jours plus clairement que la scène du monde allait redevenir abordable
pour lui. Dans cette disposition il était avide de nouvelles et il
aurait voulu en avoir d'autres que celles qu'il trouvait dans les
gazettes. Il avait bien envoyé quelques agents sur le continent
italien, et ceux-ci lui avaient rapporté que l'Italie tout entière se
lèverait à son apparition s'il voulait y descendre; mais cette
perspective ne l'avait guère tenté, car ce n'était pas avec les
Italiens qu'il se flattait de tenir tête à l'Europe. C'est sur la
France qu'il aurait voulu recevoir des renseignements, mais il n'osait
pas écrire aux hommes considérables qui l'avaient servi, de peur de
les compromettre, et ceux-ci, de peur de le compromettre lui-même,
avaient gardé une égale réserve. Il avait été mieux informé de ce qui
se passait à Vienne. Ce n'était pas sa femme qui l'avait tenu au
courant, c'était M. Meneval, dont la fidélité et le zèle ne s'étaient
point démentis, et qui lui envoyait par le commerce de Gênes des
nouvelles fréquentes de son fils et du congrès. M. Meneval tenait ses
renseignements de madame de Brignole, noble Génoise d'un rare esprit,
d'un grand dévouement à la France, et ayant vainement essayé de faire
entendre la voix du devoir à Marie-Louise, dont elle était l'une des
dames d'honneur. Madame de Brignole recevait ses informations des
principaux personnages de Vienne, et notamment de M. le duc de Dalberg
son gendre, ministre de Louis XVIII. Elle suivait les événements avec
une extrême sollicitude, et avait appris le projet de déporter
Napoléon dans une île de l'océan Atlantique. M. Meneval n'avait pas
manqué de faire part de ce projet à Napoléon en exagérant la
probabilité de l'exécution, car, ainsi que nous l'avons dit, on se
préparait à quitter Vienne sans avoir rien décidé sur ce sujet. À
cette nouvelle M. Meneval en avait ajouté une autre, celle de la
séparation prochaine du congrès, et du départ des souverains pour le
20 février au plus tard.
[En marge: Fermentation produite par ces nouvelles dans l'esprit de
Napoléon.]
[En marge: Aux raisons tirées de ce qui se passe à Vienne, se joint
l'impossibilité financière d'entretenir sa petite armée.]
[En marge: Par tous ces motifs, Napoléon incline à quitter l'île
d'Elbe.]
[En marge: Les longues nuits sont une raison de ne pas différer.]
Ces diverses informations avaient produit sur Napoléon une impression
extrêmement vive, et provoqué chez lui de profondes réflexions sur sa
situation présente et future. Il s'était déjà dit plus d'une fois
qu'il ne pouvait pas mourir dans cette île, que pour lui, pour sa
gloire même, il valait mieux une fin tragique qu'une molle vieillesse
dans cette tranquille prison de l'île d'Elbe. L'ennui visible de ses
compagnons d'infortune l'encourageait fort dans ces pensées. Le grand
maréchal Bertrand souffrait un peu moins de l'exil, depuis l'arrivée
de sa famille; Drouot avait son attitude ordinaire, celle de la simple
vertu dans l'accomplissement de ses devoirs. Il n'en était pas ainsi
des autres. Soldats et officiers, la première chaleur du dévouement
passée, s'ennuyaient profondément de leur oisiveté. Ils le
témoignaient souvent à Napoléon, et dans leur familiarité lui
disaient: Sire, quand partons-nous pour la France?--Il leur répondait
par le silence et un sourire amical, mais il devinait ce qui se
passait au fond de leur coeur, et prévoyait bien que leur patience
n'égalerait pas la durée de son exil. Il cherchait à occuper les
soldats en les faisant travailler à ses routes, à son jardin,
moyennant un supplément de solde, et laissait ceux qui ne voulaient
rien faire ravager les vignes de son domaine de San-Martino, en riant
de leurs innocentes déprédations.--Nous venons de Saint-Cloud, lui
disaient-ils, quand il les rencontrait sur la route mangeant encore
les raisins qu'ils lui avaient dérobé.--C'est bien, leur répondait-il,
mais il sentait toute l'étendue de leur ennui, et en souffrait plus
qu'eux. Une vingtaine d'entre eux ne pouvant plus y tenir, lui avaient
demandé leur congé, et il le leur avait accordé en termes honorables.
