Un des moyens qu'il voulait employer était de réveiller l'af

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE

TOME XIX

L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en

Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,

Espagnole et Italienne.

Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la

Librairie) le 10 août 1861.

PARIS. IMPRIMÉ PAR HENRI PLON, RUE GARANCIÈRE, 8.

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE

FAISANT SUITE

À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

PAR M. A. THIERS

TOME DIX-NEUVIÈME

PARIS

LHEUREUX ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

60, RUE RICHELIEU

1861

HISTOIRE DU CONSULAT

ET DE L'EMPIRE.

LIVRE CINQUANTE-SEPTIÈME.

L'ÎLE D'ELBE.

Séjour de lord Castlereagh à Paris. -- Il obtient de Louis XVIII la

concession du duché de Parme en faveur de Marie-Louise, et promet

en retour à ce monarque l'expulsion de Murat. -- L'Autriche

envoie cent mille hommes en Italie, et la France trente mille en

Dauphiné. -- État intérieur de la France; redoublement

d'inquiétudes chez les acquéreurs de biens nationaux et

d'irritation chez les militaires. -- Découverte des restes de

Louis XVI, et cérémonie funèbre du 21 janvier. -- Épuration de la

magistrature, et remplacement de M. Muraire par M. de Sèze, de M.

Merlin par M. Mourre. -- Trouble populaire à l'occasion des

funérailles de mademoiselle Raucourt. -- Reprise du procès du

général Exelmans. -- Acquittement de ce général. -- Pour la

première fois l'armée française disposée à intervenir dans la

politique. -- Jeunes généraux formant le dessein de renverser les

Bourbons. -- Complot des frères Lallemand et de

Lefebvre-Desnoëttes. -- Répugnance des grands personnages de

l'Empire à se mêler de semblables entreprises. -- M. Fouché,

moins scrupuleux, se fait le centre de toutes les menées. -- M.

de Bassano, qui n'avait pas encore communiqué avec l'île d'Elbe,

charge M. Fleury de Chaboulon d'informer Napoléon de ce qui se

passe, sans oser y ajouter un conseil. -- Établissement de

Napoléon à l'île d'Elbe et sa manière d'y vivre. -- Organisation

de sa petite armée et de sa petite marine. -- Ce qu'il fait pour

la prospérité de l'île. -- État de ses finances. --

Impossibilité pour Napoléon d'entretenir plus de deux ans les

troupes qu'il a amenées avec lui. -- Cette circonstance et les

nouvelles qu'il reçoit du continent le disposent à ne pas rester

à l'île d'Elbe. -- Sa réconciliation avec Murat, et les conseils

qu'il lui donne. -- Au commencement de l'année 1815 Napoléon

apprend que les souverains réunis à Vienne vont se séparer, qu'on

songe à le déporter dans d'autres mers, et que les partis sont

parvenus en France au dernier degré d'exaspération. -- Il prend

tout à coup la résolution de quitter l'île d'Elbe avant que les

longues nuits, si favorables à son évasion, fassent place aux

longs jours. -- L'arrivée de M. Fleury de Chaboulon le confirme

dans cette résolution. -- Préparatifs secrets de son entreprise,

dont l'exécution est fixée au 26 février. -- Son dernier message

à Murat et son embarquement le 26 février au soir. --

Circonstances diverses de sa navigation. -- Débarquement au golfe

Juan le 1er mars. -- Surprise et incertitude des habitants de la

côte. -- Tentative manquée sur Antibes. -- Séjour de quelques

heures à Cannes. -- Choix à faire entre les deux routes, celle

des montagnes conduisant à Grenoble, celle du littoral conduisant

à Marseille. -- Napoléon se décide pour celle de Grenoble, et par

ce choix assure le succès de son entreprise. -- Départ le 1er

mars au soir pour Grasse. -- Marche longue et fatigante à travers

les montagnes. -- Arrivée le second jour à Sisteron. -- Motifs

pour lesquels cette place ne se trouve pas gardée. -- Occupation

de Sisteron, et marche sur Gap. -- Ce qui se passait en ce moment

à Grenoble. -- Dispositions de la noblesse, de la bourgeoisie, du

peuple et des militaires. -- Résolution du préfet et des généraux

de faire leur devoir. -- Envoi de troupes à La Mure pour barrer

la route de Grenoble. -- Napoléon, après avoir occupé Gap, se

porte sur Grenoble, et rencontre à La Mure le bataillon du 5e de

ligne envoyé pour l'arrêter. -- Il se présente devant le front du

bataillon et découvre sa poitrine aux soldats du 5e. -- Ceux-ci

répondent à ce mouvement par le cri de _Vive l'Empereur!_ et se

précipitent vers Napoléon. -- Après ce premier succès, Napoléon

continue sa marche sur Grenoble. -- En route il rencontre le 7e

de ligne, commandé par le colonel de la Bédoyère, lequel se donne

à lui. -- Arrivée devant Grenoble le soir même. -- Les portes

étant fermées, le peuple de Grenoble les enfonce et les ouvre à

Napoléon. -- Langage pacifique et libéral tenu par celui-ci à

toutes les autorités civiles et militaires. -- Napoléon séjourne

le 8 à Grenoble, en dirigeant sur Lyon les troupes dont il s'est

emparé, et qui montent à huit mille hommes environ. -- Le 9 il

s'achemine lui-même sur Lyon. -- La nouvelle de son débarquement

parvient le 5 mars à Paris. -- Effet qu'elle y produit. -- On

fait partir le comte d'Artois avec le duc d'Orléans pour Lyon, le

maréchal Ney pour Besançon, le duc de Bourbon pour la Vendée, le

duc d'Angoulême pour Nîmes et Marseille. -- Convocation immédiate

des Chambres. -- Inquiétude des classes moyennes, et profond

chagrin des hommes éclairés qui prévoient les conséquences du

retour de Napoléon. -- Les royalistes modérés, et à leur tête MM.

