une police des plus vigilantes. On ne pouvait aborder qu'à
Porto-Ferrajo, capitale de l'île, ou bien à Rio, Porto-Longone, Campo,
petits ports situés, les uns à l'ouest, les autres à l'est, et
destinés ceux-ci au service des mines, ceux-là au commerce des denrées
du pays. Des postes de gendarmes devaient interdire l'accès des côtes
partout ailleurs, et une police de mer bien organisée dans chacun des
ports laissés ouverts, soumettait les arrivants, quels qu'ils fussent,
à un examen prompt et sûr. Quatre ou cinq heures après chaque arrivage
sur les points les plus éloignés de Porto-Ferrajo, Napoléon savait qui
était venu dans son île, et pourquoi on y était venu. Il avait pour en
agir ainsi d'assez graves motifs. Le gouvernement français avait placé
en Corse un ancien ami de Georges, le général Brulart, qu'on avait
élevé à un grade et à un commandement supérieurs à sa position,
évidemment pour en faire le surveillant de l'île d'Elbe. Rien
assurément n'était plus légitime qu'une semblable surveillance de la
part du gouvernement français, mais des avis parvenus à Napoléon lui
avaient fait craindre que cette surveillance ne fût pas le seul objet
qu'on eût en vue, et qu'un attentat contre sa personne n'eût été
médité. Au surplus, il ne ressort des documents trouvés depuis aucun
indice accusateur contre le général Brulart; toutefois il est certain
que des intrigants, correspondant avec ce qu'on appelait la police du
château, se vantaient de pouvoir faire assassiner Napoléon, et même
d'y travailler; il est certain encore que des sicaires d'origine corse
furent arrêtés, et que les motifs de leur présence dans l'île d'Elbe
restèrent fort équivoques. Napoléon les renvoya en leur déclarant qu'à
l'avenir le premier d'entre eux surpris dans l'île d'Elbe serait
fusillé, et il ajouta qu'au premier grief fondé, il ferait enlever le
général Brulart en pleine ville d'Ajaccio par cinquante hommes
déterminés, et en ferait à la face de l'Europe une justice éclatante.
Nous devons ajouter que, soit crainte, soit innocence d'intentions, le
général Brulart se tint tranquille, et que de sa part rien ne parut
aller au delà d'une légitime surveillance.
Ainsi Napoléon avait pris ses mesures, soit contre un assassinat, soit
contre un projet d'enlèvement, car ayant rendu nécessaire pour le
violenter une forte expédition, il était assuré d'être toujours averti
en temps utile.
[En marge: Organisation de la petite armée de Napoléon.]
Quant au personnel de ses forces, il avait montré autant d'art à
disposer d'un millier d'hommes, que jadis à disposer d'un million.
Avant de quitter Fontainebleau, Drouot lui avait choisi avec beaucoup
de soin, parmi les soldats de la vieille garde, tous prêts à le
suivre, environ 600 grenadiers et chasseurs à pied, une centaine de
cavaliers, et une vingtaine de marins, en tout 724 hommes d'élite.
Ayant voyagé à pied de Fontainebleau à Savone, embarqués ensuite sur
des bâtiments anglais, ils avaient abordé à Porto-Ferrajo vers la fin
de mai. Napoléon qui avait craint un moment qu'on ne voulût les
retenir, les avait vus arriver avec une joie dans laquelle il entrait
autant de prévoyance que de plaisir de retrouver d'anciens compagnons
d'armes. Il avait caserné les hommes de son mieux, et envoyé les
chevaux dans les pâturages de Pianosa. N'ayant pas dans son île grand
usage à faire des cavaliers, il les avait convertis en canonniers, et
il employait le loisir de l'exil à les instruire. Une soixantaine de
Polonais se trouvant à Parme, et ayant obtenu la permission de
s'embarquer à Livourne, Napoléon avait payé le fret, et s'était
renforcé d'un nouveau détachement d'hommes dévoués. Quelques officiers
français mourant de faim étaient aussi venus le joindre à travers
l'Italie, voyageant comme ils pouvaient, et il les avait également
accueillis. Sa troupe s'était ainsi élevée à huit cents hommes
environ, malgré quelques morts et malades manquant au nombre primitif.