Il est vrai qu'en revanche il lui était arrivé quelques officiers du
continent, mais ceux-ci avaient fui l'ennui de France, sans connaître
encore l'ennui de l'île d'Elbe. À ces dispositions trop manifestes de
ses soldats, qui lui faisaient craindre de ne pouvoir les retenir
longtemps auprès de lui, se joignait la réflexion fort simple qu'il
serait bientôt dans l'impossibilité de les nourrir, car il avait
emporté 3,400,000 francs à Porto-Ferrajo, et il ne devait plus lui en
rester que 2,400,000, lorsque ses travaux seraient finis, et c'était
tout juste de quoi payer pendant deux ans sa marine et son armée. Il
aurait suffi de ces seules raisons, sans compter l'activité
indomptable de son âme, pour lui faire résoudre en lui-même le parti
de s'élancer de nouveau dans le champ des grandes aventures. Pourtant
ces réflexions n'avaient encore provoqué chez Napoléon aucune
détermination précise, lorsqu'il apprit le double fait que nous venons
de rapporter, c'est qu'on voulait l'enlever pour le transférer dans
l'Océan, et que les souverains après avoir achevé leurs travaux
allaient se séparer. Il n'en fallut pas davantage pour mettre son âme
ardente en fermentation. Deux considérations puissantes le frappèrent
sur-le-champ. D'abord si les souverains allaient se séparer, la
résolution qui le concernait devait être arrêtée, et une fois arrêtée
on ne la laisserait pas longtemps sans exécution. Secondement, les
souverains devant bientôt quitter Vienne et rentrer chacun chez eux,
l'occasion serait bonne pour tenter une révolution en France, car une
fois partis il ne leur serait pas facile de se réunir de nouveau, et
tout concert établi de loin, par correspondance de cabinet à cabinet,
serait lent, incomplet, de médiocre vigueur. Ces deux considérations
étaient d'un grand poids, mais comme Napoléon en toutes choses pensait
immédiatement aux moyens d'exécution, il trouva dans la saison
elle-même un motif de prendre un parti immédiat. On était à la moitié
de février 1815, et les grandes nuits allaient faire place aux grands
jours. Or, pour s'échapper de l'île d'Elbe sur une flottille qui
porterait ses soldats, il fallait à Napoléon de très-longues nuits.
Cette dernière raison le décida presque, et à tout événement il
ordonna le 16 février de faire entrer le brick _l'Inconstant_ dans la
darse, pour le réparer, le peindre comme un bâtiment anglais, le
pourvoir de quelques mois de vivres. Le même jour il prescrivit à son
agent des mines à Rio, de noliser deux gros transports, sous prétexte
d'envoyer du minerai en terre ferme. Du reste il ne dit rien de ses
projets à personne.
[En marge: La lecture des gazettes, racontant le procès Exelmans,
donne à Napoléon la certitude d'être bien accueilli en France.]
Tandis qu'il inclinait ainsi à s'échapper de sa prison, il reçut,
après avoir été privé de communications pendant deux ou trois
semaines, une quantité de gazettes à la fois. Il les dévora, et y
trouva avec une vive satisfaction de nouveaux indices de la
fermentation des esprits en France, car elles contenaient le récit du
procès Exelmans, celui de l'émeute occasionnée par les funérailles de
mademoiselle Raucourt, et prouvaient que les militaires et le peuple
de Paris étaient mûrs pour une révolution. Le _Journal des Débats_
notamment, assez exactement informé par le duc de Dalberg de ce qui se
passait à Vienne, lui apporta la confirmation de la séparation
prochaine des souverains, et cette concordance avec les rapports de M.
Meneval corrobora chez lui la résolution de faire ses préparatifs de
départ.
[En marge: Arrivée soudaine de M. Fleury de Chaboulon.]
[En marge: Entretien de ce jeune homme avec Napoléon.]
