Cependant à travailler ainsi pour Napoléon, il fallait travailler avec

lui, avec son assentiment, avec son concours, et dès lors se mettre en

communication avec ceux qui étaient supposés le représenter. Tout en

cherchant spécialement les grands noms militaires de l'Empire, les

hommes qui voulaient se débarrasser des Bourbons avaient songé aussi

aux grands noms civils, afin d'entrer en rapport avec Napoléon par

leur intermédiaire. Ils ne pouvaient recourir au prudent Cambacérès

que sa timidité et sa gravité rendaient inabordable, au sauvage

Caulaincourt qui fuyait toutes les relations, au trop suspect et trop

surveillé duc de Rovigo qu'il était impossible d'approcher sans se

dénoncer soi-même à la police, et ils s'étaient tournés vers les deux

hommes qui passaient pour avoir la confiance personnelle de Napoléon,

MM. Lavallette et de Bassano. Mais M. Lavallette avait reçu de

Napoléon pendant la dernière campagne un dépôt de seize cent mille

francs en espèces métalliques, composant toute la fortune personnelle

de l'ancien Empereur, et il l'avait soigneusement gardé pour le

restituer à la première demande. Dans sa fidélité, craignant de trahir

un dépôt qui pouvait devenir le pain de son maître, il l'avait caché

avec beaucoup de précautions dans sa propre maison, et pour le mieux

cacher, il se cachait lui-même en ne voyant personne. C'était donc au

fidèle et toujours accessible duc de Bassano que les auteurs de

l'entreprise projetée avaient eu recours. Ils l'avaient à la fois

charmé et terrifié, charmé en lui prouvant qu'on ne cessait pas de

penser à Napoléon, terrifié en l'informant d'un projet compromettant

pour tant de monde, particulièrement pour Napoléon lui-même, qui, à

l'île d'Elbe, restait placé sous la main des puissances, et exposé à

subir le contre-coup de toutes leurs inquiétudes. Ce qui contribuait

à intimider M. de Bassano, c'est que, depuis le départ de Napoléon

pour l'île d'Elbe, il n'en avait reçu aucune communication, et n'avait

osé lui en adresser aucune. Les hommes qui avaient servi Napoléon

étaient si habitués à attendre son initiative, que jamais ils ne se

seraient permis de la prévenir, et depuis sa chute ils n'avaient pas

changé. Les fautes des Bourbons leur avaient rendu l'espérance, sans

leur inspirer une spontanéité d'action dont ils avaient toujours été

dépourvus. M. de Bassano, intimement lié avec les jeunes généraux qui

s'agitaient en ce moment, leur avait déclaré qu'il était sans rapports

avec Napoléon, qu'il ne pouvait par conséquent leur donner ni son

avis, ni son assentiment, encore moins l'autorité de son nom, puis il

les avait suppliés de ne pas compromettre leur ancien chef, qui,

toujours à la merci de ses ennemis, pouvait, sur un mot parti de

Vienne, être transporté violemment dans des régions lointaines et sous

un ciel meurtrier. Cette réserve n'avait été prise que comme une

prudence ordinaire aux personnages politiques, et les jeunes têtes

impatientes de relever l'Empire n'avaient été ni découragées, ni

jetées dans le doute par la manière de s'exprimer de l'ancien

confident de l'Empereur.

[En marge: M. Fouché seul, parmi les révolutionnaires, paraît disposé

à se mêler au complot projeté.]

[En marge: Idées particulières à M. Fouché.]

