LE SURSIS

C’est un jeu auquel on se livre beaucoup en ce moment dans la presse et

sans doute dans les salons, où l’on ne sait quoi faire. En voici le

thème, qui a été fourni par une pièce de théâtre: «Si l’on vous

annonçait, mais péremptoirement, que vous n’avez plus que cinq ou six

ans à vivre, que feriez-vous, comment prendriez-vous la chose?»

N’insistons pas sur ce que la proposition a d’irréel. Il n’est donné à

personne d’en condamner une autre à la mort différée. On ne voit ce mot

que sur les prospectus des compagnies d’assurances et encore dans un

tout autre sens. Jamais un médecin qui n’est pas fou n’affectera une

telle assurance de diagnostic, d’abord parce qu’il ne la possède pas,

ensuite parce que, la possédant, il se gardera bien d’en faire usage. Et

encore, nul malade ne le croirait, s’il prononçait une telle

condamnation. C’est contraire à la psychologie humaine. La vie n’est

possible que greffée sur une certaine espérance, si indécise qu’elle

soit et si précaire. Le philosophe même, qui ne croit pas à l’avenir et

qui se sait parfaitement dans la main du destin, se sentirait mal à

l’aise si sa fin, dont il ne doute pas qu’elle viendra à l’improviste,

lui était marquée avec tant de certitude. Ceux même qui n’aiment pas les

projets et qui sourient à qui leur demande ce qu’ils feront l’an

prochain, n’obéissent qu’à un état d’esprit assez vague, à une tendance

de caractère. Ce sont des douteux, ce ne sont pas des condamnés. Quant à

la fable dramatique, elle n’est pas sensée. Quand la science donne six

ans de vie à une jeune tuberculeuse, c’est comme si elle lui donnait

l’avenir, car six ans contiennent toutes les possibilités.

La fin de l'art · 第 57 / 71 题