bourgogne, la position que
j'avais prise sur les derrières de l'armée ennemie, en la séparant de
ses magasins, de ses munitions de guerre, de ses équipages, l'avaient
placée dans une situation désespérée. Les Français ne furent jamais
sur le point d'être plus puissants, et l'élite des troupes coalisées
eût trouvé son tombeau dans ces vastes contrées qu'elles avaient si
cruellement ravagées, lorsque la trahison du duc de Raguse livra la
capitale et désorganisa l'armée. Au même moment, la défection du duc
de Castiglione, à qui j'avais confié des forces suffisantes pour
battre les Autrichiens, et qui en paraissant sur les derrières de
l'ennemi eût complété notre triomphe, acheva notre ruine. La conduite
inattendue de ces deux généraux, qui trahirent à la fois leur patrie,
leur prince et leur bienfaiteur, changea ainsi le destin de la guerre.
Dans ces tristes circonstances, mon coeur fut déchiré, mais mon âme
demeura inébranlable. Je ne consultai que l'intérêt de la patrie, je
m'exilai sur un rocher au milieu des mers, je conservai une existence
qui pouvait encore vous être utile....»
Après avoir ainsi expliqué ses revers, Napoléon cherchait à
caractériser l'esprit de l'émigration, qui s'appuyait, disait-il, sur
l'étranger, et voulait rétablir les abus du régime féodal. Il
ajoutait:
«Français, dans mon exil, j'ai entendu vos plaintes et vos voeux; j'ai
traversé les mers au milieu des périls de toute espèce; j'arrive parmi
vous reprendre mes droits qui sont les vôtres. Tout ce que des
individus ont fait, écrit ou dit depuis la prise de Paris, je
l'ignorerai toujours, et je ne conserverai que le souvenir des
importants services qu'ils ont rendus, car il est des événements d'une
telle nature qu'ils sont au-dessus de l'organisation humaine....
Français, il n'est aucune nation, quelque petite qu'elle soit, qui
n'ait eu le droit, et n'ait tenté de se soustraire au déshonneur
d'obéir à un prince imposé par un ennemi momentanément victorieux.
Lorsque Charles VII rentra dans Paris et renversa le trône éphémère de
Henri VI, il reconnut tenir son trône de la vaillance de ses braves,
et non du prince régent d'Angleterre. C'est aussi à vous seuls et aux
braves de l'armée que je me fais, et ferai toujours gloire de tout
devoir.»
Napoléon disait à l'armée:
«SOLDATS!
»Nous n'avons pas été vaincus: deux hommes sortis de nos rangs
ont trahi nos lauriers, leur pays, leur prince, leur bienfaiteur.
»Ceux que nous avons vus pendant vingt-cinq ans parcourir toute
l'Europe pour nous susciter des ennemis, qui ont passé leur vie à
combattre contre nous, dans les rangs des armées étrangères, en
maudissant notre belle France, prétendraient-ils commander et
enchaîner nos aigles, eux qui n'ont jamais pu en soutenir les
regards? Souffrirons-nous qu'ils héritent du fruit de nos
travaux, qu'ils s'emparent de nos honneurs, de nos biens, qu'ils
calomnient notre gloire? Si leur règne durait, tout serait perdu,
même le souvenir de nos plus mémorables journées.
»Votre général, appelé au trône par le choix du peuple, et élevé
sur vos pavois, vous est rendu: venez le joindre.
»Arrachez ces couleurs que la nation a proscrites, et qui pendant
vingt-cinq ans servirent de ralliement à tous les ennemis de la
France. Arborez cette cocarde tricolore que vous portiez dans nos
grandes journées. Nous devons oublier que nous avons été les
maîtres des nations, mais nous ne devons pas souffrir qu'aucune
se mêle de nos affaires. Qui prétendrait être maître chez nous?