Il y avait un autre concours qu'il était tout aussi naturel de désirer

et d'espérer, c'était celui du parti révolutionnaire. Les Bourbons

auraient eu pour les révolutionnaires, et en particulier pour les

_votants_, des ménagements que leur coeur rendait impossibles, qu'ils

n'auraient probablement pas réussi à se les concilier. Mais si à cette

difficulté fondamentale on ajoute les sanglants outrages prodigués

tous les jours aux révolutionnaires par les gazettes royalistes, on

comprendra que leur antipathie se fût transformée en une haine

violente. Sous l'influence de ces dispositions, Carnot avait écrit et

laissé publier le fameux mémoire dont nous avons parlé; Sieyès d'une

modération dédaigneuse avait passé à un déchaînement qui ne lui était

pas ordinaire, et une quantité d'autres personnages du même parti

avaient suivi son exemple, à l'exception toutefois de Barras, qui, peu

jaloux de retomber sous l'ingrat général dont il avait commencé la

fortune, désirait mourir paisiblement sous les Bourbons, auxquels il

faisait parvenir de sages conseils fort peu écoutés. Hors celui-là,

les révolutionnaires étaient exaspérés. Satisfaits d'abord de la chute

de Napoléon, ils la déploraient maintenant, et désiraient hautement

son retour. À leur tête, on voyait comme de coutume se remuer M.

Fouché, qui cherchait toujours à ressaisir un rôle, et s'en faisait un

en se mêlant de tout. Tandis qu'il s'était mis, comme on l'a vu, en

rapport avec les agents de M. le comte d'Artois, et avec M. le comte

d'Artois lui-même, promettant de sauver les Bourbons si les Bourbons

se confiaient à lui, il écrivait à M. de Metternich à Vienne, pour lui

donner sur la manière d'arranger l'Europe ses idées, que M. de

Metternich ne demandait pas; il écrivait à Napoléon pour lui

conseiller de s'enfuir en Amérique, désirant sincèrement en

débarrasser l'Europe et s'en débarrasser lui-même. Puis, toujours

allant et venant d'un parti à l'autre, après avoir excité les

révolutionnaires contre les émigrés, il faisait aux émigrés un

épouvantail de l'agitation régnante, dans l'espoir qu'on l'appellerait

pour la calmer. Pourtant le dernier remaniement ministériel, qui avait

amené le maréchal Soult à la guerre, M. d'André à la police, lui ôtant

l'espoir prochain d'un retour au pouvoir, il avait comme les hommes de

son parti, mais par d'autres motifs, passé de l'indulgence à la colère

envers les Bourbons, et il était prêt à s'adjoindre à quiconque

voudrait les renverser. Il était donc bien difficile qu'il se tramât

quelque chose contre eux, sans qu'il fût de l'entreprise et qu'il y

eût le premier rôle. Mais les bonapartistes se défiaient profondément

de lui, et lui préféraient le comte Thibaudeau, ancien conventionnel,

ancien régicide, ancien préfet de l'Empire, habile et dur, retiré à

Paris, où il avait fui le ressentiment des Marseillais exaspérés

contre son administration. Révolutionnaire par sentiment, bonapartiste

par ambition, sûr du reste dans ses relations, il avait été le lien

des révolutionnaires avec les bonapartistes, jusqu'au moment où M.