À ces huit cents hommes Napoléon trouva le moyen d'ajouter un renfort
de soldats durs et intrépides. Sous son règne la garde des îles avait
été confiée à des bataillons d'infanterie légère, dans lesquels on
plaçait les conscrits enclins à la désertion, la plupart indociles
mais vigoureux et braves. Deux de ces bataillons, appartenant au 35e
léger, et contenant des Provençaux, des Liguriens, des Toscans, des
Corses, tenaient garnison à l'île d'Elbe en 1814. Au moment où ils
allaient s'embarquer pour la France, Napoléon leur déclara qu'il
garderait auprès de lui ceux d'entre eux qui voudraient entrer à son
service. Il en retint ainsi environ trois cents, Corses pour la
plupart, lesquels, sauf quelques déserteurs peu nombreux, lui
demeurèrent invariablement fidèles. Il disposait par conséquent de
1100 hommes de troupes régulières, et de la première qualité. Il y
joignit quatre cents hommes du pays, organisés de la manière suivante.
L'île d'Elbe possédait un bataillon de milice de quatre compagnies,
assez bien discipliné, et composé d'aussi bons soldats que les Corses.
Napoléon ordonna que chacune des quatre compagnies formant ce
bataillon, aurait tous les mois vingt-cinq hommes de garde, et
soixante-quinze laissés dans leurs champs, ce qui supposait cent
hommes de service, et trois cents toujours disponibles au premier
appel. On ne payait que les cent hommes de service, lesquels faisaient
la police dans l'intérieur de l'île et sur les côtes. La nouvelle
armée de Napoléon comptait donc 1500 soldats, valant presque tous la
vieille garde par le mélange avec elle.
Ce n'étaient point là les vaines occupations d'un maniaque, s'amusant
avec des hochets qui lui rappelaient son ancienne grandeur: c'était
pour lui, ainsi que nous venons de le dire, un moyen de se garantir,
ou contre une violence, ou contre une déportation lointaine, laquelle
ne pouvait jamais être une surprise, s'il était en mesure de se
défendre quelques jours; c'était enfin, si un nouvel avenir s'ouvrait
devant lui, un moyen de descendre sur le continent, et d'y tenter un
nouveau rôle, sans s'exposer à être arrêté par quelques gendarmes et
fusillé sur une grande route.
[En marge: À sa petite armée Napoléon ajoute une marine
proportionnée.]
Dans les mêmes vues Napoléon avait pris soin de se créer une marine.
Il avait trouvé à Porto-Ferrajo un brick, _l'Inconstant_, en assez
bon état, comportant 60 hommes d'équipage, une goëlette, _la
Caroline_, en exigeant 16. Il avait acheté à Livourne une felouque,
_l'Étoile_, à laquelle il fallait 14 hommes, et deux avisos, _la
Mouche_ et _l'Abeille_, auxquels il en fallait 18 pour les deux. Ces
bâtiments supposaient par conséquent une centaine de marins, et avec
une ou deux felouques, qu'il était facile de se procurer, Napoléon
avait de quoi embarquer les onze cents hommes composant sa petite
armée régulière. C'était tout ce dont il avait besoin si jamais il
songeait à sortir de son île, chose fort douteuse à ses yeux, mais
possible. Ces cent et quelques marins avaient été rangés dans ses
dépenses indispensables, et, en y ajoutant un petit nombre de matelots
levés dans le pays, il pouvait en vingt-quatre heures compléter
l'équipement de sa flottille. En attendant, au moyen de ses deux
avisos il correspondait avec les ports de Gênes, de Livourne, de
Naples, en recevait des provisions, des lettres, des journaux; il
faisait avec la goëlette _la Caroline_ la police de la rade de
Porto-Ferrajo, puis de temps en temps il promenait sur le brick
_l'Inconstant_ le pavillon de son petit État, pavillon blanc, barré
d'amarante et semé d'étoiles, et habituait ainsi les marines anglaise,
française, génoise, turque, à voir ses couleurs dans la mer de
Toscane.
