Il menait ainsi à l'île d'Elbe une vie tolérable, voyant tous les

jours plus clairement que la scène du monde allait redevenir abordable

pour lui. Dans cette disposition il était avide de nouvelles et il

aurait voulu en avoir d'autres que celles qu'il trouvait dans les

gazettes. Il avait bien envoyé quelques agents sur le continent

italien, et ceux-ci lui avaient rapporté que l'Italie tout entière se

lèverait à son apparition s'il voulait y descendre; mais cette

perspective ne l'avait guère tenté, car ce n'était pas avec les

Italiens qu'il se flattait de tenir tête à l'Europe. C'est sur la

France qu'il aurait voulu recevoir des renseignements, mais il n'osait

pas écrire aux hommes considérables qui l'avaient servi, de peur de

les compromettre, et ceux-ci, de peur de le compromettre lui-même,

avaient gardé une égale réserve. Il avait été mieux informé de ce qui

se passait à Vienne. Ce n'était pas sa femme qui l'avait tenu au

courant, c'était M. Meneval, dont la fidélité et le zèle ne s'étaient

point démentis, et qui lui envoyait par le commerce de Gênes des

nouvelles fréquentes de son fils et du congrès. M. Meneval tenait ses

renseignements de madame de Brignole, noble Génoise d'un rare esprit,

d'un grand dévouement à la France, et ayant vainement essayé de faire

entendre la voix du devoir à Marie-Louise, dont elle était l'une des

dames d'honneur. Madame de Brignole recevait ses informations des

principaux personnages de Vienne, et notamment de M. le duc de Dalberg

son gendre, ministre de Louis XVIII. Elle suivait les événements avec

une extrême sollicitude, et avait appris le projet de déporter

Napoléon dans une île de l'océan Atlantique. M. Meneval n'avait pas

manqué de faire part de ce projet à Napoléon en exagérant la

probabilité de l'exécution, car, ainsi que nous l'avons dit, on se

préparait à quitter Vienne sans avoir rien décidé sur ce sujet. À

cette nouvelle M. Meneval en avait ajouté une autre, celle de la

séparation prochaine du congrès, et du départ des souverains pour le

20 février au plus tard.

[En marge: Fermentation produite par ces nouvelles dans l'esprit de

Napoléon.]

[En marge: Aux raisons tirées de ce qui se passe à Vienne, se joint

l'impossibilité financière d'entretenir sa petite armée.]

[En marge: Par tous ces motifs, Napoléon incline à quitter l'île

d'Elbe.]

[En marge: Les longues nuits sont une raison de ne pas différer.]

Ces diverses informations avaient produit sur Napoléon une impression

extrêmement vive, et provoqué chez lui de profondes réflexions sur sa

situation présente et future. Il s'était déjà dit plus d'une fois

qu'il ne pouvait pas mourir dans cette île, que pour lui, pour sa

gloire même, il valait mieux une fin tragique qu'une molle vieillesse

dans cette tranquille prison de l'île d'Elbe. L'ennui visible de ses

compagnons d'infortune l'encourageait fort dans ces pensées. Le grand

maréchal Bertrand souffrait un peu moins de l'exil, depuis l'arrivée

de sa famille; Drouot avait son attitude ordinaire, celle de la simple

vertu dans l'accomplissement de ses devoirs. Il n'en était pas ainsi

des autres. Soldats et officiers, la première chaleur du dévouement

passée, s'ennuyaient profondément de leur oisiveté. Ils le

témoignaient souvent à Napoléon, et dans leur familiarité lui

disaient: Sire, quand partons-nous pour la France?--Il leur répondait

par le silence et un sourire amical, mais il devinait ce qui se

passait au fond de leur coeur, et prévoyait bien que leur patience

n'égalerait pas la durée de son exil. Il cherchait à occuper les

soldats en les faisant travailler à ses routes, à son jardin,

moyennant un supplément de solde, et laissait ceux qui ne voulaient

rien faire ravager les vignes de son domaine de San-Martino, en riant

de leurs innocentes déprédations.--Nous venons de Saint-Cloud, lui

disaient-ils, quand il les rencontrait sur la route mangeant encore

les raisins qu'ils lui avaient dérobé.--C'est bien, leur répondait-il,

mais il sentait toute l'étendue de leur ennui, et en souffrait plus

qu'eux. Une vingtaine d'entre eux ne pouvant plus y tenir, lui avaient

demandé leur congé, et il le leur avait accordé en termes honorables.