Fouché s'était mis au coeur de toutes les menées pour les diriger à

son gré et à son profit. M. Fouché présentant aux révolutionnaires sa

qualité de régicide pour gage, aux bonapartistes celle du plus ancien

ministre de Napoléon, et offrant à tous et pour titre essentiel une

activité et un savoir-faire célèbres, était bientôt devenu le

personnage principal, et n'avait pas tardé à vouloir imposer ses

idées. Or sa principale idée c'était de renverser les Bourbons sans

leur substituer Napoléon lui-même. Il disait qu'à un état de choses

nouveau, il fallait un prince nouveau, libéral comme la génération

présente, n'inspirant pas à l'Europe la haine dont Napoléon était

l'objet, n'étant pas exposé comme lui à voir six cent mille hommes

repasser le Rhin pour le détrôner; il disait que la France, fatiguée

de guerre et de despotisme, ne voulait pas plus de Napoléon que des

Bourbons, et qu'il n'y avait que deux princes souhaitables, le duc

d'Orléans, ou Napoléon II sous la régence de Marie-Louise; que le duc

d'Orléans, enlacé dans les liens de sa famille, ne pouvait pas se

séparer d'elle pour prêter la main à une révolution; que ses

manifestations favorables se bornaient à plus de politesse envers les

hommes de l'armée et de la Révolution, mais qu'il était impossible

d'établir sur de pareils fondements une entreprise telle qu'un

changement de gouvernement; que la seule solution convenable, c'était

le Roi de Rome avec la régence de Marie-Louise; qu'en se proposant un

tel but on aurait l'Autriche, par l'Autriche l'Europe, avec l'Europe

la paix; qu'on aurait en outre l'armée heureuse de voir renaître

l'Empire, Napoléon lui-même dédommagé dans la personne de son fils du

trône qu'il aurait perdu, enfin les révolutionnaires et les libéraux

parfaitement satisfaits, car trouvant dans le fils la gloire du père

sans son despotisme, débarrassés en même temps des avanies de

l'émigration, ils auraient toutes les raisons imaginables de se

rattacher à un régime qui leur procurerait les avantages de l'Empire

sans aucun de ses inconvénients.

[Date en marge: Fév. 1815.]

Ces raisons, quoique très-sensées sous plusieurs rapports, péchaient

comme toutes celles qu'on alléguait pour tenter une révolution

nouvelle, par un côté fondamental, c'était de supposer qu'on pût

donner aux Bourbons un autre remplaçant que Napoléon. La régence de

Marie-Louise était un pur rêve, car l'Autriche n'aurait livré ni

Marie-Louise ni son fils, et cette princesse eût été aussi incapable

de ce rôle que peu désireuse de le remplir. M. le duc d'Orléans qui

pouvait être amené un jour, la couronne étant vacante, à céder au voeu

irrésistible de l'opinion publique, n'aurait ni devancé ni provoqué ce

voeu, qui alors était encore très-vague. Marie-Louise, le duc

d'Orléans étant impossibles par des motifs différents, il fallait ou

se proposer Napoléon pour but, ce qui était une provocation insensée

et désastreuse à l'Europe, ou conserver les Bourbons en les

redressant, seule chose en effet qui fût alors honnête et raisonnable.

