M. Fallières a innocemment confié à un journaliste, qui l’a répété sans
malice: «Au cours de mes voyages présidentiels en chemin de fer, j’ai
aperçu la France. Notre pays est si beau qu’il m’a pris un ardent désir
de le connaître. Libre, je voyagerai un peu.» Quelle belle occasion de
sarcasme pour ceux qui aiment se répandre en sarcasmes. Et l’un d’eux
est bien vite allé déterrer ce mot de M. Jules Lemaître, devenu
courtisan: «Le duc d’Orléans connaît l’Europe comme un bourgeois sa
ville.» On ne lui reprochera pas de ne pas connaître aussi bien la
France, ce n’est pas sa faute, mais cela ne rend pas plus émouvant le
mot de M. Jules Lemaître. Connaître un pays en touriste, ou le connaître
au point de vue administratif, agricole ou politique, ce n’est pas tout
à fait la même chose. On peut fort bien gouverner ou présider un pays
dont on connaît médiocrement les beautés naturelles. Quant à moi,
j’admire plutôt la verdeur de cet homme qui, à soixante-dix ans passés,
semble vouer ses derniers ans au laborieux métier de touriste. Tous les
jours, en wagon ou en automobile; tous les jours, un lit nouveau et une
table nouvelle; tous les jours, des impressions différentes qui, n’ayant
pas eu le temps de se classer dans la mémoire, y restent superposées
dans une extrême confusion. Où donc ai-je vu cette cathédrale où il y a
de si curieux effets de lumière dans les vitraux? Était-ce dans le Nord
ou dans le Midi? On ne sait plus. Et ces arbres centenaires, était-ce
des hêtres où des chênes? Et ce paysage de montagne, Alpes ou Pyrénées?
On peut dire de la terre, de la France même, ce qu’on a dit de l’art. La
France est vaste et la vie est brève. Une province aussi est vaste à qui
la veut bien connaître, et une ville aussi et aussi un canton. Qui
connaît la propre chambre où il vit? Goncourt ne trouva-t-il pas muet un
monsieur à qui il demanda: «Quelle est la couleur du papier de votre
chambre à coucher?» Mais il est bon de rêver aux choses qu’on ne verra
jamais.