Il est vrai qu'en revanche il lui était arrivé quelques officiers du

continent, mais ceux-ci avaient fui l'ennui de France, sans connaître

encore l'ennui de l'île d'Elbe. À ces dispositions trop manifestes de

ses soldats, qui lui faisaient craindre de ne pouvoir les retenir

longtemps auprès de lui, se joignait la réflexion fort simple qu'il

serait bientôt dans l'impossibilité de les nourrir, car il avait

emporté 3,400,000 francs à Porto-Ferrajo, et il ne devait plus lui en

rester que 2,400,000, lorsque ses travaux seraient finis, et c'était

tout juste de quoi payer pendant deux ans sa marine et son armée. Il

aurait suffi de ces seules raisons, sans compter l'activité

indomptable de son âme, pour lui faire résoudre en lui-même le parti

de s'élancer de nouveau dans le champ des grandes aventures. Pourtant

ces réflexions n'avaient encore provoqué chez Napoléon aucune

détermination précise, lorsqu'il apprit le double fait que nous venons

de rapporter, c'est qu'on voulait l'enlever pour le transférer dans

l'Océan, et que les souverains après avoir achevé leurs travaux

allaient se séparer. Il n'en fallut pas davantage pour mettre son âme

ardente en fermentation. Deux considérations puissantes le frappèrent

sur-le-champ. D'abord si les souverains allaient se séparer, la

résolution qui le concernait devait être arrêtée, et une fois arrêtée

on ne la laisserait pas longtemps sans exécution. Secondement, les

souverains devant bientôt quitter Vienne et rentrer chacun chez eux,

l'occasion serait bonne pour tenter une révolution en France, car une

fois partis il ne leur serait pas facile de se réunir de nouveau, et

tout concert établi de loin, par correspondance de cabinet à cabinet,

serait lent, incomplet, de médiocre vigueur. Ces deux considérations

étaient d'un grand poids, mais comme Napoléon en toutes choses pensait

immédiatement aux moyens d'exécution, il trouva dans la saison

elle-même un motif de prendre un parti immédiat. On était à la moitié

de février 1815, et les grandes nuits allaient faire place aux grands

jours. Or, pour s'échapper de l'île d'Elbe sur une flottille qui

porterait ses soldats, il fallait à Napoléon de très-longues nuits.

Cette dernière raison le décida presque, et à tout événement il

ordonna le 16 février de faire entrer le brick _l'Inconstant_ dans la

darse, pour le réparer, le peindre comme un bâtiment anglais, le

pourvoir de quelques mois de vivres. Le même jour il prescrivit à son

agent des mines à Rio, de noliser deux gros transports, sous prétexte

d'envoyer du minerai en terre ferme. Du reste il ne dit rien de ses

projets à personne.

[En marge: La lecture des gazettes, racontant le procès Exelmans,

donne à Napoléon la certitude d'être bien accueilli en France.]

Tandis qu'il inclinait ainsi à s'échapper de sa prison, il reçut,

après avoir été privé de communications pendant deux ou trois

semaines, une quantité de gazettes à la fois. Il les dévora, et y

trouva avec une vive satisfaction de nouveaux indices de la

fermentation des esprits en France, car elles contenaient le récit du

procès Exelmans, celui de l'émeute occasionnée par les funérailles de

mademoiselle Raucourt, et prouvaient que les militaires et le peuple

de Paris étaient mûrs pour une révolution. Le _Journal des Débats_

notamment, assez exactement informé par le duc de Dalberg de ce qui se

passait à Vienne, lui apporta la confirmation de la séparation

prochaine des souverains, et cette concordance avec les rapports de M.

Meneval corrobora chez lui la résolution de faire ses préparatifs de

départ.

[En marge: Arrivée soudaine de M. Fleury de Chaboulon.]

[En marge: Entretien de ce jeune homme avec Napoléon.]

