En cest endroit d’espreveterie, devez-vous congnoistre savoir-mon[1499]

s’il est trop maigre ou trop gras: car s’il est trop maigre, il est

foible, et s’il est trop gras, il est lent et pesant; et sachiez

que quant il se tient acrempeli[1500] ou bossu, et a les yeulx plus

vers et jaunes entour, et démonstre chière pesant, et ne se tient

droit, esveillé, sur le poing et à la perche, il est malade: et c’est

parcequ’il est maigre; et le convient paistre un jour ou deux d’un

nomblet de porc pour revenir. Et s’il se tient droit et esveillié, et

les yeulx luy saillent, il est sain; mais qu’il ne soit trop gras. Et

se vous apparcevez qu’il le soit trop, pour mettre à raison il le

convient paistre de char lavée ou de beuf.

Et quant il est réclamé à pié à la commande et qu’il congnoist les

chiens et il n’est trop maigre ne trop gras, et curé et net, il le

convient enoiseler et luy baillier à vouler des petis poucins aux

champs, premièrement à pié, et puis à cheval. Et quant il les aura

volés, liés et abatus, si descendez et alez à luy tout bellement, et de

loing vous agenoilliez, puis doulcement aussi comme à quatre piés[1501]

petit à petit, et mettez vostre main vers les piés de vostre esprevier

et prenez sa proie en souslevant les piés de l’esprevier, et faites

paistre sur sa proie. Et se vous le voulez afaictier pour la pie,

si le faites voler aux champs à poucins ou pigons vérés[1502] blans

et tavellés[1503] de noir comme la pie est; et aucunes fois, quant

l’en en peut finer, il convient avoir des jeunes pias[1504], et les y

faire voler aux champs, et estre garny d’unes petites turquoises[1505]

propres à ce, afin que si tost que l’esprevier aura lié le piat, l’en

luy rompe les jambes et le becq afin que l’esprevier en soit tousjours

audessus et ait l’avantaige du piat sans estre blécié. Et se l’en ne

peut finer de piat, mais seulement de forte pie, il convient que l’en

luy couppe ou rompe le becq et les ongles et deux ou trois des maistres

plumes de chascune ele; et l’esprevier ainsi duit volera aux pies en la

saison, et toutesvoies sa nature l’enseigne plus que estrange doctrine.

_Item_, l’en dit que la personne, les chiens et le cheval qu’il a

acointié et acoustumé à veoir ne lui doivent point estre changiés,

c’est assavoir que se un esprevier avoit esté gouverné par un

homme[1506] blanc chevauchant un cheval noir, et l’en le bailloit ès

mains d’un moine noir chevauchant un cheval blanc, ou d’un escuier,

chevalier ou bourgois, ou d’une femme, ou d’autre personne vestue

d’autre habit, ou en autres mains que ès mains de cellui qu’il

auroit apris, l’esprevier qui auroit mescongnoissance d’icelluy

nouvel maistre, ne seroit si réclamé à luy comme à son maistre qu’il

congnoissoit et qui l’avoit nourry. Et pour ce, cellui ne le devroit

laissier tenir ne paistre à autre fors à luy.

Chière seur, avant que vous commenciez à voler à droit essient[1507],

il vous convient et est neccessité d’avoir cerchié et enquis aux

compaignons du païs où sont les volées des perdris; et sachiez que

en païs estrange et ou repaire[1508], la souveraine queste que bon

espreveteur puisse faire, si est d’enquérir aux bergiers et vachiers et

autres gens d’aval les champs, s’ils ont veues aucunes perdrix et où

est leur commun repaire, et puis aler celle part. Mais sur toute rien

gardez-vous que chiens de bergiers ne autres chiens estranges que vous

ne congnoissez et qui ne congnoissent vos oiseaulx, et espécialment

mastins, ne vous suivent, car vostre esprevier ne voleroit pas si

voulentiers ne si hardiement, et s’il avoit abatu ou lié un oisel, si

seroit en aventure d’estre par eulx tué; et moult de fois en est ainsi

advenu.

_Item_, chière seur, en cest endroit d’espreveterie, aux jours que vous

ne vouldrez voler, vous convient acoustumer à paistre vostre esprevier

dès le bien matin, afin que à celle heure quant vous volerez, il ait

tousjours fain; si volera mieulx, car les bons espreveteurs se lièvent

dès l’aube du jour, et dès lors vont voler, mais toutesvoies que leur

esprevier ait gecté sa plume, et aussi qu’il ne pleuve ne face grant

vent, car se vous volez par grant vent, le vent emportera vostre

esprevier qu’il n’en pourra mais, et se moquera-l’en de vous.