Lainé et de Montesquiou, voudraient qu'on s'entendît avec le

parti constitutionnel, en modifiant le ministère et les corps de

l'État dans le sens des opinions libérales. -- Les royalistes

ardents, au contraire, ne voient dans les malheurs actuels que

des fautes de faiblesse, et ne veulent se prêter à aucune

concession. -- Louis XVIII tombe dans une extrême perplexité, et

ne prend point de parti. -- Suite des événements entre Grenoble

et Lyon. -- Arrivée du comte d'Artois à Lyon. -- Il est accueilli

avec froideur par la population, et avec malveillance par les

troupes. -- Vains efforts du maréchal Macdonald pour engager les

militaires de tout grade à faire leur devoir. -- L'aspect des

choses devient tellement alarmant, que le maréchal Macdonald fait

repartir pour Paris le comte d'Artois et le duc d'Orléans. -- Il

reste seul de sa personne pour organiser la résistance. --

L'avant-garde de Napoléon s'étant présentée le 10 mars au soir

devant le pont de la Guillotière, les soldats qui gardaient le

pont crient: _Vive l'Empereur!_ ouvrent la ville aux troupes

impériales, et veulent s'emparer du maréchal Macdonald pour le

réconcilier avec Napoléon. -- Le maréchal s'enfuit au galop afin

de rester fidèle à son devoir. -- Entrée triomphale de Napoléon à

Lyon. -- Comme à Grenoble, il s'efforce de persuader à tout le

monde qu'il veut la paix et la liberté. -- Décrets qu'il rend

pour dissoudre les Chambres, pour convoquer le Corps électoral en

champ de mai à Paris, et pour assurer par diverses mesures le

succès de son entreprise. -- Après avoir séjourné à Lyon le temps

indispensablement nécessaire, il part le 13 au matin par la route

de la Bourgogne. -- Accueil enthousiaste qu'il reçoit à Mâcon et

à Chalon. -- Message du grand maréchal Bertrand au maréchal Ney.

-- Sincère disposition de ce dernier à faire son devoir, mais

embarras où il se trouve au milieu de populations et de troupes

invinciblement entraînées vers Napoléon. -- Le maréchal Ney lutte

deux jours entiers, et voyant autour de lui les villes et les

troupes s'insurger, il cède au torrent, et se rallie à Napoléon.

-- Marche triomphale de Napoléon à travers la Bourgogne. -- Son

arrivée à Auxerre le 17 mars. -- Projet de s'y arrêter deux jours

pour concentrer ses troupes et marcher militairement sur Paris.

-- État de la capitale pendant ces derniers jours. -- Les efforts

des royalistes modérés pour amener un rapprochement avec le parti

constitutionnel ayant échoué, on ne change que le ministre de la

guerre dont on se défie, et le directeur de la police qu'on ne

croit pas assez capable. -- Avénement du duc de Feltre au

ministère de la guerre. -- Tentative des frères Lallemand, et son

insuccès. -- Cette circonstance rend quelque espérance à la cour,

et on tient une séance royale où Louis XVIII est fort applaudi.

-- Projet de la formation d'une armée sous Melun, commandée par

le duc de Berry et le maréchal Macdonald. -- Séjour de Napoléon à

AUXERRE. -- Son entrevue avec le maréchal Ney qu'il empêche

adroitement de lui faire des conditions. -- Son départ le 19, et

son arrivée à Fontainebleau dans la nuit. -- À la nouvelle de son

approche, la famille royale se décide à quitter Paris. -- Départ

de Louis XVIII et de tous les princes dans la nuit du 19 au 20.

-- Ignorance où l'on est le 20 au matin du départ de la famille

royale. -- Les officiers à la demi-solde, assemblés

tumultueusement sur la place du Carrousel, finissent par

apprendre que le palais est vide, et y font arborer le drapeau

tricolore. -- Tous les grands de l'Empire y accourent. --

Napoléon parti de Fontainebleau dans l'après-midi arrive le soir

à Paris. -- Scène tumultueuse de son entrée aux Tuileries. --

Causes et caractère de cette étrange révolution.

[Date en marge: Janv. 1815.]

[En marge: Séjour de lord Castlereagh à Paris.]

[En marge: Il obtient de Louis XVIII la concession du duché de Parme

en faveur de Marie-Louise, et promet en retour l'expulsion de Murat du

trône de Naples.]

Parti de Vienne le 15 février 1815, lord Castlereagh était arrivé le

26 à Paris, et s'y était arrêté fort peu de jours, étant impatiemment

attendu à Londres par ses collègues, qui n'osaient pas entreprendre en

son absence la discussion des actes du congrès. Il avait vu Louis

XVIII, avait été reçu par ce prince avec une extrême courtoisie, et

avait réussi dans la négociation dont il s'était chargé, laquelle

consistait à laisser Parme à Marie-Louise pendant la vie de cette

princesse, et à placer provisoirement à Lucques l'héritière de Parme,

c'est-à-dire la reine d'Étrurie. Louis XVIII s'était prêté à

l'arrangement proposé pour complaire à l'Angleterre, et surtout pour

obtenir le concours de cette puissance dans l'affaire de Naples. Du

reste, le bruit que produisaient en Italie les armements de Murat

simplifiait la solution pour les ministres anglais eux-mêmes, et il

était devenu facile de représenter le roi de Naples comme infidèle à

ses engagements, comme perturbateur du repos européen, et comme ayant

mérité dès lors d'être précipité du trône sur lequel on l'avait

momentanément souffert. L'Autriche aux cinquante mille hommes qu'elle

avait en Italie s'occupait d'en ajouter cent mille, et Louis XVIII

avait décidé dans son Conseil que trente mille Français seraient

réunis entre Lyon et Grenoble pour concourir par terre et par mer aux

opérations projetées contre Murat. Tout se disposait donc pour

détruire en Italie le dernier vestige du vaste empire de Napoléon.

[En marge: Situation intérieure de la France au moment où le congrès

de Vienne allait se séparer.]

[En marge: Absence regrettable des Chambres, qui contenaient le

gouvernement, et modéraient l'opinion publique en lui donnant

satisfaction.]