En ce moment on lui annonça l'arrivée à Porto-Ferrajo d'un jeune
homme inconnu qui se disait chargé d'une mission importante auprès de
lui. Ce jeune homme était M. Fleury de Chaboulon, dont il vient d'être
parlé. À peine débarqué à Porto-Ferrajo il avait demandé à être
conduit chez le général Bertrand, en se donnant pour un envoyé de M.
de Bassano. Napoléon l'admit sur-le-champ auprès de lui, l'accueillit
d'abord avec une certaine méfiance, l'observa des pieds à la tête, vit
bientôt qu'il avait affaire à un jeune homme plein de bonne foi et
d'ardeur, et quand il en eut reçu la révélation d'une circonstance
secrète, connue de M. de Bassano et de lui seul (c'était le moyen
imaginé par M. de Bassano pour accréditer M. Fleury de Chaboulon), il
lui prêta une oreille attentive.--On se souvient donc encore de moi en
France? dit-il d'un ton de mécontentement; M. de Bassano ne m'a donc
pas oublié?...--M. Fleury de Chaboulon ayant donné les motifs de la
réserve extrême dans laquelle les plus fidèles serviteurs de l'Empire
s'étaient renfermés, Napoléon n'insista pas un instant sur ce léger
reproche, et écouta l'exposé de l'état des choses, fait avec agitation
mais avec sincérité par son interlocuteur. Quoique M. Fleury de
Chaboulon ne lui apprît rien, et que sur la simple lecture des
journaux il eût tout deviné, il fut charmé d'en recevoir la
confirmation par un témoin oculaire, et surtout par un témoin qui lui
rapportait les propres paroles de M. de Bassano. Ce qui le toucha, et
ce qui devait le toucher particulièrement, ce fut la révélation
positive des sentiments de l'armée, et de l'impatience qu'elle
manifestait d'échapper à l'autorité des Bourbons. C'était une forte
raison de croire qu'à la première apparition de son ancien général
elle ferait éclater ses sentiments, et pour une âme audacieuse comme
celle de Napoléon, la présomption du succès suffisait pour décider
l'entreprise. Aussi après avoir entendu l'envoyé de M. de Bassano, il
résolut de partir immédiatement. Voulant cependant le faire expliquer
davantage, il lui posa la question suivante:--Concluez, lui dit-il. M.
de Bassano me conseille-t-il de m'embarquer et de descendre en
France?...--Le jeune homme interrogé avec ce regard perçant auquel
personne ne résistait, n'osa ni assumer sur lui, ni faire peser sur M.
de Bassano une responsabilité aussi grande, et il répondit en
tremblant, que M. de Bassano ne donnait aucun conseil, et lui avait
expressément recommandé de se renfermer dans le pur exposé des faits.
Napoléon n'insista pas, et, comprenant qu'on n'avait pu prendre
vis-à-vis de lui une aussi lourde responsabilité, il renvoya M. de
Chaboulon sans lui annoncer ses projets, mais en les lui laissant
entrevoir. Craignant que l'émotion de ce jeune homme, initié pour la
première fois de sa vie à d'importants secrets, n'amenât quelque
indiscrétion, il lui donna une mission imaginaire pour Naples, en lui
prescrivant, quand il l'aurait remplie, de se rendre en France auprès
de M. de Bassano, qui lui transmettrait de nouveaux ordres[1]. À
cette époque Napoléon devait avoir renversé le trône des Bourbons, ou
succombé sur une grande route.
[Note 1: M. Fleury de Chaboulon, dans son ouvrage sur les Cent-Jours,
intitulé: _Mémoires sur la vie privée de Napoléon en 1815_, ouvrage
sincère qui a eu l'honneur d'être commenté par Napoléon à
Sainte-Hélène, a un peu grossi son rôle, qu'il a raconté sous un nom
supposé. Dans son récit il paraît croire que c'est lui qui avait
décidé Napoléon à quitter l'île d'Elbe. Mais comme tous ceux qui n'ont
connu qu'un côté des choses, il a tout rapporté à ce qui lui était
personnel, et à ce qu'il avait vu. Les ordres de Napoléon à l'île
d'Elbe, lesquels ont été conservés, ses récits à la reine Hortense et
au maréchal Davout, depuis son retour à Paris, récits contenus dans
des Mémoires manuscrits qui nous ont été communiqués, les propres
notes de Napoléon sur l'ouvrage en question, font ressortir clairement
que les faits se sont passés un peu autrement que ne les raconte M.