_Item_, ne volez pas près de bois, ne de haie, ne de vigne, ou de

fossés ou autre empeschement d’eaues.

_Item_, ne volez pas aux petits oiseaulx, car ils sont trop roides et

scevent les tours des buissons où ils ont acoustumé à repairier, et

pour ce l’esprevier fault; si se travaille fort pour ce que iceulx

menus oiseaulx sont fors, et si n’emportent mie si grant honneur pour

l’espreveteur ne pour l’esprevier comme perdris qui volent foiblement

et sont plus tost prinses; et aussi quant les menus oiseaulx se boutent

ès buissons, l’esprevier qui vole après se lasse et descourage; pour

sa hardiesse et faire son devoir se ront souvent sa queue et ses eles

telement que en la fin il en demeure tout diffamé, et n’en peut mais.

Toutesvoies, se vostre esprevier y vole, et vous véez que pour ce faire

vostre esprevier ait la teste d’aucunes de ses plumes quassées, si la

moulliez tantost de vostre salive endroit la quasseure, et quant vous

viendrez à l’ostel, d’eaue non mie chaude, mais moins que tiède, et

elle se raffermera: sinon[1509] elle se rompra. Et s’il a son balay

rompu, il n’en vauldra pas pis pour voler aux cailles, à perdris et à

gros oiseaulx qui volent droit à terre[1510], mais il en est plus lait,

et si ne suit mie si bien petis oiseaulx qui se plient, comme l’aloé

qui gauchist[1511] comme à esquierre, et si ne peut monter après l’aloé.

_Item_, s’il advenoit que vostre esprevier ait l’une des parties de

sa queue rompue, l’en doit rongner aux forces[1512] l’autre partie,

afin qu’il vole justement. Et jàsoit-ce que l’esprevier qui a la queue

rompue en soit plus lait, toutesvoies il n’en vault de riens pis pour

voler au gros, mais pour voler aux menus, si fait.

L’aloé de gibier, c’est l’aloé de cest an qui a courte queue, sans

blancheur, toute rousse de rousseur cendrée, et ne chante point au

sourdre[1513], et vole droit et se rassiet près. Et la vieille aloé à

longue queue, dont aucunes des pennes sont fines blanches[1514] et au

sourdre pipe et dit: _Andrieu_, et vole par ondées et plie son vol par

esquierres, puis à destre, puis à senestre, et se assiet loing, celle

n’est pas de gibier, ne n’y doit-l’en point voler ès mois d’Aoust et de

Septembre: mais en Septembre, quant elle mue, la queue luy chiet, et

est de gibier pour ce qu’elle est foible.

_Item_, il est dit dessus et il est vray que tout bon espreveteur doit

garder qu’il ne vole à menus oyseaulx roides, comme à l’aloé vieille,

moissons[1515] vielz et autres qui sont près des buissons, pour ce

que incontinent qu’ils voient l’esprevier, ils s’y boutent, et fault

l’esprevier à les lier, et ront sa queue et despièce ses eles ou

buisson, et par ce se lasse et descourage de voler; mais le pis est que

aucunes fois l’esprevier qui est ainsi lassé ne revient point à son

maistre, mais s’envole et se repose sur un grant arbre. Et est certain

que les espreviers ainsi lassés sont plus tardis et plus lens à

revenir de dessus un grant arbre, maison ou autre hault lieu que dessus

un bas, se grant fain ne les y muet; et à ce besoing convient avoir ou

poucins ou autre oisel vif pour voleter devant eulx, en les réclamant

sans monstrer le visaige.

Ces choses veues et faites, vous povez aler voler; et le premier jour

que vous volerez, soiez garni de poucin ou autre oysel vif pour y

faire voler vostre esprevier se vous ne trouvez autre oisel, et au

premier oisel que vostre esprevier prendra aux champs, si tost qu’il

l’aura abatu et le tendra entre ses piés, il convient descendre et

aler à luy à long trait, et se garde-l’en de toute hastiveté, et que

l’espreveteur s’agenoille bellement et loing, et bellement estende ses

bras, et doulcement preigne et liève sa proie et l’oisel dessus, puis

rompe la teste à l’oisel et du cervel paisse son esprevier[1516]. Et se

l’esprevier vous lie des ongles, si vous descharnez ongle après l’autre

tout bellement, sans tirer ne le courroucier.