[En marge: Napoléon se ménage une habitation de ville et une
habitation de campagne.]
[En marge: Embellissements faits à la ville de Porto-Ferrajo, et
mesures imaginées pour développer la prospérité de l'île d'Elbe.]
Ces soins donnés à sa sûreté et à son avenir, quel qu'il pût être,
Napoléon songea à embellir son séjour, à le rendre supportable pour
lui, pour sa famille, pour ses soldats, à développer la prospérité de
son petit peuple, et enfin à ménager ses finances de manière à en
assurer la durée. En arrivant il s'était logé d'abord à l'hôtel de
ville de Porto-Ferrajo, et s'était ensuite transporté dans un palais
des anciens gouverneurs, fort délabré et fort insuffisant. Il résolut
d'y ajouter un corps de bâtiment, pour le régulariser et l'agrandir,
et pour se mettre en mesure d'y recevoir convenablement sa mère, ses
soeurs, même sa femme, si contre toute vraisemblance celle-ci se
décidait à venir. Il acheta des meubles à Gênes, et finit par rendre
ce séjour habitable. Il construisit un bâtiment pour les officiers de
son bataillon, afin qu'ils fussent réunis sous sa main, et un peu
mieux logés que dans la ville. Outre sa résidence à Porto-Ferrajo, il
voulut avoir une maison des champs, et il entreprit d'en construire
une, à la fois simple et décente, dans le val San-Martino, charmante
vallée débouchant sur la rade de Porto-Ferrajo, et ayant vue sur les
montagnes d'Italie. Il y exécuta des défrichements et des plantations,
et prêta fort à rire au maire, homme simple et peu habitué à flatter,
en prétendant qu'il y sèmerait bientôt cinq cents sacs de blé.--Vous
riez, monsieur le maire, lui dit-il vivement, c'est que vous ne savez
pas comment les choses se développent et grandissent. Je sèmerai
cinquante sacs la première année, cent la seconde, deux cents la
troisième, et ainsi de suite.--À cette entreprise agricole, comme à
son grand empire, il ne devait manquer, hélas, que le temps! Après
avoir préparé sa double résidence à la ville et à la campagne, il
s'occupa de sa capitale, Porto-Ferrajo, qui était une ville de trois
mille habitants. Il en fit nettoyer et paver les rues; il y
construisit une jolie fontaine qui versait des eaux jaillissantes; il
rendit carrossables deux grandes routes traversant l'île entière, et
qui partant de Porto-Ferrajo allaient, l'une à Porto-Longone, port
principal pour les relations avec l'Italie, l'autre à Campo, petit
port tourné vers l'île de Pianosa et la grande mer.
[En marge: Les finances de Napoléon constituent la principale
difficulté de sa nouvelle existence.]
[En marge: État exact de ses finances.]
[En marge: Son extrême économie.]
Ses finances ne lui permettaient pas d'affecter plus de six à sept
cent mille francs à ces divers travaux (somme dont il ne faut pas
mesurer l'importance sur les dépenses de l'époque actuelle), et il
parvint à s'y renfermer, en usant des bras de ses soldats auxquels il
payait un modique salaire, en fournissant la pierre, le marbre, la
brique, les ciments, les bois. Montant à cheval une partie du jour, il
appliquait à ces objets, infiniment petits, ce puissant regard naguère
fixé sur le monde, et toujours sûr dans les moindres choses comme dans
les plus grandes. Il consacra également ses soins à tout ce qui
pouvait améliorer le sol et faire prospérer le commerce de son île. Il
voulait la couvrir de mûriers pour y développer l'industrie de la
soie, et il commença par planter de ces arbres précieux les deux
routes qu'il venait de créer. Près de Campo se trouvaient des
carrières de beau marbre; il en ordonna l'exploitation. Les salines et
les pêcheries de thon constituaient deux des plus gros revenus du
pays. Il s'occupa d'en améliorer l'exploitation et le produit. Enfin
il donna toute son attention aux mines de fer, composant la principale
richesse de l'île d'Elbe. Ces mines fournissaient depuis longtemps un
minerai excellent en qualité, contenant plus de quatre-vingts pour
cent de métal pur. Mais faute de combustible on ne pouvait le
convertir en fer, et on était réduit à le vendre aux négociants
italiens qui se chargeaient de le traiter. Napoléon se hâta de
recommencer sur une grande échelle l'extraction de ce minerai presque
réduite à rien, et dans cette vue il s'efforça d'attirer des ouvriers
en les nourrissant avec des blés achetés sur le continent italien.