Mais le destin des Bourbons avait décidé qu'ils tomberaient avant

Murat lui-même dans le gouffre toujours ouvert des révolutions du

siècle, pour en sortir de nouveau, plus durables et malheureusement

moins innocents. Leur situation, hélas, ne s'était pas plus améliorée

que leur conduite! À la fin de décembre tout ce qu'on désirait des

Chambres ayant été obtenu, on les avait ajournées au 1er mai 1815, et

en se débarrassant d'une gêne apparente, la royauté s'était privée de

son meilleur appui, car la Chambre des députés notamment, dans sa

marche timide mais sage, était l'expression exacte de l'opinion

publique, qui tout en trouvant les Bourbons imprudents, souvent même

blessants, souhaitait leur redressement et leur maintien. La Chambre

des députés, qui n'était, comme on s'en souvient, que l'ancien Corps

législatif continué, en faisant quelquefois retentir à la tribune un

blâme sévère contre les folies des émigrés, donnait à l'opinion une

satisfaction, au gouvernement un avertissement salutaire, et demeurait

comme une sorte de médiateur, qui empêchait que d'un côté l'irritation

ne devînt trop grande, et que de l'autre on ne poussât les fautes trop

loin. L'absence des Chambres en un pareil moment était donc infiniment

regrettable, car la nation et l'émigration allaient s'éloigner de plus

en plus l'une de l'autre, sans aucun pouvoir modérateur capable de les

rapprocher et de les contenir.

[En marge: Continuation des alarmes inspirées aux acquéreurs de biens

nationaux.]

Aussi les fautes, et l'effet des fautes augmentaient chaque jour. Les

prêtres en chaire ne cessaient de prêcher contre l'usurpation des

biens d'Église; les laïques, anciens propriétaires de domaines vendus,

obsédaient les nouveaux acquéreurs pour les décider à restituer des

biens que ceux-ci avaient souvent acquis à vil prix, mais qu'on

voulait leur arracher à un prix plus vil encore. L'article de la

Charte garantissant l'inviolabilité des ventes nationales, aurait dû

rassurer suffisamment les acquéreurs pourvus de quelque instruction;

mais on leur disait que la Charte était une concession aux

circonstances tout à fait momentanée, et au milieu de la mobilité des

temps, il était naturel qu'ils s'alarmassent. D'ailleurs les journaux

les plus accrédités du parti royaliste tenaient sur ce sujet le

langage le plus inquiétant, et quand on leur répondait en citant la

loi fondamentale, ils répliquaient que la loi avait pu garantir la

matérialité des ventes, mais qu'elle n'avait pu en relever la

moralité, et faire que ce qui était immoral devînt honnête aux yeux de

la conscience publique.--La loi, disaient-ils, garantit les

acquisitions nationales, l'opinion les flétrit. On n'y peut rien, et

il faut même s'applaudir de cette réaction de la morale universelle

contre le crime et la spoliation.--Ce langage, si on avait été

conséquent, aurait dû être suivi de mesures spoliatrices, mais on

n'osait pas se les permettre, et il était, en attendant, une sorte de

violence morale faite aux nouveaux acquéreurs, pour les obliger à se

dessaisir eux-mêmes des biens contestés. Ainsi se trouvait réalisée

cette parole de M. Lainé dans la commission de la Charte, qu'il

fallait sans doute garantir les ventes, mais pas trop, afin d'obliger

les nouveaux propriétaires à transiger avec les anciens.--

On avait dans cette vue imaginé une fable des plus significatives. On

avait prétendu que le prince de Wagram, Berthier, possesseur de la

terre de Grosbois, ayant réuni les titres de ce domaine, les avait

déposés aux pieds de Louis XVIII, en le suppliant d'en agréer la

restitution; que le Roi les avait acceptés, et gardés une heure, puis

avait rappelé le maréchal d'Empire repentant, et lui avait dit:

Rentrez en possession du domaine de Grosbois; je ne puis mieux faire

que d'en disposer en votre faveur, et que de vous le donner en

récompense de vos longs services.--Cette anecdote s'était répandue

avec une incroyable rapidité jusque dans les provinces les plus

reculées, et y avait trouvé créance. Le prince de Wagram, interpellé

de tout côté, avait beau affirmer que c'était là une pure invention,

on n'en persistait pas moins à la propager comme si elle eût été

vraie. Il avait même voulu obtenir une rétractation des journaux

royalistes, et n'y avait pas réussi.

[En marge: Inutiles efforts de M. Louis pour rassurer les acquéreurs

de biens nationaux.]

M. Louis, craignant l'effet que pouvaient produire sur le crédit les

inquiétudes inspirées aux acquéreurs de biens nationaux, avait en

plein Conseil, et en quelque sorte de haute lutte, arraché à Louis

XVIII la signature de l'ordonnance qui mettait en vente une portion

des forêts de l'État, et y avait compris en assez grande quantité

d'anciens bois d'Église. L'ordonnance signée, il avait, sans perdre

de temps, commencé les adjudications, afin de rassurer les acquéreurs,

car il n'était pas supposable qu'on entreprît de nouvelles

aliénations, si on voulait revenir sur les anciennes. Le taux fort

modique des mises à prix avait attiré des spéculateurs, qui trouvant

dans la vente du bois à peu près l'équivalent du prix d'achat, et

ayant ainsi la superficie presque pour rien, couraient volontiers la

chance de ce genre d'acquisitions. Néanmoins cette mesure n'avait

point rétabli la sécurité, et les propriétaires qui avaient acquis

pendant la Révolution, fort nombreux dans les campagnes, continuaient

de vivre dans de sérieuses alarmes. Or, alarmer les intérêts équivaut

à les immoler, car la crainte agit sur les hommes autant et souvent

plus que le mal lui-même.

[En marge: Nouveaux outrages prodigués aux révolutionnaires à

l'occasion du 21 janvier.]

Les manifestations contre la Révolution française n'avaient pas cessé.