Fleury de Chaboulon, et tout à fait comme nous les rapportons ici. Une
circonstance d'ailleurs lève tous les doutes à ce sujet, c'est la date
des ordres pour la mise en état du brick _l'Inconstant_. Ces ordres,
dans le registre des Correspondances de l'île d'Elbe, lequel a été
conservé, sont du 16 février. Or à cette époque, bien que M. Fleury de
Chaboulon, en racontant son voyage sous un nom supposé, n'ait pas
donné la date précise de son arrivée à l'île d'Elbe, des indices
certains prouvent qu'il n'y était pas encore rendu. Ce point est
important, et on verra plus tard pourquoi, car il prouve que ce n'est
pas ce qui se tramait à Paris qui détermina l'entreprise de Napoléon.
Les communications de M. Fleury de Chaboulon achevèrent de le décider,
mais ne furent certainement pas la cause principale de sa résolution.]
[En marge: Napoléon prend le parti de quitter l'île d'Elbe, et
s'entretient avec sa mère de cette résolution.]
Gardant son secret pour lui seul, Napoléon s'en ouvrit cependant à sa
mère.--Je ne puis, lui dit-il, mourir dans cette île, et terminer ma
carrière dans un repos qui serait peu digne de moi. D'ailleurs, faute
d'argent, je serais bientôt seul ici, et dès lors exposé à toutes les
violences de mes nombreux ennemis. La France est agitée. Les Bourbons
ont soulevé contre eux toutes les convictions et tous les intérêts
attachés à la Révolution. L'armée me désire. Tout me fait espérer qu'à
ma vue elle volera vers moi. Je puis sans doute rencontrer sur mon
chemin un obstacle imprévu, je puis rencontrer un officier fidèle aux
Bourbons qui arrête l'élan des troupes, et alors je succomberai en
quelques heures. Cette fin vaut mieux qu'un séjour prolongé dans cette
île, avec l'avenir qui m'y attend. Je veux donc partir, et tenter
encore une fois la fortune. Quel est votre avis, ma mère?--Cette
énergique femme éprouva un saisissement en écoutant cette confidence,
et recula d'effroi, car elle comprenait que son fils, malgré sa
gloire, pourrait bien expirer sur les côtes de France comme un
malfaiteur vulgaire.--Laissez-moi, lui répondit-elle, être mère un
moment, et je vous dirai ensuite mon sentiment.--Elle se recueillit,
garda quelque temps le silence, puis d'un ton ferme et inspiré:
Partez, mon fils, lui dit-elle, partez, et suivez votre destinée. Vous
échouerez peut-être, et votre mort suivra de près une tentative
manquée. Mais vous ne pouvez demeurer ici, je le vois avec douleur; du
reste, espérons que Dieu, qui vous a protégé au milieu de tant de
batailles, vous protégera encore une fois.--Ces paroles dites, elle
embrassa son fils avec une violente émotion[2].
[Note 2: C'est le propre récit de Napoléon; consigné dans des mémoires
manuscrits.]
[En marge: Opinion de Drouot.]
[En marge: Préparatifs de départ.]
[En marge: Absence du commissaire anglais.]
Le parti de Napoléon déjà pris, le fut plus résolûment encore. Tout à
fait au dernier moment, il s'ouvrit à Bertrand, qu'il remplit de joie,
car Bertrand avait du mérite à braver l'exil, vu qu'il en souffrait
malgré la présence de sa famille. Napoléon s'expliqua aussi avec
Drouot, qu'il remplit de trouble. Ce héros, le plus honnête des
hommes, se demandait si le devoir de partager l'infortune de Napoléon
s'étendait jusqu'à le suivre dans une entreprise qui pouvait exposer
la France à d'affreux malheurs. Napoléon combattit ces doutes en lui
montrant l'état de la France, divisée, déchirée par les partis,
condamnée à de prochaines tentatives des uns ou des autres,
indignement traitée par l'Europe, et ayant chance, au contraire, de se
relever sous la main vigoureuse qui l'avait organisée en 1800. Les
idées nouvelles d'ailleurs avec lesquelles Napoléon retournait en
France après dix mois de réflexions profondes, sa résolution de ne pas
retomber dans l'abîme de la guerre si la chose dépendait de lui, de
traiter le peuple français en peuple libre et de lui rendre une large
part à son gouvernement, étaient des raisons de plus d'espérer qu'on
parviendrait peut-être à procurer à la France le repos, l'union, une
liberté modérée, une situation forte, tout ce qu'elle aurait eu, si,
dans son premier règne, Napoléon avait su se contenir. Le dévouement
faisant le reste, Drouot se soumit aux volontés de son maître, et se
prêta aux préparatifs secrets de la prochaine expédition. Sous un
prétexte spécieux, Napoléon fit venir à Porto-Ferrajo le bataillon
corse cantonné dans l'île, et fit confectionner des vêtements pour
l'habiller à neuf. Mais il laissa dans les pâturages de Pianosa les
chevaux des lanciers polonais, dont le déplacement n'aurait pas été
suffisamment motivé, et dont le transport eût été difficile. On réunit
en hommes tout ce qui était valide, au nombre d'environ onze cents,
dont huit cents de la garde, et trois cents Corses, Piémontais ou
Toscans, reste du 35e léger trouvé dans l'île. Aucun de ces hommes ne
soupçonnait l'entreprise projetée; ils pouvaient supposer qu'on allait
les passer en revue, car les travaux continuaient comme à l'ordinaire.