M. Fouché, plus sage en apparence, était donc en réalité aussi étourdi

et moins innocent que les folles têtes qu'il prétendait diriger. Il

produisait néanmoins par ses discours quelque impression sur beaucoup

d'anciens serviteurs de l'Empire qui se rappelaient le despotisme,

l'ambition de Napoléon, qui redoutaient son ressentiment (car presque

tous l'avaient abandonné), et surtout l'effet de sa présence sur

l'Europe. Il était difficile cependant de persuader aux jeunes

généraux qui étaient prêts à risquer leur tête, de songer à d'autres

qu'à Napoléon, et on avait laissé de côté cette question, pour ne

s'occuper que du premier but, celui de renverser les Bourbons. Les

auteurs du projet de renversement ne voyaient qu'une manière de s'y

prendre, c'était de réunir les troupes dont disposaient quelques-uns

d'entre eux, de les amener à Paris, de les joindre aux officiers à la

demi-solde, et avec ces moyens d'exécuter un coup de main. Aux mois de

janvier et de février 1815, on en était venu à parler de ce plan avec

une indiscrétion singulière qui choquait déjà le maréchal Davout, trop

grave pour des entreprises conduites aussi légèrement, et qui alarmait

M. de Bassano, craignant toujours de compromettre Napoléon sans

l'avoir consulté. Aussi M. de Bassano répétait-il à ces jeunes

militaires, qu'il n'avait aucune communication avec l'île d'Elbe, que

dès lors il ne pouvait leur assurer aucun concours, et qu'il les

suppliait de ne pas compromettre Napoléon, qu'une imprudence

exposerait à être déporté aux extrémités du globe. M. Lavallette, bien

qu'il se cachât, avait pourtant fini par les rencontrer, et par les

entretenir de ce qui les occupait. Il les avait suppliés de se tenir

tranquilles, de ne pas chercher à devancer les volontés de Napoléon,

et ils avaient répondu qu'ils n'avaient besoin de l'assentiment ni du

concours de personne pour renverser un gouvernement antipathique à la

nation comme à eux, et dont l'existence était entièrement dans leurs

mains. Ils avaient donc persisté dans leurs projets, et ils

fréquentaient surtout M. Fouché, qui avait cherché à se les attacher

parce qu'il voyait en eux un fil de plus à mouvoir, et qui avait

employé pour y réussir le moyen facile de les écouter sans les

contredire.

[En marge: Le complot des jeunes militaires est si légèrement conçu

qu'il mérite à peine le nom de complot.]

[En marge: Erreur de la police, qui cherche les conspirateurs où ils

ne sont pas.]

Si on appelle conspiration tout désir de renversement accompagné de

propos menaçants, assurément il y en avait une dans ce que nous

venons de rapporter. Mais si on appelle conspiration un projet bien

conçu, entre gens sérieux, voulant fermement atteindre un but, décidés

à y risquer leur tête, et ayant combiné leurs moyens avec prudence et

précision, il est impossible de dire qu'il y eût ici quelque chose de

semblable. Ces jeunes officiers voulaient sans contredit se

débarrasser des Bourbons, même au prix de leur vie qu'ils n'avaient

pas l'habitude de ménager; quelques-uns, pourvus de commandements

actifs, avaient dans les mains de puissants moyens d'action, et de

leur part on ne peut nier qu'il y eût conspiration. Mais de la part

des prétendus chefs il en était autrement. Le maréchal Davout avait

écouté, sans s'y engager, des projets qui flattaient son ressentiment,

mais qui blessaient son bon sens et ses habitudes de discipline. M.

Lavallette avait repoussé toute confidence. M. de Bassano, tout en

fermant un peu moins l'oreille que M. Lavallette, avait pris soin de

ne compromettre Napoléon à aucun degré, en affirmant qu'il ne lui

avait rien dit, et ne lui dirait rien; et quant aux ducs de Vicence et

de Rovigo, quant au prince Cambacérès, on ne leur avait pas même

parlé. Le maréchal Ney, et les autres chefs de l'armée réputés

mécontents, ignoraient complétement ce qui se passait, étaient

suspects d'ailleurs à leurs anciens camarades à cause des faveurs

royales qu'ils avaient acceptées, et savaient seulement, comme le

public, que Paris regorgeait d'officiers à la demi-solde prêts aux

plus grands coups de tête. Le seul personnage qui, par son désir

d'avoir la main partout, fût entré dans ces projets, c'était M.

Fouché, et au fond il en était devenu le véritable chef, uniquement

parce que loin de décourager les auteurs de l'entreprise, il s'était

fait leur confident, leur conseiller, et rarement leur modérateur. À

vrai dire, s'il y avait conspiration, c'était de sa part, et de la

part des militaires dont il flattait les passions et favorisait les

projets. Mais c'est tout au plus si on pouvait l'affirmer d'eux et de

lui, car rien n'était fixé, ni l'époque, ni le plan, ni les

coopérateurs de l'entreprise. La police en voulant voir des complots

partout, ne savait pas discerner le seul qui eût une ombre de réalité.