L'anniversaire du 21 janvier en avait fourni une nouvelle occasion

saisie avec empressement. Un homme pieux avait acheté, rue de la

Madeleine à Paris, le terrain dans lequel avaient été inhumés le roi

Louis XVI, la reine Marie-Antoinette, Madame Élisabeth, et à

l'approche du 21 janvier, il avait commencé des fouilles, pour

rechercher les restes de ces augustes victimes. Il croyait les avoir

retrouvés, et d'après toutes les indications il était fondé à le

croire. En conséquence de cette découverte, le gouvernement avait

ordonné une cérémonie funèbre pour la translation à Saint-Denis de ces

restes si dignes de respect. Mais malheureusement on avait accompagné

cette cérémonie de malédictions de tout genre contre la Révolution

française, à quoi les hommes que leurs actes, ou simplement leurs

opinions, attachaient à cette révolution, avaient répondu par mille

doutes et par mille railleries sur la découverte faite rue de la

Madeleine. Les royalistes avaient répliqué par de nouvelles injures

contre les révolutionnaires, et leur avaient répété que si

matériellement on leur pardonnait, et que si, par grande grâce, on ne

les envoyait pas à l'échafaud, c'était tout ce qu'il leur était permis

de prétendre, en conséquence de la promesse d'oubli contenue dans la

Charte, mais qu'on ne pouvait étouffer la conscience publique, et

empêcher qu'elle ne jugeât leur crime exécrable. Comme pour mieux

assurer le retour de ces tristes récriminations, on avait ordonné une

cérémonie annuelle en expiation de l'attentat du 21 janvier.

[En marge: Destitution de MM. Muraire et Merlin.]

À tous ces actes on en ajouta de plus significatifs encore à l'égard

des personnes. En accordant en principe l'inamovibilité des

magistrats, le Roi s'était réservé de donner ou de refuser

l'investiture à ceux qui étaient actuellement en fonctions, et de

reviser de la sorte le personnel entier de la magistrature. En

conséquence les magistrats de tous les degrés attendaient avec anxiété

qu'on prononçât sur leur sort, et ils demeuraient dans un état de

dépendance qui pouvait être funeste pour les justiciables, et en

particulier pour ceux qui possédaient des biens nationaux. Les

Chambres avant de se séparer avaient demandé qu'il fût mis fin à cet

état d'incertitude, et en janvier 1815 le gouvernement avait commencé

par la Cour suprême l'épuration tant redoutée. Il avait exclu de la

charge de premier président M. Muraire, à cause de ses affaires

privées, de la charge de procureur général M. Merlin, à cause de son

vote dans le procès de Louis XVI, et il les avait remplacés par M. de

Sèze et M. Mourre. Ces changements étaient naturels, mais il était

tout aussi naturel que le parti révolutionnaire y vît la manifestation

des sentiments qu'on lui portait, les actes surtout étant suivis du

langage le plus amer. Il faudrait pour se pardonner de telles choses,

que les partis eussent un esprit de justice qui ne leur a pas été

donné.

[En marge: Funérailles de mademoiselle Raucourt.]

À la même époque, le clergé cédant cette fois non point à ses

passions, mais à des scrupules sincères, faillit amener un véritable

soulèvement dans la population parisienne. Une célèbre tragédienne,

mademoiselle Raucourt, venait de mourir. On présenta son cercueil à

l'église Saint-Roch, sans s'être d'avance entendu avec le curé, pour

obtenir de lui les prières des morts. Il eût été plus sage au curé

d'éviter un éclat, et de supposer ces manifestations de repentir qui

autorisent à considérer les personnes vouées à la carrière du théâtre

comme réintégrées dans le sein de l'Église. Le curé refusa obstinément

de recevoir le cercueil. Bientôt la foule s'accrut, et le public,

voyant dans cette scène une nouvelle preuve de l'intolérance du

clergé, força les portes de l'église. Le cercueil fut introduit

violemment, et on ne sait ce qui serait arrivé, si un ordre royal,

parti des Tuileries, n'avait prescrit au curé d'accorder à la défunte

les honneurs funèbres.

D'après les règles canoniques le curé avait raison, et comme le clergé

n'a plus la tenue des registres de l'état civil, comme ses refus

n'ont plus aucune influence sur l'état des personnes, et n'ont d'autre

conséquence que la privation d'honneurs que l'Église a le droit

d'accorder ou de dénier selon ses croyances, le curé de Saint-Roch

était bien autorisé à refuser les prières qu'on lui demandait, et les

amis de la défunte auraient dû la conduire au cimetière sans la

présenter à l'église. Mais l'abus que l'on fait de ses droits prive

souvent de leur exercice le plus légitime. Les prédications

incendiaires du clergé avaient tellement irrité les esprits, qu'on ne

voulait pas même lui pardonner ses exigences les plus fondées, et il

est probable que si le curé n'avait pas obtempéré à l'ordre royal, la

foule ameutée aurait commis quelque profanation déplorable, que

l'armée et même la garde nationale auraient mis peu d'empressement à

réprimer.

De toutes les scènes de cette époque la plus fâcheuse, celle qui

produisit le plus d'éclat, fut le procès intenté au général Exelmans.

[En marge: Reprise imprudente du procès intenté au général Exelmans.]

Déjà nous avons fait connaître l'espèce de faute reprochée à cet

illustre général. Parmi les lettres saisies sur lord Oxford, et

destinées à la cour de Naples, on en avait trouvé une dans laquelle le

général Exelmans renouvelait à Murat, dont il était l'ami et l'obligé,

l'assurance d'un absolu dévouement, et lui disait que si son trône

était menacé, de nombreux officiers français iraient lui offrir leur

épée. On savait dans le public que la cour de France s'efforçait

d'obtenir à Vienne la dépossession de Murat, mais la guerre n'était

pas déclarée contre lui, et par conséquent il n'y avait dans la lettre

saisie rien de contraire à la discipline militaire. Seulement le

général Exelmans ayant été maintenu en activité, on pouvait lui

reprocher de ne pas ménager les dispositions fort connues d'un

gouvernement qui s'était montré bienveillant à son égard. C'était tout

au plus de sa part un défaut de convenance, nullement une violation de

ses devoirs. Le général Dupont en avait jugé ainsi, et s'était

contenté de lui adresser une réprimande, et de lui enjoindre un peu

plus de circonspection à l'avenir. Mais le ministre Dupont avait été

remplacé au département de la guerre par le maréchal Soult, et on a vu

que ce maréchal, d'abord fort mal disposé pour la Restauration, puis

réconcilié avec elle, avait promis de rétablir la discipline dans

l'armée, et d'y faire rentrer la fidélité avec la soumission.