_Item_, quant vostre esprevier est gorgé, vous le povez tenir sur la

main nue et sans gant, car lors il ne vous estraindra point; mais avant

qu’il soit peu, s’il a fain, si ne vous y fiez point, car lors il

estraint fort et tant que sang en fait saillir. Et à ce jugent aucuns

se l’esprevier est fort ou non, car quant ils sentent parmi le gant

que l’esprevier estraint fort, ils jugent qu’il est fort: sinon, non.

_Item_, tenez-le adonc en place si paisiblement qu’il n’ait cause de

soy débatre sur sa gorgée, car il seroit en aventure de la gecter, ou

se vous n’avez loisir de le tenir sur le poing en place convenable et

paisible, si le perchiez en lieu paisible où il voie gens, chiens et

chevaulx etc., et ne voie point pigons ne autre poulaille[1517].

Et la deuxième fois que vous volerez, laissez vostre esprevier[1518]

deux vols ou trois le jour et non plus, et le paissiez comme dessus: et

la troisième fois, deux ou trois vols et non plus; et puis aux autres

jours vole tant comme il pourra, à tant d’oiseaulx comme vous trouverez.

_Item_, et se vous apparcevez qu’il porte au couvert, si

l’embraellez[1519] et laissiez prendre[1520] deux ou trois fois, et

ne le gectez plus sur arbre quant vous le vouldrez paistre, et il se

chastiera d’illec en avant.

_Item_, commenciez à aler voler chascun jour au matin dès le bien

matin et volez jusques à tierce[1521], et lors mettez vostre esprevier

en un pré ou champ, et s’il ne porte au couvert, sur un pré[1522]

ou arbre, et le réclamez d’illec et paissiez, et puis le perchiez

et[1523] reposez et laissiez passer le chault, et après volez au

serain[1524]. Car qui ou mois de Juillet et dès lors, voleroit, jusques

à la my-Aoust, par trop chault, l’esprevier si s’efforceroit hault et

loing, et à la première rivière ou eaue qu’il verroit d’en hault, s’en

yroit baignier, puis se ressuieroit sur un arbre, et là se pouroindroit

telement et si à grant loisir qu’il n’auroit plume sur lui qu’il ne

remuast au becq l’une après l’autre, tout à loisir, et sans trop

grant diligence ne pourroit estre trouvé; et s’il estoit retrouvé, si

ne pourroit-il estre reprins sans trop grant attendue. Mais après la

my-Aoust il ne s’efforcera[1525] mie si voulentiers; et toutesvoies,

ainsi comme il est dit dessus, soiez tousjours garni de vif poucin

rousset, semblant à perdris, afin que se vous ne trouvez autres foibles

oiseaulx, que vous volez aux champs de ce poucin que vous aurez porté,

et luy donnez de la cervelle et du surplus ses drois, et l’en paissiez;

puis ostez la gorge et les boyaulx du poucin, si s’en gardera mieulx,

et l’en pourrez paistre à l’une fois des eles, l’autre fois des

cuisses, puis au derrenier du charquois[1526]. Et se vous n’avez trouvé

poucin, si soiez pourveu de pigon, jàsoit-ce que ce soit chaude viande

et trop aigre à l’esprevier qui vole, car la saveur luy en demeure

longuement et le soustient sans fain plus que autre viande; et[1527] en

reffuse le poing, et[1528] tient l’esprevier orguilleux.

_Item_, vous prenez bien garde que dès ce que vous commencerez à

voler, dès lors vous ne courrouciez vostre esprevier, et que rien

ne l’approuche soudainement, effondréement ne tempesteusement, soit

personne, chien, cheval ou autre chose, et mesmement par derrière, car

de ce qui luy survient par derrière est-il plus tourmenté et s’effroie

plus.

_Item_, quant vous serez en queste, si aiez tousjours l’œil à vostre

esprevier et à vos espaignols, et quant vous verrez qu’ils mouveront

la queue à desvuidier[1529] une place, si férez tantost de l’esperon

droit à eulx, afin que quant la perdris sourdra, vostre esprevier soit

prouchain. Et se plusieurs perdris saillent, dont vostre esprevier

suive, lie et abate l’une, entendez tousjours à vostre oisel, et

criez à vos compaignons qu’ils remerquent les autres, et quant vostre

esprevier aura eu son droit du cervel, si vous remettez en queste au

remerc[1530], afin que vous aiez tous les autres oiseaulx l’un après

l’autre.