Mais pour toutes ces entreprises, l'exiguïté de ses finances était un
obstacle difficile à surmonter. À en croire les habitants de son île,
ses soldats, le public européen, et surtout les Bourbons, il avait
emporté avec lui d'immenses trésors, car, excepté sa personne
physique, on ne pouvait croire à rien de petit lorsqu'il s'agissait de
lui. En pensant à ces trésors, ses ennemis tremblaient, et ses naïfs
sujets tressaillaient de joie. Mais ces trésors n'étaient que chimère,
car cet homme, le plus ambitieux des hommes, était de tous le moins
occupé de ce qui le concernait personnellement. Il avait marché
jusqu'au jour suprême de son abdication sans se demander de quoi il
vivrait loin du trône. Ayant eu l'art d'économiser sur sa liste civile
150 millions, qu'il avait dépensés non pour lui, mais pour les besoins
extraordinaires de la guerre, il compta pour la première fois au
moment de quitter Fontainebleau, et il se trouva qu'il n'avait que les
quelques millions transportés à Blois, et dont la plus grande partie
avait été enlevée à l'Impératrice par l'envoyé du Gouvernement
provisoire, M. Dudon. Heureusement qu'avant cet enlèvement, il avait
eu le temps d'envoyer chercher 2,500,000 francs, que les lanciers de
la garde avaient escortés, et d'ordonner à l'Impératrice d'en prendre
2,900,000 pour elle-même. Sur ces 2,900,000 francs, l'Impératrice
avait pu lui en expédier encore 900,000, ce qui portait son trésor
lorsqu'il était parti pour l'île d'Elbe à 3,400,000 francs. Cette
somme consistant en or et en argent, suivit ses voitures et lui
parvint à Porto-Ferrajo. C'était là son unique ressource pour le faire
vivre à l'île d'Elbe, lui et ses soldats, s'il se résignait à y finir
ses jours. En effet, le subside annuel de 2 millions, stipulé par le
traité du 11 avril, n'avait point été acquitté, et il ne lui restait
d'autres revenus que ceux de l'île. Or, ces revenus étaient fort peu
de chose. La ville de Porto-Ferrajo rapportait en droits d'entrée et
autres environ cent mille francs; l'île elle-même rapportait cent
autres mille francs en contributions directes. Les pêcheries, les
salines, les mines, dans leur état actuel, produisaient à peu près
320,000 francs, ce qui composait un total de 520,000. Sur cette somme,
les dépenses municipales de Porto-Ferrajo et des autres petits bourgs
de l'île, celles des routes, dans l'état où Napoléon les avait mises,
absorbaient au moins 200,000 francs, ce qui laissait un produit net
d'à peu près 300,000 francs par an. Or, il fallait que Napoléon
entretînt sa maison, sa marine et son armée, et ces trois objets
n'exigeaient pas moins de 15 à 1,600,000 francs. C'était par
conséquent une somme de 1,200,000 francs au moins à prendre
annuellement sur son trésor, déjà réduit de 3,400,000 francs à
2,800,000 par la dépense des bâtiments. Il ne pouvait donc pas vivre
longtemps à l'île d'Elbe, si on ne lui payait le subside convenu, à
moins de licencier sa garde, c'est-à-dire de se priver des fidèles
soldats qui l'avaient suivi, de se livrer sans défense à la première
troupe de bandits qui voudrait l'assassiner, et de renoncer enfin à un
noyau d'armée dont il ne pouvait se passer, quelque entreprise qu'il
fût amené à tenter plus tard. Aussi, sans avoir encore formé aucune
espèce de projet, il s'appliquait à veiller sur ses moindres dépenses,
au point d'étonner ceux qui étaient le plus habitués à son esprit
d'ordre, et même jusqu'à faire crier autour de lui à l'avarice. Dès le
sixième mois de son séjour, il avait cessé d'exiger le service des
miliciens de l'île, lesquels, comme nous l'avons dit, avaient toujours
un quart de leur effectif sous les armes. C'était l'entretien de cent
hommes de moins à payer. Il avait changé la formation de son bataillon
de vieille garde, et ramené le cadre de six compagnies à quatre. Il
avait réduit ses écuries au plus strict nécessaire, n'avait conservé
que les voitures indispensables pour sa mère, sa soeur et lui-même, et
n'avait gardé en chevaux de selle que ce qu'il lui fallait pour
parcourir l'île à cheval avec Drouot, Bertrand et quelques hommes
d'escorte. Il avait fixé à un taux très-modeste, quoique convenable,
le traitement de ses principaux officiers, sans pouvoir toutefois rien
faire accepter à Drouot. Ce dernier, ayant le toit et la table de son
ancien général, n'avait nul besoin, disait-il, d'autre chose pour
vivre.