[En marge: Le maréchal Soult ordonne au général Exelmans de se rendre

à Bar-sur-Ornain.]

Un des moyens qu'il voulait employer était de réveiller l'affaire

oubliée du général Exelmans, et en faisant sentir son autorité à l'un

des généraux les plus populaires, d'intimider tous les autres. En

effet il était d'usage à cette époque, de dire et même de croire, que

c'était la faiblesse du gouvernement qui encourageait le mauvais

vouloir de l'armée. Le duc de Berry, irrité de ne pas trouver chez les

militaires les sentiments qu'il leur témoignait, se montrait imbu de

cette fausse pensée, et la soutenait avec la fougue de son caractère.

Le maréchal Soult, trop soigneux de complaire à ce prince, avait mis

le général Exelmans à la demi-solde, et lui avait enjoint de se rendre

à Bar-sur-Ornain, son lieu natal, dans une sorte d'exil. À cette

époque les officiers à la demi-solde contestaient au ministre de la

guerre le droit de leur assigner un séjour. Ils disaient que n'ayant

aucun emploi, dès lors aucun devoir à remplir qui exigeât leur

présence dans un lieu déterminé, ils étaient libres de choisir leur

résidence, et que n'ayant pas les avantages de l'activité, ils ne

devaient pas en avoir les charges. De son côté le ministre de la

guerre persistait à soutenir son droit, et il avait des raisons d'y

tenir, car dans l'état actuel des choses, avec le penchant que les

officiers non employés avaient à se rendre à Paris, il importait de

pouvoir les disperser par un simple ordre de l'administration. Cet

ordre renouvelé bien souvent était resté sans exécution, et les

officiers à la demi-solde n'avaient pas cessé d'affluer dans la

capitale, où ils tenaient le langage le plus inconvenant et le plus

séditieux. Mais c'était une maladresse que de faire résoudre la

question sur la personne d'un militaire aussi distingué que le général

Exelmans, et pour le délit assez ridicule qu'on lui reprochait.

[En marge: Le général demande un délai, et n'ayant pu l'obtenir,

refuse d'obéir.]

[En marge: Arrestation et évasion du général qui demande des juges.]

Le général Exelmans, autour duquel s'était réuni tout ce que Paris

renfermait de têtes les plus chaudes, ne se montra pas disposé à

obtempérer à un ordre qu'il qualifiait de sentence d'exil, et pour le

moment s'en tint à demander un délai, alléguant l'état de sa femme qui

venait d'accoucher, et qui avait besoin de ses soins. Il eût été

prudent de se contenter de cette demi-obéissance, et de ne pas

provoquer une résistance ouverte, par une opiniâtreté outrée dans

l'exercice d'un droit contesté. Mais le maréchal Soult insista, et

exigea le départ immédiat du général Exelmans. Celui-ci excité par ses

jeunes amis, refusa péremptoirement d'obéir. Le maréchal alors sans

égard pour l'état où se trouvait la jeune femme du général, envoya

chez lui pour le faire arrêter. Le général arrêté et conduit à

Soissons, parvint à se soustraire à ses gardes, et écrivit au ministre

pour réclamer des juges, promettant de se constituer prisonnier dès

qu'on lui aurait désigné un tribunal régulier devant lequel il pût

comparaître.

[En marge: Grand éclat produit par cette affaire.]

Cette scène produisit parmi les militaires et dans une grande partie

du public une vive sensation. On fut profondément irrité contre le

maréchal, devenu de serviteur zélé de l'Empire, serviteur non moins

zélé des Bourbons, et persécuteur de ses anciens camarades beaucoup

plus que le général Dupont ne l'avait été. On se mit à raconter les

violences commises envers l'un des officiers les plus brillants de

l'armée, et surtout le trouble causé à sa jeune femme, tout cela pour

un délit fort contestable, pour un souvenir donné par lui à Murat, son

ancien chef, son bienfaiteur, et on nia, à tort ou à raison, que le

ministre eût à l'égard des militaires sans emploi le droit de fixer

leur résidence. L'opinion était donc excitée au plus haut point, et

par les stimulants les plus propres à agir sur elle.

[En marge: Discussion des griefs allégués contre le général.]

[En marge: Légèreté de ces griefs.]