En ce moment on lui annonça l'arrivée à Porto-Ferrajo d'un jeune

homme inconnu qui se disait chargé d'une mission importante auprès de

lui. Ce jeune homme était M. Fleury de Chaboulon, dont il vient d'être

parlé. À peine débarqué à Porto-Ferrajo il avait demandé à être

conduit chez le général Bertrand, en se donnant pour un envoyé de M.

de Bassano. Napoléon l'admit sur-le-champ auprès de lui, l'accueillit

d'abord avec une certaine méfiance, l'observa des pieds à la tête, vit

bientôt qu'il avait affaire à un jeune homme plein de bonne foi et

d'ardeur, et quand il en eut reçu la révélation d'une circonstance

secrète, connue de M. de Bassano et de lui seul (c'était le moyen

imaginé par M. de Bassano pour accréditer M. Fleury de Chaboulon), il

lui prêta une oreille attentive.--On se souvient donc encore de moi en

France? dit-il d'un ton de mécontentement; M. de Bassano ne m'a donc

pas oublié?...--M. Fleury de Chaboulon ayant donné les motifs de la

réserve extrême dans laquelle les plus fidèles serviteurs de l'Empire

s'étaient renfermés, Napoléon n'insista pas un instant sur ce léger

reproche, et écouta l'exposé de l'état des choses, fait avec agitation

mais avec sincérité par son interlocuteur. Quoique M. Fleury de

Chaboulon ne lui apprît rien, et que sur la simple lecture des

journaux il eût tout deviné, il fut charmé d'en recevoir la

confirmation par un témoin oculaire, et surtout par un témoin qui lui

rapportait les propres paroles de M. de Bassano. Ce qui le toucha, et

ce qui devait le toucher particulièrement, ce fut la révélation

positive des sentiments de l'armée, et de l'impatience qu'elle

manifestait d'échapper à l'autorité des Bourbons. C'était une forte

raison de croire qu'à la première apparition de son ancien général

elle ferait éclater ses sentiments, et pour une âme audacieuse comme

celle de Napoléon, la présomption du succès suffisait pour décider

l'entreprise. Aussi après avoir entendu l'envoyé de M. de Bassano, il

résolut de partir immédiatement. Voulant cependant le faire expliquer

davantage, il lui posa la question suivante:--Concluez, lui dit-il. M.

de Bassano me conseille-t-il de m'embarquer et de descendre en

France?...--Le jeune homme interrogé avec ce regard perçant auquel

personne ne résistait, n'osa ni assumer sur lui, ni faire peser sur M.

de Bassano une responsabilité aussi grande, et il répondit en

tremblant, que M. de Bassano ne donnait aucun conseil, et lui avait

expressément recommandé de se renfermer dans le pur exposé des faits.

Napoléon n'insista pas, et, comprenant qu'on n'avait pu prendre

vis-à-vis de lui une aussi lourde responsabilité, il renvoya M. de

Chaboulon sans lui annoncer ses projets, mais en les lui laissant

entrevoir. Craignant que l'émotion de ce jeune homme, initié pour la

première fois de sa vie à d'importants secrets, n'amenât quelque

indiscrétion, il lui donna une mission imaginaire pour Naples, en lui

prescrivant, quand il l'aurait remplie, de se rendre en France auprès

de M. de Bassano, qui lui transmettrait de nouveaux ordres[1]. À

cette époque Napoléon devait avoir renversé le trône des Bourbons, ou

succombé sur une grande route.

[Note 1: M. Fleury de Chaboulon, dans son ouvrage sur les Cent-Jours,

intitulé: _Mémoires sur la vie privée de Napoléon en 1815_, ouvrage

sincère qui a eu l'honneur d'être commenté par Napoléon à

Sainte-Hélène, a un peu grossi son rôle, qu'il a raconté sous un nom

supposé. Dans son récit il paraît croire que c'est lui qui avait

décidé Napoléon à quitter l'île d'Elbe. Mais comme tous ceux qui n'ont

connu qu'un côté des choses, il a tout rapporté à ce qui lui était

personnel, et à ce qu'il avait vu. Les ordres de Napoléon à l'île

d'Elbe, lesquels ont été conservés, ses récits à la reine Hortense et

au maréchal Davout, depuis son retour à Paris, récits contenus dans

des Mémoires manuscrits qui nous ont été communiqués, les propres

notes de Napoléon sur l'ouvrage en question, font ressortir clairement

que les faits se sont passés un peu autrement que ne les raconte M.