[En marge: Manière de vivre de Napoléon à l'île d'Elbe.]
[En marge: Pensées dont il se nourrit habituellement.]
Tels avaient été les arrangements de Napoléon à l'île d'Elbe pour le
présent et pour l'avenir. Sa vie du reste était calme et remplie, car
c'est le propre des esprits supérieurs de savoir se soumettre aux
sévérités du sort, surtout quand ils les ont méritées, et de
s'intéresser aux petites choses, parce qu'elles ont leur profondeur
comme les grandes. Sa mère, dure et impérieuse, mais exacte à remplir
ses devoirs, avait cru de sa dignité de partager le nouveau destin de
son fils, et elle était à Porto-Ferrajo l'objet des respects de la
cour exilée. La princesse Pauline Borghèse, qui poussait jusqu'à la
passion l'amitié qu'elle ressentait pour son frère, n'avait pas manqué
de venir aussi, et sa présence était infiniment douce à Napoléon. Elle
s'était fort appliquée à le réconcilier avec Murat, ce qui n'avait pas
été très-difficile. Napoléon avait peu de rancune, parce qu'il
connaissait les hommes. Il savait que Murat était léger, vain, dévoré
du désir de régner, mais bon autant que brave, et il lui avait
pardonné d'avoir cédé aux circonstances qui étaient extraordinaires.
Murat repentant, surtout depuis qu'il avait senti la duperie autant
que l'ingratitude de sa conduite, avait envoyé à l'île d'Elbe
l'expression de son repentir, et en retour Napoléon avait chargé la
princesse Pauline d'aller à Naples apporter à Murat, avec son pardon,
le conseil d'être prudent, et de se tenir prêt pour les événements
imprévus qui pouvaient encore éclater. La princesse avait porté à
Murat ce message qui l'avait ravi, et elle était revenue ensuite tenir
fidèle compagnie à son frère. Elle était le centre d'une petite
société, composée des habitants les mieux élevés de l'île, qui
vivaient autour de Napoléon comme autour de leur souverain. On avait
disposé un théâtre dans lequel Napoléon admettait cette société, et
très-habituellement les soldats de sa garde. Il s'y montrait doux,
poli, serein, et même attentif, comme s'il n'eût pas assisté jadis aux
chefs-d'oeuvre de la scène française représentés par les premiers
acteurs du siècle. Les devoirs de sa modeste souveraineté remplis, il
passait son temps avec Bertrand et Drouot, tantôt à cheval et courant
à travers l'île pour inspecter ses travaux, tantôt à pied ou en canot.