_Item_, l’en doit quérir les perdris ès grans chaumes et yèbles et

bruières, et environ les gerbes qui sont demourées aux champs, car là

se paissent les perdris et les perdriaux du grain d’icelles gerbes,

et sont voulentiers ès lieux couvers et non mie ès jachières[1531] ne

autres lieux descouvers, tant pour doubte de chault comme pour doubte

que le faulx-perdriel[1532] et les oiseaulx de proie ne les voient. Et

quant le chault est levé, icelles perdris et aussi les cailles sont ès

grans genestes, ès vignes et ès vesses, ès poisières[1533] et ès blés

qui sont sur le pié et qui donnent grant ombre, pour estre freschement.

_Item_, en ce temps l’en ne pourroit pas faire queste ès vignes pour

ce que l’en y feroit trop de dommage à ceulx à qui les vignes sont,

et aussi les perdris y auroient trop d’avantage et l’esprevier trop

d’encombrier pour les fueilles et eschallas, mais les bons espreveteurs

qui[1534] les remerquent et[1534] puis se mettent en queste ou remercq par

les champs ou buissons, et au voulon[1535] l’esprevier les prent.

Se l’esprevier porte au couvert, et son maistre le réclame et siffle,

il ne luy doit pas monstrer son visage[1536].

_Item_, sachiez que depuis que l’esprevier aura commencié à voler, il

ne doit vivre de nulle char de boucherie ne d’autres, fors que de sa

proie, car de jour en jour, continuelment, sans cesser, il doit voler

sans repos, car qui un jour le repose, il le recule pour trois jours.

_Item_, sachiez que le[1537] déduit de perdriaulx dure jusques à la

mi-Aoust, et adonc commence le déduit des cailles pour ce que alors

deviennent fortes, et voulentiers se tiennent près des bois et des

haies. En Aoust l’en treuve bien des perdris qui en cest an furent

couvées au plus tart, et se adouèrent[1538] plus tart que les autres

et n’estoient pas assez aagées quant la saison de chauchier[1539] fut,

et ne sont pas toutes réparées[1540] ou mois d’Aoust et ont encores

leurs plumes à saing[1541], et ou tuyau a un neu, et ne sont pas

si fortes comme les pères et les mères qui ont esté muées[1542], et

pour ce sont plus légières à prendre à l’esprevier que ne sont les

pères et les mères, se ce n’est toutesvoies quant freschement et

tantost après que iceulx pères et mères ont couvé et qu’ils nourissent

et tiennent encores soubs eulx leurs perdriaulx, car lors sont-ils

dévestus de leurs plumes et sont maigres et foibles et pevent bien

estre arrestés par l’esprevier; mais quant ils sont revestus de leurs

plumes et renforcées, il n’y fait nul voler fors au voulon, comme dit

est, ou[1543] après leur premier vol par remercq, car au second vol

sont-elles plus lassées qu’ils ne furent au premier. Et est grant péril

de mettre son esprevier en essay de les prendre en plains champs du

premier vol, car se l’esprevier se lasse à tirer après, ou se il lie la

perdris et elle est si forte qu’elle l’emporte, ou qu’il soit autrement

foulé soit par cest oisel ou par autre, jà puis n’y volera voulentiers.

En la saison d’Aoust, l’en peult voler aux faisandeaulx[1544] aux

oustardes, aux laperiaulx, aux levrats, aux raales des champs[1545]

qui sont roux, et aux cailles, ou au moins en la my-Aoust; et en

Septembre doit-l’en voler tout au long du jour sans retourner à l’ostel

puis qu’il ne face ne trop grant chault ne trop grant pluie ne trop

grant vent; et doit-l’en savoir que ou mois de Septembre il ne se

essore[1546] mie si voulentiers comme en Aoust.

_Item_, pour ce que les nuis sont en Septembre plus longues, il

convient donner au soir, en la fin de Septembre, plus grosse gorgée,

et petite au matin; mais tousjours[1547] aiez lors en mémoire que

c’est mauvaise paisson que de caille et de pigon, car c’est char de

dure digestion et demeure longuement en l’estomac. L’esprevier s’en

enorguillist et reffuse le poing comme dit est dessus.