Cet éclat malheureux une fois produit, il était impossible de

s'arrêter, et de laisser le général en fuite, et sans juges. Il

fallait nécessairement lui en donner. Le maréchal fit donc au Conseil

royal un rapport mal conçu et mal motivé, qui embarrassa même les

membres du gouvernement les moins modérés. Il aurait fallu se borner à

poursuivre le général pour délit de désobéissance, et il y avait

beaucoup à dire en faveur du droit réclamé par le ministre de la

guerre. L'État en effet, en accordant une demi-solde à un nombre

considérable d'officiers, non pas à titre de retraite, mais à titre de

demi-activité, en attendant l'activité entière, devait cependant

conserver quelques droits sur eux, et ce n'était pas en réclamer un

bien excessif que de prétendre leur assigner un séjour, car on pouvait

avoir besoin d'eux dans tel endroit ou dans tel autre, et on devait

avoir l'autorité de les y envoyer. Le ministre ne s'en tint pas à ce

grief de désobéissance très-soutenable, et il proposa de déférer le

général Exelmans au conseil de guerre de la 16e division militaire,

siégeant à Lille, comme prévenu de correspondance avec l'ennemi,

d'espionnage, de désobéissance, de manque de respect au Roi, et de

violation du serment de chevalier de Saint-Louis. Quoiqu'on commençât

dans le gouvernement à être fort irrité contre les militaires, on fut

étonné de voir accumuler de tels griefs. Le général Dessoles déplora

la nécessité où l'on s'était mis de sévir contre un officier aussi

distingué que le général Exelmans, et trouva surtout bien étrange de

l'accuser d'espionnage. Il dit du reste qu'il fallait tâcher d'obtenir

pour l'exemple une condamnation, mais avec la pensée de faire grâce

immédiatement. Le comte d'Artois, avec une violence peu conforme à sa

bonté ordinaire, s'écria qu'on devait bien se garder de faire grâce,

qu'il fallait sévir au contraire, afin de ramener les militaires à

l'obéissance. Le duc de Berry tint le même langage, et ne put

toutefois s'empêcher de considérer le grief d'espionnage comme peu

convenable. Le Roi lui-même et M. de Jaucourt, qui l'un et l'autre

étaient dans le secret des affaires étrangères (M. de Jaucourt

remplaçait M. de Talleyrand par intérim), trouvèrent hasardé

non-seulement le grief d'espionnage, mais celui de correspondance avec

l'ennemi. Ils savaient combien il avait été difficile à Vienne de

contester le titre royal de Murat; ils savaient que jusqu'à ses

dernières imprudences ce titre ne lui avait pas été dénié, qu'on lui

avait même laissé la qualification d'allié, et qu'en ce moment encore

on ne lui avait pas donné celle d'ennemi, bien qu'on eût menacé de le

traiter comme tel, au premier mouvement de ses troupes. Le Roi et le

ministre intérimaire des affaires étrangères ne dissimulèrent donc pas

qu'il serait difficile d'appliquer officiellement à Murat le titre

d'ennemi, ce qui résulterait nécessairement de l'accusation intentée

au général Exelmans, contre lequel on n'avait d'autre fait à alléguer

que les lettres adressées à la cour de Naples.

Le maréchal Soult engagé d'amour-propre soutint avec obstination les

termes de son rapport. _Le général qui régnait à Naples_, ainsi qu'il

qualifiait Murat, n'était, selon lui, que l'usurpateur de l'un des

trônes de la maison de Bourbon, dès lors l'ennemi de la France, et

quiconque lui avait écrit, _avait correspondu avec l'ennemi_. Le délit

d'espionnage, selon lui, était suffisamment caractérisé par cette

seule circonstance d'avoir fait part à Murat de la disposition où

étaient beaucoup d'officiers français de lui offrir leur épée. Pour la

désobéissance, elle était flagrante, puisque le général avait contesté

le droit du ministre d'assigner un séjour aux officiers à la

demi-solde, et avait non-seulement contesté ce droit en principe,

mais refusé en fait de s'y soumettre. Quant au manque de respect

envers le Roi, quant à la violation du serment de chevalier de

Saint-Louis, les raisons du ministre étaient de la plus mince valeur,

et ces griefs étaient du reste les moins importants. Le maréchal

s'obstina tellement à soutenir ce système d'accusation, que, par

condescendance autant que par paresse d'esprit, le Roi lui permit de

motiver son rapport comme il voulut, se réservant, dans le cas d'une

condamnation, d'user à propos du droit de faire grâce. Le duc de Berry

quoique ayant des doutes sur la valeur des griefs articulés, se récria

contre la disposition à l'indulgence que le Roi laissait paraître, et

répéta qu'il faudrait bien se garder de faire grâce, car, disait-il,

c'était la faiblesse qui perdait l'armée. Le Roi, impatienté, lui

répondit: Mon neveu, _n'allez pas plus vite que la justice_, et

attendez qu'elle ait prononcé.--

[En marge: Le maréchal Soult persiste, et renvoie le général Exelmans

devant la juridiction de la 16e division militaire.]

On laissa donc le ministre de la guerre intenter au général Exelmans

un procès qui reposait, comme on vient de le voir, sur les griefs les

moins sérieux. Lorsque le général Exelmans apprit qu'il était renvoyé

devant le conseil de guerre de la 16e division militaire, il n'hésita

pas à se constituer prisonnier, d'après l'avis de ses nombreux amis,

qui avec raison ne croyaient pas qu'il y eût un seul militaire, et

même un seul magistrat, capable de le condamner.

[En marge: Comparution du général.]

[En marge: Ses réponses.]

Le général se rendit à Lille et comparut le 23 janvier devant le

conseil de guerre de la 16e division militaire. Le rapporteur ayant

énoncé les griefs articulés par le maréchal Soult, le général fit des

réponses simples et convenables, d'un ton de modération qui ne lui

était pas habituel, mais qu'on lui avait sagement conseillé. Quant au

grief de correspondance avec l'ennemi, il répondit que la France étant

en ce moment en paix avec tous les États de l'Europe, il était

impossible de prétendre qu'il eût correspondu avec un ennemi, et que

si par hasard la France en avait un, cet ennemi actuellement ignoré ne

pouvait être considéré comme tel qu'après une déclaration de guerre,

ou des hostilités caractérisées. À l'égard du reproche d'espionnage,

il déclara, avec un sentiment de dignité compris et approuvé de tous

les assistants, qu'il n'y répondrait même pas. Quant à la

désobéissance, il soutint que le ministre n'ayant dans l'état des

choses aucun service à exiger des officiers à la demi-solde,

s'arrogeait par rapport à eux le droit d'exil, en prétendant les faire

changer de résidence à sa volonté. Relativement au délit d'offense

envers le Roi, il affirma que plein de respect pour Sa Majesté Louis

XVIII, il était certain de n'avoir rien écrit qui fût contraire à ce

respect. Enfin quant au reproche d'avoir manqué aux obligations de

chevalier de Saint-Louis, il répondit assez légèrement que sans doute

il ne connaissait pas ces obligations, car il n'en pouvait découvrir

aucune qui fût contraire à ce qu'il avait fait.

[En marge: Son acquittement triomphal.]

Ces réponses étaient si naturelles, et si fondées, qu'elles rendaient

toute défense à peu près inutile. Le débat fut court, et presque sans

délibérer le conseil de guerre acquitta le général à l'unanimité. On

se figure aisément la joie, et surtout la manifestation de cette joie

parmi les militaires accourus en foule pour accompagner le général.