Une circonstance d'ailleurs favorisait le projet d'évasion. Les
Anglais avaient conservé dans cette mer, pour y surveiller l'île
d'Elbe, le colonel Campbell, l'un des commissaires qui avaient
accompagné Napoléon de Fontainebleau à Porto-Ferrajo, et afin de mieux
dissimuler le rôle de cet agent, lui avaient donné une mission auprès
de la cour de Toscane. Le colonel Campbell allait et venait de
Florence à Livourne, de Livourne à Porto-Ferrajo, et était un vrai
surveillant sans le paraître. Dans ce moment il avait quitté
Porto-Ferrajo pour se rendre à Livourne. L'oeil de la politique
anglaise était donc fermé, et il ne restait que ses croisières,
toujours faciles à tromper ou à éviter. Pour mieux assurer le secret
de ses préparatifs, Napoléon, deux jours avant de s'embarquer, fit
mettre l'embargo sur tous les bâtiments entrés dans l'île d'Elbe, et
ne permit plus une seule communication avec la mer. Il fit saisir par
son officier d'ordonnance Vantini un gros bâtiment, parmi ceux qui
étaient dans le port, et avec ce bâtiment, avec _l'Inconstant_ de 26
canons, avec la goëlette _la Caroline_, la felouque _l'Étoile_,
l'aviso _la Mouche_, et deux autres transports frétés à Rio, en tout
sept bâtiments, il s'assura le moyen d'embarquer ses onze cents hommes
et quatre pièces de canon de campagne.
[En marge: Le départ fixé au 26 février.]
Enfin, après avoir bien ruminé sa résolution et son plan, après s'être
dit qu'il ne pouvait finir sa carrière dans cette île si voisine de
France, sans être bientôt seul faute de moyens pour nourrir ses
soldats, et exposé aux coups des plus vulgaires assassins, sans être
d'ailleurs prochainement déporté par les puissances européennes; après
s'être dit que dans l'état de la France d'autres tenteraient
peut-être ce qu'il allait faire, sans avoir la même chance de réussir,
qu'en se montrant sa présence suffirait pour attirer à lui toute
l'armée, et mettre les Bourbons en fuite; que les souverains à la
veille de se séparer, ainsi que l'attestaient les nouvelles reçues, ne
seraient pas faciles à réunir de nouveau, qu'ils hésiteraient à
reprendre les armes pour les Bourbons, en les voyant si fragiles, et
en le trouvant lui si pacifique (car il était résolu à l'être), qu'il
avait donc toute chance de rétablir d'un coup de baguette magique le
trône impérial, qu'enfin il fallait se hâter pendant que les nuits
étaient longues encore; après s'être dit tout cela une dernière fois,
il adopta le 26 février pour le jour de sa fabuleuse entreprise.
[En marge: Message à Murat avant de quitter l'île d'Elbe.]