Qui en aurait le pouvoir? Reprenez ces aigles que vous aviez à
Ulm, à Austerlitz, à Iéna, à Eylau, à Wagram, à Friedland, à
Tudela, à Eckmühl, à Essling, à Smolensk, à la Moskova, à
Lutzen, à Wurtchen, à Montmirail... Venez vous ranger sous les
drapeaux de votre chef. Son existence ne se compose que de la
vôtre; ses droits ne sont que ceux du peuple et les vôtres; son
intérêt, son honneur, sa gloire ne sont autres que votre intérêt,
votre honneur, votre gloire. La victoire marchera au pas de
charge; _l'aigle avec les couleurs nationales volera de clocher
en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame_. Alors vous pourrez
montrer avec honneur vos cicatrices; alors vous pourrez vous
vanter de ce que vous aurez fait: vous serez les libérateurs de
la patrie.»
Ainsi dans ces proclamations ardentes, empreintes de toutes les
passions du temps, mais touchant avec habileté à tous les points
essentiels du moment, Napoléon, sans s'inquiéter d'être juste, livrait
aux fureurs des soldats Augereau et Marmont, qu'il savait odieux à
l'armée. Aux droits des Bourbons, il opposait le droit populaire, et
touchait ainsi les masses par leur côté le plus sensible. Il
promettait adroitement l'oubli, en imputant certaines faiblesses à la
toute-puissance des révolutions, faisait appel à la cocarde tricolore
qu'il savait cachée dans le sac des soldats, leur rappelait leur
immortelle gloire flétrie par la haine maladroite des émigrés, et en
une image saisissante, restée populaire, il annonçait la victoire à
ses partisans. Ces proclamations n'étaient pas le moins profond, et ne
devaient pas être le moins efficace de ses calculs.
Avant de se mettre en route il fit repartir pour l'île d'Elbe son
heureuse flottille, afin qu'elle annonçât à sa mère et à sa soeur le
succès de la première moitié de son entreprise, et ordonna au brick
_l'Inconstant_ de les transporter à Naples, pour qu'elles pussent y
attendre en sûreté la fin de cette crise.
[En marge: Rencontre avec le prince de Monaco.]
Vers le soir il s'était approché de Cannes, et on lui amena à son
bivouac, par suite de l'ordre qu'il avait donné d'arrêter toutes les
voitures, le prince de Monaco, passé, comme tant d'hommes du temps,
d'un culte à l'autre, de l'Empire à la Restauration. Il le fit
relâcher sur-le-champ, l'accueillit avec gaieté, et lui demanda où il
allait.--Je retourne chez moi, répondit le prince.--Et moi aussi,
répliqua Napoléon. Puis il quitta le petit souverain de Monaco, en lui
souhaitant bon voyage.
À minuit il partit pour Grasse, suivant Cambronne qui avait pris les
devants avec un détachement de cent hommes. Au centre se trouvait le
bataillon de la vieille garde, escortant le trésor et les munitions,
puis venait le bataillon corse formant l'arrière-garde.
[En marge: Arrivée à Grasse le 2 mars au matin.]
Au sortir de Cannes commençait la route de montagnes qu'il fallait
suivre pendant quatre-vingts lieues pour atteindre Grenoble. On arriva
le 2 mars à Grasse, vers la pointe du jour. Les quelques heures
passées aux environs de Cannes avaient été employées à préparer des
rations, à se procurer des chevaux, et surtout à imprimer les deux
proclamations. À dater de ce moment, Napoléon était décidé à ne plus
perdre une heure, afin d'arriver à Grenoble avant tous les ordres
expédiés de Paris. Il déjeuna debout, entouré de son état-major, un
peu en dehors de la ville de Grasse, sous les yeux de la population
curieuse mais perplexe, et ne manifestant rien de l'enthousiasme qu'il
espérait bientôt rencontrer.
[En marge: Départ de Grasse.]
[En marge: Passage de la montagne.]
[En marge: Entretien avec une vieille femme gardienne de troupeaux.]