Elle veillait sur les militaires en général, mais sur ceux que nous

venons d'indiquer moins que sur les autres. Quant à M. Fouché

lui-même, elle était loin d'apercevoir en lui le personnage dangereux

dont il aurait fallu suivre toutes les démarches. La police officielle

le signalait bien comme un personnage suspect dont il y avait à se

défier, mais la police officieuse de M. le comte d'Artois le peignait

comme le plus habile des hommes, comme le plus puissant, comme celui

dans les mains duquel il fallait remettre le salut de la dynastie et

de la France. À entendre cette police, les véritables conspirateurs

étaient M. Cambacérès, qui voyait à peine quelques amis à l'heure de

son dîner; MM. de Bassano et Lavallette, qui prenaient soin, ainsi que

nous venons de le dire, de se séparer de toute entreprise sérieuse; le

duc de Rovigo que tout le monde évitait tant il était compromis, et

qui évitait tout le monde tant il trouvait ses amis ingrats envers

lui; et enfin la reine Hortense, qui avait accepté la protection de

l'empereur Alexandre et les bons traitements de Louis XVIII, qui

était occupée à plaider contre son mari pour la possession de ses

enfants, et qui, bien que toujours attachée à Napoléon, était

tellement abattue par sa chute, qu'elle n'imaginait pas que son retour

fût possible. D'après cette même police qu'on appelait celle du

château, le prince Cambacérès, M. de Bassano, M. Lavallette, la reine

Hortense, étaient en correspondance secrète avec Napoléon, recevaient

une part de ses trésors pour soudoyer les complots qui se tramaient,

et les ramifications de ce complot allaient plus loin encore, car M.

de Metternich, brouillé avec les puissances du Nord, et mis par la

reine de Naples en rapport avec Napoléon, songeait à le ramener sur la

scène, pour se venger d'alliés ingrats qui voulaient s'emparer de la

Saxe et de la Pologne.

Les faits déjà exposés dans cette histoire suffisent pour montrer ce

qu'il y avait de fondé dans ces suppositions. MM. de Cambacérès, de

Bassano, Lavallette, étaient certainement investis de toute la

confiance de Napoléon, et justement parce qu'ils la méritaient se

seraient bien gardés d'en faire part au premier venu. La reine

Hortense était fort dévouée à son beau-père, mais dans le moment la

mère avait presque étouffé chez elle la fille adoptive. M. de

Metternich était mécontent de la Prusse et de la Russie, il avait eu

de la peine à se détacher de la cour de Naples, mais on a pu voir s'il

songeait à se servir de Napoléon pour résister aux prétentions des

Russes et des Prussiens; et quant à Napoléon, on jugera bientôt s'il

avait de l'argent à consacrer à de telles entreprises, et s'il avait

la main dans celles qui se préparaient en France. Le véritable

inconvénient de ces extravagantes inventions, auxquelles les

gouvernements prêtent trop souvent l'oreille quand une froide et

solide raison ne les dirige pas, c'est de détourner leur attention des

dangers réels pour la porter sur des dangers imaginaires, c'est de

leur faire quitter, comme à la chasse, les vraies pistes pour se jeter

sur les fausses. On négligeait M. Fouché, que les agents de toutes les

polices ménageaient et prônaient même, on ne pensait pas à un seul des

jeunes généraux qui avaient des commandements dans le Nord, et dont

l'audace pouvait bientôt devenir dangereuse, et on attachait ses yeux

et sa haine sur des hommes qui sans doute faisaient des voeux contre

le gouvernement, mais dont aucun n'était prêt à lever la main contre

lui. On assiégeait ainsi de mille rapports alarmants M. le comte

d'Artois qui, toujours effaré, croyait tout, Louis XVIII qui, fatigué

de ces perpétuelles alarmes, ne croyait rien, et le gouvernement,

faute d'avoir à sa tête un esprit ferme et sagace, flottait entre tout

croire et ne rien croire, passait ainsi à côté de tous les périls, non

pas sans en avoir peur, mais sans les discerner.

[En marge: Désir de M. de Bassano d'avertir Napoléon de ce qui se

passe.]

M. de Bassano à la fois inquiet et satisfait de ce qu'il apprenait,

frémissait cependant à l'idée de voir une entreprise aussi grave que

celle dont il s'agissait, tentée sans que Napoléon en fût averti, car

elle pouvait contrarier ses vues, elle pouvait l'exposer à des mesures

cruelles, et enfin, exécutée sans lui, elle pouvait profiter à

d'autres qu'à lui. Ce fidèle serviteur aurait donc voulu informer

Napoléon de ce qui se passait, et tandis qu'il en cherchait le moyen,

l'empressement d'un jeune homme inconnu le lui offrit à l'improviste.