_Item_, en la fin dudit mois de Septembre et après, quant le voler des

cailles et perdris est failli, et mesmes en l’iver, l’en peut voler

comme dit est aux pies, aux choés, aux cercelles qui sont en rivière ou

autres qui sont tavelées et ont longues jambes et sont aux champs et

courent à pié parmi le gravier d’eaue[1548], aux merles, aux mauvis,

aux gois[1549], aux videcocqs et aux merles. Et à ce peut-l’en aler

à pié et avoir l’arc et le boujon[1550], que[1551] quant le merle se

boute en un buisson et ne se ose partir pour l’esprevier qui est dessus

et l’espie, la dame ou damoiselle qui scet traire, le peut tuer[1552]

du bougon[1553]. (Et ainsi de temps en temps peut-on avoir déduit de

son esprevier, quant l’en le veult garder pour muer.) Et quant l’en

ne treuve plus à le paistre de son voler, l’en luy donne congié. Et

sachiez que dès la première nuit qu’il aura geu dehors, il est devenu

sauvage se il se paist de luy mesmes, et pour ce le convient l’endemain

recouvrer, à l’aube[1554].

Et, belle seur, s’il est ainsi que vous le voulez muer[1555], pour

ce que autant couste à muer un mauvais esprevier comme un bon, aiez

premièrement regart se vostre esprevier a esté bel et bon et paisible,

car icelluy doit-l’en muer; et s’il a esté autre, ne prenez plus de

paine, car encores seroit-il pire après la mue. Toutesvoies, se muer

le voulez, il le convient paistre de chaude viande, comme de gélines,

soris, rats, et d’autres oiseaulx gaignés aux fillés et à l’arbaleste,

jàsoit-ce que c’est le meilleur que l’esprevier vole tant comme l’en

trouvera à voler, et par espécial tout le karesme, car à fort et

souvent gecte-il plus naturelment ses plumes pour muer: et tousjours le

convient-il, comme dit est devant, curer et donner plume.[1556] Quant à

l’esprevier que l’en veult muer, aucuns donnent des estouppes hachées,

et aussi dient aucuns que c’est bonne plume que des pastes de lièvre

et de connins batues d’un bon martel sur une enclume et ostés les os.

Et tousjours le convient baignier et tenir sur la perche, et tousjours

paistre de bonne viande chaude et vive, qui peut, très diligemment,

et garder mieulx que devant, et le paistre à tout le moins trois fois

le jour jusques à la my-May; et lors luy convient arracher toutes ses

plumes de la queue. Aucuns dient que le meilleur est au croissant de

May, ou autrement la queue ne revient point (c’est au commencement du

mois de Juing); et la convient arrachier ainsi qu’il s’ensuit: c’est

assavoir que aucun tiengne l’esprevier entre ses mains, et l’autre

luy compressera la char du bout de la queue, à laquelle char les

tuyaulx des plumes de la queue se tiennent: et quant la char est ainsi

tenue pour le sauver[1557], l’en doit arracher les plumes l’une après

l’autre, tout en un jour. Et dit-l’en que d’autant que l’esprevier a

la queue arrachée devant la Saint-Jehan, d’autant est-il prest plus

tost devant la my-Aoust (et jàsoit-ce que aucuns dient qu’il convient

avant baignier le[1558].... de l’esprevier en karesme, dont je ne tien

compte); et ladicte queue arrachée, le convient mettre en une mue qui

soit de quatre piés de long et quatre piés de large, de trois piés de

hault, et soit couverte de bonne toile pour le vent, et y ait fenestre

pour avoir air. Et en icelle mue ait une perche, laquelle perche

sera de demi-pié de hault, et sera l’une des moitiés feutrée, et en

l’autre moitié, du long, aura une chanlatte[1559] coulant en laquelle

l’en luy donra sa viande sans touchier à luy. Et le convient lors

très diligemment garder de trop chault et de trop froit, et mettre et

tenir de jour au soleil et garder; et le gardez de courroux, d’effroy

et d’aucun autre encombrier, et le paistre de très bonnes viandes et

chaudes et hachées, tant qu’il soit remis sus; et aucunes fois luy

convient donner et mettre en sa mue un oisel, et de ce il mesmes se

paist, et ce en lui donne plume[1560]; et à luy sont bons rats et

souris, cuer de mouton chault, nomblet de porc chault. Et sera bien de

sept sepmaines à deux mois avant qu’il soit prest.

La chose qui plus tost avance un esprevier, c’est ce que en la saison

qu’il doit muer, l’en le paisse de deux jours en deux jours des glandes

du col de mouton. Et toutesvoies dit-l’en que quant les plumes de la

queue et des esles sont revenues, il souffist, car de son dos ne du

surplus ne peut chaloir. Et lors il seroit plus grant dommage, qui le

perdroit, quant l’en a eu tant de peine: et pour ce est-il le plus

bel et le meilleur et le plus seur d’essaier sagement et cautement

s’il se tendra paisible sur le poing, et le paistre dessus; sinon

y remédier sagement, et le veillier[1561] et mettre au bas[1562].