À huit heures du matin il se mit en route, toujours précédé de son
avant-garde, et employa plusieurs heures à gravir par un sentier
couvert de glace la chaîne élevée qui sépare les bords de la mer du
bassin de la Durance. La plus grande partie de la route se fit à pied.
Les hommes qui avaient su se procurer des chevaux cheminaient à côté
de leurs montures, les autres suivaient en portant leur équipement sur
les épaules. Le froid était rigoureux, et Napoléon fut souvent obligé
de descendre de cheval pour se réchauffer en marchant, exercice auquel
il était peu habitué. Plus d'une fois il trébucha dans la neige, et il
s'arrêta pour se reposer un moment dans une espèce de chalet occupé
par une vieille femme et quelques vaches. Tandis qu'il ranimait ses
forces devant un feu de broussailles, il s'adressa à cette paysanne,
qui ne savait pas quels hôtes elle venait de recevoir sous son toit de
chaume, et lui demanda si on avait des nouvelles de Paris. Elle parut
fort étonnée d'une question à laquelle elle était peu accoutumée, et
naturellement elle répondit qu'elle ne savait rien.--Vous ne savez
donc pas ce que fait le Roi? reprit Napoléon.--Le Roi! repartit la
vieille femme avec plus d'étonnement encore, le Roi!... vous voulez
dire l'Empereur... il est toujours _là-bas_.--Cette habitante des
Alpes ignorait donc que Napoléon avait été précipité du trône, et
remplacé par Louis XVIII! Les témoins de cette scène furent comme
frappés de stupeur en présence d'une aussi étrange ignorance.
Napoléon, qui n'était pas le moins surpris, regarda Drouot, et lui
dit: Eh bien, Drouot, à quoi sert de troubler le monde pour le remplir
de notre nom?--Il sortit tout pensif, et songeant à la vanité de la
gloire. On se remit en marche, et on alla prendre gîte le soir à
Seranon, petit hameau composé de quelques fermes. Les soldats
couchèrent dans les granges, et Napoléon trouva un lit convenable dans
la maison de campagne d'un habitant de Grasse. On avait dans cette
première journée franchi un espace de quinze lieues, sans avoir eu à
surmonter d'autre obstacle que celui de la glace et des rochers. Les
hommes étaient extrêmement fatigués, mais l'enthousiasme de leur
entreprise les soutenait, et ils étaient prêts à réaliser la prophétie
de l'aigle _volant de clocher en clocher_.
Le 3 mars on partit de grand matin. On rencontra encore des chemins
montueux et couverts de neige, et le soir, après avoir parcouru une
distance à peu près égale à celle de la veille, on vint coucher à
Barrême, dans la vallée même de la Durance, mais à dix lieues de ses
bords.
[En marge: Arrivée devant Sisteron.]
[En marge: Importance de ce poste.]
Le 4 on était en route de bonne heure malgré la fatigue croissante; on
fit une halte à Digne pour y déjeuner, et on poussa jusqu'à Malijay.
On était presque au bord de la Durance, et il fallait la remonter par
Sisteron et Gap, pour se jeter ensuite par un col étroit dans le
bassin de l'Isère. On allait rencontrer ici un obstacle des plus
inquiétants. À Sisteron, la route passait de la rive gauche sur la
rive droite de la Durance, et traversait un pont que les feux de la
place auraient rendu inaccessible s'il avait été défendu. Un officier
fidèle aux Bourbons, en fermant seulement les portes de cette chétive
forteresse, pouvait arrêter la colonne expéditionnaire. Il aurait
fallu dans ce cas qu'elle descendît la Durance pour la franchir
au-dessous, perdît des heures précieuses, laissât ainsi à tous les
commandants des environs le loisir de se reconnaître, et à la
fougueuse population marseillaise le temps de se précipiter sur les
traces de Napoléon. Le danger était donc fort grand, mais toujours
confiant dans son ascendant, Napoléon marcha sans hésiter sur
Sisteron.
[En marge: Le trouble des commandants militaires est cause que
Sisteron n'est point gardé.]