[En marge: L'occasion lui en est offerte par M. Fleury de Chaboulon.]

[En marge: Nature de la mission que M. de Bassano donne à M. Fleury de

Chaboulon.]

[En marge: Voyage de M. Fleury de Chaboulon à l'île d'Elbe.]

Un auditeur de l'Empire, M. Fleury de Chaboulon, ayant de l'esprit, de

l'ardeur, de l'ambition, s'ennuyant à Paris de n'être rien, avait

résolu d'aller à l'île d'Elbe pour mettre son activité inoccupée au

service de l'Empereur détrôné. Mais il voulait y arriver avec une

recommandation propre à lui assurer un accueil favorable. Il s'adressa

donc à M. de Bassano, qui l'écouta d'abord avec réserve, qui s'ouvrit

davantage lorsqu'il eut reconnu sa bonne foi, et finit par lui confier

la mission d'exposer verbalement à Napoléon la véritable situation de

la France, c'est-à-dire l'impopularité croissante des Bourbons, le

refroidissement des classes moyennes pour eux, l'irritation des

acquéreurs de biens nationaux, l'exaspération de l'armée, la

disposition des jeunes militaires à tout risquer, enfin l'opinion

universellement accréditée, que l'état des choses ne pouvait durer, et

qu'il changerait ou au profit de la famille Bonaparte, ou à celui de

la famille d'Orléans. M. Fleury de Chaboulon pressant M. de Bassano de

s'expliquer plus clairement, et d'aboutir à un avis donné à Napoléon,

celui par exemple de quitter l'île l'Elbe, et de débarquer en France,

M. de Bassano répondit avec raison qu'il ne pouvait prendre une

pareille responsabilité, que d'ailleurs à un homme tel que Napoléon on

ne donnait pas de conseil, et surtout un semblable conseil. M. Fleury

de Chaboulon fut seulement chargé de porter à l'île d'Elbe l'exposé

exact de la situation, avec recommandation expresse de ne rien dire

qui fût une incitation à agir dans un sens ou dans un autre. M. de

Bassano refusa de lui confier aucun écrit, mais lui remit un signe de

reconnaissance qui attestât à Napoléon de quelle part il venait. M.

Fleury de Chaboulon partit en janvier, passa par l'Italie, tomba

malade en route, et ne put être rendu à l'île d'Elbe que dans le

courant du mois de février.

[En marge: Vie de Napoléon à l'île d'Elbe.]

Avant de faire connaître les résultats de sa mission, il convient

d'exposer comment Napoléon vivait à l'île d'Elbe, depuis qu'il avait

passé de l'empire du monde à la souveraineté de l'une des plus petites

îles de la Méditerranée. C'est un curieux spectacle en effet, et digne

des regards de l'histoire, que celui de cette activité prodigieuse,

qui après s'être étendue sur l'Europe entière, était renfermée

maintenant dans un espace de quelques lieues, et s'exerçait sur douze

ou quinze mille sujets et un millier de soldats! Notre tâche serait

incomplétement remplie si nous négligions de le retracer.

[En marge: Accueil qu'il avait reçu des habitants à son arrivée.]

Napoléon transporté à l'île d'Elbe sur la frégate anglaise

l'_Undaunted_, avait mouillé le 3 mai 1814 dans la rade de

Porto-Ferrajo, et avait débarqué dans la journée du 4. Quelques jours

avant son arrivée les habitants l'avaient brûlé en effigie par les

motifs qui avaient tourné contre lui tous les peuples de l'Empire: la

guerre, la conscription, les droits réunis. En apprenant sa venue ils

avaient oublié leur colère de la veille, et étaient accourus, poussés

par le sentiment d'une ardente curiosité. Puis ils avaient manifesté

une joie bruyante, en songeant qu'ils seraient affranchis du joug de

la Toscane, que le nouveau monarque leur apporterait de vastes

trésors, attirerait chez eux un commerce considérable, et avec son

génie créateur ferait bientôt de leur île quelque chose

d'extraordinaire. Ils l'avaient conduit en pompe à l'église, et y

avaient chanté un _Te Deum_. Il s'était prêté de bonne grâce à leurs

désirs, comme s'il avait pu partager à quelque degré leur joie

puérile.