Il fut ramené chez lui en triomphe, et en quelques jours l'impression

ressentie à Lille se propagea dans toute la France parmi les nombreux

ennemis du gouvernement. Ses amis éclairés déplorèrent un procès où

l'on avait posé d'une manière si maladroite, et fait résoudre d'une

manière si dangereuse tant de graves questions à la fois. Les

conséquences évidentes de ce procès, c'était que l'armée ne

considérait pas Murat comme ennemi, ne reconnaissait pas au ministre

de la guerre le droit d'assigner une résidence aux officiers à la

demi-solde, et enfin que, juges ou accusés, tous les militaires ne

craignaient pas de se mettre en opposition flagrante envers l'autorité

établie.

[En marge: Dispositions des diverses classes de la France à l'égard

des Bourbons.]

Jamais circonstance n'avait fait ressortir en traits plus frappants la

faiblesse de la royauté restaurée. Sur qui s'appuyer en effet, contre

tant d'ennemis si maladroitement provoqués, lorsque la force publique

était manifestement hostile? Sans doute il restait la garde nationale,

composée des classes moyennes, lesquelles souhaitaient le maintien des

Bourbons contenus par une sage intervention des pouvoirs publics. Mais

à Paris la morgue des gardes du corps, dans les provinces celle des

nobles rentrés, partout l'intolérance du clergé, les menaces contre

les acquéreurs de biens nationaux, les souffrances de l'industrie

ruinée par l'introduction des produits anglais, les pertes de

territoire injustement imputées à la Restauration, enfin le réveil de

l'esprit libéral dont les Bourbons faisaient un ennemi au lieu d'en

faire un allié, avaient fort altéré les dispositions de ces classes

moyennes, et parmi elles ce n'était plus que les esprits infiniment

sages qui pensaient qu'il fallait soutenir les Bourbons en essayant de

les corriger. Mais ce sentiment renfermé dans un nombre de gens

très-restreint, suffirait-il pour soutenir les Bourbons contre tant

d'hostilités de tout genre? Personne ne le croyait, et la pensée d'un

prochain changement, pensée qui souvent amène ce qu'elle prévoit,

avait pénétré dans tous les esprits. En effet, quand cette opinion

fatale qu'un gouvernement ne peut pas durer, vient à se répandre, les

indifférents déjà froids se refroidissent davantage, les intéressés

tournent les yeux ailleurs, les amis effarés commettent encore plus de

fautes, et les fonctionnaires chargés de la défense hésitent à se

compromettre pour un pouvoir qui ne pourra les récompenser ni de leurs

efforts, ni de leurs dangers. Ces derniers surtout se montraient alors

aussi mal disposés que possible. Ils appartenaient presque tous à

l'Empire, car les royalistes, nobles ou non nobles, émigrés ou

demeurés sur le sol, malgré leur bonne volonté de prendre les places,

n'avaient pu les obtenir du gouvernement, tant ils étaient étrangers à

la connaissance des affaires. Beaucoup s'étaient dirigés, comme on l'a

vu, vers les emplois militaires, ce qui avait produit sur l'armée le

plus déplorable effet. Les autres avaient songé aux emplois de

finances, mais M. Louis ayant le fanatisme de son état, les avait

impitoyablement repoussés. Quelques-uns aspiraient aux emplois

administratifs, mais l'abbé de Montesquiou, non moins hautain avec ses

amis qu'avec ses adversaires, avait dit qu'il ne suffisait pas

d'avoir émigré pour connaître la France et être capable de

l'administrer, et par dédain autant que par paresse, il n'avait pas

changé vingt préfets sur quatre-vingt-sept. Enfin quant à ceux qui

songeaient à la magistrature, on était bien décidé à les y admettre,

mais l'épuration depuis longtemps annoncée de cette magistrature était

à peine commencée, et ils n'avaient pas eu le temps d'y trouver place,

tandis que la destitution de MM. Muraire et Merlin avait été pour les

magistrats en fonctions un véritable sujet d'alarme. Ainsi l'armée

profondément hostile, les fonctionnaires presque tous originaires de

l'Empire, suspects à la dynastie qu'ils n'aimaient pas, travaillés en

dessous par les royalistes qui voulaient leurs emplois, et fatigués de

l'hypocrisie à laquelle ils étaient condamnés, les classes moyennes

favorables d'abord, refroidies depuis, le peuple des campagnes

complétement aliéné à cause des biens nationaux, le peuple des villes

inclinant vers les révolutionnaires par goût et par habitude, enfin

quelques amis peu nombreux et peu écoutés parmi les hommes éclairés

qui prévoyaient le danger du rétablissement de l'Empire, telle était

en résumé la situation des diverses classes de la société française à

l'égard des Bourbons, situation se dessinant plus clairement à chacun

des incidents qui se succédaient avec une étrange rapidité.

[En marge: L'armée française pour la première fois disposée à

intervenir dans la politique.]