Fleury de Chaboulon, et tout à fait comme nous les rapportons ici. Une

circonstance d'ailleurs lève tous les doutes à ce sujet, c'est la date

des ordres pour la mise en état du brick _l'Inconstant_. Ces ordres,

dans le registre des Correspondances de l'île d'Elbe, lequel a été

conservé, sont du 16 février. Or à cette époque, bien que M. Fleury de

Chaboulon, en racontant son voyage sous un nom supposé, n'ait pas

donné la date précise de son arrivée à l'île d'Elbe, des indices

certains prouvent qu'il n'y était pas encore rendu. Ce point est

important, et on verra plus tard pourquoi, car il prouve que ce n'est

pas ce qui se tramait à Paris qui détermina l'entreprise de Napoléon.

Les communications de M. Fleury de Chaboulon achevèrent de le décider,

mais ne furent certainement pas la cause principale de sa résolution.]

[En marge: Napoléon prend le parti de quitter l'île d'Elbe, et

s'entretient avec sa mère de cette résolution.]

Gardant son secret pour lui seul, Napoléon s'en ouvrit cependant à sa

mère.--Je ne puis, lui dit-il, mourir dans cette île, et terminer ma

carrière dans un repos qui serait peu digne de moi. D'ailleurs, faute

d'argent, je serais bientôt seul ici, et dès lors exposé à toutes les

violences de mes nombreux ennemis. La France est agitée. Les Bourbons

ont soulevé contre eux toutes les convictions et tous les intérêts

attachés à la Révolution. L'armée me désire. Tout me fait espérer qu'à

ma vue elle volera vers moi. Je puis sans doute rencontrer sur mon

chemin un obstacle imprévu, je puis rencontrer un officier fidèle aux

Bourbons qui arrête l'élan des troupes, et alors je succomberai en

quelques heures. Cette fin vaut mieux qu'un séjour prolongé dans cette

île, avec l'avenir qui m'y attend. Je veux donc partir, et tenter

encore une fois la fortune. Quel est votre avis, ma mère?--Cette

énergique femme éprouva un saisissement en écoutant cette confidence,

et recula d'effroi, car elle comprenait que son fils, malgré sa

gloire, pourrait bien expirer sur les côtes de France comme un

malfaiteur vulgaire.--Laissez-moi, lui répondit-elle, être mère un

moment, et je vous dirai ensuite mon sentiment.--Elle se recueillit,

garda quelque temps le silence, puis d'un ton ferme et inspiré:

Partez, mon fils, lui dit-elle, partez, et suivez votre destinée. Vous

échouerez peut-être, et votre mort suivra de près une tentative

manquée. Mais vous ne pouvez demeurer ici, je le vois avec douleur; du

reste, espérons que Dieu, qui vous a protégé au milieu de tant de

batailles, vous protégera encore une fois.--Ces paroles dites, elle

embrassa son fils avec une violente émotion[2].

[Note 2: C'est le propre récit de Napoléon; consigné dans des mémoires

manuscrits.]

[En marge: Opinion de Drouot.]

[En marge: Préparatifs de départ.]

[En marge: Absence du commissaire anglais.]