_Item_, est le plus seur de le réclamer à la commande, car toute chose

désire sa franchise et retourne de légier à sa nature, et pour ce

s’en convient contregarder. Et aussi comme ils donnent plus de paine,

aussi valent-ils mieulx que les autres, car iceulx sont enoiselés et

congnoissent leurs oiseaulx, les chiens, chevaulx, et sont plus fors.

Puis que je vous ay parlé de la nature des espreviers que l’en dit

nyais pour ce qu’ils furent pris ou ny, à présent je vueil parler de

ceulx que l’en dit _branchiers_, _ramages_ ou _rameges_, qui est tout

un: et en après, je parleray des _muiers_[1563] d’une ou de pluseurs

mues.

L’esprevier est dit branchier ou ramage[1564] pour ce que, quant il

soit pris, il vole sur les rainceaux ou sur les branches. Et est

certain qu’il convient que l’esprevier ramage soit enoisellé[1565] que

l’en doie espérer qu’il descende à la muete des pans; toutesvoies,

avant qu’il soit enoiselé, peut-l’en appareillier une belle place

devant l’aire de l’esprevier, et quant il sera enoiselé tendre ses

pans, et mettre en muette poucin ou pigon ou autre oisel à quoy il

doie descendre. Et encores est il bon que près des guilles[1566] ait

espreviers ou mouchets qui crient et volent, et par ce l’esprevier

branchier descent plus tost à la muete. Et tantost qu’il est ou filé,

il convient[1567] qu’il soit pris bien doulcement, et que l’un le

tiengne par les esles du corps, et l’autre le prent par le becq et

le cillera[1568]. Et incontinent lui convient mettre ses gets et

sonnettes[1569], et le mettre et tenir sur le poing et remuer et garder

qu’il ne dorme point, et luy offrir le vespre prouchain la char lavée

en eaue tiède. Et se il se paist sur le poing, c’est le premier bon

signe: et s’il ne se paist, il convient garder qu’il ne dorme et le

veillier de nuit; et qui ne le peut toute nuit veiller, si le perche

sur une perche branlant qui sera attachée à deux cordes par les deux

boux, et tirera-l’en aucunes fois celle perche pour la faire branler,

afin que l’esprevier ne dorme. Et quant il aura esté veillé une nuit

ou deux et qu’il sera asseuré sur le poing et s’y paistra voulentiers,

dès la deuxième fois qu’il sera peu le convient dessillier et le tenir

entre gent, et garder qu’il ne dorme fors très petit. S’il est très

bien asseuré, l’en le doit du tout asseurer[1570] et laisser à son

aise, puis réclamer et gouverner comme dessus.

Et se l’esprevier qui ainsi est pris aux pans est mué de haye[1571],

il convient qu’il soit mis au bas par veiller, et affamé[1572] par la

manière que dessus, jàsoit ce qu’il soit plus fort à affaitier et n’est

mie de si bon retour[1573] comme l’esprevier _sor_, c’est assavoir

cellui d’un an[1574].

Toutesvoies, est-il bien aucuns espreviers qui dès l’année passée ont

esté le plus tart couvés et ont esté si tardis que à paine ont-ils esté

fors quant les premiers avoient jà fait leur saison, et ceulx sont

_mués de haye_, et toutesvoies n’ont-ils point pont[1575] ne couvé

en ceste année pour ce que leur jeunesse leur a tolu[1576], et sont

pris aussi après leur mue. Et ceulx congnoist-l’en à ce que souvent

advient que encores tiennent-ils du sor, c’est à dire de la plume de

l’année précédent, et en ceulx peut-l’en avoir plus d’espérance que en

ceulx qui sont plus vieils et ont plus volé ou sont de pluseurs mues,

lesquels aucuns[1577] congnoissent bien et pour ce les refusent.

_Item_, il est assavoir que l’esprevier mué garde mieulx sa queue pour

ce qu’il n’entre point au buisson après sa proie, mais vole par dessus:

et l’esprevier nyais y entre.

_Item_, l’esprevier mué de haye a les yeulx rouges et les piés jaunes.

Aucunefois, d’aventure, sont prins les espreviers à la glus, et lors

les convient desgluer l’une plume après l’autre, à la main, et que

les[1578] dois soient moulliés en lait.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 37 / 54 段