Quelquefois il s'embarquait avec ses officiers dans une grande
chaloupe à demi pontée, et allait faire en mer des courses d'une et
deux journées, reconnu et salué par toutes les marines. Dans ces
longues promenades par terre ou par eau, il s'entretenait gaiement ou
gravement selon les sujets, quelquefois avec la vive humeur d'un jeune
homme, le plus souvent avec la gravité d'un génie vaste et profond. Il
nourrissait toujours la pensée d'écrire l'histoire de son règne, et
discutait les points obscurs de sa carrière avec assez de franchise,
revenant fréquemment sur l'irréparable refus de la paix de Prague.
C'était la seule faute qu'il avouât sans difficulté.--J'ai eu tort,
disait-il, mais qu'on se mette à ma place. J'avais gagné tant de
victoires, et tout récemment encore celles de Lutzen et de Bautzen, où
j'avais rétabli ma puissance en deux journées! Je comptais sur mes
soldats et sur moi-même, et j'ai voulu jeter une dernière fois les dés
en l'air. J'ai perdu, mais ceux qui me blâment n'ont jamais bu à la
coupe enivrante de la fortune...--Drouot l'écoutait la tête baissée,
n'osant lui dire qu'il est peu sage de jouer ainsi sa propre
existence, mais qu'il est coupable de jouer celle de ses enfants, et
criminel celle de sa nation! L'honnête homme se taisait, ne se
pardonnant ce silence que parce que son maître était vaincu et
proscrit.
[En marge: Napoléon en lisant les journaux, et en voyant ce qui se
passe en France, commence à croire qu'il aura des motifs de sortir de
l'île d'Elbe.]
Dans cette vie paisible où il rêvait d'élever un monument historique
immortel, Napoléon était presque heureux, car au calme il joignait un
reste d'espoir. Il lisait les journaux avec soin, et avec une
pénétration qui lui faisait deviner la vérité à travers les mille
assertions des journalistes, comme s'il avait assisté aux
délibérations des cabinets. Selon lui, la Révolution française,
arrêtée un moment dans sa marche, reprenait son cours irrésistible.
L'ancien régime et la Révolution allaient se livrer de nouveaux et
terribles combats, et au milieu de ces troubles il devait trouver
l'occasion de reparaître sur la scène. Il ne savait pas précisément
s'il régnerait encore; il était certain en tout cas qu'il ne pourrait
pas régner de la même manière, car les esprits un moment paralysés par
l'effroi de la Révolution, avaient repris leur animation et leur
indépendance. Que serait-il encore, que deviendrait-il, quel rôle
aurait-il à jouer? Il n'en savait rien, mais à voir la gaucherie des
Bourbons à Paris, l'ambition des puissances à Vienne, il se disait que
le monde n'était pas près de se rasseoir, et dans le monde agité sa
place devait toujours être grande comme lui. Telles étaient ses
prévisions confuses, et elles suffisaient pour que son immense
activité, actuellement enfermée dans son âme, ne l'étouffât point. Il
jouissait donc d'un repos éclairé par un rayon d'espérance.
Quelquefois le langage outrageant des feuilles publiques finissait par
le remuer. Un jour qu'il avait reçu un grand nombre de gazettes, il
en avait trouvé une qui disait qu'il était devenu fou, que ses plus
fidèles serviteurs, Bertrand, Drouot, que ses proches les plus
dévoués, sa mère, sa soeur, n'avaient pu supporter la violence de son
caractère, et qu'ils l'avaient quitté. Il se rendit dans le salon où
sa mère, sa soeur, Bertrand, Drouot, se réunissaient, et jetant une
masse de journaux sur une table, Vous ne savez pas, leur dit-il, vous
ne savez pas que je suis devenu fou.... Aucun de vous n'a pu supporter
les emportements de mon caractère, vous ma mère, vous Drouot, vous
êtes tous partis...--Puis il leur donna à lire ces feuilles en
répétant: Je suis fou! je suis fou!... Il se rassit, et se vengea en
discutant les affaires du monde, les fautes des uns, les fautes des
autres, avec une sagacité merveilleuse.--Les Bourbons, l'Europe,
s'écria-t-il, n'en ont pas pour six mois de la situation actuelle.--
[En marge: Napoléon apprend par M. Meneval qu'à Vienne on forme le
projet de le déporter dans l'Océan, et que les souverains vont quitter
le congrès.]