Le parti de Napoléon déjà pris, le fut plus résolûment encore. Tout à

fait au dernier moment, il s'ouvrit à Bertrand, qu'il remplit de joie,

car Bertrand avait du mérite à braver l'exil, vu qu'il en souffrait

malgré la présence de sa famille. Napoléon s'expliqua aussi avec

Drouot, qu'il remplit de trouble. Ce héros, le plus honnête des

hommes, se demandait si le devoir de partager l'infortune de Napoléon

s'étendait jusqu'à le suivre dans une entreprise qui pouvait exposer

la France à d'affreux malheurs. Napoléon combattit ces doutes en lui

montrant l'état de la France, divisée, déchirée par les partis,

condamnée à de prochaines tentatives des uns ou des autres,

indignement traitée par l'Europe, et ayant chance, au contraire, de se

relever sous la main vigoureuse qui l'avait organisée en 1800. Les

idées nouvelles d'ailleurs avec lesquelles Napoléon retournait en

France après dix mois de réflexions profondes, sa résolution de ne pas

retomber dans l'abîme de la guerre si la chose dépendait de lui, de

traiter le peuple français en peuple libre et de lui rendre une large

part à son gouvernement, étaient des raisons de plus d'espérer qu'on

parviendrait peut-être à procurer à la France le repos, l'union, une

liberté modérée, une situation forte, tout ce qu'elle aurait eu, si,

dans son premier règne, Napoléon avait su se contenir. Le dévouement

faisant le reste, Drouot se soumit aux volontés de son maître, et se

prêta aux préparatifs secrets de la prochaine expédition. Sous un

prétexte spécieux, Napoléon fit venir à Porto-Ferrajo le bataillon

corse cantonné dans l'île, et fit confectionner des vêtements pour

l'habiller à neuf. Mais il laissa dans les pâturages de Pianosa les

chevaux des lanciers polonais, dont le déplacement n'aurait pas été

suffisamment motivé, et dont le transport eût été difficile. On réunit

en hommes tout ce qui était valide, au nombre d'environ onze cents,

dont huit cents de la garde, et trois cents Corses, Piémontais ou

Toscans, reste du 35e léger trouvé dans l'île. Aucun de ces hommes ne

soupçonnait l'entreprise projetée; ils pouvaient supposer qu'on allait

les passer en revue, car les travaux continuaient comme à l'ordinaire.

Une circonstance d'ailleurs favorisait le projet d'évasion. Les

Anglais avaient conservé dans cette mer, pour y surveiller l'île

d'Elbe, le colonel Campbell, l'un des commissaires qui avaient

accompagné Napoléon de Fontainebleau à Porto-Ferrajo, et afin de mieux

dissimuler le rôle de cet agent, lui avaient donné une mission auprès

de la cour de Toscane. Le colonel Campbell allait et venait de

Florence à Livourne, de Livourne à Porto-Ferrajo, et était un vrai

surveillant sans le paraître. Dans ce moment il avait quitté

Porto-Ferrajo pour se rendre à Livourne. L'oeil de la politique

anglaise était donc fermé, et il ne restait que ses croisières,

toujours faciles à tromper ou à éviter. Pour mieux assurer le secret

de ses préparatifs, Napoléon, deux jours avant de s'embarquer, fit

mettre l'embargo sur tous les bâtiments entrés dans l'île d'Elbe, et

ne permit plus une seule communication avec la mer. Il fit saisir par

son officier d'ordonnance Vantini un gros bâtiment, parmi ceux qui

étaient dans le port, et avec ce bâtiment, avec _l'Inconstant_ de 26

canons, avec la goëlette _la Caroline_, la felouque _l'Étoile_,

l'aviso _la Mouche_, et deux autres transports frétés à Rio, en tout

sept bâtiments, il s'assura le moyen d'embarquer ses onze cents hommes

et quatre pièces de canon de campagne.

[En marge: Le départ fixé au 26 février.]

Enfin, après avoir bien ruminé sa résolution et son plan, après s'être

dit qu'il ne pouvait finir sa carrière dans cette île si voisine de

France, sans être bientôt seul faute de moyens pour nourrir ses

soldats, et exposé aux coups des plus vulgaires assassins, sans être

d'ailleurs prochainement déporté par les puissances européennes; après

s'être dit que dans l'état de la France d'autres tenteraient

peut-être ce qu'il allait faire, sans avoir la même chance de réussir,

qu'en se montrant sa présence suffirait pour attirer à lui toute

l'armée, et mettre les Bourbons en fuite; que les souverains à la

veille de se séparer, ainsi que l'attestaient les nouvelles reçues, ne

seraient pas faciles à réunir de nouveau, qu'ils hésiteraient à

reprendre les armes pour les Bourbons, en les voyant si fragiles, et

en le trouvant lui si pacifique (car il était résolu à l'être), qu'il

avait donc toute chance de rétablir d'un coup de baguette magique le

trône impérial, qu'enfin il fallait se hâter pendant que les nuits

étaient longues encore; après s'être dit tout cela une dernière fois,

il adopta le 26 février pour le jour de sa fabuleuse entreprise.

[En marge: Message à Murat avant de quitter l'île d'Elbe.]