Avant de partir il expédia un message à Naples par l'un des deux
avisos qui servaient à ses communications avec les côtes d'Italie. En
mandant à Murat son embarquement pour la France, Napoléon le chargeait
d'envoyer un courrier à Vienne, afin d'annoncer à la cour d'Autriche
qu'il arriverait dans peu à Paris, mais qu'il y arriverait avec la
ferme résolution de maintenir la paix, et de se renfermer dans le
traité de Paris du 30 mai 1814. Il lui traçait en outre la conduite à
tenir comme roi de Naples. Il lui recommandait expressément de
préparer ses troupes, de les concentrer dans les Marches où elles
étaient en partie réunies, mais de ne pas prendre l'initiative des
hostilités, d'attendre patiemment ce qui se passerait à Paris et à
Vienne avant d'opérer aucun mouvement, et s'il était absolument réduit
à combattre, de rétrograder plutôt que d'avancer jusqu'à ce qu'on pût
lui tendre la main, car plus la bataille se livrerait près de Naples,
plus il serait fort, et plus les Autrichiens seraient faibles.
[Illustration: L'Île d'Elbe.]
[En marge: Embarquement et enthousiasme des troupes.]
[En marge: Départ le 26 à sept heures du soir.]
Le 26 jusqu'au milieu du jour, Napoléon laissa ses soldats continuer
les travaux auxquels ils étaient employés. Dans l'après-midi on les
convoqua subitement, on leur fit manger la soupe, et puis on les
rassembla sur le port avec armes et bagages, en leur disant qu'ils
allaient monter à bord des bâtiments. Bien qu'on ne leur eût pas avoué
que c'était pour se diriger vers la France, ils n'eurent pas un doute,
et se livrèrent à des transports de joie inexprimables. Sortir de leur
immobilité fatigante, se déplacer, agir, revoir la France, revenir au
faîte de la puissance et de la gloire, étaient autant de perspectives
qui les ravissaient, et ils remplirent la rade de Porto-Ferrajo des
cris de _Vive l'Empereur_! Les habitants, seuls attristés de ce
départ, car il leur semblait que la fortune de leur île s'en allait
avec Napoléon, entouraient, silencieux et mornes, la foule animée et
bruyante qui s'embarquait. Beaucoup d'entre eux, liés avec nos
officiers et nos soldats, leur faisaient de touchants adieux en
souhaitant l'heureux succès de leur entreprise, et se consolaient en
pensant que si l'étoile de Napoléon, comme ils en étaient convaincus,
s'élevait de nouveau radieuse au ciel, il rejaillirait sur leur île
quelques-uns de ses rayons. Napoléon ne tarda pas à paraître,
accompagné de Bertrand, de Drouot, de Cambronne, et de tout
l'état-major qui l'avait suivi dans l'exil. Il venait de dîner avec sa
mère et sa soeur, et les embrassant à plusieurs reprises, tâchant
en vain d'essuyer leurs larmes, leur rappelant l'espèce de miracle
qui, au milieu de tous les feux de l'Europe, avait protégé vingt ans
sa personne, il les quitta le coeur ému mais ferme, et descendit au
rivage le front rayonnant d'espérance. Sa présence fit éclater de
nouveaux cris d'enthousiasme, et bientôt la petite armée de onze cents
hommes qui allait conquérir l'empire de France à la face de toute
l'Europe, fut à bord des sept bâtiments destinés à la transporter.
Environ trois cents hommes avec l'état-major s'embarquèrent sur le
brick _l'Inconstant_; le reste fut réparti sur la goëlette _la
Caroline_, et sur les cinq autres bâtiments composant la flottille.
Vers sept heures du soir, la foule étant sur le quai, la mère et la
soeur de Napoléon aux fenêtres du palais, la flottille impériale mit à
la voile, se dirigeant vers le cap Saint-André. Elle voulait, en
prenant cette direction, déborder l'île d'Elbe, et s'élever au nord,
entre l'île de Capraia et la côte d'Italie, le plus loin possible des
parages fréquentés par les croisières. Le vent soufflant du sud en ce
moment, la fortune semblait vouloir favoriser cette audacieuse
expédition, et protéger une dernière fois l'homme extraordinaire
qu'elle avait plusieurs fois transporté au delà des Alpes, conduit en
Égypte, ramené sain et sauf en France, secondé dans toutes ses
entreprises des bords du Tage à ceux du Borysthène, et abandonné à
Moscou seulement! Lui accorderait-elle encore une de ces faveurs dont
elle avait rempli sa prodigieuse vie? Là était le doute, qui du reste
n'en était pas un pour Napoléon et ses soldats, tant ils étaient
confiants.
[En marge: Premières circonstances de la navigation.]