Parmi toutes ces classes, ou froides ou hostiles, la plus redoutable,

celle des militaires, avait le sentiment que le gouvernement dépendait

d'elle seule, et qu'il serait renversé dès qu'elle le voudrait. Cette

disposition ne s'était jamais vue dans notre armée, et fort

heureusement ne s'est pas revue depuis, car il n'y a rien de plus

dangereux qu'une armée qui veut prendre aux révolutions de l'État une

autre part que celle de maintenir l'ordre au nom des lois. Elle est

bientôt le plus funeste et le plus abject des instruments de

révolution, car elle devient rapidement licencieuse, indisciplinée,

insatiable, et quelquefois lâche, bonne à opprimer l'État au dedans,

impuissante à le défendre au dehors, le déshonorant et se déshonorant,

jusqu'à ce qu'on la détruise par le fer et le feu, comme il est arrivé

des prétoriens dans l'antiquité, des strélitz, des mameluks, des

janissaires dans les temps modernes. Jusqu'ici en effet, les

révolutions accomplies en France n'avaient eu aucun rapport à l'armée,

qu'elles n'avaient eue ni pour cause, ni pour but, ni pour moyen. Mais

la révolution de 1814, accomplie par toute l'Europe en armes, contre

un chef militaire qui avait abusé de son génie et de la bravoure de

ses soldats, semblait avoir été spécialement dirigée contre l'armée

française, qui l'avait profondément ressenti. Flattée un moment par

les Bourbons dans la personne de ses chefs, elle n'avait pas tardé à

s'apercevoir qu'entre elle et le gouvernement il y avait toute la

différence imaginable entre un parti qui avait défendu le sol et un

parti qui avait voulu l'envahir, et cette fois (l'unique, nous le

répétons, dans notre siècle) l'idée lui était venue de jouer un rôle

politique, un rôle révolutionnaire.--Jetons ces émigrés à la porte,

était le propos de toute la jeunesse militaire, accumulée à

Paris.--Soit que Napoléon revînt se mettre à sa tête, ce qu'elle

souhaitait ardemment (sans savoir, hélas! ce qu'elle désirait), soit

qu'il ne vînt pas, elle était résolue à renverser le gouvernement de

ses propres mains, et le plus tôt possible. Les officiers sans emploi

l'annonçaient hautement, et lorsqu'ils parlaient de la sorte, ils

trouvaient ceux qui étaient employés, ou silencieusement ou

explicitement approbateurs, et prêts à les seconder. Quant aux

soldats, il n'y avait pas un doute à concevoir sur leurs sentiments,

car les jeunes ayant quitté le drapeau par suite de la désertion

générale en 1814, et ayant été remplacés par les vieux, revenus des

prisons ou des garnisons lointaines, l'armée était, surtout dans les

derniers rangs, aussi hostile aux Bourbons que dévouée à Napoléon.

[En marge: Complot des frères Lallemand.]

[En marge: Nature de ce complot.]

Un ministre de la guerre, quel qu'il fût, ne pouvait être que fort

insuffisant pour vaincre de telles dispositions, et le maréchal Soult

qu'on avait choisi dans l'espérance qu'il en triompherait, n'y avait

guère réussi. Son essai de sévérité envers le général Exelmans avait

au contraire amené les choses à un état de fermentation des plus

inquiétants. Il n'était pas possible que des officiers de tout grade,

généraux, colonels, chefs de bataillon, jusqu'à de simples

sous-lieutenants, restés à la demi-solde, et réunis à Paris au nombre

de plusieurs milliers, répétassent sans cesse qu'il fallait renvoyer

les émigrés à l'étranger, sans que des propos ils songeassent à passer

à l'action. Bien qu'ils fussent assez nombreux pour tenter à eux seuls

un coup de main, ils sentaient que le résultat serait infiniment plus

assuré s'ils avaient avec eux quelques-uns de leurs camarades pourvus

de commandements, et pouvant disposer de corps de troupes au signal

qu'on leur donnerait. Sous ce rapport ils étaient parfaitement servis

par les circonstances, car parmi leurs camarades les plus pétulants

s'en trouvaient qui avaient des commandements à très-petite distance

de Paris. Le brillant Lefebvre-Desnoëttes était resté à la tête de la

cavalerie de la garde, stationnée dans le Nord. Les frères Lallemand,

officiers du plus grand mérite et des plus animés contre la

Restauration, commandaient, l'un le département de l'Aisne, l'autre

l'artillerie de La Fère. Enfin l'un des premiers divisionnaires de

l'Empire, Drouet, comte d'Erlon, fils de l'ancien maître de poste de

Varennes, était à la tête de la 16e division militaire à Lille. Ils

pouvaient à eux quatre réunir quinze ou vingt mille hommes, les amener

à Paris, les joindre aux quelques mille officiers à la demi-solde qui

s'y étaient agglomérés, et n'ayant à craindre dans cette capitale que

la maison du Roi, ils avaient la presque certitude de réussir.

Toutefois, malgré ces conditions si menaçantes pour le gouvernement,

leur succès était moins certain qu'ils ne le croyaient, ainsi que le

résultat le prouva bientôt, car très-heureusement le sentiment de

l'obéissance est tel dans l'armée française, qu'il n'est pas facile

d'entraîner des troupes, même dans le sens de leurs passions, si c'est

en sens contraire de leurs devoirs. Néanmoins, les officiers

mécontents étaient pleins de confiance, et il est vrai que jamais

conspirateurs n'avaient été autant fondés à croire au succès de leur

entreprise. Ils s'étaient mis d'accord entre eux, officiers sans

emploi, officiers en activité, et comprenant très-bien que dans les

entreprises de ce genre un grand nom est une importante condition de

réussite, ils avaient songé au seul grand nom militaire laissé dans la

disgrâce, à celui du maréchal Davout. Ce personnage grave et sévère,

le plus ferme observateur de la discipline militaire, était peu propre

à conspirer. Pourtant la conduite tenue à son égard l'avait

profondément blessé, et cette conduite était vraiment inqualifiable,

car il était proscrit à la demande de l'ennemi, pour la défense de

Hambourg, l'une des plus mémorables dont l'histoire ait conservé le

souvenir. Aussi n'avait-il pas repoussé les jeunes et pétulants

généraux qui s'étaient adressés à lui. Disposé ainsi qu'eux à

considérer les Bourbons comme des étrangers, se flattant de pouvoir

par un mot expédié à l'île d'Elbe faire revenir Napoléon, le remettre

à la tête de l'Empire, l'entreprise proposée n'était à ses yeux que la

substitution d'un gouvernement national à un gouvernement

antinational, imposé à la France par l'Europe. Le maréchal, sans

s'engager précisément avec les jeunes artisans de ce projet, leur

avait montré assez de sympathie pour leur inspirer la confiance qu'il

serait leur chef, et tout joyeux d'une telle adhésion, indiscrets

comme des gens joyeux, ils n'avaient guère fait mystère de leurs

espérances.

[En marge: Effort pour y mêler des personnages politiques, et soin de

ceux-ci à n'y pas entrer.]

[En marge: Prudence de M. de Bassano.]

Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 19/20) faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française · 第 1 / 46 段