Avant de partir il expédia un message à Naples par l'un des deux

avisos qui servaient à ses communications avec les côtes d'Italie. En

mandant à Murat son embarquement pour la France, Napoléon le chargeait

d'envoyer un courrier à Vienne, afin d'annoncer à la cour d'Autriche

qu'il arriverait dans peu à Paris, mais qu'il y arriverait avec la

ferme résolution de maintenir la paix, et de se renfermer dans le

traité de Paris du 30 mai 1814. Il lui traçait en outre la conduite à

tenir comme roi de Naples. Il lui recommandait expressément de

préparer ses troupes, de les concentrer dans les Marches où elles

étaient en partie réunies, mais de ne pas prendre l'initiative des

hostilités, d'attendre patiemment ce qui se passerait à Paris et à

Vienne avant d'opérer aucun mouvement, et s'il était absolument réduit

à combattre, de rétrograder plutôt que d'avancer jusqu'à ce qu'on pût

lui tendre la main, car plus la bataille se livrerait près de Naples,

plus il serait fort, et plus les Autrichiens seraient faibles.

[Illustration: L'Île d'Elbe.]

[En marge: Embarquement et enthousiasme des troupes.]

[En marge: Départ le 26 à sept heures du soir.]

Le 26 jusqu'au milieu du jour, Napoléon laissa ses soldats continuer

les travaux auxquels ils étaient employés. Dans l'après-midi on les

convoqua subitement, on leur fit manger la soupe, et puis on les

rassembla sur le port avec armes et bagages, en leur disant qu'ils

allaient monter à bord des bâtiments. Bien qu'on ne leur eût pas avoué

que c'était pour se diriger vers la France, ils n'eurent pas un doute,

et se livrèrent à des transports de joie inexprimables. Sortir de leur

immobilité fatigante, se déplacer, agir, revoir la France, revenir au

faîte de la puissance et de la gloire, étaient autant de perspectives

qui les ravissaient, et ils remplirent la rade de Porto-Ferrajo des

cris de _Vive l'Empereur_! Les habitants, seuls attristés de ce

départ, car il leur semblait que la fortune de leur île s'en allait

avec Napoléon, entouraient, silencieux et mornes, la foule animée et

bruyante qui s'embarquait. Beaucoup d'entre eux, liés avec nos

officiers et nos soldats, leur faisaient de touchants adieux en

souhaitant l'heureux succès de leur entreprise, et se consolaient en

pensant que si l'étoile de Napoléon, comme ils en étaient convaincus,

s'élevait de nouveau radieuse au ciel, il rejaillirait sur leur île

quelques-uns de ses rayons. Napoléon ne tarda pas à paraître,

accompagné de Bertrand, de Drouot, de Cambronne, et de tout

l'état-major qui l'avait suivi dans l'exil. Il venait de dîner avec sa

mère et sa soeur, et les embrassant à plusieurs reprises, tâchant

en vain d'essuyer leurs larmes, leur rappelant l'espèce de miracle

qui, au milieu de tous les feux de l'Europe, avait protégé vingt ans

sa personne, il les quitta le coeur ému mais ferme, et descendit au

rivage le front rayonnant d'espérance. Sa présence fit éclater de

nouveaux cris d'enthousiasme, et bientôt la petite armée de onze cents

hommes qui allait conquérir l'empire de France à la face de toute

l'Europe, fut à bord des sept bâtiments destinés à la transporter.

Environ trois cents hommes avec l'état-major s'embarquèrent sur le

brick _l'Inconstant_; le reste fut réparti sur la goëlette _la

Caroline_, et sur les cinq autres bâtiments composant la flottille.

Vers sept heures du soir, la foule étant sur le quai, la mère et la

soeur de Napoléon aux fenêtres du palais, la flottille impériale mit à

la voile, se dirigeant vers le cap Saint-André. Elle voulait, en

prenant cette direction, déborder l'île d'Elbe, et s'élever au nord,

entre l'île de Capraia et la côte d'Italie, le plus loin possible des

parages fréquentés par les croisières. Le vent soufflant du sud en ce

moment, la fortune semblait vouloir favoriser cette audacieuse

expédition, et protéger une dernière fois l'homme extraordinaire

qu'elle avait plusieurs fois transporté au delà des Alpes, conduit en

Égypte, ramené sain et sauf en France, secondé dans toutes ses

entreprises des bords du Tage à ceux du Borysthène, et abandonné à

Moscou seulement! Lui accorderait-elle encore une de ces faveurs dont

elle avait rempli sa prodigieuse vie? Là était le doute, qui du reste

n'en était pas un pour Napoléon et ses soldats, tant ils étaient

confiants.

[En marge: Premières circonstances de la navigation.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 4 / 46 段