Prenant avec soumission les choses qui s'offraient à lui, ne semblant

pas s'apercevoir qu'elles fussent petites, il s'était mis à l'oeuvre

le lendemain même de son arrivée, et avait commencé par faire à cheval

le tour de l'île. Après en avoir parcouru l'étendue en quelques

heures, il avait arrêté le plan de son nouveau règne, avec le zèle que

quinze ans auparavant il apportait à réorganiser la France.

[En marge: Ses premiers soins donnés à la défense de Porto-Ferrajo.]

[En marge: Moyens d'évasion préparés dans l'île de Pianosa.]

Ses premiers soins furent consacrés à la ville de Porto-Ferrajo,

située sur une hauteur, à l'entrée d'un beau golfe tourné vers

l'Italie, et ayant vue sur les montagnes de l'Étrurie. Elle avait été

jadis fortifiée, et pouvait devenir une place capable de quelque

résistance. Napoléon s'appliqua sur-le-champ à la mettre en complet

état de défense. En se faisant suivre à l'île d'Elbe par un

détachement de sa garde, il s'était assuré plusieurs centaines

d'hommes dévoués, soit pour se défendre contre une basse violence,

soit pour servir de fondement à quelque entreprise hasardeuse, si

jamais il en voulait tenter une. Ces compagnons d'exil au nombre d'un

millier, enfermés dans une bonne place maritime avec des vivres et des

munitions, pouvaient s'y défendre quelques semaines, et lui donner le

temps de se dérober, si les souverains regrettant de l'avoir laissé

trop près de l'Europe, songeaient à le déporter dans l'Océan. Il se

hâta donc de faire réparer les remparts de Porto-Ferrajo, d'y réunir

l'artillerie qui avait été répandue sur les côtes de l'île pendant la

dernière guerre, de la hisser sur les murs, d'achever et d'armer les

forts qui dominaient la rade, de préparer des magasins, d'y rassembler

des vivres et des munitions. En très-peu de semaines Porto-Ferrajo

devint une place qui aurait exigé pour s'en emparer une assez grosse

expédition. Napoléon gagnait à ces précautions, outre des moyens de

défense très-réels, l'avantage d'être plus sûrement averti de ce qu'on

méditerait contre lui, par l'étendue même des forces qu'il faudrait

déployer pour le violenter. Il ne borna pas là sa prévoyance. Une île

très-petite, dépendante de sa souveraineté, celle de Pianosa, distante

de trois lieues, présentait des circonstances favorables à ses

desseins. Cette île, plate, couverte de bons pâturages, très-précieux

en ces climats, était surmontée d'un rocher taillé à pic, et d'un fort

où cinquante hommes étaient presque inexpugnables. Il fit mettre le

fort en état de défense, y envoya des vivres et une petite garnison,

et, sans dire son secret à personne, il disposa les choses de manière

que du fort on pût dans la nuit descendre au rivage, s'embarquer, et

prendre le large, ce que la position de l'île rendait facile, car elle

est située non pas du côté de la Toscane, mais du côté de la pleine

mer. Napoléon avait donc la ressource, si on venait pour l'enlever, de

se réfugier dans cette île de Pianosa pendant la nuit, et puis de s'y

embarquer n'importe pour quelles régions. Afin d'en utiliser les

pâturages, il y fit transporter ses chevaux et son bétail, de sorte

qu'il éloignait, en profitant des avantages de l'île, toute idée d'un

établissement militaire.

[En marge: Police établie à l'île d'Elbe.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 2 / 46 段