SUR LA LOGIQUE

Il y a vraiment peu d’esprits capables de pousser jusqu’au bout la

logique de leurs déductions, même dans le domaine scientifique. Ainsi je

viens de lire un excellent livre sur les «concepts fondamentaux de la

science» du philosophe, italien malgré son nom, Federigo Enriques. Tant

qu’il reste dans la science pure, ses principes sont solides, mais il a

voulu aborder la psychologie et aussitôt le philosophe a déraillé,

s’engageant dans une dissertation qui tend à prouver que «la thèse de la

liberté de notre volonté ne contredit pas le déterminisme». Voilà encore

un savant qui a été ébloui par la morale et qui s’est demandé avec

anxiété ce qu’elle deviendrait si on soumettait la volonté au

déterminisme des motifs. Alors il se trouve entraîné par la puissance du

préjugé à confondre la liberté avec l’imprévisible. On ne sait pas,

dit-il, en substance, de quel côté la girouette va tourner; donc elle

est libre. Représentons-nous un monsieur jeune, riche, de très bonne

santé, devant la carte très variée d’un grand restaurant. Pour lui, pour

nous, qui l’observons, il semble libre d’ordonner son menu. Mais dans le

fait, cette liberté est strictement commandée par ses goûts, ses

curiosités, la capacité de son appétit. Nous sommes dans une situation

analogue devant les actes possibles de la vie. Nous croyons les choisir

et ils nous sont imposés à notre insu par les actes antérieurs que nous

avons accomplis ou dont les conséquences nous ont touché. La seconde

avant d’agir, quelquefois nous ne savons pas comment nous allons agir,

mais notre inconscient le sait pour nous. La preuve de la non-liberté de

la volonté est dans l’existence même des personnalités, des caractères.

Si nous étions libres, nous n’aurions ni personnalité, ni caractère,

nous tournerions au hasard. Il nous reste cependant une liberté; nous

sommes libres d’inventer des motifs, libres de colorer à notre gré les

actes où la nécessité nous incline. Et cela suffit pour nous donner

l’illusion de la volonté libre. Mais cela même est une manière de parler

qu’il ne faudrait pas analyser de trop près.

La fin de l'art · 第 58 / 71 题